‹ RivarolChapitre 14 sur 49 · SUR LE STYLE · texte numérisé non relu

SUR LE STYLE

La meilleure histoire de l'entendement humain doit, avec le temps, résulter de la connaissance approfondie du lang-ag-e. La parole est en effet la physique expérimentale de l'esprit ; chaque mot est un fait ; chaque phrase, une analyse ou un développement; tout livre, une révélation, plus ou moins long-ue, du sentiment et de la pensée. Aussi persuadé de ce g-rand principe que peu certain de l'avoir bien établi, j'aurai du moins ouvert la route. C'est pourquoi, en attendant la deuxième partie de ce discours, destinée au langag-e en g-énéral, je n'ai pas perdu les occasions de justifier les expressions vulgaires que le besoin a créées, et qu'a consacrées Tusag-e. Les besoins naturels étant toujours vrais, leurs expressions ne peuvent être fausses : elles forment, pour ainsi dire, la logique des sentiments.

Je me suis donc gardé d'imiter certains philosophes qui demandent qu'on leur passe ou des mots nouveaux ou de nouvelles acceptions. L'auteur à' Emile, par exemple, exige qu'on lui permette de changer le sens du même mot d'une page à l'autre. Il est pourtant vrai que, si tout se peint dans le langage, il n'est permis de brouiller les couleurs ni dans les objets ni dans leurs peintures. Changer le sens des mots d'une langue faite, c'est altérer la valeur des monnaies dans un empire; c'est produire la confusion, l'obscurité et la méfiance, avec les instruments de l'ordre, de la clarté et la foi publique : si on dérange les meubles dans la cham-de bre d'un aveugle, on le condamne à se faire une nouvelle mémoire.

Ma fidélité dans l'emploi des mots n'a pas été pourtant une superstition, il a fallu souvent suppléer à l'avarice de l'Académie : ce qu'elle me refusait, je l'ai emprunté de l'u-

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sag-e, qui a fait de eirandcs acquisitions depuis près de quarante ans, époque de la dernière édition au Dictionnaire.

Malg-ré tous mes eflbrts, je sens bien que cet ouvrag-c n'est qu'un essai très imparfait : aucun de mes lecteurs n'en sera plus mécontent que moi. Je ne peux attendre d'indulg-ence que des têtes métaphysiques, exercées à la méditation, qui savent combien il est difficile d'écrire sur les idées premières, et qui s'apercevront bien que cet essai, itout faible qu'il est, peut être un jour pour quelque écrivain l'occasion d'un bon ouvrag-e. [Discours préliminaire.)

DES TRADUCTIONS (l)

Comme on a beaucoup parlé des traductions, je n'en dirai qu'un mot en finissant, pour ne pas paraître mépriser ce g-enre de travail, ou l'estimer plus qu'il ne vaut. J'ai donc 1 pensé qu'elles devraient servir également à la gloire du poète qu'on traduit et au progrès de lang-ue dans laquelle on traduit ; et ce n'est pourtant point là qu'il faut lire un poète, car les traductions éclairent les défauts et éteig^nent les I beautés; mais on peut assurer qu'elles perfectionnent le 'lang-ag"e.

En effet, la lang-ue française ne recevra toute sa perfection qu'eu allant chez ses voisins pour commercer et pour reconnaître ses vraies richesses; en fouillant dans l'antiquité à qui elle doit son premier levain, et en cherchant les limites ;qui la séparent des autres lang-ues. La traduction seule lui rendra de tels services. Un idiome étraug-er, proposant toujours des tours de force à un habile traducteur, le tàte pour ainsi dire en tous les sens : bientôt il sait tout ce que peut ou ne peut pas sa lang-ue ; il épuise ses ressources, mais il aug-mente ses forces, surtout lorsqu'il traduit les ouvrages d'imag-ination, qui secouent les entraves de la construction grammaticale, et donnent des ailes au lànga^-e.

