‹ RivarolChapitre 12 sur 49 · SIGNÉ, LUCIUS APULEIUS · texte numérisé non relu

SIGNÉ, LUCIUS APULEIUS

Pourquoi me demandez- vous ce que je pense d'un livre que je ne suis pas en état de lire? Je me souviens que l'auteur de Strafford disait un jour à une femme de goût, dont il ne se méfiait pas assez : Que pensez-vous de mon livre ? Cette femme lui répondit : Je fais comme vous, Monsieur, je ne pense pas. Tout le monde aussi pourrait dire à l'auteur de iinjluence des passions : Je fais comme vous, Madame, je n'y entends rien.

En efïet, l'apocalypse serait transparente à côté de ce livre : il est tel, qu'il y aurait plus de vanité que de bienveillance à le louer, et que je défie l'homme le plus mal intentionné d'en rien conclure contre l'auteur : mais, si on ne peut expliquer les mystères, on peut du moins en parler et s'en étonner.

Nous voyons, d'un côté, M. Necker écrire constamment contre sa réputation d'homme d'Etat, et, de l'autre, madame de Staël, sa fille, s'armer d'un bon volume contre sa réputation de femme desprit. Il y a là-dessous quelque grand dessein : cette famille nous a accoutumés aux projets, aux miracles, aux mystifications de toute espèce. Dans une note où elle se laisse pénétrer, l'auteur dit que ceux qui se ressemblent se comprennent; ce qui donne l'exclusion à bien

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du monde. Et cependant, malgré l'oracle, la plupart des journalistes n'ont pas craint de commenter ce livre : ils auront peut-être fait comme l'Ang-leterre, ils auront pris une déportation pour une descente. Je dis peut-être; car, en vérité, je ne suis sûr de rien. Au reste, l'épigraphe du livre dit assez que madame de Staël est ennemie de (a lumière ; sur quoi j'observerai que la franchise des épigraphes est un trait de caractère dans la famille. On peut se rappeler que M. Necker, échappé à sa réputation, à sa g-loire, à sa popularité et à la France, en 1791, fit, de sa baronnie de Coppet, une sortie in-8'^ contre le pa^'s où il ndevait plus rentrer. L'épierraphe était tirée du Roi Lear : Soufflez, soufflez, tempêtes; vous le pouvez sans ingratitude; Je ne vous ai pas donné un royaume. Cette g-rande dupe de la révolution avouait donc qu'il avait donné le royaume à l'Assemblée Constituante ! Mais laissons là M. Necker, entre un passé sans excuse et un avenir sans espoir, et revenons à madame sa fille.

Supposons, pour un moment, que ce singulier phénomène d'un livre très obscur écrit par une femme d'esprit ne nous cache pas quelque profond dessein, et voyons comment on pourrait l'expliquer, hum-ainement parlant.

On connaissait jusqu'ici en France deux sortes de femmes classiques. Les premières en date, sans contredit, sont madame du Noyer, l'auteur du Magasin des enfants (i), madame de Villedieu, madame d'Aunoy et madame de Genlis. Leurs livres ne quittent pas l'enfance et les antichambres : ce sont des livres inévitables. Après celles-là on lit les Sévigné, les Deshoulières, les la Fayette, les du Châtelet, et quelques autres qui se sont plutôt rapprochées des Sapho et des Aspasie que des Genlis : mais enfin point de bonne ni d'enfants sans les unes, et point d'éducation ni de monde sans les autres. En un mot, la différence entre elles est de l'enfance au reste de la vie, et de l'antichambre au salon et à la bibliothèque.

Madame de Staël, s'ouvrant une route nouvelle, a droit de commencer un nouvel ordre. Il s'agit donc de se faire ici quelques notions sur cette femme extraordinaire ; car je ne croirai jamais qu'elle soit une énigme sans mot. Pour

(i) Madame Le Prince de Feinmont.

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lexpliqiicr pourquoi les g-ens d'esprit écrivent quelquefois sans succès, il faut nécessairement recourir à la distinction de l'esprit et du talent.

Tous les hommes, sans exception, présentent deux aspects; 'l'un par lequel ils ressemblent, et l'autre par lequel ils diffèrent. Or, c'est ce que les hommes ont de commun entre ,|3ux qui est important; ce qu'ils ont de différent est peu de 3hose ; car ils ont en commun le miracle de la vie et de la pensée, et ils ne diffèrent que par des nuances très fines l'org^anisation et d'éducation. La différence entre un c^rand lomme et un portefaix n'est presque rien aux yeux de la lature; mais ce rien est tout aux yeux du monde. Entre me tulipe de deux sous et une de mille écus, le Hollandais jaie cher la différence; et cependant ces deux fleurs sont jgalement l'ouvrag-e de la nature ; elles ont ég-alement des létales, une tige, des feuilles, des racines, des couleurs et lu parfum; et c'est en effet dans cet attirail de la vég-étaion qu'est le miracle : la nuance qui le distingue n'est ien. C'est cependant ce rien qui fait pâmer d'aise le jardiner fleuriste, et qui lui vaut mille écus.

