LA LOI DES PROPORTIONS
Notre sensibilité pour tout ce qui respire et souffre comme nous est sujette à la loi des proportions. Nous paraissons moins cruels en écrasant un insecte qu'en tuant un oiseau, un animal à sang blanc qu'un animal à sang rouge, et nous engloutissons une huître vivante sans horreur. Les communications plus ou moins intimes de certains animaux avec l'homme décident aussi de son indifférence , de sa pitié et de sa cruauté. Si vous tuez la poule d'un fermier, un écu peut le satisfaire; mais si vous tuez son chien, un écu, loin d'être une compensation, peut lui sembler un outrage de plus.
La gloire et la honte, le succès et la puissance dépendent encore des proportions ; elles séparent le meurtrier du héros et le voleur du conquérant. Si vous ne trompez que quelques personnes, vous ne vous tirerez pas du rang des fourbes; mais celui qui trompe tout un peuple s'élève à la
législature et à l'empire, et celui-là est maître des hommes, qui enlève et non qui mérite les suffras'es.Il en est de môme de l'or et Je ses corruptions: la quantité rend excusable, dit La Fontaine. On jug-e encore des malheurs comme des vices, dont on rougit d'autant moins qu'on les partag-e avec plus de monde. Il est prouvé par les révolutions des em-
fùres que les malheureux tirent toute leur consolation de eur nombre. Enfin il est des vertus interdites à la jiauvreté et on ne fait pas un mérite de la continence à qui la nature en fait une nécessité.
L'amour connaît aussi la loi des proportions; une HUe encore enfant ne dit rien à nos sens.
Voyez un géant et nn nain partir ensemble : ils seront du premier pas et pour toujours inég-aux par les espaces, quoique toujours dans des temps éi^aux.
La jeunesse est plus timide dans le salon que dans la rue, dans les petites villes que dans les g-randes capitales: c'est que dans les g-randes villes on ne se connaît pas, et on est moins accablé du regard public.
La vie étant un tout, c'est-à-dire ayant un commencement, un milieu et une fin, il n'importe pas qu'elle soit d'une longue ou d'une courte durée; mais il importe qu'elle ait ses proportions. Ce n'est donc p is de la brièveté de la vie qu'on a droit de se plaindre, mais d'une mort précoce, puisqu'une telle mort n'est pas la fin, mais l'interruption de la vie. Aussi Sénèque dit très bien que les funérailles d'un homme sont toujours prématurées lorsque sa mère y assiste.
La figure du globe que nous habitons s'est longtemps dérobée à nos regards par l'efïet de ses proportions. L'homme était sur la terre comme un ciron sur une statue, sans en soupçonner la forme; et, de même que cette planète offre à l'homme des montagnes et des précipices, tandis que la lune, à cause de sa distance, lui paraît aussi ronde qu'unie, de môme il peut exister tel animalcule qui voie des creux et des éminences sur le marbre le plus poli.
C'est aussi par l'énoriiiité de ses proportions et de ses espaces que la terre résiste à nos consommations. Si nous brûlons dans un jour un arbre qui lui coûte un siècle, elle oppose l'immensité de ses forets à nos petits foyers, comme ses vastes et fertiles plaines à nos estomacs étroits et vora-
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ces. Aussi les armées, qui réunissent 1 étendue à la voracité,, affament d'abord tout un pays.
Enfin les proportions nous tirent des questions épineuses sur les nomenclatures. Par exemple, les genres et les classes de Ihistoire naturelle sont notre ouvrage : c'est donc à nous à trouver des caractères bien distincts pour établir nos méthodf'S et soulager notre mémoire. La nature ne répond que des espèces et des individus, et, avec la fixité de ses substances élémentaires, nous n'avons à craindre ni la disparition des espèces connues, ni d'en voir paraître d'inconnues. Nous appelons individus les êtres organisés qui ne peuvent être divisés sans cesser d'être la même personne. Ainsi, l'aile d'un oiseau n'est plus un oiseau; une branche n'est plus l'arbre: mais une fraction de pierre est toujours une pierre. Quant aux noms collectifs donnés aux différents objets de la nature et de l'art, c'ost à nos proportions, el non à la rigueur mathématique, à décider la question. La différence d'une montagne à une colline, ou d'une armée à un corps de troupes, ne tient pas à un srrain de sable ou à un soldat de plus ou de moins, et ce n'est pas une maison ou un verre d'eau qui distinguent une ville d'un village, ou une rivière d'un ruisseau : on ne juge les masses que par les proportions.
Je ne saurais trop inviter le lecteur à méditer sur l'effet des proportions, non seulement de celles qui constituent les formes et les différentes parties d'un animal, d'une statue ou d'un tableau, mais encore de ces proportions universelles de masses et de quantités qui résultent de la comparaison de tous les êtres : car, si l'étude des premières forme le goût, la connaissance des autres agrandit l'esprit et lui fait acquérir la faculté de la récrie et du compas, je veux dire la faculté de s'étendre sans s'égarer. Les génies indécis aiment l'exai^'ération et s'épuisent en conceptions extrêmes et solitaires ; mais la connaissance et l'amour des proportions distinguent les esprits justes et les conduisent aux découvertes par les analogies. Ce n'est point de son imagination que Newton obtint la dissection de lajumière et la cause des lois astronomiques de Kepler. Il faut donc, comme lui et tous les grands observateurs, s'attacher à l'éclatante certitude des faits et des proportions, et méditer ensuite sur les analogies, qui sont les articles de foi du génie. Les faits,
les proportions et les analog-ies conduisent à Tordre général, l'ordre g-cnéral aux lois, et les lois au léj^islateur suprême. C'est alors que l'univers pèse de tout le poids de sa majesté sur un esprit bien fait, tandis que pour l'homme inattentif le svstrme du monde est comme ratmos[)hère, qu'on porte et qu'on ne sent ^d.?,.( Discours préliminaire.)
