III. DE LA PHILOSOPHIE MODERNE
Conclusion.
Les clifTérents cultes qui remontent, par leur date, jusqu'au berceau des corps politiques, en ont trop souvent consacré les puérilités; ils ont béatifié des fanatiques, placé la vertu dans des actes insig-niliants, accordé à l'oisiveté et à la virginité des honneurs qui n'étaient dus qu'au mariaçe, à la chasteté et au travail : il n'est donc pas étonnant que la religion en général donne prise aux objections d'un siècle raisonneur ; et comme les religions visent éminemment à la fixité, et que chez elles tout devient sacré, s'il se trouve, par exemple, que Mahomet ait parlé de sa jument, cet animal sera révéré dans toute l'Asie, et fournira un ample sujet d'ironies aux philosophes, qui se moqueront et du peuple crédule, et du législateur sans méfiance qui n'a pas prévu leur arrivée; et ces scènes scandaleuses dureront jusqu'à ce que les philosophes comprenent enfin que ce n'est pas pour attaquer les religions qu'il faut du génie et du courag-e, mais pour les fonder et les maintenir. Cette réflexion si simple n'est encore tombée dans l'esprit d'aucun d'eux; ils ont fait au contraire grand bruit de leur incrédulité; ils en ont fait le titre de leur gloire; mais dans les têtes vraiment politiques, l'incrédulité ne se sépare pas du silence (i).
Il est encore vrai qu'au lieu de se contenter de dire que Dieu réserve pour une autre vie l'ordre qui ne règne pas dans celle-ci, les prêtres veulent qu'il se déclare quelquefois et qu'il déploie sa justice et sa puissance en ce monde, pour punir l'impiété, sauver l'innocence ou récompenser la vertu. De là les miracles, et comme l'ordre de la nature est un miracle perpétuel, il a fallu que Dieu suspendît cet ordre dans les grandes occasions ; qu'il prouvât sa présence dans l'ordre moral par un moment d'absence dans l'ordre physique, et qu'enfin un miracle fût une interruption de miracles.
C'est trop : on s'expose par là à la scène de Polyeucte, si
(i) Voltaire, en parlant des services qu'il croit avoir rendus au genre humain par ses attaques multipliées contre la religion, dit très-fastueusement : Je vous ai délivrés d'une bête féroce .K.
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funeste à toutes les relig-ions. Le peuple qui croit que Dieu se veniTi-era s'attend à un miracle; et, si le miracle n'arrive pas, tout est perdu. De la neutralité de l'Etre suprême dans les misérables débats des hommes, à l'incrédulité la plus effrénée, il n'est qu'un pas pour le peuple. Ce n'est point alors le raisonnement qui fait des impies, mais le succès. La scène dont je parle s'est répétée dans le premier temple de la capitale d'un grand royaume, et le peuple a cru g-ai^'ner le même jour une bataille contre son Dieu, comme il l'avait gag-née contre son roi.
J'observerai, en passant, que celui qui renverse l'ancien autel pour en élever un nouveau, est un fanatique; et que celui qui renverse pour ne rien substituer est un insensé. Les philosophes ont même tort de dire que les gouvernements doivent fermer les veux sur les irrévérences et les impiétés, sous prétexte que Dieu est au-dessus de nos insultes ; car il s'ensuivrait aussitôt qu'il est au-dessus de notre hommag-e, et alors point de relig-ion.
C'est, je l'avoue aussi, pour avoir cru que la divinité est toujours présente dans l'ordre moral que nos pères établirent le duel judiciaire qu'ils appelaient en conséquence jvfjement de Diea^ persuadés que l'Etre suprême se déclarerait nécessairement pour l'innocent, et que la victoire serait toujours l'expression de sa justice ; mais l'innocent faible eut tant de fois le dessous, et le coupable robuste triompha si souvent, qu'il fallut enfin renoncer à cette jurisprudence.