Or, dans le monde, c'est cette différence d'homme à lOmme, cette nuance, ce rien qu'on appelle génie, imagi- '.ation, esprit et talent, qui est compté pour beaucoup; ar je ne parle pas ici des différences extérieures, telles que 1 force et la beauté ; ni des différences sociales, telles que

richesse, la naissance et les dignités ; différences qui ment d'ailleurs un si grand rôle.

On peut établir pour règle générale que, toutes les fois ue les hommes entassent différents noms sur un même bjet, il y a confusion dans leurs idées. En effet, on a tou- >urs trop confondu l'esprit et le talent ; et pourtant la dif- ^rence est si considérable que c'est d'elle que je me servili pour expliquer madame de Staël.

Nous avons tous des idées, comme nous avons tous un isage; peu d'hommes, cependant, ont de l'esprit et delà figure. Il faut, pour cela, un certain ordre dans les traits et ans les idées : il faut surtout à la pensée de la variété, de i nouveauté et du mouvement. Un homme, dont les diseurs ne roulent que sur des objets communs, et qui ne uitte pas les formes ordinaires de la conversation, ne passe as pour avoir de l'esprit : il a beau s'exprimer de manière

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à être entendu, il n'a rien d'expressif. Mais celui dont les idées sortentdes routes communes, qui joint l'extraordinaire à la rapidité ; celui qui, en un mot, déplace les idées de ceux qui l'écoutent, et leur communique ses mouvements, celui-là passe pour avoir de l'esprit ; que ses idées soient justes ou non, exprimées avec g"oût ou sans j^oût, n'importe; il a remué ses auditeurs, il a de l'esprit. Je ne parlerai pas ici de la différence de l'esprit à l'imag-ination active et au g-énie; ce n'est pas mon objet : il faut en venir au talent. |

Qu'un homme exprime ses idées ou celles dautrui avec! force, avec ej-râce, avec séduction ; qu'il dise des choses i communes, si l'on veut; mais qu'en les disant ou en les écrivant, il les pare du charme de l'expression, il aura du talent en vers comme en prose.

Il V a g-énéralement plus d'esprit que de talent en ce monde. La société fourmille de g-ens d'esprit qui manquent de talent.

L'esprit ne peut se passer d'idées, et les idées ne peuvent se passer de talent ; c'est lui qui leur donne l'éclat et la vie : or les idées ne demandent qu'à être bien exprimées, et, s'il est permis de le dire, elles niendient l'expression. A^oilà' pourquoi l'homme à talent vole toujours l'homme d'esprit : l'idée qui échappe à celui-ci, étant purement ingénieuse, devient la propriété du talent qui la saisit.

Il n'en est pas ainsi de l'écrivain à ^-rand talent ; on ne peut le voler sans être reconnu, parce que son mérite étant dans la forme, il appose son cachet sur tout ce qui sort de ses mains. Virgile disait qu'on arracherait plutôt à Hercule sa massue qu'un vers à Homère.

Le mérite des formes et la façon sont si considérables que M. l'abbé Sieyès avant dit à quelqu'un de ma connaissance : Permettez que je vous dise ma façon de penser^ celui-ci lui répondit fort à propos : Dites-moi tout uniment votre pensée, et épargnez-moi la façon (i).

J.-J. Rousseau, par exemple, emprunte la plupart de ses'

(i) L'anecdote est ainsi racontée dans le Journal Royaliste (2 juin 1792) : « M. de R... s'etant trouvé avec M. l'abbé Sieyès, l'abbé s'exprima ainsi : Je vais vous dire ma fnçon de penser. M. de R..., faisant allusion à la difficulté avec laquelle cet abbé s'explique, dit : Epargnez-moi la façon, et dites-moi seulement votre pensée. Sur quoi rabbéj se retira. »

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idées à Plutarque, et surtout à Montaig-ne , mais il trouves! o\en dans son talent de quoi parer ses vols ou ses emprunts, lue l'intérêt n'en est jamais perdu pour ses lecteurs. On liirait en effet que les idées sont des fonds qui ne portent Intérêt qu'entre les mains du talent.