SLR L EGALITli:
L'ég-alité indéfinie parmi les hommes, étant un des rêves les plus extraordinaires decette philosophie, mérite ici quelques moments d'attention.
Au lieu de statuer que la loi serait égale pour tous les hommes, ils décrétèrent que les hommes étaient naturellement égaux sans restriction. ]Mais il y a une chose dont on ne pourra jamais décréter l'égalité ; ce sont les conditions, les talents, les rangs et les fortunes. S'ils eussentdit que toutes les conditions sont égales, on se serait moqué d'eux ; ils ne décrétèrent donc que l'égalité des hommes, préférant ainsi le danger au ridicule : je dis le danger ; car les hommes étant déclarés égafix, et les conditions restant inégales, il devait en résulter un choc épouvantable. Heureusement que les décrets des philosophes ne sont pas des lois de la nature ; elle a voulu des hommes inégaux avec des conditions et des fortunes inégales, comme nous voulons des anneaux inégaux pour des doigts inégaux ; d'où résulte l'harmonie générale. C'est ainsi qu'en géométrie la pari té résulte des impairs avec les impairs, tandis que des impairs avec des pairs ne produiraient jamais que des impairs. Qu'importe donc aux hommes d'être déclarés égaux, si les conditions doivent rester inégales ? Il faut au contraire se réjouir quand on voit des hommes très bornés dans des conditions très basses; comme il faudrait s'affliger si la loi portait des brutes dans les grands emplois, et repoussait l'homme de génie vers les
Professions serviles et mécaniques. L'inégalité est donc âme des corps politiques, la cause efiicientedes mouvements réguliers et de l'ordre.
C'est que les philosophes ont confondu l'égalité avec la ressemblance. Les hommes naisseat en effet semblables, mais non pas égaux. {lùid.)
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L*nYPOCRISIE ET LE FANATISME
L'hvpocrisie est proprement le vice de Thomme en société, pour cleux raisons ég-atement frappantes. L'une, que Thoinme est le seul animal chez qui le sentiment se replie sur lui-même, pour y contrarier la vérité des sensations et la naïveté des impulsions naturelles : cette faculté est à la fois pour lui source de réflexion et de fourberie. L'autre, que nous sommes la seule espèce qui vive sous un pacte social, et par conséquent la seule qui puisse y manquer, en abusant de la parole contre la vérité, du serment contre la conscience et de la foi publique contre toute la société.
Cet odieux sentiment qui fait prendre au vice les dehor de la vertu ; qui fait qu'un scélérat recommande la probité à son fils ; qui force, en un mot, le crime à n'ourdir sa trame que dans l'ombre ; ce sentiment, dis-je, est pourtant une des sauveg-ardes de l'ordre social. Car, si le scélérat lui-même s'appelait hautement scélérat, si le brigand s'intitulait 6r/^a/ic/, tout serait perdu (i ). Ce mensong-e du crime, ces précautions du vice sont, selon l'heureuse expression de La Pvochefoucauld, des hommages à la vertu et des ménagements pour le genre humain. xMais le fanatisme menace également et la vie de l'individu qui en est atteint, et le salut des gouvernements qui le tolèrent.
C'est un état d'exaltation et de délire résultant du concours d'une passion dominatrice et d'une idée qui s'asservit toutes nos idées. Tout état d'exaltation se présente sous deux faces.
Quand cet état a pour cause une idée qui, pour nou dominer, a besoin de se concentrer, alors il ne corrompt e ne trouble que la raison et le repos de l'individu qui en est malade. L'amour, parexemple, a son idolâtrie : mais entr deux amants dévorés des mêmes feux, chacun d'eux voit le monde entier dans l'objet qu'il adore, et un cœur plein de sa divinité ne lui cherche g-uère d'autres adorateurs. On a cependant vu des chevaliers errantsec quelques princes égarés par la passion, forcer les hommages des passants et des
(i) C'est ce qui est arrivé dans la Révolution, quand les Jacobins ont eu la franchise de s'appeler braves brigands.
peuples entiers, en dressant des temples àl'objetdeleur culte particulier ileuramourétait un fanatisme. Iln'enestpasainsi de cette soif ardente, queVirg-ile a pourtant nommée le fanatisme de ior {auri sacra fames}\ cette passion ne cherche pasde prosélytes. Car ce n'est pointauxopinions, ce n'est point aux hommages qu'elle vise, mais à l'or et à l'accumulation des propriétés de toute espèce, par toutes les routes de la fortune, de l'industrie et ctu crime; ce qui la disting-ue du fanatisme rclig-ieux, du fanatisme des conquêtes et de l'avarice ordinaire, qui se contente de couver son trésor. Cette ardeur, cette âpreté du lucre est le caractère dominant des capitaleset des villescommcrçantes : etsi, parmi tant d'hommes qui se STorg-ent de richesses, il en est si peu d'heureux, c'est que les moyens qui rendent un homme propre à faire fortune sont les mômes qui l'empêchent d'en jouir.