On reproche aux différents clerg-és d'avoir mêlé trop de métaphysique à la théolog-ie, et d'avoir par là multiplié les hérésies : mais qu'est-ce que toutes les hérésies en comparaison d'un seul principe philosophique ? C'étaient les hommes qui empoisonnaient tel ou tel dog-me; mais aujourd'hui, c'est tel principe philosophique qui empoisonne les hommes. Et si on m'objecte que les relig-ions ont multiplié les mendiants, je répondrai que la philosophie moderne a multiplié les brig-ancls, et que si la relig-ion a eu le malheur d'armer les peuples contre les peuples, la philosophie, plus coupable encore, a croisé les nations contre leurs g-ouvernements, contre leurs lois, contre la propriété, contre la nature éternelle des choses, et qu'enfin elle a mis le g-enre humain dans la voie d'une dissolution universelle.
Si on rapproche maintenant la conduite des prêtres et Ides philosophes, on trouvera qu'ils se sont également trompés dans l'art sublime de gouverner les hommes ; les prêtres, pour avoir i)ensé que la classe instruite croirait toujours, et les philosophes, pour avoir espéré que le peuple s'éclairerait.
Les uns et les autres ont parlé de la religion comme d'un moyen divin et de la raison, comme d'un moyen humain : c'est le contraire qu'il fallait penser et taire.
Enfin, par je ne sais quelle démence inexplicable, les philosophes ont exigé qu'on leur démontrât la religion, et les prêtres ont donné dans le piège (i) ; les uns ont demandé des preuves, et les autres en ont oll'ert : on a produit d'un côté, des témoins, des martyrs et des miracles ; de l'autre, un tas d'arguments et de livres aussi dangereux que fastidieux. Le scandale et la folie étaient au comble, quand la Révolution a commencé. Les prêtres et les philosophes traitaient la religion comme un problème ; tandis qu'il fallait, d'un côté, la prêcher, et de l'autre, la respecter. Ils n'ont donc ni les uns ni les autres entendu l'état de la question; car il ne s'agit pas de savoir si une religion est vraie ou fausse, mais si elle est nécessaire. On doit toujours, pour ne pas sophistiquer, déduire les vérités dans leur ordre : or, si telle religion n'est pas démontrée, et qu'il soit pourtant démontré qu'elle est nécessaire, alors cette religion jouit d'une vérité politique. Je vais plus loin, et je dis qu'il n'y a pas de fausse religion sur la terre, en ce sens que toute religion est une vraie religion, comme tout poème est un vrai poème. Une religion démontrée ne différerait pas de la physique ou de la géométrie ; ou plutôt ce ne serait pas une religion.
Malgré la diversité des langues, il n'y a qu'une parole sur la terre : ainsi, malgré la variété des cultes, il n'y a qu'une religion au monde : c'est le rapport de l'homme à Dieu, le dogme d'une providence, et ce qu'il y a d'admirable, c'est que tout peuple croit posséder et la plus belle langue, et la vraie religion. Vouloir les détromper, c'est attenter à leur bonheur, c'est le crime de la philosophie.
(i) Voir plus loin, page 29G, le Dialofjae entre un roi et un fondateur de religion.
Quand il est vrai qu'il me faut une croyance, il est ég-alement certain qu'il ne me faut pas une démonstration ; et comme ce serait tromper les peuples que de les assembler sans reli2:ion,ilest bien inepte auxphilosophesd'avancerque la relig-ion trompe les peuples. Un peu de philosophie, dit Bacon, découvre que telle relig-ion ne peut se prouver, et beaucoup de philosophie prouve qu'on ne peut s'en passer. Que les philosophes ouvrent donc les yeux (i): qu'ils comprennent, il en est temps, qu'on peut toujours avoir abstraitement raison, et être fou ; semer partout des vérités, et n'être qu'un boute-feu ; qu'ils demandent des secours, non des preuves au clerg^é; qu'ils se souviennent que Dieu s'en est reposé sur nous de tous nos développements ; qu'il n'a pas fait l'homme sans savoir ce que l'homme ferait ; que c'est en le faisant relig-ieux que Dieu a réellement fait la relig"ion, et que c'est ainsi que l'Etre suprême opère certains effets de la seconde main. Mais qu'ils ne traitent pas cette politique d'hypocrisie, car n'est pas hypocrite qui Test pour le bonheur de tous ; qu'ils daig-nent au contraire se micttre de moitié dans le grand but de g-ouverner et de faire prospérer les nations ; qu'ils entrent au plus tôt dans cette g-énéreuse et divine conspiration qui consiste à porter dans l'ordre m^oral l'heureuse harmonie de l'ordre physique de l'univers.
