‹ RivarolChapitre 33 sur 49 · DU BONHEUR · texte numérisé non relu

DU BONHEUR

On sait que les plaisirs naturels sont simples ; on ne peut !os analyser ; mais on analyse le bonheur. Chaque âg-e, chaque imagination s'en compose un à son g-ré. Les plaisirs physiques sont des instants que les sens dérobent à la pensée : mais on ne conçoit pas le bonheur en délire. Hobbes dit que le bonheur serait de réussir toujours : en effet, chaque but atteint est moment de bonheur. Mais le charme vient sans doute de la rareté ou des obstacles ; l'homme qui réussirait sans interruption et sans résistance, se lasserait d'enfanter désir sur désir. La volonté, comme l'appétit, ne peut se passer d'intervalles.

On appelle donc bonheurs les choses heureuses, les succès accidentels. Il y a aussi des bonheurs nés^atifs, comme d'échapper à un péril, de n'être pas aussi malheureux qu'on pourrait l'être, etc. Le nom de bonheur lui-même prouve

?[ue nos pères n'ont porté que fort tard leurs vues vers une élicité durable. Car le bonheur et le malheur ne sig-nifient, au fond, que bonne ou mauvaise heure; et nous avons dit lon^•temp^3, bien heure et mal heure, pour heureux et malheureux (i).

Le bonheur en général fait plus de flatteurs et d'envieux que le mérite ; parce qu'il éblouit et irrite plus de monde; le mérite ne frappe et ne blesse qu'une certaine classe. D'ailleurs le mérite peut être malheureux et l'est souvent ; ce qui réconcilie avec lui.

C'est, d'un côté, une chose remarquable que la tranquille inattention, l'ingratitude habituelle avec laquelle on jouit

(i) Un bon esprit paraît souvent heureux, comme. un homme bien fait paraît souvent adroit. K. — Hivarol ne pouvait savoir que heur dans bonheur représente aujurium 'présage, chance, et non hora.

des dons essentiels de la nature, comme de la vue, par exemple; et de l'autre, le désespoir qui nous saisit, si quelque accident nous en prive. C'est tout le contraire pour les choses de l'art : on jouit d'un bon spectacle avec des transports qui n'ont d'égal que la facilité de s'en passer.

Entre la jeunesse et la vieillesse, la ditï'érence, pour le bonheur, est du mouvement au repos, des espérances aux souvenirs, du pouvoir à l'impuissance. Le mouvement attrape plus d'aventures bonnes ou mauvaises ; le repos se dérobe mieux aux unes et aux autres. C'est donc dans la jeunesse qu'on est éminemment heureux ou malheureux: | le vieillard reste sous le bouclier de son insensibilité; il n'a qu'un bonheur nég"atif.

On ne pleure jamais tant que dans Yage des espérances; mais quand on n'a plus d'espoir, on voit tout d'un œil sec, et le calme naît de 1 impuissance. Les pavots de la vieillesse s'interposent entre la vie et la mort, pour nous faire oublier Tune et nous assoupir sur l'autre. Si on écarte les infirmités de l'âge, il n'y aura de vieillards malheureux que ceux| dans qui les désirs survivent aux facultés. La victime qui se pare de roses rend son sacrifice plus douloureux, et les souvenirs sans espoir ne sont que des regrets.

Il est triste d'avoir un grand nom et de manquer de fortune; d'avoir une grande fortune et de manquer de naissance ; d'avoir de la naissance et de la fortune, et de manquer d'esprit ; d'avoir de l'esprit et de manquer de considération ; d'avoir enfin une éducation distinguée et de vivre avec des gens du peuple. Il n'est pas moms vrai que, de son côté, rhomme du peuple est à la gêne avec les hautes classes ; et que si la science gémit du voisinage de l'ignorance, celle-ci fuit à son tour les communications avec le mérite. Il semble donc que le bonheur soit harmonie; et c'estl en effet dans l'harmonie que se trouverait le bonheur, si les! passions et l'ennui ne venaient trop souvent corrompre les dons de la fortune et les fruits de l'industrie et de la sagesse.

Comme les proportions sont mieux gardées dans les états médiocres, parce qu'ils sont aussi éloignés des grandes prospérités que des grandes infortunes, et qu'on n'y a, ni trop négligé, ni trop fatigué son esprit, c'est là qu'on trouve sou vent quelque image du bonheur. Les conditions médiocres

ne fournissent pas, il est vrai, des sujets à l'histoire ou à l'épopée; mais les hommes d'un certain ordre savent bien ce qu'il en coûte pour occuper les reg-ards de ses contemporains et fixer Tattention de la postérité.

C'est donc une idée populaire et fausse que le bonheur soit attaché aux hautes conditions ; et les philosophes, qui ont si souvent consi^^né dans leurs livres 1 élog-e de la médiocrité, qui l'ont si souvent applaudie sur les théâtres, devraient rougir d'avoir soulevé le peuple, à l'aide de cette envie naturelle aux hommes, qui leur t'ait haïr ceux qu'ils supposent heureux, et porter plus impatiemment les plaisirs d'autrui que leurs propres peines.

On peut avoir g-oûté de tout, être couvert de gloire, comblé de biens, avoir même connu le malheur, et soupirer de fatigue ou sécher d'ennui au sein de tant de félicités apparentes. Mais si ia tristesse est si près de la fortune, pourquoi l'envie est-elle si loin de la pitié ?

Qu'on ne s'étonne donc pas qu'il soit si difficile de définir ce qu'il est si rare de rencontrer, ce qu'il est peut-être impossible de se bien représenter. Il est plus facile à l'imagination de se composer un enfer avec la douleur qu'un paradis avec le plaisir (i). Il faut donc s'en tenir à notre destin, et voir si on ne trouverait pas dans le caractère des hommes ce qu'on n'aperçoit guère dans leurs conditions.

En général, les hommes aiment mieux être insolents qu'heureux, et opprimés qu'humiliés; et voilà pourquoi les égards font moins d'ingrats que les services, parce que les égards parlent à la vanité, et que les services ne s'adressent u'aux besoins. D'où il résulte que la hauteur se fait plus 'ennemis que la cruauté: cequi explique, en quelque sorte, les revers des cours et les succès des révolutions.

Ainsi le bonheur ou le malheur, et c'est une vérité d'ex-

Ï)érience, dépendent presque toujours du caractère, tant pour es individus que pour les peuples. (Discours prél.)

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