Mais, quand une passion a besoin, pour s'exhaler, de rég'ner ou d'étendre son empire, d'asservir ou de persécuter, alors elle fait explosion, devient épidémique et occasionne ces déplacements de peuples, ces fièvres nationales qui désolent la terre et renversent des états : de là les conquêtes politiques et relig-ieuses.
S'il n'est point d'idée plus entraînante ni de passion plus raisonnable que celle de son bonheur dans une autre vie, puisqu'alors c'est l'amour de soi sollicité par la perspective de l'éternité, il n'est point aussi de passion plus forcenée que celle-là. quand elle se fonde sur l'idée que Dieu nous tiendra compte de ses missions et de ses conquêtes, de l'envahissement des opinions et même de l'oppression des consciences C'est le côté sacré de cette passion qui lui a valu le nom àt fanatisme.
Mais, lorsque les hommes s'égorg-ent au nom de quelques principes philosophiques ou politiques; lorsqu'ils font, pour établir la domination de leurs dog-mes, tout ce que le fanatisme religieux a osé pour les siens, alors, quoiqu'ils bornent leur empire à la vie présente, il n'en est pas moins certain que leur philosophie a son fanatisme, et c'est une vérité dont les sag-es du siècle ne se sont pas doutés. (Ibidem.)
2gù
DIALOGUE ENTRE UN ROI ET UN FONDATEUR DE RELIGION (l)
LE ROI. • — Comment, imposteur, tu viens fonder dans mes Etats une fausse relig-ion?
l'apôtre. — Sire, ma religion n'est pas fausse et ne peut l'être.
LE R. — Quoi, tu vas donc me prouver ta relig-ion?
l'a. — Non, Sire, je vais la prêcher.
LE R. — Tu la prêches donc sans la prouver, et peutêtre sans la croire? Elle est donc fausse.
l'a. — Sire, il n'y a pas de fausse religion; j'en appelle à vos ministres; toute relig"ion est une vraie religion comme un poème est véritablement un poème. Si je venais dire à vos sujets que ^ et 2 font 4, qn il faut être juste et bon, etc., ce ne serait alors que de l'arithmétique ou delà morale que je leur apporterais, et vous pourriez vous fâcher; mais je viens leur annoncer que 2 et 2 font 5, que Je suis fils du Soleil, etc. Ainsi, accordez-moi protection et argent. Laissez-moi prêcher, bâtissons des temples. Car c'est véritablement une religion que je vous apporte.
le r. — J'ai tort, il est évident que vous savez mieux que m.oi ce que c'est qu'une religion. Les philosophes m'ont trompé : ils m'ont dit que toute religion était fausse : ils n'ont pas entendu l'état de la question. S'il y avait une religion vraie, elle serait unique sur la terre, comme la géométrie, ou plutôt, ce ne serait pas une religion. Il est vrai que c'est la faute des prêlres de tout pays qui veulent toujours prouver leur religion, comme une action en justice réglée ou une proposition de géométrie. Ainsi, philosophes et prêtres ont également tort. Vous m'avez éclairé. Il ne s'agit donc plus que de savoir si votre religion est bonne ou mauvaise, et non si elle est vraie ou fausse.
l'a. — Sire, la mienne est bonne, car j'ai mêlé à mes dogmes et à mes mystères toute la morale des Chinois, des Grecs, des Romains, des Egyptiens, des Perses, etc., en
(i) Publié pour la première fois d'après M. A. Le Breton {Riuarol, p, 258j, qui l'a copié dans les carnets. La même idée se retrouve dans le Discours préliminaire . Voir pius haut, page 275.
PHILOSOJ'IlIt:
un mot la morale qui est une et par conséquent vraie d'un bout de la terre à l'autre, puisqu'on dit bien les relig-ions; mais il faut dire la morale.
LE R. — C'est très bien; mais j'ai déjà une relig^ion dans mes Etats, et je ne me soucie pas d'élever autel contre jiutel, de diviser mes sujets, de les cliarg-er de l'entretien de plusieurs cultes.
l'a. — En ce cas, je vais offrir mes services aux eu pies qui n'ont pas encore de religion, ou à ceux qui les dmettent toutes, car il en est de noiis autres apôtres omme des commerçants : nous ne portons nos denrées qu'aux nations qui en manquent tout à fait ou qui en font beaucoup de demandes. A moins pourtant, Sire, que, malgré vos prohibitions, je ne trouve le secret d'entrer chez vous en contrebande.
LE R. — Essayez. Je vais veiller à l'exécution de mes ordonnances, vous serez rudement châtié.
l'a. — Ah : Sire, j'invoque ici la liberté du commerce : c'est l'âme des corps politiques. Si vos sujets demandent ma marchandise, elle passera malgré vous.
LE R. — Je vous prends ici en plein sophisme : les peuples demandent les denrées dont ils ont besoin, et vendent celles dont ils n'ont que faire. Les g-êner sur ces deux points est un reste de Tanciennc barbarie, une tyrannie absurde dont, Dieu merci, je ne suis pas coupable : mais il n'en est pas ainsi des relig"ions. Les peuples qui en ont déjà une n'en demandent pas deux; et ceux qui ont deux n'en demandent pas trois. Mes sujets sont libres, d'ailleurs, de croire, chacun en son particulier, tout ce qui leur plaît, et de rendre à Dieu tel ou tel hommag-e. Mais prêcher publiquement, fonder des temples, taxer le peuple, sont des actes de souveraineté que je ne souffrirai pas. Je punirais de même un philosophe qui renverserait nos autels, ou prêcherait l'incrédulité, sous prétexte que notre religion actuelle n'est pas démontrée.
l'a. — Sire, il faut donc que je parte. Un prince qui raisonne n'est pas mon affaire. Ah ! si Votre Majesté m'avait d'abord méprisé, je me serais g-lissé dans son empire; ensuite, elle m'aurait persécuté, et si enfin elle m'avait fait pendre, mon succès et ma srloire étaient infaillibles, et dans un demi-siècle, j'avais des temples.
