II. RÉPONSE DE M. ROBESPIERRE, A M. ***, QUI l'a
YAIT RELEVÉ SUR LE MOT ARISTOCUASSIQUE, DONT ROBESPIERRE SE SERT FAMILIEREMENT DANS L^AS- SEMBLÉE NATIONALE
Ce 29 novembre 1789.
Je vous dois une réjDonse, M., pour l'honorable mention que vous faites de moi : mais je vous prie d'observer que
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je ne vous dois qu'une réponse. Un autre croirait vous devoir quelques bonnes plaisanteries; je m'en tiens au simple nécessaire et ne pousserai pas la politesse jusqu'à l'esprit. Ce n'est pas dans l'adTeuse situation où nous sommes ({ue j'étalerai au luxe. L'Assemblée nationale a établi deux choses également favorables à notre régénération, Véconomie et la liberté. Mais malheureusement on n'a jamais bien entendu ces deux mots ; on a cru sottement que Véconornie regardait les Finances, et la liberté les Personnes; mais ce n'est pas cela. L'Assemblée nationale, qui coûte 3o.ooo liv. par jour à la France, et qui a déjà emprisonné ou mis en fuite plus de cent mille Français, n'a visiblement entendu décréter que l'économie d'esprit, et la liberté du lang-açe. L'Académie française, fondée par Richelieu, patron des aristocrates, avait en elfet établi en France la plus insup- |)ortable des aristocraties, celle de l'esprit et de l'éloquence. Il est dit, dans les statuts de cette métropole des Lettres, qu'en France une compa)2rnie de 4o hommes aurait le privilège exclusif du beau lang-age. C'était le temps où une autre académie, composée aussi de 4<J hommes, avait de son côté le privilège exclusif de tous les revenus de lEtat. Ce double monopole des fermiers-généraux de la langue française, et des académiciens de la ferme -générale, n'empêchait pas qu'il ne se glissât beaucoup de lapins de contrebande dans Paris, et beaucoup de solécismes et de barbarismes à l'Académie : mais c'était avec bien de la peine, et le despotisme gênait incroyablement la liberté des bêles, si bien assurée aujourd'hui par la déclaration des droits de l'homme. Autrefois un lapin ne pouvait être tué que dans quelques lieux privilégiés, maintenant il a du moins la liberté d'être tué partout. Les solécismes et les barbarismes, jadis prescrits par les solitaires de Port-Royal, n'osaient presque plus se montrer. Ils attendaient patiemment la révolution; et quand le moment est venu, tous nos académiciens leur ont ouvert la porte, et ont afïranchi par eux la langue française, cette ancienne esclave de Racine et de Boileau. Les philosophes du Palais-Royal ont été les premiers à écrire avec cette mâle et noble liberté qui foule à ses pieds les règles, les modèles, et toutes les autres marques de servitude. Les Rulhières, les Cérutti, et la foule des écrivains enrichis par les aristocrates, ont saisi Tocca-
igo niv.vuoL
sion défaire du vice de l'ingratitude une vertu patriotique; et de briser deux jougs à la fois, en nous délivrant de la connaissance des principes, et des principes de la reconnaissance.
M. Suard, l'homme de son temps qui fait le mieux ce qui est à faire, a passé de la police à la liberté; et n'y a pas trouvé grande différence. Toute la révolution, selon lui, se réduit à ceci : qu'on pouvait jadis penser sans parler^ et quon peut aujourd'hui parler sans penser : ce que le cyclope Artaut, qui voit toujours les choses du bon œil, appelle une véritable équation (i). Je conclus de tout ceci, Monsieur, que les forts de l'Assemblée nationale, les Mirabeau, les abbé Sievès, les Villeneuve-de-Péthion, les Chapelier, les Glezen, et divisi toto orbe britanni, ont, sans me compter, le droit de se moquer des règles du langage, et de répondre librement à tous les esclaves qui criaient qu'on ne peut vivre sans gouvernement, ni écrire sans style et sans idées.
Je ne parle pas des fautes que vous me reprochez en géographie, en physique et en poésie : j'ai trop maudit dans ma jeunesse le joug de la science, pour ne pas écrire et parler aujourd'hui en homme tout à fait indépendant.