Maintenant, pour en venir à madame de Staël, il me semble, si toutefois son livre n'est pas im piège, il me semble, lis-je, qu'on peut avancer qu'elle a inliniment plus d'esprit [ue de talent; à la dillerence de madame de Sévig-né, qui ixprimait si bien tout ce qu'elle entendait, et qui peig-nait si )ientout ce qu'elle vovait. Horace dit, en parlant de Sapho, fue les Jlarnnies échappées de ses doù/ts vivent encore (ans les cordes de sa lyre. C'est donc le véritable signe jlu talent que ce caractère de vie qui anime et colore tout ce [u'il touche; mais une femme sans talent est la marâtre de on esprit; elle ne sait que tuer ses idées.

Ce n'est pas que madame de Staël soit ridicule comme il. G... (i), qui, ayant pris des log^arithmes pour des log-o- Tjphes, trouve dans cette heureuse méprise de quois'élenre, s'amplifier et s'évaporer en stvle ^vèienàu. poétique ; de uoi se composer un calme, une tempête, l'étoile du nord, ? vaste océan, la boussole, des sauterelles et des moisons, etc., etc., et qui, étonné de sa propre fécondité, s'écrie Dmme Sosie: Voilà bien des gentillesses poétiques! |uelle chose inconcevable que cet article (2) !Les Parisiens Dnt bien heureux, après tant d'infortunes, d'avoir un jouraliste si bouffon, qui leur propose de porter à défaut de ouronnCj chacun une lumière sur la tête; qui veut que s boutiquiers aient, à la place d'un barème, les logaithmes de Gardiner sur leurs comptoirs (3).

Nous invitons aussi madame de Staël à laisser au frère d'Ael Chénier les fausses expressions, telles que les vertus séilaires de M. Lamoig-non. On entend par séculaire, cequi ivienttous les cent ans ; par annuel, ce qui revient tous s ans, comme les serments du peuple français. Il s'ag-it de ivoir si les vertus de M. de Lamoig-non ne paraissaient que

(i) Garat.

(2) Voy. le n* i3 de la Clef du Cabinet, etc., i3 janvier 1797. R.

(3) Riva roi n'invente rien. Dans cet article de la Cief, Garat annonce ie nouvelle Table des logarithmes dans le style de la Nouvelle Héloïse.

y a là deux pages bien comiques.

tous les cent ans. Mais laissons encore ce nouveau poète, qui ne connaît ni les jeux, ni les poèmes séculaires des anciens; laissons-le, dis-je, prolester de son érudition et de. son talent, de sa prose et de ses vers à la main. !

Madame de Staël n'a qu'une chose à craindre, c'est que son talent ne fasse échec à son esprit. Elle parle, je ne sais où, du temps afifreux dont nous avons vécu contemporains : comment son oreille n'a-t-elle pas été blessée de cette expression ? Le style est tout, a dit Buffon; miroir et mesure des idées, c'est sur lui qu'on nous jug-e.

Quand un écrivain se couronne de pavots, c'est en vain que les lycées lui jettent des lauriers.

Que, dans le siècle où nous sommes, un homme, se trouvant sans esprit, sans imagination et sans talent, prenne un fourneau, un alambic, une machine électrique, et se fasse chimiste ou physicien, on entendra parler de lui, on verra éclore ce nom inconnu, dont on sera forcé de se charger la mémoire; et, grâce à leur ignorance, la plupart des gens du monde ne sauront jamais jusqu'à quel point on doit estimer ou mépriser ce manœuvre. Il n'en est pas ainsi en littérature : quatre lignes de prose ou quelques vers classent un homme presque sans retour : il n'est pas là de dissimulation.

Cet état des choses durera jusqu'à l'époque heureuse prédite par M. G... époque d'égalité et de nivellement, où tout le monde aura autant d'esprit que M .G...

J'ai l'honneur d'être, en attendant,

Lucius Apuleius.

LE GÉNIE ET LE TALENT (j)

Le g"énie, étant le sentiment, au plus haut degré qu'on puisse le concevoir, peut être déiini /acuité créatrice, soit

3u'il trouve des idées ou des expressions nouvelles. Leg-énie es idées est le comble de l'esprit; le g"énie des expressions est le comble du talent. Ainsi, que le g-énie féconde l'esprit ou le talent, en fournissant des idées à l'un et des expressions à l'autre, il est toujours créateur dans le sens qu'on attache ordinairement à ce mot : le g"énie est donc ce qui eng'endreet enfante: c'est, en un mot, le don de l'invention. Il résulte d'abord de cette définition que la différence du g-énie à l'esprit n'est au fond que du plus au moins ; et cette différence suffit pour que le g-énie soit très rare : ensuite, qu'on peut avoir le g-énie des idées et manquer d'expressions créées ; et qu'on peut être doué du talent de l'expression et manquer d'idées g-randes et neuves.