NOTES
— L'idée fondamentale de la relig-ion juive, c'est que Dieu a préféré les Juifs à tous les peuples. Par cette idée seule, Moïse éleva un mur d'airain entre sa nation et toutes les nations ; il fît plus, il dévoua ce malheureux peuple à une véritable excommunication de la part de l'univers, et ce qui est admirable, c'est que, par cette haine universelle, il lui assura l'immortalité. L'amour ou môme l'indiOerence des autres peuples auraient fait disparaître les Juifs depuis lono;-temps, puisqu'ils se seraient fondus par les mariag-es, par l'elfet des conquêtes, par les dispersions ; mais cette haine du ûrenre humain les a conservés, et c'est par elle qu ils sont eiîectivement impérissables.
— Les Juifs disaientà Dieu : a Seig-neur, faites tout pour les vivants, car vous n'avez rien à attendre des morts : Non mortui laudabunt te, Domine.
— La dévote croit aux dévots, l'indévote aux philosophes; mais toutes deux sont également crédules.
— A mesure que la philosophie se propag-e, les cérémonies pour les morts diminuent, et la croyance d'une autre vie s'affaiblit. Voilà pourquoi on a donné le nom de superstition à cet article des croyances religieuses qui fait que nous croyons nous survivre ; et, cet article étant le plus important, il a donné son nom aux crédulités de tout g-enre.
— Les poètes nous ont plus intéressés en donnant aux dieux les faiblesses humaines que s'ils avaient donné aux hommes les perfections des dieux .
— La plupart de nos impies ne sont que des dévots révoltés.
— Le martyr d'une vieille relig"ion a l'air d'un entêté; le martyr d'une religion nouvelle a l'air d'un inspiré.
— Les visions ont un heureux instinct : elles ne viennent qu'à ceux qui doivent y croire.
— En général, les enfants et les jeunes gens conçoivent mieux la réalité des corps, et les hommes faits et les vieillards celle des esprits. Ces deux penchants sont également
PHILOSOPHIE 29g
naturels. Les premiers ont un esprit encore faible dans un corps vigoureux; les seconds ont un esprit plus ferme dans un corps qui décline. Les sensations dominent dans les uns, et les idées dans les autres.
— Non seulement il ne faut pas cherchera définir ce qui tombe directement sous les sens, mais il faut au contraire nous servir des choses sensibles pour définir les intellectuelles. La matière, le mouvement, le repos et toutes les notions des objets extérieurs servent à nous entendre sur tout ce qui ne parle pas directement à nos sens.
— La simple différence des sensations aux idées en jette une immense parmi les hommes (i). Voyez de quel œil diflerent Apicius et Pline le naturaliste contemplent une perdrix; voyez, lorsqu'il tonne, le superstitieux et le savant : l'un oppose des reliques, l'autre un conducteur à foudre (2).
— L'attention n'est qu'un sentiment sou tenu, tant de notre corps que de notre esprit : on reg-arde, on écoute, on coûte, on manie, on pense attentivement. C'est à cette puissance qu'il faut rapporter les causes de notre supériorité sur les animaux, et la différence d'homme à homme. Mais il ne faut pas croire, comme Helvétius et Condillac, que l'attention dépende tout à fait de nous, et surtout qu'elle produise les mêmes effets dans deux hommes ég^alement attentifs. Combien de gens que la réflexion et l'attention la plus profonde ne mènent à rien ! sans compter ceux qui n'en recueillent que des erreurs.
Les enfants, par exemple, dont il est si difficile de fixer l'attention, poussent des cris, aiment le bruit, cherchent la foule ; ils font tout ce qu'ils peuvent pour s'avertir de leur existence, et rassembler des sensations : le dedans est encore
(1 L'avare se moque du prodigue, le prodigue de l'avare; riocrédule du dévot. le dévot de l'incrédule : ils se prennent réciproquement pour des dupes. U.
(2) La différence des passions aux idées est assez frappante dans le fras;ment d'un dialogue que je vais citer.
On dit à Voltaire dans les Champs Elysées : Fouv vouliez donc que les hommes fussent égaux?... Oui... Mais savez vous qu'il a fallu pour cela une révolution effroyable ?... N'importe... On parle à ses idées. Mais savez-vous que le Fils de Frèron est proconsul . et qu'il dévaste des provinces?. . . Ah Dieux ! Quelle horreur ? On parle à ses passions. R.
vide. On peut en dire autant du peuple en g-énëral. Il n'y a que les hommes habitués à penser qui aiment le silence et le calme; leur existence est une suite d'idées; le mouvement est intérieur.
De là vient que les anecdotes sont l'esprit des vieillards, le charme des enfants et des femmes : il n'y a que le hl des événements qui fixe leur sentiment et tienne leur attention en haleine. Une suite de raisonnements et d'idées demandent toute la tête et la verve d'un homme.