Les philosophes ne sont au fond que des prêtres tardifs qui, en arrivant, trouvent la place prise par les premiers prêtres qui ont fondé les nations. Ils en conçoivent de la jalousie contre leurs rivaux ; et comme ils ne paraissent g-uère que vers le déclin des empires dont ils sont assez souvent les avant-coureurs, les philosophes se servent des lumières des vieux peuples pour tout renverser, comme les prêtres se servirent de l'ig-norance des peuples naissants pour tout établir. Car observez que tous se disputent le peuple, ce magasin toujours subsistant de forces, de richesses et d'honneurs : c'est là que puisent les ambitieux de toute
( 1 1 Les philosophes sont comme les vers qui piquent et qui percent les disrues de Hollande : ils prouvent que ces ouvrages sont périssables, comme l'homme qui les construit ; mais ils ne prouvent point qu'ils ne soient pas nécessaires. K.
espèce, et qu'ils trouvent toujours des bras et des armes, tantôt au nom de la relisi^ion, et tantôt au nom de la nature. Nos aïeux, dans leurs disputes relig-ieuses, citaient le même livre de part et d'autre ; aujourd'hui, c'est la nature qu'on invoque des deux côtés. L'homme étant composé de besoins et de passions, les deux partis prennent éi^alcment à témoin la nature de l'homme : nous naissons libres, dit l'un, on ne peut donc enchaîner nos passions sans attenter à notre liberté; nous naissons nécessiteux, dit l'autre, il faut donc donner aux besoins le pas sur les passions. Les uns soutiennent que toute souveraineté vient de Dieu qui fait et conserve tout ; les autres crient que le vrai souverain, c'est le peuple qui peut tout détruire. Ils renouvellent le combat du bon et du mauvais principe, et les esprits mitoyens qui écrivent pour concilier les deux partis, sont enefl'et les manichéens de la politique.
On mènera toujours les peuples avec ces deux mots, ort^re et liberté : mai» l'ordre vise au despotisme, et la liberté à 1 anarchie. Fatigués du despotisme, les hommes crient à la liberté ; froissés par l'anarchie, ils crient à l'ordre. L'espèce humaine est comme l'Océan, sujette au ;reflux : elle se balance entre deux rivages qu'elle cherche et fuit tour à tour, en les couvrant sans cesse de ses débris.
Le plus ardent ennemi de l'ordre politique, Jean-Jacques Rousseau, dit que l'homme est naturellement libre, Juste et bon ; mais ii entend l'homme solitaire ; c'est se moquer : il n'y a point de vertu sans relation. A l'égard de qui un être solitaire peut-il être libre, Juste et bon ? C'est pourtant avec cette idée fausse que ce philosophe se lança dans Tordre politique, cherchant toujours l'homme parmi les iiommes, l'indépendance entre les liens et les devoirs, la solitude au sein des villes et accusant toujours une nation de n'être pas un homme, Il Je vais parler en peu de mots de cette liberté, de cette justice et de cette bonté primitives de l'homme.
Mais la liberté civile et politique n'étant pas de mon sujet, il faut se contenter de poser ici la définition précise de la liberté personnelle ou franc-arbitre, et l'appliquer en passant à la politique.
Tout être qui se détermine lui-même est puissance : toute puissance qui n'est pas opprimée par une autre est
ZyB RIVAROL
libre. Car, obéir à ses idées, à ses passions ou à tel autre motif, c'est obéir à sa volonté, c'est n'obéir qu'à soi, c'est être libre. La liberté, pour l'homme, consiste à faire ce qu'il veut dans ce qu'il peut ; comme sa raison consiste à ne pas vouloir tout ce qu'il peut. Les idées nous arrivent sans notre consentement ; mais il nous reste le pouvoir de nous arrêter à celle qu'il nous plaît. Tout être qui est ainsi passif et actif tour à tour, n'a pas d'autre liberté ; mais tout être qui peut choisir entre un raisonnement et une passion ne doit ni concevoir ni désirer d'autre liberté. L'homme est donc un mélang-e de pouvoir et d'impuissance: il j a donc dans chacune de ses actions une partie libre et une partie qui ne l'est pas; le reg"ret et le repentir tombent toujours sur la partie libre de nos déterminations. Mais, puisque l'homme se détermine toujours par quelque motif, au lieu d'en conclure, comme certains philosophes, qu'il n'est pas libre, et que par conséquent les supplices sont inutiles et injustes, il fallait plutôt convenir d'abord qu'un animal sans motif serait aussi sans' volonté, et ne sortirait pas de l'indifférence qu'on a follement appelée liberté a indifférence. Un homme qui se trouve, par exemple, devant deux routes qui se croisent, sera-t-il éminemment lil)re, parce qu'il ig-norera quelle est la bonne? Il est, au contraire, enchaîné par l'indécision ; sa volonté s'açite dans les ténèbres, et cet état est si pénible qu'il cherche de toute sa puissance à s'en arracher au plus tôt. Il fallait ensuite avouer que, puisque l'homme ne fait rien sans motif, les supplices sont ég-alement utiles et lésritimes, car où trouver de motif plus puissant que la crainte de la douleur et de la mort ?