On a donné tant d'acceptions au mot esprit que je crois devoir renvoyer ce détail au dictionnaire de la lang-ue, et m'en tenir à la valeur commune et g-énérale attachée à ce mot. L'esprit est donc, en g-énéral, cette faculté qui voit vite, brille et frappe. Je dis vite, car la vivacité est son essence : un trait et un éclair sont ses emblèmes. Observez que je parle de la rapidité de l'idée, et non de celle du temps que peut avoir coûté sa poursuite. Ainsi, qu'heureux vainqueur des difficultés de l'art et de la paresse de son imag-ination, un écrivain sème son livre de traits plus ou moins ing-énieux, il aura fait un ouvrag-e d'esprit, lors même que cet ouvrag-e lui aurait coûté la moitié de sa vie. Le g-énie lui-même doit ses plus beaux traits, tantôt à une profonde méditation, et tantôt à des inspirations soudaines. Mais, dans le monde, l'esprit est toujours improvisateur; il ne demande ni délai

(i) On peut lire avant ce morceau, pour savoir l'importance que Rivarol donne au sentiment (nous dirions aujourd'hui la sensibilité), le chapitre du Sentiment, au livre III.

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ni rendez-vous pour dire un mot heureux. Il bat plus vite que le simple bon sens; il est, en un mot, sentiment prompt et brillant. Toutes les fois que l'esprit se tire de cette définition ;T;-énérale, il prend autant d'épithètes diverses qu'il a de variétés.

Je définis le talent, un art mêlé d'enthousiasme : s'il n'était qu'art, il serait froid; s'il n'était qu'enthousiasme, il serait déréglé : le g-oût leur sert de lien.

On voit par là qu'il y a autant de talents dans ce monde que d'arts : d'où viennent les emplois variés du mot talent depuis l'art d'écrire jusqu'aux métiers mécaniques.

Le g-énie ou le talent des expressions, le style, la diction, l'élocution, l'élégance, l'invention dans le style, la verve et la poésie de style, l'imagination dans l'expression, enfin la création, sont autant d'apanages du génie : j'en renvoie les développements au Tableau de la Langue (i).

Seulement, il faut observer que la verve a plus de rapports avec la vigueur de l'expression, et lenthousiasme avec les élans et les hauteurs de la pensée; et quoique la verve soit plus commune que l'enthousiasme, cependant le génie de l'expression marche de pair avec le génie des idées, dans l'ordre des réputations.

Une certaine originalité, le piquant et la grâce d'un mot ou d'un trait, sont du ressort de l'esprit. On sait que dans les pièces lé gères la grâce et la gaieté suffisent pour soutenir un esprit sans talent ; et qu'à son tour le pur talent et l'oreille peuvent soutenir quelque temps un homme de peu d'esprit, ou d'un médiocre génie (2).

Mais on peut dire, en général, que le génie s'élève et s'agrandit dans la composition; l'esprit s'y évapore et reste à sec : il est de sa nature de briller, mais de n'éclairer que de petits espaces. Ce qui le distingue encore du génie, c'est que celui-ci aime les rapprochements et les analogies : l'esprit est plus enclin aux antithèses. Quand le génie n'est pas soutenu par le talent, il fait des chutes d'autant plus graves qu'il s'était plus élevé. Le talent sans génie se soutien-

(i) Ce chapitre n'a pas été écrit,

(2) I\Iais pourtant on a vu le vin et le hasard

Inspirer quelquefois une muse grossière,

Et fournir sans génie un couplet àLinière.

BOILBAU. R.

LITTEUATUUK IH

drait à peine dans une région moyenne; de sorte que si le talent empêche le génie de tomber, le ^énie l'empêche de ramper

L'esprit s'est fait, indépendamment du génie et du talent, un domaine à part dans le monde : mais, en littérature, et surtout dans les grandes conceptions, ses alliances sont souvent funestes au génie et au talent. C'est plutôt au talent à suppléer aux intervalles du génie et aux intermittences de Tesprit ; et c'est, en effet, le secret de Virgile et de Racine: leur style, qui peint toujours, ne donne pas de trêve à l'imagination. Quelquefois aussi l'esprit a le bonheur de remplir les interrègnes du génie et de masquer les impuissances du talent. Molière fourmille de ces suppléments ingénieux : et le peintn^qui jeta un voile sur le visage d'Agamemnon, fit imaginer ce qu'il ne peignait pas, et emprunta à son esprit de quoi se passer du talent.

