‹ RivarolChapitre 22 sur 49 · IMITÉS DE LUCIEN · texte numérisé non relu

IMITÉS DE LUCIEN

Conversation de M3J. Bulhières et Suard^ tous deux membres de V Académie française et officiers de la cidevant police de Paris.

SuARD. — Me cherchiez-vous ?

RuLHiÈRES. — Non... et vous ?

S. — Je ne vous cherchais pas non plus ; mais je ne suis pas fâché de vous rencontrer,

R. — Je ne sais pas ; mais il me semble que nous nous fuyons depuis quelque temps.

S. — J'en conviens, depuis la révolution on s'évite ; on n'y est plus. . .Franchement môme, il faut que ce soit vous pour que je m'arrête.

R. — Nous aurions pourtant bien des choses à nous dire ; la révolution nous laisse du loisir, au lieu que, sous l'ancienne police, on agissait plus qu'on ne parlait : et d'ailleurs on n'a rien à se dire quand on a le même confident.

S. — Il est certain que l'ancienne police. en nous attachant tous les deux à elle, nous dispensait de nous attacher l'un à l'autre ;mais nous pouvons maintenant nous dire un mot d'amitié.

Pi. — Oui, mais cetteamitié nous coûte cher à tous deux. Combien perdez»vous au nouveau rég-ime?

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s. — J'avais environ quarante mille livres des bienfaits, ou, si vous voulez, des forfaits de l'ancien gouvernement. Et vous?

R. — Je n'ai jamais pu tirer que dix à douze mille francs des sottises du ministère.

S. — Ma foi, je perds tout. Mais aussi (|ui s'attendait à un tel bouleversement ? Avec une police si bien montée. tant de censeurs, d'exempts, d'inspecteurs, d'officiers de toute espèce ! quel ordre ! quel système ! De quoi se plaignaiton? Enfin, tout est à bas, je n'ai plus rien.

Pi. — Mais vous êtes de l'Académie, je crois?

S. — Et vous aussi, mais on ne pave plus; vous savez que les jetons étaient du bon papier, on trouvait de l'arsrent dessus, et le premier orfèvre du coin pouvait être banquier de l'Académie... Tout m'échappe à la fois : ma femme n'est plus une njmphe! M. Necker n'est plus un Dieu:

R. — J'ai eu l'adresse de me brouiller avec le baron (i ), avant qu'il se brouillât lui-même avec la fortune, et cela n'a pas passé long^tempspour une ingratitude ; mais vous, mon cher, vous avez été arraché tout vivant de vos amis ; à M. Lenoir d'abord, et puis à M. Necker.

S. — Après cela, qu'on nous parie de prudence, de masure, de conduite... J'aurais pu lâcher M. Lenoir à la révolution : mais M. Necker ! C'est inconcevable ; je n'ose presque pas lever les yeux.

R. — Il faut pouiiant les lever, et voir à se retourner.

S. — Avouez quec'estbien cruel, et convenez que Chamfort etCérutti ont mieux vu que nous la révolution.

R- — Je ne suis pas de votre avis. Ils ne sont pas plus avancés que nous : ils sont avec ceux qui démolissent et voient tomber M. Necker et leur petite fortune devant eux : voilà leur avantage ; tous nos beaux esprits en sont logés j'd.Il y en a trois d'affichés à la porte d'un journal [?.), Autrefois beaucoup d'articles dans le Mercure pouvaient

(i) De Breteoil. R.

is) Ce journal est maiDtenanl intitulé : Mercure de France, par Mesiii'urr Marmontel. La Harpe et C kampfort tcus trois de l'Académie Fraiiç^i=-e,i. Il est démocratique dans la partie lituVaire et aristocratique dans la panie politique. C'est comme la chauve-souris de la fable: Vive U Roi, vive LaLiffue. ^Nole de l'auiecr.^ K.

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corirluire un pauvre homme à l'Académie à présont, il faut être de l'Académie pour faire un article au Jfercure : c'est urif iniae^e assez naïve de la révolution.

S. — Il me semble que nous autres ij^ens de lettres n'auis jamais dû favoriser celle révolution. Les grands et ministres étaient notre jg-ibier, et nous avons eu la bêtise d'ouvrir nos parcs à la populace.