On peut faire une question sing-ulière sur la liberté, cet inépuisable sujet de tant de sophismes ; on peut, dis-je, demander si l'homme, quand il doute et reste en suspens, tient la balance, ous'il est lui-même la balance? Je réponds qu'il est la balance elle-même ; mais une balance animée qui sent ce qu'elle pèse, et qui ajoute au côté qu'elle préfère le poids toujours victorieux de son consentement.
On connaît le fameux problème qui consiste à concilier la liberté de l'homme avec son obéissance forcée aux lois de la nature. La solution de cette difficulté est dans la définition même de la sorte de liberté dont nous jouissons. Dès qu'il agit, l'homme commence le mouvement ; mais il n'é-
cliappe pas, pour cela, aux lois f^-énérales du mouvcinent : il est acteur dans une pièce qu'il n'a pas fai(c. et les lég-ères variations qu'il se permet dans son rôle ont été prévues par le maître du spectacle. L'homme l'ait partie de la nature ; mais sa liberté ne consiste pas à heurter la nature. Il obéit, soit t^ son insu, soit volontairement, soit forcément, à une suite de lois qucles j;:;-ens inappliqués appellent /msr/rc/ on fortune, les esprits religieux providencp, et la plupart des philosophes nécpssilé : mais il sent qu'il fait ce qu'il veut etcela lui suffit. Quand onveutcc qu'on désire, lorsqu'on un mot 1 on veut ce que l'on veut, on est libre. Ce sentiment ne remonte pas au delà de la volonté. Quelques dialecticiens ont avancé que l'être qui veut être heureux n'est pas libre, puisqu'il est irrésistiblement poussé vers le plaisir et le bonheur... Je ne répondrai pas à ces folles subtilités.
Mais une vérité importante qu'il ne faut jamais perdre de vue, c'est que la liberté a été donnée aux animaux comme moyen et non comme but. Ils ne naissent pas, ils ne vivent pas pour être libres, mais ils sont libres pour pouvoir vivre et se perpétuer. C'est ainsi que les plantes ont la Hxité : leur sentiment ne veut pas quitter le sol qui les nourrit ; celui des animaux veut chansfcr de place selon le besoin. La plante qui ne pourrait se fixer, et l'animal qui ne saurait boug-er, périraient également.
Expliquons maintenant pourquoi l'homme ne peut conserver et déployer toute sa liberté dans l'ordre social et politique.
L'homme, en venant au monde, avait deux puissances à exercer, et par conséquent deux sortes de liberté : l'une, intérieure, sur le mécanisme de son être, soit qu'il eût dirigé la digestion, la génération, le cours des humeurs et leurs sécrétions, etc., ou qu'il eût maîtrisé le jeu de ses idées et le cours de ses passions ; l'autre, extérieure, sur l'usage de ses mouvements et de ses membres dans l'accomplissement de ses actions.
Mais la nature entre en partage avec l'homme naissant ; elle se réserve les principales fonctions de la vie, et lui abandonne la souveraineté des autres. C'est dans le département qui lui est confié par la nature, que l'homme est aussi libre que puissant : sur tout le reste, il est esclave.