Il y a trois choses destinées à maîtriser les hommes : les expressions qui n'attendent que le talent, les idées qui n'attendent que le génie, et les forces qui ne demandent que le courage.

Je reviens au jugement, et je dis qu'il n'a point suffi aux beaux-arts. Il fallait pour ces nobles enfants du génie un amant plutôt qu'un juge, et cet amant, c'est le goût : car le jugement se contente d'approuver et de condamner; mais le goût jouit et souffre. Il est au jugement ce que l'honneur est à la probité : ses lois sont délicates, mystérieuses et sacrées. L'honneur est tendre et se blesse de peu : tel est le goût ; et tandis que le jugement se mesure avec son objet, ou le pèse dans la balance, il ne faut au goût qu'un coupd'œil pour décider son suffrage ou sa répugnance, je dirais presque son amour ou sa haine, son enthousiasme ou son indignation, tant il est sensible, exquis et prompt! Aussi les g-ens de goût sont-ils les hauts justiciers de la littérature. L'esprit de critique est un esprit d'ordre : il connaît des délits contre le goût et les porte au tribunal du ridicule ; car le rire est souvent l'expression de sa colère; et ceux qui le blâment ne songent pas assez que l'homme de goût a reçu vingt blessures avant d'en faire une. On dit qu un homme a l'esprit de critique, lorsqu'il a reçu du ciel, non seulement la facultéde distinguer les beautés et lesdéfauts des productions qu'il juge, mais une âme qui se passionne pour les unes

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et s'irrite des autres, une âme que le beau ravit, que lo sublime transporte, et qui, furieuse contre la médiocrité, la flétrit de ses dédains et l'accable de son ennui.

Le recueil des arrêts du g-oût s'appelle aussi critique. Il y a des critiques générales et des critiques particulières. Les sentiments de l'Académie sur le Cid sont une critique particulière; le traité du Sublime est une critique g-énérale. Un poète a placé la critique à la porte du temple du g'oût, comme sentinelle des beaux-arts.

C'était donc une bien fausse définition du g'oût que celle du philosophe qui prétendit qu'il n'était que le jugement armé d'un microscope. Ce résultat, qui fit fortune, est doublement faux, puisqu'il suppose que nos jui^ements ne roulent que sur des masses ou des objets vastes, et que le g-oût ne s exerce que sur des détails ou de petits ouvrag-es. Le jugement et le g-oût connaissent ég-alement des détails et des masses, d'un ouvrag-e entier ou d'une seule expression. Seulement on préfère l'emploi du mot cfoùt pour les ouvrages qui n'offrent que grâce, délicatesse ou futilité. Ainsi, on ne porte pas son jugement sur un bijou, non parce qu'il est petit, mais parce qu'il est futile : une fête, un spectacle, un festin ne sont pas des objets microscopiques; et cependant, c'est le goût qui les ordonne et les juge. Enfin le bon et le mauvais goût ; les jugements vrais ou faux; la pureté du goût et la justesse du jugemejit; la corruption de l'un et la fausseté de l'autre, sont des expressions consacrées.

Sur quoi j'observerai que les masses ont toujours un air de noblesse qui se perd dans les détails, et qui n'est jamais le caractère des ouvrages. Et de même qu'on a dit des personnes qui s'habituent à regarder les objets de trop près, qu'elles se brisent le rayon visuel, ce qui signifie, en termes plus techniques, se contracter le cristallin ; de même on peut dire des esprits qui n'aiment que la dissection des caractères, le fini des détails et les miniatures en tout genre, qu'ils finissent souvent par n'avoir plus qu'une vue microscopique, et par échanger la grandeur contre la subtilité, et les belles proportions contre la finesse. L'esprit analytique, au contraire, peut, en fidèle sectateur de la nature, allier les recherches élémentaires à l'art des grandes compositions.

Mais c'est surtout à l'étude des belles proportions que le goût s'épure et se forme. Ceci demanderait une poétique à