— Maîtresse des éléments et des masses, la nature travaille du dedans au dehors; elle se développe dans ses œuvres, et nous appelons /brme'S les limites où elle s'arrête. L'homme ne travaille qu'en dehors ; le fond lui échappe sans cesse: il ne voit et ne touche que des formes.
— L'homme, ici-bas, n'a pas reçu des provisions pour l'immortalité : c'est un voyageur qui finit avec sa route. Si^ par un concours de causes assez rare, sa carrière se prolong-e, le trésor des sensations et des plaisirs, des souvenirs et des idées, s'épuise, et l'homme, voyageur dépouillé, va se perdre et s'éteindre dans les déserts.
— La nature a mis l'homme sur la terre avec des pouvoirs limités et des désirs sans bornes : c'est cet excédentlà, ce ressort, qui nous porte au delà du but, qui change les besoins en désirs, et les désirs en passions, et qui n'aurait peut-être pas été assez fort s'il n'eût été violent. Mais est-ce donc aux hommes à justifier la nature? Elle attend l'hommage de leur soumission, et non les plaidoyers de leur éloquence.
— La mémoire est toujours aux ordres du cœur.
— Les méthodes sont les habitudes de l'esprit et les économies de la naémoire.
— L'identité du but est la preuve du sens commun parmi les hommes ; la différence des moyens est la mesure des esprits, et l'absurdité dans le but est le signe de la
folie.
— Les enfants crient ou chantent tout ce qu'ils demandent, caressent ou brisent tout ce qu'ils touchent, et pleurent tout ce qu'ils perdent.
3oi
— La raison est historienne, mais les passions sont actrices.
— Il y aura toujours deux mondes soumis aux spéculations des philosophes : celui de leur imaginalion, où tout est vraisemblable, et rien n'est vrai, et celui de la nature, où tout est vrai sans que rien paraisse vraisemblable.
— On n'a pas le droit d'une chose impossible.
— On peut dire que Locke et Condillac, l'un plus occupé à combattre des erreurs et l'autre à établir des vérités, manquaient également tous deux du secret de l'expression, de cet heureux pouvoir des mots qui sillonne si profondément l'atlenlion des hommes, en ébranlant leur ima£»-ination.
— La nature a fait présent à l'homme de deux puissants org-anes : de la dis;-estion et de la génération. Par l'un elle a assuré la vie à l'individu, par l'autre l'immortalité à l'espèce ; et tel est en nous le rôle de l'estomac que les pieds et les mains ne sont pour lui que d'industrieux esclaves, et que cette tête elle-même, dont nous sommes si fiers, n'est qu'un satellite plus éclairé : c'est le fanal de l'édifice.
— On ne fait point l'histoire de la nature. Si je mettais chaque jour un masque, celui qui aurait dessiné tous mes masques n'aurait pas encore fait mon portrait.
— L'admirable nature a voulu que ce que les hommes ont de commun fût essentiel, et ce qu'ils ont de différent peu de chose : il est vrai que ce qu'ils ont de différent change beaucoup ce qu'ils ont de semblable.
— L'homme est le seul animal qui fasse du feu, ce qui lui a donné l'empire du monde.
— Ceux qui demandent des prodiges ne se doutent pas qu'ils demandent à la nature l'interruption de ses prodiges.
— Nos besoins sont fondés sur les proportions. Ce monde étant une harmonie, et par conséquent tout fondé sur les proportions, la sensibilité, dans le sens de pitié, n'est entrée pour rien dans le plan de la nature.
— Il fallait nécessairement que la nature donnât ladurée à l'individu ou à l'espèce. Elle a suivi le premier plan pour
les g-lobeset le soleil, et le second pour les animaux et les plantes. Or-, dans ce cas-ci, il fallait bien que les formes individuelles fussent passagères, pour que l'immortalité restât à l'espèce.
— J'ai toujours aimé les médecins: comme ils ont affaire à la matière vivante, ils sont, par le spectacle des causes finales, toujours plus près de la difficulté.
— La nécessité métaphysique est qu'une chose est telle que son contraire estimpossible, comme deux et deux font quatre. La nécessité physique est l'existence actuelle des choses : il est nécessaire que le soleil brille. La nécessité morale est dans les choses qui ne sauraient être autrement: il est moralement nécessaire qu'une mère aime ses enfants.
— Le vrai philosophe est celui C[ui se place, par le seul effort de sa raison, au point où le commun des hommes n'arrive que par le bienfait du temps.
— Le dévot croit aux visions d'autrui : le philosophe ne croit qu'aux siennes.
— Dans le monde, celui-là est un vrai philosophe qui pardonne à la société son défaut de fortune avec autant de calme qu'un tel, riche banquier, pardonne son défaut d'esprit à la nature.
— Rousseau a fait g-raver à la tête de ses œuvres politiques un satyre qui s'approche d'un flambeau, et il lui crie : Satyre, rC approche pas, car le feu brille: en quoiil amal expliqué son allég-orie, carie satyre, étant encore loin, n'est frappé que de la lumière. Il fallait donc lui crier : Rapproche pas, car la lumière brûle; etc'estde quoi il s'ag-issait. Nos philosophes ont donc jeté la lumière à nos satyres, sans song-er qu'elle brûle.
— Ce n'est pas pour attaquer les relig-ions qu'il faut de l'esprit, mais pour les fonder et les maintenir; car toutesles épig'rammes contre Jésus-Christ sont bonnes. Quant au courage, il n'en faut pas plus, et souvent pas autant, à un philosophe qu'à un apôtre.