Notre langue n'étant qu'un métal d'alliage, il faut la dompter par le travail, afin d'incorporor ses divers éléments. Sans doute elle n'acquerra jamais ce principe d'unité qui fait la force et la richesse du grec; mais elle pourra peut- Hre un jour s'approcher de la souplesse et de Tabondance

(i) A propo» de sa traduction de V Enfer, de Dante (1785).

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de la lan2;-ue italienne qui traduit avec tant de bonheur. Quand une lan^^-ue a reçu toute sa perfection, les traductions V sont aisées à faire et n'apportent plus que les pensées.

NOTES

— L'esprit le plus sec ne parle pas sans métaphores, et s'il paraît s en garantir à dessein, c'est que les imag'es qu'il emprunte, étant vieilles et usées, ne frappent ni lui, ni les lecteurs. On peut dire que Locke et Condillac, l'un plus occupé à combattre des erreurs, et l'autre à établir des vérités, manquaient ég-alement tous deux du secret de lexpression, de cet heureux peuvoir des mots qui sillonne si profondément l'attention des hommes en ébranlant leur imagination. Leursaura-t-on gré de cette impuissance? dira-t-on qu'ils ont craint de se faire lire avec trop de charme, ou que le stvle sans figures leur a paru convenable à la sévérité de la métaphysique? Je pourrais d'abord prouver qu'il n'existe pas de stvle proprement direct et sans figures, que Locke et Condillac étaient figurés m al erré eux ou à leur insu, qu'enfin ils ont souvent cherché la métaphore et les comparaisons, et on verrait avec quel succès; mais ce n'est pas ici mon objet. Notre grand modèle, la nature, est-elle donc sans imaices, le printemps sans fleurs, et les fleurs et les fruits sans couleurs? Aristote a rendu à l'imagination un témoignage éclatant, d autant plus désintéressé qu'il en était lui-même dénué, et que Platon, son rival, en était richement pourvu. Les belles images ne blessent que l'envie.

■— Il arrive quelquefois que l'homme, s'abandonnant à ses habitudes et aux impulsions accoutumées des esprits animaux, agit et parle sans le moi : son corps va sans attention, comme un vaisseau sans pilote, par le seul bienfait de sa construction. C'est que l'homme alors se partage entre ses mouvenients et des idées étrangères à ses mouvements, et qu'ensuite il y a comme un premier ordre et un mouvement d'abord donnés, qui n'ont pas besoin d'être répétés pour que le corps continue d'obéir. Tout homme qui s'observe en marchant, en parlant et en écrivant, connaît bien ces ordres antérieurs que toute la rapidité du contre-ordre donné par la réflexion ne saurait prévenir. Ceci explique la diflerence qu'il y a de l'homme qui parlé à Ihomme qui écrit : le pre-

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micr est plus extérieur; le jugement défend d'écrire comme on parle; la nature ne per^iet pas de parler comme on écrit; le ^-oût marie les vivacités de la conversation aux formes méthodiques et pures du style écrit.

— On peut comparer le système de la création à celui du lang-ag-e: tout discours se réduit en phrases, la phrase en mots, les mots en lettres, au delà il n'est plus de divisions: les éléments de la parole sont insécables. C'est ainsi qu'arrive aux substances élémentaires on ne divise plus. La seule (litVérence qu'il y ait entre le système physique du monde 't le langage, c'est que les substances ont des affinités qui les rappellent toujours aux mêmes aGi^rég-ations ; mais les lettres alphabétiques ne s'altirentpas entre elles: leurs combinaisons sont abandonnées à la volonté des hommes, ce qui ( \|ilique la diversité des langues. Si les vovelles et les connues s'attiraient en vertu de certaines lois, comme les Itstances, le lang-ag-e serait unique et fixe comme Tuni-

vrrs.

— L'homme ne pouvait donner une enveloppe à sa pens(''(" sans que cette envelo})pe fut très ing-énieuse. Aussi que <!'■ finesse, que d'esprit et quelle métaphysique déliée dans la création d'une langue! Le philosophe s'en aperçoit, surtout lorsqu'il veut écarter ces fils mystérieux dont Ihomme a entouré sa pensée, comme le ver à soie s'entoure de son Il ri liant réseau.