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part, et le plan que je me suis fait s'y refuse. Je me contenterai de dire que si l'art du sculpteur consiste à écarter de la statue le marbre qui n'en est pas, de même le ^oùt ordonne de simplifier un sujet, et d'exclure d'un événement les temps qui n'en sont pas. Le grand écrivain repousse donc la foule des incidents étrangers ou disparates qui dislrayent le sentiment, et qui sont comme les parties mortes d'un événement. C'est par là que le récit d'un fait nous frappe si souvent plus que son spectacle : semblable à la réflexion sur le danger, plus effrayante que le danger même. C'est par là que le talent donne un air de vie à ses ouvrages. La Vénus de Florence n'est qu'un marbre, mais ce marbre a la perfection. Une femme a des imperfections, mais elle a la vie et le mouvement ; en sorte que la statue serait insupportable à cause de son immobilité, si elle n'avait le charme que lui donnent la vie et le jeu des passions. L'art consiste à suppléer la vie et la réalité par la perfection, et le goût exige cette heureuse imposture. Mais il veut l'entrevoir; et c'est ce qui explique le dégoût et môme l'horreur que nous causent les imitations en cire : la transparence des chairs y est; les couleurs sont vraies; les cheveux sont réels, et la personne est immobile; les yeux brillent, mais ils sont fixes : l'amateur interdit, qui ne trouve ni fiction, ni réalité, détourne sa vue d'un cadavre coloré qui ment sans faire illusion, et du spectacle de ces yeux qui regardent sans voir. En un mot, le faux enchanteur qui s'est passé d'art, sans atteindre la nature, a fait le miracle en sens inverse. Le sculpteur et le peintre ont animé la toile et amolli le marbre; et lui, il a roidi les chairs, figé le sang et glacé le regard.

Quant aux productions dramatiques, il ne doit y avoir de fiction que sur les temps et les lieux; tout le reste doit être vrai, c'est-à-dire d'une illusion complète.

L'historien et le romancier font entr'eux un échange de vérités, de fictions et de couleurs, l'un pour vivifier ce qui n'est plus, l'autre pour faire croire ce qui n'est pas.

Le poète épique mêle le merveilleux à l'action et au récit. On peut s'expliquer par là pourquoi l'épopée n'emprunte jamais, avec autant de succès que la tragédie, les grands personnages de l'histoire. Ce ne sont pas seulement des passions et des événements, ce sont des merveilles qu'on attend d'elle; et quand l'épopée ne peut agrandir ni les faits ni

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les hommes, son impuissance la dégrade aux yeux de l'imag-ination. D'ailleurs, la g-loire d'un héros épique est tellement réversible au poète qui le crée en le chantant que, dans niiaile, ce n'est point Achille, c'est plutôt Homère qui est 2;Tand. Mais César ne reflète pas son éclat sur Lucain, et Lucaui n'ajoute pas à l'éclat de César. Que faire d'un personnnire si plein et tellement inséparable de sa gloire qu'on ne peut ni l'aug-m.enter ni la partager?

Le goût triomphe surtout dans la séparation dis {genres. Si c'est un cirand art. dans les alï'aires, de distinguer ce qui doit être écrit de ce qui doit être dit, c'est aussi un grand sii^ne de goût en littérature ; et le discernement qui sépare ce qui peut être en vers de ce qui doit être en prose n'est pas d'une moindre importance.

Ce qui distingue encore le goût de l'esprit, du talent, et même du génie. c'est qu'il ne se laisse jamais éblouir. Il préfère Virgile à Lucain et Racine à Voltaire, par la raison qu'il aime mieux les jours et les ombres que l'éclat et les taches.

Enfin le goût viole quelquefois les règles, comme la conscience les lois, et c'est alors qu'il se surpasse lui-même : mais ces cas sont rares. Situés entre les témérités de l'imagination et les timidités du jugement, c'est à lui à se défier des otî'res de l'une et des conseils de 1 autre.

Les gens du monde confondent toujours l'esprit avec le génie des idées, et cela doit être. L'esprit, étant le nom le plus universel du sentiment, est souvent pris comme l'âme, pour l'homme tout entier : on dit, les grands et les petits esprits, les esprits ordinaires et les esprits extraordinaires ; et d'un homme sans esprit, qu'il est un pauvre esprit; enfin on oppose l'âme au corps, et l'esprit à la matière. Il suffit donc, pour confondre l'esprit avec le génie, d'ôter à l'un et d'ajouter à l'autre. En leur supposant des idées plus ou moins vastes, et des conceptions plus ou moins profondes, on aura tour à tour l'homme d'esprit et l'homme de génie, un esprit étendu et un génie borné. Mais il n'est aspermis de confondre l'esprit ou le génie des idées avec e talent.