C'est ainsi qu'en entrant dans l'ordre social l'homme est
oblig-é de compter avec un g-ouvernement, comme la nature avait compté avec lui lorsqu'il vint au monde. Tout gouvernement fait donc avec les hommes le partage des fonds que leur avait laissés la nature. Il vérifie les pouvoirs, il étiquette les actions: les unes restent permises, et les autres indues. L'homme est donc libre sur les premières et esclave sur les secondes. Il périrait, s'il voulait tout faire dans l'ordre physique : et s'il voulait tout retenir dans l'ordre politique, cet ordre ne saurait subsister. Il est vrai que. pour qu'un D:ouvernement soit bon, il faut qu'il soit aussi fixe dans ses limites que la nature dans les siennes, et que les transg-ressions soient aussi rares que les miracles.
La justice, que j'ai promis de définir, n'a pas d'autre orig-ine que le jug'ement. Que l'homme prononce entre deux idées, entre deux faits, entre deux individus; qu'il obéisse à son g'oût, au rapport de ses sens, à la voix de sa conscience, il est ég-alement jug-e, et voilà pourquoi les lois ne sont en effet que des juG^ements portés d'avance, des décisions éventuelles applicables à tous les cas. On les fait d'avance, pour se donner le plus haut degré de désintéressement.
Chacun naît avec sa balance particulière; l'éducation et la société nous apprennent et nous forcent à nous servir des mêmes poids. Car l'homme naît jug-e, mais il ne naît pas juste dans le sens moral. L'enfant prend tout ce qu'il trouve et pleure quand il faut restituer.
L'habitude constante de bien appliquer son jug-ement, s'appelle /MS/essg on justice : justesse, quand nous n'employons à jug'er les choses que nos sens, notre intérêt et notre esprit ; justice, quand c'est la conscience morale qui prononce.
Il n'existe et ne peut exister pour l'homme de justesse ou de justice universelle : tous ses jugements sont relatifs ; tout est humain dans l'homme; les vertus ne sont des vertus que parce qu'elles sont utiles au g-enre humain. Quand je prononce sur une cause qui semble m'être étrangère, la décision que je porte me regarde ; car elle peut un jour m'être appliquée à moi-même. La justice universelle, incorruptible, impartiale, est sans doute dans la balance qui a pesé les mondes : la nôtre est née de la crainte et du besoin. Dieu ne peut donc être juste de la justice des hom-
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mes ; cl voilà pourquoi il nous laisse détourner noire raison et noire conscience à notre profit. Il n'y a de morale que de riiunime à riiomine.
N'esl-il pas incontestable, par exemple, que tous les animaux ont le même droit que nous aux bontés de la nature; (jii'ils sont, comme nous, sensibles à la douleur, et que leur vie est aussi précieuse que la nôtre aux yeux du père commun ? Et cependant nous usurpons leur domaine, nous les chassons, nous les tuons, nous vivons de leur chair et nous buvons leur san«" : que dis-je! nous leur tendons une main perfidement prolectrice, nous leurprodig-uons la nourriture ; el tantôt favorisant leurs amours, tantôt les privant des
urces et des plaisirs de la g'énération, nous multiplions et
'US perfectionnons nos victimes : la faim et Tamour, ces deux g-rands bienfaits de la nature, ne sont entre nos mains que des pièges toujours tendus à ces malheureux compagnons de notre séjour sur la terre. Nous faisons tout cela sans remords, voilà qui est incontestable, ainsi que les arg-umenls contre la g-uerre ; et, en attendant, les boucheries et les champs de bataille sont et seront toujours ouverts aux besoins et aux fureurs des hommes. C'est que celte vérité qui nous assimile les animaux n'est pas de l'ordre où nous vivons; c'est qu'il faut vivre avant de raisonner. Si la nature produisait tout à coup une race supérieure à la nôtre, nous .^crions d'abord aussi coupables que les requins et les loups.
Quant à la bonté naïve de l'homme, c'est un être de raison, si on entend par là une bonté morale. L'homme naît avec des organes physiquement bons et avec des besoins utiles; mais il n'est là rien de moral : s'il naissait bon ou mauvais, il naîtrait homme fait et déterminé ; rien ne pourrait ni le convertir ni le pervertir. 3Iais l'homme naît propre à devenir juste ou injuste, surtout à être l'un et l'autre, et en général, à n'être que médiocrement bon et médiocrement méchant.