— La parole est la pensée extérieure, et la pensée est la parole intérieure (i).

— La langue est un instrument dont il ne faut pas faire crier les ressorts.

— Les langues sont les vraies médailles de l'histoire.

— La grammaire étant l'art de lever les difficultés d'une

i) Celle pensée n'est qu'un résumé d'un passage de V Universalité. Mitres se retrouvent textuellement soit dans le même ouvrage, soit en litres tcrits reproduits au présent volume. On les a néanmoins rccueil- ^ dans ces séries de Pensées (voir aussi les livres II, III et V', pour ne (as dérouler ceux qui les connaissent déjà sous celte forme fragmentaire. Néanmoins on a bien p'ulôt tenté de diminuer que d'augmenter le mmbre de ces aphorismes; on les a, le plus souvent, laissés à leur t'iace, dans le texte qui les explique et qui s'en éclaire.

lang-ue, il ne faut pas que le levier soit plus lourd que le fardea^.

— Les mots sont comme les monnaies : ils ont une valeur propre avant d'exprimer tous les genres de valeur.

— Tout est proportion dans Thommc comme dans le lang-ag-e. On ne peut pas dire : J'ai vu une puce couchée tout de son Ion j, quoique ce soit aussi vrai d'une puce que d'un veau.

— Le mot cher a quelque chose de doux et de vil : il est l'expression de Tamour et de Tavarice, et semble dire que ce qui tient à la bourse tient au cœur.

— On dirait qu'il j a dans les 'dictionnaires certains mots usés qui attendent qu'il paraisse un g'rand écrivain pour reprendre toute leur énergie.

— Dans le dictionnaire de l'Académie, on ne trouve pas ce qu'on ne sait point; mais on n'y trouve pas ce qu'on sadt.

— Le mot précaire signifie aujourd'hui une chose ou un état mal assuré, et prouve le peu qu'on obtient par la prière puisque ce mot vient de là.

— Voyez tous les grands écrivains : ils n'ont régné que par l'expression. J.-J. Piousseau a fait taire la renommée de tous ceux qui avaient écrit avant lui sur les devoirs de la maternité. Le génie égorge ceux qu'il pilîe.

— La nation la plus vive et la plus légère de l'Europe a eu un jeu, une danse et une musique graves: le piquet, le menuet et nos airs anciens. Serait ce le pourquoi de la gaieté de Racine, qui faisait des tragédies, et de la tristesse de Molière, qui faisait des comédies?

— Il est bien ridicule d'intituler un livre Histoire philosophique, Examen impartial, etc. Je verrai bien si ton histoire est philosophique, si ton examen est impartial. Tu mets un jugement au lieu d'un titre (i).

— Un homme habitué à écrire écrit aussi sans idées,

(i) L'ironie des choses a voulu que la première hiog-raphie deRivarol fût précisément intitulée : Vie philosophique, politique, etc., de Rivarot.

LITTEUATUUE

comme un vieux médecin nommé Bouvard, qui tàlait le pouls à son fauteuil en mourant.

— Les g-ens d'esprit aiment les choses de l'esprit, comme les g-ourmands aiment les friandises et les coquettes, la louang-o.

— On tue l'ig-norancc comme Tappétit : on mang-e, on étudie, et c'est ainsi qu'on avance vers cet état qui rend la mort si nécessaire.

— A la fin, tout devient lieu commun en littérature.

— On n'aime pas les apparitions trop brusques en littérature, et les réputations les plus brillantes j ont besoin d'un crépuscule.

— Il ne faut pas trop compter sur la sag-acité de ses lecteurs ; il faut s'expliquer quelquefois.

— Il n'est rien de si absent que la présence d'esprit.

— La peinture n'emprunte qu'une attitude aux personnag"es, qu'un incident à l'action et qu'un moment au temps; le peintre ne dispose que d'un lieu, le poète a l'espace à sa disposition.

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