R. — Qu'est-ce qui aurait cru qu'une révolution philohique ruinerait les philosophes?

S. — Quelquefois la mine tait sauter les mineurs. l\. — Voilà bien des vérités, mon confrère. S. — Un homme ruiné en dit beaucoup : la fortune ne -te que des monson2;-es.

K. — Je voudrais bien à ce prix faire encore la mienne, fîillùt-il louer l'esprit de M. Créqui, et vanter toujours la 'u de Madame Mati«^non.

S. — Quant à moi, je n'ai jamais rien loué, pas même M. Lenoir.

Pi. — Vous étiez comme les muets du sérail, mais votre

ice n'en était pas moins un terrible service. S. — Point d'épig"ramme entre nous. Nous nous connaiss : vous étiez au ministère de Paris; moi à la police. . e^t comme les facteurs de la poste, l'un à la grande, l'auti '^ à la petite.

R. — Avec votre comparaison, nous n'avançons g-uère : voilà une conversation qui ne mène à rien. Avez-vous un plin, des projets?

S. — A quoi s'attacher? Quand il n'y a ni arbres, ni murailles, les lierres ne montent plus.

Pi. — Et ce comité des recherches?

S. — Cela aurait pu devenir quelque chose; mais ils se .1 mis à faire le mal pour rien.

iî. — Quelle canaille! Et ce Bailly, et ce La Fayette, les z-vous talés?

S. — J'ai d'abord vu M. Bailly : je lui avais même tracé

n:i plan : mais le bonhomme n'entend rien à rien. Croirez-

s qu'il a paru surpris que je ne fusse pas aide-de-camp

NL de la Fayette, comme tant d'autres de nos confrè-

(i)? J'ai voulu lui parler de ce qu'il était, et de ce qu'il

[i] Les aides-de-camp du g''neral La Fayette sont d'excelleots espions

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pouvait être : il m'a dit naïveincnt qu'il demanderait à sa Femme... C'est une pitié... D'ailleurs, tous les mots du nouveau dictionnaire : le peuple-roi, le pouvoir exécutif, le législatif, les sections, la commune... J'ai décampé. C'est un homme perdu.

R. — Et La Favette?

S. — Le petit Dumas, qui était aide-de-camp du maréchal de Broçlie, la veille de la révolution, et qui le lendemain endossa la livrée de M. de la Favette, m'a dégoûté de la maison du g-énéral. C'est un de ces petits intrigants, qui ne sont ni maîtres, ni écoliers, et qui désolent les bons esprits.

Fi. — Hé bien ! j irai, moi, chez La Fayette, et nous verrons.

S. — Je vous préviens d'abord que, toutes les fois que j'ai assisté à sa toilette, je l'ai trouvé lisant la vie de Sylla. Voyez si cela peut vous servir.

R. — Beaucoup. Je lui proposerai de faire l'histoire secrète de la révolution d'après ses mémoires, dans le g'enre de celle que j'ai faite de Catherine, et s'il a quelque chose à se reprocher, je lui mettrai le doiglsur l'article où lesOrlow font assassiner le czar; vous entendez ce que cela veut dire.

S. — Prenez-y G^arde; si vous y mettez de l'esprit, il n^^ vous entendra plus. Nous nous gâtons, nous autres, avec nodélicatesses, et nous finissons, au sortir d"un entretien, par être inintelligibles au reste du monde.

R. — Mais puisqu'il lit Sylla, ce choix...

S. — Et si c'est celui de son valet de chambre?

R. — Eh bien ! je m'attacherai au valet de chambre.

S. — Ne vous y trompez pas : la révolution n"a pas laissé sur pied une seule de nos maximes; je ne connais point de bonne corde en ce moment; mais vous êtes sage; voyez l'heureux Sylla.

R. — Et vous, qu'allez-vous devenir?

S. — Mon ami, quand on est de la police, on peut êtro de l'Académie; mais quand on n'est plus que de l'Académie... Hélas!

R. — Hélas !

(No i63.)

de police ; chacun sait comment le sieur Julien a travaillé dans l'affaire de M. de Bonne-Savardin. (Note de l'auteur.) R.

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