— Si cette parole d'un sage : Quand tu doutes, abstienstoi, est la plus belle maxime de la morale, elle est aussi la première en métaphysique.
pinLOSOPJiiE 3o3
— Les philosophes n'ont nég'li^'é aucune des routes de l'erreur, expliquant tantôt des apparences par des réalités, et tantôt des réalités par des apparences. Cicéron avait remarqué qu'il n'y avait rien de si absurde qui n'eût déjà été dit par quelque philosophe.
— Les philosophes sont plus anatomistes que médecins : ils dissèquent et ne guérissent pas.
— On no déraisonne jamais mieux que lorsqu'on a beaucoup de raison à perdre ; comme on ne se ruine jamais mieux que lorsqu'on a beaucoup de fortune.
— Le plus bel artifice de l'esprit humain, qui consiste à créer des termes collectifs, aété la cause de presque toutes ses erreurs.
— Il faut que la raison rie, et non se fâche. On sait l'usai^e que Socrate faisait de l'ironie. Pascal a môle les deux manières. Dieu lui-même, après qu'il eut condamné Adam au travail et à la femme, lui fait une ironie. Ecce Adam factiis sicut iinus ex nobis. Voilà donc Adam devenu une espèce de Dieu.
— Voyez les fruits qui tombent avant le temps : ils ont une fausse maturité, une fausse couleur, une douceur fausse, qui nous trompent. Les fruits qui doivent passer par toutes les périodes de la belle saison ont une verdeur et une âpreté qui contrastent avec ceux que je viens de peindre.
Voyez aussi les enfants qui meurent avant de devenir hommes : ils mûrissent tout à coup ; leurs g-estes, leurs paroles, leurs reg-ards sont d'un autre âg-e; ils étonnent souvent par une tournure morale qui n'a plus rien de l'enfance. Au contraire, ceux qui doivent arriver à l'état d'homme ont une enfance longue et turbulente. Et, pour compléter l'analog-ie, les parents abandonnent leurs enfants quand ils sont g'rands, et les arbres leurs fruits quand ils sont mûrs.
— Rien n'étonne quand tout étonne : c'est l'état des enfants.
— Les sots, les paysans et les sauvag-es se croient bien plus loin des bêtes que le philosophe. Raison de cela.
— Le mouvement entre deux repos est limage du pré-
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sent entre le passé et l'avenir. Le tisserand qui fait sa toile fait toujours ce qui n'est pas.
— De même que ce sont les imag-es des objets, et non les objets mêmes, qui frappent nos veux, ainsi nos âmes sont frappées des opinions qu'on a des choses, et non des choses mêmes.
— La paresse n'est, dans certains esprits, que le dégoût de la vie ; dans d'autres, c'en est le mépris.
— Oui, tout est destiné à l'oubli, à ce tyran muet et cruel qui suit la g"loire de près et dévore à ses yeux ses amants et ses favoris. Que dis-je? La g-loire elle-même n'étant que du bruit, c'est-à-dire de l'air agité, elle flotte comme Tatmosphère autour du globe, et son cours change et souffle sans cesse, promenant les noms et les renommées et finisvsant par les disperser.
— Il y a deux grandes traditions dans l'antiquité qu'on n'a pas assez remarquées : Satan, le premier des anges, veut détrôner son bienfaiteur; le fruit de la science du bien et du mal donne la mort. L'une enseigne que l'ingratitude est inhérente à tout être créé, Fautre que les lumières ne rendent pas les peuples heureux.
— Les esprits extraordinaires tiennent grand compte des cho.^es communes et familières, et les esprits communs n'aiment et ne cherchent que les choses extraordinaires.
— Il en est des malheurs comme desvices dont on rougit 'autant moins qu'on les partage avec plus de monde. L'émigration m'a prouvé, et l'infortune y était au comble, que les malheureux tiraient toute leur consolation de leur nombre.
— La raison se compose de vérités qu'il faut dire et de vérités qu'il faut taire.
— Annuler les différences, c'est confusion; déplacer les vérités, c'est erreur; charger l'ordre, c'est désordre. La vraie philosophie est d'être astronome en astronomie, chimiste en chimie, et politique en politique.
— L'homme ne jouit jamais d'une liberté plénière, mais seulement d'une liberté de second ordre; par exemple, il est libre de manger de telle ou telle chose; mais il n'est pas libre de ne pas manger du tout.
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— Celui-là est toujours libre qui l'ait, quoique forcé, les choses dont il a besoin, comme un valet sert pour vivre; mais celui-là est esclave, qui est contraint de taire ce dont il n'a aucun besoin.
— Le spcclacle des méchants a fait les c^-ens de bien, comme celui du ridicule a fait les gens de goût : jura inventa meta injusti.
— Quand on a raison vingt-quatre heures avant le commun des hommes, on passe pour n'avoir pas le sens commun pendant vingt-quatre heures.
— La fatalité ou prédestination est dans les choses, et non dans nous. 11 est fatal que tout corps qui passera sur telle pente glisse et tombe; mais il ne l'est pas que tel homme j passera.
— La peur est la plus terrible des passions, parce qu'elle fait ses premiers eÛbrls contre la raison ; elle paralyse le le cœur et l'esprit.
— La distraction tient à une grande passion ou à une grande insensibilité.
— Se révolter contre les maux inévitables et souflrir ceux qu'on peut éviter, grand signe de faiblesse. Que dire d'un homme qui s'impatiente contre le mauvais temps et qui souffre patiemment une injure ?
