ROBESPIERRE
m. EXPLICATION D UNE CHARADE
Le public a vu dans notre 83^ chapitre avec quelle confiance nous avons soumis à la sagacité du comité national des recherches, la charade qu'on nous avait adressée (3) ; impatient d'en connaître l'objet, déjà sans doute il nous accuse de négligence. Le récit que nous allons faire sera
(i) Ce M. Artaut est borgne (Xofe de rauteur). R.
(2) Cet article a paru également dans le Journal Politique (I, i8). RivaroI,qui écrit toujours Roberspierre, fait suivre la signature de ces mots énig-matiques : Eœreac et exlex.
(3) Mon premier en blason figurait noblement; Mon second au moulin sert avec modestie; Et mon tout, des pervers redoute justement. Dévoile les complots de l'aristocratie.
FOLITIOUE
notre justification. Nous sup[)lions tous les bons citoyens de l'écouter avec bonté, et de ne pas tirer à conséquence contre nous les bons principes de nos bons amis Chapelier et Menou, qui blâment les g-ens avant de les entendre.
Lorsque nous présentâmes à M. le Président du comité notre production énigmatique, il était occupé tout entier de son éloquent rapport sur les lettres aristocratiques de l'évêque de Blois, et il faisait des etîorts incroyables pour proportionner son style au physique de la plus grande et cle la plus aug"uste assemblée de l'univers. Mais il daig^na nous assurer avec cette bonté, les manières douces et engageantes qui le caractérisent, qu'aussitôt que le Châtelet aurait été chargé de faire pendre l'évoque de Blois, son marchand de papier, son imprimeur, ses correspondants, ses lecteurs, etc., etc., etc., ce comité s'occuperait de notre atlaire.
Cette promesse a été ponctuellement remplie. Dès le vendredi 1 6 avril, nous avons été avertis de nous rendre à la barre du comité. La séance était au moment de s'ouvrir, et à la vue de ces illustres amis delà liberté, par oui le régime inquisitorial de l'ancienne police a été si utilement remplacé, nous avons éprouvé cette douce et tendre émotion dont quelques aristocrates ne peuvent encore se défendre quand ils voient souper le pouvoir exécutif et sa femme, ou promener leur petit garçon.
M. le président a annoncé l'ordre du jour et notre grande œuvre a été déposée sur le bureau. A la seule indication du titre, M. Goupil de Prefeln, homme consommé dans la connaissance de l'antiquité, s'est livré à une dissertation aussi savante que curieuse sur l'origine de la charade. Sa rapide éloquence, parcourant les monuments de l'histoire, a prouvé que la charade avait pris naissance en Perse, à la même époque où les Grecs inventaient le jeu de l'oie. A cette occasion, l'orateur a pathétiquement déploré la malchance de ce jeu, qui, né au sein de la liberté, mais pratiqué depuis longtemps /)ar les ci-devant princes et grands .s>?/^/ieMrs, était ainsi devenu un Aas instruments du despotisme. Il a parlé d'un plan de régénération qui, le restituant à sa destination primitive, le rendrait vraiment national et fort utile aux corps de gardes nationaux dans les longues soirées de l'hiver.
Nous attendions le développement de cette conception
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Patriotique quand un honorable membre a observé que opinant s'écartait visiblement de la question, et a demandé qu'on l'v rappelât. En vain M. Goupil a prétendu que, quand il avait'la parole, personne ne de\a\i(i ) lui faire T honneur de l'interrompre, M. le Président a prononcé contre lui, et notre charade a été lue. Sur le premier aperçu, quelquesuns voulaient que, pour simplifier ce travail, on se formât en sections ; d'autres demandaient qu'on nommât des commissaires qui feraient leur rapport très prochainement; mais on a répondu aux premiers qu'il était notoire que les sections ou bureaux niaient l'esprit public. On a observé aux seconds que le choix des commissaires emporterait un temps précieux, qu'il valait mieux employer à approfondir la question.
Alors la discussion s'est établie ; mais les difficultés naissaient à chaque pas. On entrevoyait bien que le comité, ou quelqu'un de ses membres, pouvait être l'objet que l'auteur du quatrain avait voulu célébrer. On sentait bien encore que tous les noms sur lesquels on s'exerçait ne se présentaient pas avec un égal RYSintage. Boutteville-Dumetz était long- et insignifiant; Joubert, trop court, ne rimait à rien; Salicelii n'était pas français; Kervelegan avait plus de deux pieds;. 4 /^«/er était trop dur; Glezen n'avait pas de sens. Mais comment oser prononcer l'exclusion de ces noms célèbres. Paris lui-même, choisi pour Juré dans cette grande question de fait, n'eût su auquel adjuger la pomme, et chaque membre se trouvait partagé entre sa pénétration qui écartait des rivaux, et sa modestie qui lui défendait de se replier sur lui-même.
Déjà l'ajournement indéfini était demandé, déjà tous les yeux se fixaient sur le président pour l'inviter à le prononcer, quand on s'aperçut qu'une aimable rougeur colorait son visage. Ce phénomène étonnant éclaira l'assemblée, on relut la charade, et dès le premier vers: cest un pal, dit l'un , c'est un âne, cria l'autre , c'est notre président, s'écrièrent tous les membres à la fois ; et sur le-champ, M. Palasne de Champeaux ou de Champeaux Palasne fut proclamé le héros de la fête. Confus de tant d'honneurs,
(i) Expression favorite de M. Rabaud de Saint-Etienne dans sa présidence, H.
POLITIQUE ig3
rapprochant tous ses succès de la semaine, ce pirantl homme v( rsa des larmes, et nous manifesta par un coup d'œiltrès spirilucl qu'il nous reportait une partie de son triomphe.
Nous sortîmes ivres de joie et comblés d'honneurs pour jious répandre dans la capitale, et en empruntant le lani^aq-e de notre ami Dubois de Crancé, nous assurons que, (l;s le soir, tout Paris et son aban lieue savaient le mot de réiiig-me.
Ainsi s'est terminée cette journée mémorable, où les vertus couronnées par les talents ont tait rejaillir sur eux une j)artic de l'éclat qu'elles en avaient reçu, et où, selon la prédiction de notre cher g-énéral Lameth, les humbles ont été élevés pour le désespoir et C humiliation des superbes.