L'enfant exerce d'abord sa volonté sur tout ce qui l'envi- ! onne : si on lui cède en tout, il devient tyran ; si on lui résiste arbitrairement en tout, il devient esclave : point de milieu. Mais une éducation dirigée avec quelque bon sens le conduit aux idées de liberté et de vertu, état raisonné où il n'aurait su parvenir seul.
L'éducation se compose de résistances nécessaires et de
justes condescendances : c'est une transaction perpétuelle des volontés et des besoins d'un homme, avec les besoins et les volontés des autres : c'est un fonds placé sur un enfant, dont lui et la société retirent les fruits.
La morale, la religion et les lois concourent à ce grand œuvre de l'éducation de l'homme : mais la morale ne peut que conseiller ; la loi ne peut que protcg'er et punir ; la relig-ion seule persuade, récompense, punit et pardonne : elle suppose l'homme frasrile, le conserve bon ou le rachète coupable. En un mot, l'homme naît volontaire et animal d'habitude : le gouvernement le protège, la nécessité le plie, le monde le dirige, la morale l'avertit et la religion le ramène. Sensible par nature et sans effort, ce n'est pas sans effort et sans aider la nature qu'il devient enfin l'être social et raisonnable par excellence. Ce n'est qu'à cette heureuse époque d'une éducation affermie, que la vraie philosophie peut se montrer à lui sans danger, et fixer ses regards sans l'éblouir. Jusque-là, elle n'a rien fait pour lui... Mais je me trompe ; c'est la vraie philosophie qui a mis en avant et le monde et la nécessité et la morale et la religion, et quand Télémaque approche du but, c'est encore elle qui laisse tomber ses voiles et lui découvre que Mentor et Minerve, c'est-à-dire, l'instruction et la sagesse, ne diffèrent pas d la vraie philosophie.
Enfin l'homme de la nature, ce n'est pas l'homme solitaire, mais l'homme social : en voici la preuve. Il faut, pour obtenir un homme solitaire dans un désert, le priver de son père, de sa mère et d'une femme : et dans la société il faut ou qu'une certaine philosophie morose le rélègue dans la solitude, ou que certaines idées religieuses le confinent dans une cellule, ou qu'enfin la tyrannie ou les lois le plongent dans leurs cachots. Il faut donc des efforts pour obtenir l'homme solitaire ; mais il suffit d'abandonner l'homme à lui-même, pour le voir aussitôt en société. C'est donc l'homme social qui est l'homme de la nature ; l'état solitaire est donc un état artificiel. Aussi, quand des individus épars et sauva^-es se réunissent à quelque peuple que | ce soit, ils quittent, pour ainsi dire, le règne animal, pour i s'agréger au genre humain. L'homme solitaire ne peut figurer que dans l'histoire naturelle; encore ysera-t-il toujours un phénomène. On rougit de perdre le temps et la
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parole à fléfondrc fies vérités si triviales ; mais la honte en est à ceux qui nous y réduisent : c'est que le bon sens est riirore plus rare que la probité.
Ce n'est pas pour avoir ip^noré ces vérités que je prends à irtie les nouveaux plîiloso})hes, mais pour les avoir comiltucs et presque étou fiées sous la multitude de leurs paradoxes ; pour être parvenus à dégoûter une grande nation do son expérience et de son bon sens, à la fatif^-uer de sa ])rospérité, à lui Taire lionle de son ancienne gloire; pour avoir, le jour môme de leur toute-puissance, composé leur ff'claration des droits de ihoinmp, cette préface criminelle d'un livre impossil)le-, pour avoir oublié que, de toutes les autorités, celle à qui le peuple ol)éit le moins, ou d'une manière plus versatile, c'est lui-même; pour avoir méconnu la loi des proportions dans un empire, et confondu sans cosse la souveraineté avec la propriété; pour avoir tenté l'homme social avec l'indépendance de l'homme des bois; ])Our s'être donné comme auxiliaires les brig-ands qu'ils se jtlaig-nent d'avoir aujourd'hui pour maîtres; pour avoir cru ({u'on pouvait, sans corrompre la morale publique, honnir el prostituer tour à tour le serment, dépouiller deux cents mille propriétaires, et applaudir aux premiers meurtres qui onsanglanlèrent les mains du peuple; pour avoir cru ou feint de croire qu'il y avait dans ce peuple plus de malheureux que d'ig-norants et plus de misères que de vices (car, (le ce qu'une révolution s'opère par les fautes de la cour, il no faut pas conclure qu'elle se fait par les vertus du peu- ]!l(^); pour avoir dit: déshonorons V honneur et, nouveaux Mézences, condamnons les hommes au supplice de l'éffa- Il té; pour avoir soutenu que, leur révolution éteint sans exemple, on ne pouvait leur opposer ni le raisonnement, ni l'histoire, ni l'expérience; pour avoir, en semant la démoeiatie dans leur constitution, établi un long- et sanglant duel entre la population et le territoire de l'empire; pour s'être enfin dissimulé que le plus énorme des crimes, c'est de compromettre l'existence des corps politiques, puisqu'ils sont à la fois les g-rands conservatoires de l'espèce humaine et les plus g-randes copies de la création.
