‹ RivarolChapitre 92 sur 203 · Carnets · texte numérisé non relu

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Qui pourrait, au reste, prétendre que le Mm^iage de Figaro ait contribué à la restauration des lettres dont approchait l'heure et que Rivarol appelait de tous ses vœux? L'art de Beaumarchais est, à coup sûr, merveilleux de précision et d'esprit : annonce-t-il l'art de large vérité humaine, de coloris éclatant, qui allait naître d'un renouveau de l'imagination et de la sensibilité? C'est à cet art qu'aspirait l'auteur du Journal Politique National et du Discours Préliminaire. Il n'avait que la moitié, et non pas même la meilleure, de ce qu'il fallait pour y atteindre. Mais plus encore que son talent, j'admire sa clairvoyance. Je l'admire d'avoir vu qu'il ne s'agissait pas d'imiter servilement les classiques ni de les renier; que le progrès, qui ne saurait être le désaveu de leur bel art, en pouvait et en devait être l'élargissement. Dit-il qu'il faille composer des drames plutôt que des tragédies, préférer tel genre à tel autre? Qu'importe, pourvu que l'œuvre soit neuve d'idées et de style et pourtant conforme aux lois éternelles du goût, qu'elle soit une harmonieuse et vivante expression de la pensée moderne, qu'elle ait le « caractère de vie * » commun à toutes les œuvres supérieures? Au fond, voilà toute la doctrine de Rivarol, et elle n'est pas d'un esprit médiocre. Nous n'ignorons pas aujourd'hui la parenté qui relie les maîtres du xvn^ siècle à ceux du XIX^ Rien ne nous est plus clair, et il est devenu banal de le dire. Il n'était pas banal de le prévoir il y a cent ans. Il n'était pas banal de demander un retour à la tradition, en plein règne des Delille et des La Harpe qui croyaient continuer l'art classique parce qu'ils en imitaient les dehors. Aimerait-on mieux qu'il eût dit comme Mercier que Racine et Boileau sont « les pestiférés de la littérature » ^, ou comme les Jeune-France que « Racine est un polisson »? Etrange

1. Lettre sur Vouvrage de Mme de Staël intitulé : de l'Influence des Passions.

2. Cité par M. Brunetière dans ses Époques du Théâtre français.

manière de démontrer que Campistron était un pauvre homme ! Qu'on ne dise pas qu'il était bon de commettre alors de ces bévues-là, et qu'il faut désavouer le passé pour servir efficacement la cause du progrès. Il n'est jamais bon de ne pas comprendre. L'immense artiste qui a renouvelé les lettres françaises est celui qui dans son Génie du Christianisme a si dignement glorifié ses ancêtres du siècle de Louis XIV.

Sans le savoir, c'est à lui que Rivarol faisait place en déblayant le terrain, en jetant le désarroi parmi tant de petites muses trotte-menu, et en essayant de rendre à la France le goût du grand artV Je pourrais rappeler que les seuls littérateurs de son époque qu'il n'ait pas raillés sont ceux qui ont été les précurseurs ou les apôtres du dieu. On chercherait en vain Bernardin de Saint-Pierre sur la liste de ses « victimes ». Quoique Fontanes fût un fournisseur attitré des Recueils d'Étrennes^ il ne figure pas dans le Petit Almanach '^; en revanche, en 1798, il devient à Ilam-

1. J'aurais bien voulu trouver quelque témoignage précis de l'estime qu'il a dû faire d'A. Chénier. On ne sait que trop qu'il a donné à Marie- Joseph l'atroce surnom : « Frère d'Abel Chénier » {Lettre sur Vouvrage de Mme de Staël...). M. Becq de Fouquières, dans la bibliographie placée en tète de son édition de Chénier, dit que Chênedollé, à Hambourg, « avait souvent et longuement causé d'André avec Rivarol ». Je le pense; mais je n'en ai pas la preuve. Rivarol eût trouvé, dans le poème de VInvention ou dans VHermès, un essai de poésie scientifique qui l'eût fort intéressé. Mais s'il les avait connus, il les aurait mentionnés dans l'entretien que rapporte Chênedollé : « Ce fut Rivarol qui me suggéra l'idée de mon poème sur le Génie de Vllomme.... Un soir, il rentrait chez lui après avoir diné chez le juif Cappadoce; il était fort gai, et son imagination était montée sur urt ton très-élevé. Nous parlâmes poésie, et, dans un moment de verve, étant mécontent des vers de Voltaire et de Lebrun sur le système du monde, il s'écria : Voici ce qu'on aurait dû dire là-dessus. Et tout d'un coup û trouva quelques belles paroles sur le mouvement des astres et la grande économie des cieux. Ces images me frappèrent tellement que deux jours après je les rapportai en vers à Rivarol qui en parut extrêmement content, et qui me dit qu'il fallait entreprendre le Poème de la Nature, poème qui avait été manqué deux fois dans notre langue, par Lebrun et Fontanes. » {Chateaubriand et son groupe, II.)

2. Pour être exact, Fontanes y est nommé, mais sans aucune intention de raillerie: « Ca.ç^e><2 (M.), auteur de plusieurs poèmes et d'une centaine d'odes, vient d'adresser une épître en vers à M. de Fontanes. C'est une

bourg- l'inséparable de Rivarol. Rappellerai-je aussi que GhênedoUé s'est attaché à lui, a vécu auprès de lui « dans un continuel état d'érétliisme », comme s'il eût trouvé en lui une première ébauche de l'idéal dont son âme était éprise? Il s'en est allé au bout de deux ans, tandis qu'à partir du jour où il a connu René il ne s'en est plus détaché *. On quitte Rivarol : on ne quitte pas Chateaubriand; et cela dit assez ce que l'un a de moins que l'autre. Encore le cas de GhênedoUé nous prouve-t-il qu'on peut avoir aimé l'un avant d'aimer l'autre.

Rivarol n'a fait qu'entrevoir l'aurore du génie qui a rayonné sur notre siècle. Il y avait eu dans le salon de Breleuil, à Bruxelles, une rencontre entre eux; l'auteur des Mémoires cV Outre-Tombe l'a contée, de cet air qui chez tout autre serait insupportable fatuité, qui chez lui est grandeur et lui sied si bien : « Ma figure et mon silence gênaient Rivarol », et il donne à entendre qu'avec une ou deux répliques hautaines il l'a fait quinaud. « Le baron de Breteuil, s'apercevant de sa curiosité inquiète, la satisfit : D'où vient votre frère le chevalier? dit-il à mon frère. Je répondis : De Niagara. Rivarol s'écria : De la cataracte? Je me tus. Il hasarda un commencement de question : Monsieur va.... Où l'on se bat, interrompis-je. On se leva de table. » Il est assez peu probable que les choses se soient passées tout à fait ainsi; eût-on « les cheveux plats et noirs », le teint «bronzé par le soleil d'Amérique et l'air de la mer », arrivât-on de Niagara, il n'est pas bien aisé d'intimider Rivarol. Je suppose, en tout cas, que celui-ci ne se souvenait guère du petit sous-lieutenant aperçu jadis, lorsqu'un ami, peut-être Fontanes, lui envoya en 1800 les bonnes feuilles d'un livre qui ne devait paraître sous sa forme définitive que deux ans plus tard ^ :

grande marque de confiance que M, Castéra lui a donnée là; car cette épître contient le secret de son talent. »

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