Il y a cette différence entre ces deux présents de la nature, ue l'esprit, à quelque degré qu'on le suppose, est plus avide e concevoir et d'enfanter; le talent plus jaloux cl'exprimer et d'orner. L'esprit s'occupe du fond qu'il "creuse sans cesse;

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le talent s'attache à la forme qu'il embellit toujours : car, par sa nature, l'homme ne veut que deux choses : ou des idées neuves ou de nouvelles tournures.il exprime l'inconnu clairement, pour se faire entendre; et il relève le connu par Texpression pour se faire remarquer. L'esprit a donc besoin qu'on lui dise : y^ vous entends; ai le isAanl : je vous admire. Il est donc vrai que c'est l'esprit qui éclaire, et que c'est le talent qui charme. L'esprit peut s'éf^-arer, sans doute, mais il craint Terreur; au lieu que le talent se familiarise d'abord avec elle, et en tire parti : car ce n'est pas la vérité, c'est une certaine perfection qui est son objet; et les variations, si déshonorantes pour l'esprit, étonnent si peu le talent que, dans le conflit des opinions, c'est toujours la plus brillante qui l'entraîne; d'où il résulte que l'esprit a plus de jug-es, le talent plus d'admirateurs; et qu'enfin, après les passions, le talent est dans l'homme ce qui tend le plus de pièges au bon sens.

Ce n'est pas qu'il y ait beaucoup de g-ens d'esprit sans un peu de talent, ni beaucoup de g-rands talents sans quelque dose d'esprit, je parle seulement de la partie dominante dans chaque nomme. Mais il y a g-énéralement plus d'esprit que de talent en ce monde : la société fourmille de g'ens d'esprit qui manquent de talent.

L'esprit ne peut se passer d'idées, et les idées ne peuvent se passer de talent : c'est lui qui leur donne l'éclat et la vie ; or, les idées ne demandent qu'à être bien exprimées ; et, s'il est permis de le dire, elles mendient l'expression. Voilà

Fourquoi l'homme à talent vole toujours l'homme d'esprit: idée qui échappe à celui-ci, étant purement ingénieuse, devient la propriété du talent qui la saisit.

Il n'en est pas ainsi de J'écrivain à grand talent ; on ne

Seut le voler sans être reconnu , parce que, son mérite étant ans la forme, il appose son cacnet sur tout ce qui sort de ses mains. Virgile disait qu'on arracherait à Hercule sa massue, plutôt qu'un vers à Homère.

L'esprit qui trouve l'or en lingots ajoute aux richesses du genre humain ;mais le talent façonne cet or en meubles et en statues qui ajoutent à nos jouissances, et sont à la fois, pour nous, sources de plaisirs et monuments de gloire. On peut rendre heureusement les pensées des philosophes : ils ne craignent pas la traduction qui tue le talent. L'homme

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qui n'aurait strictement que de l'esprit ne laisserait que ses idées ; mais Thomme à talent ne peut rien céder de ce qu'il fait : il a, pour ainsi dire, placé ses fonds dans la façon de ses ouvrag-es. On dirait, en etfct, que les idées sont des fonds qui ne portent intérêt qu'entre les mains du talent.

Mais ce qui fait précisément sa puissance, c'est d'exprimer d'une mnnière neuve et piquante les pensées les plus communes ; car, les pensées de cet ordre se composent des sensations premières, souvent répétées, fondées sur le besoin, fortifiées par l'usage, et par conséquent fondamentales dans l'homme.

La différence du talent à l'esprit entraîne aussi pour eux des conséquences morales. Le talent est sujet aux vapeurs de l'org-ueil et aux orag-es de l'envie; l'esprit en est plus exempt. Voyez, d'un côté, les poètes, les peintres, les acteurs; et de l'autre, les vrais penseurs, les métaphysiciens, et les g-éomètres. C'est que l'esprit court après les secrets de la nature qu'il n'atteint g"uère, ou qu'il n'atteint que pour mieux se mesurer avec sa propre faiblesse ; tandis que le talent poursuit une perfection humaine dont il est sûr, et a toujours le g-oût pour témoin et pourjug-e. De sorte que le talent est toujours satisfait de lui-même ou du public, quand l'esprit se méfie et doute de la nature et des hommes. En un mot, les g-ens d'esprit ne sont que des voyag-eurs humiliés qui ont été toucher aux bornes du monde, et qui en parlent, à leur retour, à des auditeurs indifférents qui ne demandent qu'à être g"ouvernés par la puissance ou charmés par le talent.

Leur différence influe encore sur leur destinée. Les hommes qui adorent et idolâtrent la puissance caressent le talent : mais ils ne rendent pas, à beaucoup près, le môme culte aux grands esprits : ils sentent que l'or et le pouvoir se communiquent en personne, et que le talent multiplie leurs jouissances ; mais que le génie des idées, semblable au soleil, ne nous prête que son éclat, sans rien perdre de sa substance : d'où résulte cette vérité, que, souvent, l'envie auprès des grands et des riches se chan^-e en flatterie, et en haine auprès du génie qui se contente d'éclairer sans émouvoir.