En effet, après l'univers et l'homme, il n'existe pas de plus belle composition que ces vastes corps dont l'homme et la terre sont les deux moitiés, et qui vivent des inventions
de l'un et des productions de l'autre. Sublimes alliances de la nature et de l'art, qui se composent d'harmonies et dont la nécessité forme et serre les nœuds! C'est là que l'espèce humaine se développe dans tout son éclat; qu'elle fleurit ^ fructifie infatieablement; que les actions naturelles deviennent morales ; que l'homme est sacré pour Ihomme; que sa naissance est constatée, sa ^-ie assurée et sa mort honorée. C'est là qu'il s'éternise, qu'il recommence, je ne dis pas dans un enfant que le hasard lui aura donné, mais dans l'héritier de son nom, de son rang-, de sa fortune et de ses honneurs, enfin dans un autre lui-même. Là, ses dernières volontés sont recueillies; elles deviennent lois; un homme mort est encore puissance, et sa voix est entendue et respectée. C'est là que chacun a la force de tous, le fruit du travail de tous, sans craindre l'oppression de tous. C'est dans le corps politique que le erenre humain est toujours îeune. toujours animé du double esprit de famille et de propriété. C'est enfin là que les peuples sont autant de géants qui comptent leurs années par les g-énérations, qui aplanissent les monts, qui marchent sur les mers, embrassent, fécondent, connaissent et maîtrisent le g-lohke qu'ils habitent. C'est pourtant cela que nos philosophes n'ont pas respecté.
En vovant l'homme nu, réduit à ses seuls orgranes, supposons qu'une voix se fût élevée et eût dit : u Donnons à « cet être une ^-itesse double de la sienne; qu'il parcoure U « terre sans se lasser ; qu'il franchisse l'Océan et fasse le c tour du monde ; qu'il emporte sa maison avec lui par mer u et par terre ; que les murs transparents et solides de cette « maison flottante ou roulante ne laissent passer que k ({ lumière. et le défendent de la pluie et des vents; qu'il ait (( l'étoile polaire à sa disposition, le temps et la foudre dans u ses mains ; ou qu'ennn, immobile et paisible dans ssi « demeure, il fasse partir ses volontés et entendre sa pensée « d'un bout de la terre à l'autre. » Le monde se fût écrié: c( Vous voulez donc en faire un Dieu I » Et c'est cependant là ce qui est arrivé : l'homme monté sur un vaisseau, porté dans sa voiture, muni d'une boussole, d'une montre, d'uiir plume et d'une arme à feu, a réalisé le prodiere ; et ce grani pas ne sera point le dernier : car, dans la carrière des art» où finit l'homme qui précède, commence l'homme qui suit.
ilà, en peu de mots, l'abrési-é des merveilles qui résultent Je la réunion politique des hommes; et c'est cela pourtant que nos philosophes n'ont pas respecté.