— Songez que ce grand est sujet à toutes vos petites passions : timide ou insolent, avare ou faux, comme vous. Où réside donc cette grandeur ? Chez vous, et non chez lui. La grandeur d'un homme est comme sa réputation : elle vit et respire sur les lèvres d autrui.
— Ce qui fait que les gens du monde sont à la fois médiocres et fins, c'est qu'ils s'occupent beaucoup des personnes et fort peu des choses : c'est le contraire dans les hommes d'un ordre plus élevé.
— Les gens du monde emploient mieux leurs loisirs que leur temps; les pauvres n'ont pas de loisirs.
— Il ne faut pas dire: Mon esprii^ma Jîgure, ne ni ont servi de rien, dites plutôt : Mon esprit, ma figure, ne m'ont conduit à aucun malheur, et félicitez-vous au lieu
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de vous affliger : ces dons ne vous ont pas nui, ils ont fait plus que vous servir. J'en appelle à cette Maintenon qui écrivait : Le bien qu'on dit aujoard'ltui de mon esprit^ on l'a dit aut^-efois de mon visage. Elle ne trouva qu'afflictions d'esprit au comble des grandeurs. L'expérience est donc faite, et, en vérité, le dégoût ou l'ennui attaché aux succès peut entrer en comparaison avec l'amertume d'un revers.
— Les passions se font différentes issues: on voit des hommes non seulement avouer leurs vices, mais s'en vanter, et d'autres les cacheravec soin; les uns cherchent des compagnons et les autres des dupes. Le plus grand égoïste n'est pas toujours celui qui convient de son égoïsme; comme le plus gourmand n'est pas celui qui se récrie sur un bon plat, mais celui qui le savoure et qui se tait de peur que tout le monde ne lui en demande.
— Il est certain que la possession d'une chose en donne ! des idées plus justes que le désir: d'où il résulte que le sol- | dat et le voleur sont plus courageux que le propriétaire. L'homme a plus d'ardeur pour acquérir que pour conserver.
— Les hommes ont rangé sur la même ligne ceux dont ils se font une grande idée, ceux qui leur donnent de grandes ; idées, et ceux qui ont fait de grandes choses ou opéré de grands événements.
— Il va des hommes si faciles à préoccuper, si indiff'érents sur leur jus;"ement, et si entêtés d'ailleurs, qu'ils finissent par mettre leur probité à douter de celle des autres.
— Rien ne rend misérable comme de se conduire dans un état par les règles et les principes ou données d'un autre état. Un sauvage qui aurait nos lumières, un citoyen qui aurait l'ignorance du sauvage seraient également malheureux.
— Quand on se propose un but, le temps, au lieu d'augmenter, diminue.
— Tout le monde s'agite pour trouver enfin le repos; mais il y a des hommes si paresseux qu'ils mettent le but au début.
— Ce qu'il y a d'horrible en général dans ce monde,
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c'est que nous cherchions avec une ég^ale ardeur à nous rendre heureux et à empêcher les autres de Tetre. Beaucoup d'hommes lancent sur nous autant de traits que de regards.
— L'ambition et la volupté ont souvent le même langag-e- César avouait, au faîte des grandeurs humaines, que les prières lui chatouillaient l'oreille. J'ai connu une femme qui disaitàsonamant : Ali ! sollicitez-moi bien ! Lesprinces parvenus jouissent mieux de l'empire que les princes héréditaires.
— Il faut faire, pour valoir quelque chose en ce monde, ce qu'on peut, ce qu'on doit et ce qui convient.
— J'ai connu un grand seigneur qui s'occupait beaucoup des vols qu'on faisait chez lui : « Un tel me voie tant, disaitil, tel autre tant, et tous ensemble tant ; mais je les g^arde, j'en prendrais peut-être de pires. Au reste, je suis assez riche pour aller jusqu'au bout; mon fils s'arrang-era comme il voudra. >) C'est Louis XV qui disait: « La monarchie durera autant que moi ; je plains bien mon successeur » : dernier degré de l'insouciance et de Tég-oïsmc.
— Il faut avoir l'appétit du pauvre pour jouir de la fortune du riche, et l'esprit d'un particulier pour jouir comme un roi.
— On a de la fortune sans bonheur, comme on a des femmes sans amour.
— Il y a des gens qui n'ont de leur fortune que la crainte de la perdre.
— Il est bien triste d'en être à désirer le nécessaire comme une chose sans laquelle on est malheureux, et avec laquelle on n'est point heureux.
— La nature, ayant à créer un être qui convînt à l'homme par ses proportions physiques, et à l'enfant par son moral, résolut le problème en faisant de la femme un grand enfant.
— Le cœur est la partie infinie de l'homme ; l'esprit a ses limites. On n'aime pas Dieu de tout son esprit, on l'aime de tout son cœur. J'ai remarqué que les gens qui manquent de cœur, et le nombre en est plus grand qu'on ne croit, ont tous un amour-propre excessif, une certaine pauvreté dans l'esprit, car le cœur rectifie tout dans l'homme ; qu'ils sont
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jaloux et ingrats, et qu'il ne s'ag-it que de les obliger pour s'en faire des ennemis.
— L'amour est un larcin que l'état de nature fait à l'état social.
— L'amour, qui vit dans les orages et croît souvent au sein des perfidies, ne résiste pas toujours au calme de la fidélité.
