SUR FLORIAN
Il paraît peu d'ouvraf»"es dans notre littérature, qui ne soient ou loués avec extase, ou impitoyablement écrasés; avec cette observation pourtant, cjue le nombre des idoles l'emporte beaucoup sur celui des victimes : il n'y a que quelques infortunés sans amis et sans protecteurs, qu'on immole sans pitié ; les heureux sont innombrables. Il ne s'annonce presque pas de livres dans le cours d'une année que ce ne soit La plus belle alliance de la philosophie et de Véloquence ; cest toujours le Hure quon attendait, et une révolution dans l" esprit humain paraît inévitable. Tel avocat est mis sans façon au rang- des Gicéron et des Démosthènes, et l'auteur de quelques pièces fug-itives s'assied sans pudeur à coté d'Horace et d'Anacréon. 11 serait temps enfin que plus d'un journal chang-eât de maxime : il faudrait mettre dans la louang-e, la sobriété que la nature observe dans la production des «r-rands talents, et cesser de tendre des pièg-es à Finnocence des provinces.
Paris est la ville du monde où on ig-nore le mieux la valeur, et souvent l'existence d'une foule de livres : il faut avoir vécu en province ou à la campag-ne , pour avoir beaucoup lu. A Paris, l'esprit se soutient et s'ag-randit dans la rapide sphère des événements et des conversations; en province, il ne subsiste que de lectures : aussi faut-il choisir les hommes dans la capitale ; et dans la province, ses livres.
Ici, l'ouvrag-e le plus vanté n'en impose à personne, ou n'en impose pas long'temps. On sait bientôt à quel parti l'au-
(i) Publié eu 1797 seulement dans le Spectateur du l\'ord.
teur s'est attaché; quelles mains le protèçent ou l'élèvent; et les lumières acquises dans les cercles dissipent les illusions où pourraient nous jeter les journalistes : l'amourpropre des auteurs mêmes n'en est pas dupe. En vain les trompettes de la renommée ont proclamé telle prose ou tels vers; il y a toujours, dans cette capitale, trente ou quarante têtes incorruptibles qui se taisent : ce silence des cens de ffoût sert de conscience aux mauvais écrivains, et les tourmente le reste de leur vie. .
Mais, quand un livre prôné dans tous les journaux, et soutenu par un grand parti, arrive en province, l'illusion est complète, pour les jeunes g-ens surtout : ceux qui ont du ^oût s'étonnent de ne pas admirer, et la vog^ue d'un mauvais ouvrag^e fait chanceler leur raison ; les autres se fig-urent que Paris reg-orçe de grands talents, et que nous avons en littérature l'embarras des richesses.
Il nous semble pourtant que les g-ens de lettres devraient eux-mêmes préférer l'analyse et une critique éclairée de leurs productions, à des élog-es donnés sans discernement et sans mesure ; les honneurs prodig-ués ne sont plus des honneurs. Quel auteur dramatique est flatté, aujourd'hui, d'être appelé à grands cris sur un théâtre, par un parterre en délire?
Faire des observations si sévères, c'est nous imposer la loi d'être justes et modérés, en les appliquant au roman de Numa Pompilius, ouvrag-e important par son objet, et qui n'a pas eu le succès que devait naturellement en attendre son auteur.
M. de Florian s'annonça d'abord par des productions fug-itives et des pastorales d'un ton fort doux. 11 avait dans son style cette pureté et cette élég-ance continues dont les g-ens du monde se croient tous doués par excellence, et qui disting-uent spécialement à leurs veux les esprits de la capitale ; aussi se hâtèrent-ils de lui faire une réputation, charmés qu'un d'entr'eux eût pris la parole. Mais quand M. de Florian s'est élevé, de petite pièce en petite pièce, jusqu'à une sorte d'épopée, les g-ens du monde l'ont abandonné aux g-ens de lettres; ils ont été de feuille en feuille ses amis jusqu'au volume.
Cette conduite des g-ens du monde, qui semble cruelle au premier coup d'œil, est pourtant conséquente à leurs idées.
LITTEHATURE iai
La réputalion, la renommée, cette vie enfin, qui, selon l'expression de Pope, respire sur les lèvres d'autrui, n'est rien ({ue de la vog-ue et du bruit pour les hommes du monde : il leur semble qu'après Catulle il faut aussi que TibuUe soit à la mode, et qu'au défaut de l'un ils en auront toujours un autre; mais pour les g-ens de lettres, la renommée est tout; à qui sacrifie le présent, il faut l'avenir entier pour dédommag-ement. Si les g-ens du monde en avaient cette idée, ils atîecteraient moins de se scandaliser des querelles des g-ens (le lettres : ils verraient quêtant plus sensibles que le reste (les hommes, ils doivent être plus irritables; et ce qui prouve qu'ils sont plus sensibles, c'est qu'ils donnent beaucoup de sensations : la nature tonne à l'oreille de l'homme de lettres, quand elle murmure à peine à celle des g-ens du monde. Ils se disputent d'ailleurs une maîtresse dont les charmes s'accroissent du nombre des amants qui l'entourent, et des faveurs qu'elle accorde ; je veux dire la gloire. Mais, direz- VDiis peut-être, la g-loire n'est que fumée : j'en conviens, mais l'homme n'est que poussière.
C'est donc entre de telles mains que devait naturellement tomber M. de Florian, puisqu'il s'occupait d'un sujet important; il faut bien être jug-é par ses pairs.
On a d'abord senti que ce n'était ni avec l'esprit, ni sur le ton de ses premiers opuscules que M. de Florian devait peindre le lég-islateur de Rome. Voltaire, produisant une pièce fug-itive, était Hercule maniant de petits fardeaux, et les faisant voltig-er sur ses doig-ts; son excès de force était sa g-râce. Mais, quand, avec la même dose de poésie, il est entré dans l'épopée, il n'a fait que la Henriade. Il fallait donc que M. de Florian se fît ici un nouveau style et une toute autre manière; en traitant un sujet vaste, il faut savoir élever ses conceptions et sa voix : les grandes entreprises ne renversent que les petites fortunes.
L'ing-énieuse modestie de l'auteur qui se fait remarquer ('ans la gravure qui est à la tête de son livre a forcé tout le monde à comparer Nurna à Télémaque; plus il a craint d'être écrasé par la comparaison, plus on s'est obstiné à la faire...
Il faut convenir que M. de Florian n'a point eu, comme Fénelon, le bonheur du sujet. Son imag-ination se promène dans des landes arides, et sou stjle n'y est jamais rafraîchi
KIVAROL
par ces heureux sites et ces riants paysages qu'on rencontre si souvent dans le Télémaque.
On a aussi remarqué clans Numa un défaut absolu de mouvement et de variété ; on a dit quelapurctc et l'élégance ne suffisaient pas dans un ouvrag-c de cette nature; il n'y a que les expressions créées qui portent un écrivain à la postérité. M. de Florian paraît avoir des lois somptuaires dans son style, et son sujet exig-eait un peu de luxe.