Ah ! si du moins ils eussent reporté leurs yeux vers le triste début du g-enre humain, ils auraient vu de combien Je larmes et de sang- fut arrosé son berceau : car, en découvrant l'Amérique, nous avons assisté à l'à^-e d'or; l'homme la nature a été pris sur le fait. Ces g-rands mots ne peunt plus nous faire illusion. Combien de siècles d'anthro- !)ha2rie! que d'essais malheureux! que de petits corps po- :ques avortés ou écrasés, avant qu'un législateur conqué- :.t ou religieux leur eût donné des formes fixes! Mais il : du destin de nos philosophes de ne lire ni dans les archi- > du temps, ni dans les patentes de la nature : et ce qui . bien plus digne de pitié, leurs victimes ont partagé leur :-ugle délire. L'homme prendra toujours pour ses amis les nemis de ses ennemis. Les gouvernements n'étaient pas ;iés ; les philosophes les attaquaient, et le peuple les crut - amis! L'enchantement fut réciproque : les philosophes Lirent aimer le peuple. Mais le pouvoir dont l'essence est le s'allier à la bonté et à la fixité dans les tètes saines fernenta et s'aigrit dans celles Je nos philosophes. C'est inuement qu'Àristote avait défini la loi, une âme sans passas; les philosophes, devenus souverains, n'entendirent :? l'a voix des passions et ne parlèrent que leur langue. is virent le monde, la raison et la postérité dans l'étroit et ougueux théâtre de leurs tribunes; ils prirent la contagion ur le succès; ils admirèrent tout, jusqu'au jour où ils mblèrent. La mort et l'exil les ont surpris entre ce qu'ils ulaient faire et ce qu'ils ont fait, je veux dire entre les ves de l'ambition et les œuvres de la sottise. Vaincus ils t mérité leurs revers, sans qu'on puisse dire que les vainleurs aient mérité leurs succès : on ne saurait parler d'eux ec justice, sans avoir l'air J'en parler avec mépris. Que user, en effet, d'un corps législatif qui dit sans cesse : vh! si la nature et la nécessité nous eussent laissés faire! Allégueront-ils aujourd'hui que le temps et la fortune t manqué à leur règne ? Ouatre années, je ne dis pas de u mission, mais d'enthousiasme, l'ont signalé. Se plainont-ils du Jéfaut Je lumières et d'avertissements? On leur lera toutes les prédictions Jont ils se sont moqués ; et les
cris et les larmes des propriétaires, dont ils ont ri ; et les efforts et les plans des monstres, qu'ils ont connus et favorisés. N'est-ce pas dans les assemblées révolutionnaires que se concertaient les lois et les décrets de chaque jour? N'est-ce pas là que les députés du peuple allaient s'armer delà force qu'ils déployaient dans le corps lésrislatif? Les titres de pa iriote ei de révolutionnairene devinrent-ils pas synonymes? Mais nous n'avons égorgé personne! diront-ils : plaisante humanité que de laisser la vie à qui on ôte les moyens de vivre! Vous avez oublié déq^org-er : c'est dans la carrière du crime le seul oubli qu'on vous connaisse, et on en est réduit à expliquer le mal que vous n'avez pasfait. Sivous prétendez donc ne point être responsables des crimes démesurés de vos alliés, la postérité, qui sait mieux que nous placer ses mépris et ses haines, prononcera ; elle prononcera entre ceux qui ont paré la victime et ceux qui l'ont immolée, entre les conseillers du crime et ses exécuteurs ; elle verra si les principes ne sont pas toujours plus coupables que les conséquences (car la philosophie moderne n'est autre chose que les passions armées de principes] : elle verra, dis-je s'il n'est pas dans l'ordre qu'on fasse trembler ceux qu'on n"a pu faire roug"ir, et qu on rende odieux ceux qu'on n'a pu rendre justes ; si on doit quelque pitié ou même quelque indulg"ence à des esprits superbes qui se sont placés volontairement entre un passé sans excuse et un avenir sans espoir ; si, en dernier résultat, la raison ne prescrit pas de ranger le jacobinisme parmi les ouragans, les pestes et les fléaux qui désolent la terre. Il n'y a que la brute qui morde la pierre qu'on lance ; mais l'homme voit la main qui le frappe, et les philosophes ne donneront pas le changea nos douleurs. Enfin la postérité dira jusqu'à quel point les peuples eux-mêmes ont mérité leurs malheurs: car ils furent instruments avant d'être victimes, inhumains avant d'être malheureux ; et la prospérité les avait aveuglés avant même que la puissance eût égaré leurs chefs.
FRAGMEiNTS ET PENSÉES PHILOSOPHIQUES