— Pourquoi l'amour est-il toujours si iiiécontent de lui, et pourquoi Tamour-propre en est-il toujours si content? C'est que tout est recette pour l'un, et que tout est dépense pour l'autre.
— Les jeunes gens auprès des femmes sont des riches honteux, et les vieillards des pauvres effrontés.
— On corrompt la fille innocente avec des propos libres, et l'amour délicat séduit la femme galante : fruit nouveau pour l'une et l'autre.
— Piien ne prouve plus le peu destime que les hommes ont pour leur espèce que le mépris involontaire qu'ils témoignent aux acteurs, et en général à tous ceux qui les amusent et qui servent leurs plaisirs; et la plupart des hommes donnent pour raison de leur mépris pour une femme, qu'ils l'ont eue.
— L'amour-propre, en amour ou dans le malheur, prie toujours maladroitement : car il parle toujours de lui-même à l'objet aimé, et de services rendus, au lieu de bienfaits reçus, à la puissance qu'il implore.
— L'amour naquit entre deux êtres qui se demandaient le même plaisir.
— L'amour, dans l'état social, n'a peut-être de raisonnable que sa folie.
— Pourquoi préfère-ton pour sa fille un sot qui a un nom et un état à un homme d'esprit ? C'est que les avantages du sot se partagent, et que ceux de l'esprit sont incommunicables : un duc fait une duchesse ; un homme d'esprit ne fait pas une femme d'esprit.
— Semblables aux chevaliers errants, qui se donnaient une maîtresse imaginaire, et se la figuraient si parfaite
PHlLOSOPHli:
qu'ils la cherchaient toujours sans la trouver, jamais les grands hommes n'ont eu qu'une théorie d'amitié.
— On sait par quelle fatalité les grands talents sont, pour l'ordinaire, plus rivaux qu'amis ; ils croissent et brillent séparés de peur de se faire ombrag"e. Les moutons s'attroupent, et les lions s'isolent.
— C'est de la familiarité que naissent les plus tendres amitiés et les plus fortes haines.
— Enée est le héros de la piété filiale pour avoir lui-même porté son père sur ses épaules à travers les flammes ; mais il ne le serait pas s'il l'eût fait porter par des esclaves. On est héros qiiand on fait un sacrifice immense à son roi ou à sa patrie. On peut être un g-rand roi, un g-rand homme, un grand g-énéral, sans être héros.
— En fait d'arts, si c'est la partie laborieuse d'une nation qui crée, c'est la partie oisive qui choisit et qui rè'^ne.
— L'homme modeste a tout a g-agner, et l'org-ueilleux a tout à perdre: car la modestie a toujours atl'aire à la g-énérosité, et l'org-ueil à l'envie.
^ — Le mépris doit être le plus mystérieux de nos sentiments.
— En g-énéral, l'indulg-ence pour ceux qu'on connaît est bien plus rare que la pitié pour ceux qu'on ne connaît pas.
— Les sots devraient avoir pour les g-ens d'esprit une méfiance ég-ale au mépris que ceux-ci ont pour eux.
— L'envie qui parle et qui crie est toujours maladroite ; c'est l'envie qui se tait qu'on doit craindre.
— Un bon esprit paraît souvent heureux, comme un homme bien fait paraît souvent adroit.
— Un homme médiocre qui prend bien son temps peut, avec de l'adresse et de la patience, jouer un rôle et faire parler de lui.
— L'estomac est le sol où g-erme la pensée.
— La propreté embellit l'opulence et dég*uise la misère.
— Les ronces couvrent le chemin de l'amitié, quand on n'y passe pas souvent.
— Il y a des vertus qu'on ne peut exercer que quand on est riche.
— Dans l'état sauvage, les espèces sont belles, parce que c'est toujours le mâle le plus fort qui chasse les autres et jouit de la femelle.
— De même que plus une fleur ou un fruit sont embellis ou srrossis par la culture, moins ils portent de graines ou de pépins : ainsi plus un homme cultive sa tête, moins il est propre à la génération ou au travail des mains. Ce qui prouve toujours que la nature n'est pas qu'une fleur soit une belle fleur, ou un fruit un gros fruit, ou l'homme un grand penseur.
— Quelles raisons a-t-il eues de se tuer? — Il faut de si fortes raisons pour vivre qu'il n'en faut pas pour mourir.
— La nature n'ayant que ses quatre grandes décorations des saisons, le soleil, la lune et les autres acteurs célestes, change les spectateurs et les envoie dans un autre monde. Nous ne pouvons changer les spectateurs, nous changeons. les décorations et la pièce.
— Ce ne sont pas les peines d'un état qui nous dégoûtent, mais les plaisirs d'un autre.
— Le chat ne nous caresse pas ; il se caresse à nous.
— Il naît plus d'hommes que de femmes en Europe ; cela seul y condamne les femmes à l'infidélité.
— Les mêmes moyens qui rendent un homme propre à faire fortune l'empêchent d'en jouir.
— Il faut écarter les sots; ce sont eux qui ont commencé, ils ont fait vingt blessures avant d'en recevoir une (i).
— Si les sots parvenaient à prendre une idée des souffrances qu'ils nous font endurer, ils nous plaindraient.
— Ce qu'il faut éviter en morale, c'est de placer sa vertu dans les actes indifl"érents, comme de garder sa virginité.
— La plus grande illusion de l'homme est de croire que le temps passe. Le temps est le rivage; nous passons, il a l'air de marcher.
— La plus mauvaise roue fait le plus de bruit.
(i) Cf. p. III.