Mais c'est surtout pour les talents futiles que le monde prodigue ses faveurs, et s'épuise en applaudissements : tout est de glace pour l'homme qui pense et qui redresse les idées de son siècle. C'est que celui-ci ne donne que de la

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falig"ue et humilie la médiocrité, quand le danseur ou le musicien ne donnent que du plaisir, et n'humilient que leurs rivaux. Car, ce ne sont pas les artistes, mais les arts qui sont frères. Le talent ne craint donc que le talent ; l'esprit a le fii-enre humain pour anlag-oniste.

Cependant, il faut le dire, l'envie pardonne f[uelquefois l'éclat du stvle à un grand homme, qui n'a pas le don de la parole : parce que, s'il paraît dans le inonde, et qu'il y montre de l'embarras ou de la disg-ràce, il a l'air d'un enchanteur qui a perdu sa bag-uette,et on se félicile de son malheur, on en jouit, comme le hibou d'une éclipse. Mais l'homme qui porte son talent avec lui afflii^e sans cesse les amours-propres : on aimerait encore mieux le lire, quand même son style serait inférieur à sa conversation. Que serace donc, s'il tient le double g-ouvernail du cabinet et du cercle ?

Ces petites iniquités sont d'autant plus remarquables que le véritable esprit rend justice à tous les g-enres de mérite ; comment pourrait-il persécuter ce qu'il aime et troubler la source de ses jouissances ? Il ne faut pas des sots aux g-ens d'esprit, comme il faut des dupes aux fripons.

Disons-le à la gloire du g-énie et de la vertu : toute nation a deux sortes de représentants: ceux de sa puissance et ceux de son mérite. Les premiers ne la représentent qu'un temps, les seconds la représentent éternellement. Les premiers empruntent d'elle leur éclat ; elle tire le sien des seconds. Les uns la protèg-ent ou la tyrannisent avec ses propres forces ; les autres la couvrent de leurs rayons et lui prodiguent les JTruits de leur g-énie. Enfin les premiers ne lui trouvent que des ennemis dans les peuples environnants ; les seconds lui concilient le respect du monde, et n'ont pour ennemis que ceux du g-enre humain et de sa félicité.

Observons, en terminant ces réflexions, qu'il y a deux espèces d'hommes à talent, ceux qui, s'exerrant sur la matière, se passent aisément d'esprit, comme les sculpteurs, les peintres, lesmusiciens etles danseurs : et ceux qui s'exercent sur la parole, comme les poètes et les orateurs; ceux-ci gag-nent presque toujours de l'esprit et des idées au commerce des mots. On peut les comparer aux artistes qui ont pour eux la limaille et les débris des précieux métaux qu'ils façonnent.

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Maintenant, pour réunir les deux objets du parallèle, il faut convenir qu'il en est de l'esprit, et surtout du talent, comme de la puissance en amour. Les esprits et les talents ordinaires n'ont de puissance que par intervalles : mais les grands esprits et lesg-rands talents sont presque toujours en puissance

Toutes ces distinctions entre le g-énie et l'esprit, le talent, le jugement et le ^oiit, exig-ent une restriction g-énérale : comme ce ne sont là que des fonctions d'un même être, je veux dire du sentiment, on peut les comparer aux couleurs du prisme qui, pleines et certaines dans leur^^milieu, sont toujours un peu équivoques dans les limites où elles se touchent et se confondent.

Je dois aussi restreindre le don de création accordé au génie.

Que le sentiment soit entendement, imag-ination, esprit ou i^rénie, il n'est que trouveur^ ordonnateur, compositeur, jamais créateur ; et ces beaux ouvrages du génie, qu'on appelle créations, ne sont au fond que des arrangements, des compositions, des choses trouvées mises en ordre : car si le sentiment, lorsqu'il enfante, savait ce qu'il va produire, il connaîtrait avant de sentir, et, comme on l'a déjà dit, il aurait l'idée avant de l'avoir. Mais il en est des conceptions les plus intellectuelles, comme de nos sensations ; nous ne les avons qu'en les éprouvant ; nous sommes frappés au dedans comme au dehors. L'animal qui crie pour la première fois entend sa voix ; il ne la connaissait pas auparavant. II en est de même des idées qu'on nomme idées neuves j'en appelle à ceux qui en ont. Sur quoi tombe donc le titre i de création, dont on qualifie un ouvrage et même une grande idée ? Sur l'ordre et la composition même ; jamais sur les éléments. L'homme reçoit les choses simples et crée les composées ; il trouve les pierres et crée des édifices; il éprouve des sensations, les retient, les combine, et crée un ouvrage. D'où résulte cette grande vérité. que, si Dieu n'était pas créateur des éléments, il aurait trouvé l'univers, et ne différerait de l'homme que par les proportions. {Discours préliminaire.)

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