LIVRE IV
LETTRES (l)
A M, le chevalier de Cubières-Falniézeaux (2).
Versailles (1777).
Monsieur le chevalier, je vous prie en grâce, si vous ne l'avez déjà fait, d'écrire à M. d'Alembert, et de lui dire en ma faveur tout ce que votre bonté pour moi voussug-g-érera. Votre suftrag"e m'est essentiel dans ces circonstances. Faites sentir, je vous prie, à M. d'Alembert que je ne le mettrai jamais dans le cas de se repentir de m'avoir accordé sa recommandation. A mon premier voyage à Paris, j'aurai l'honneur de vous présenter mes remerciements.
Je suis, etc..
RIVAROL-DE-PARCIEUX.
(1) Ces xxxiu lettres forment la correspondance complète à ce jour de Rivarol. liUe est réunie ici pour la première fois, d'après les divers ouvrages, biographies, journaux, etc., où elle était disséminée. Sur la lettre à l'abbé de Villefort et celle à Chênedolle, qui ne sont pas authentiques, voir page 429. M. A. Le Breton, Rivurol page 875), dit qu'une lettre inconnue de Rivarol à .Justet son frère de lait, à Bagnols, a été vendue par M. Charavay le 7 avril iS63. Il y a bien eu une vente Charavay à cette date, mais le catalogue ne mentionne rien de Rivarol. 2) Cubières, Vie de Rivarol.
niVAROL
Au même (i).
Paris, 20 octobre 1783.
Monsieur le chevalier, il n'y a que l'éclat extraordinaire qu'a eu Texpérience d'Annonay,qui puisse justifier la liberté que je prends de vous cet envoyer cet opuscule (2). Il se ressent un peu trop de la précipitation que j'ai mise à l'écrire; mais, si le fruit n'est pashon,c'estdu moins uneprimeur qui al'à-propos du moment, et qui peut donner une idée lég'ère | des sensations, des propos, des démêlés, des espérances folles qui ont été dans Paris la suite de l'invention des globes. Il me fournit d'ailleurs l'occasion de vous assurer du respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.
Paris, rue de Grammont, n° 22.
20 octobre 1788.
Aux auteurs du Journal de Paris (3).
Paris, 15 octobre 1784.
Messieurs,
Les 5o.ooo exemplaires du Prospectus sur lAnatomie de la langue yrançaise, Tépândus gratuitement dans Paris, ont donné lieu à une petite erreur, sur laquelle je dois prévenir le public^ par respect pour la vérité et pour l'Académie de Berlin.
En disant que le Z)/scoMrs sur l' Universalité de la Langue française avait besoin d'être traduit en français, quil était fâcheux quon ne Veut point écrit dans Tiaiome dont il traite ; que cet ouvrage attendait quune plume savanteenfit une traduction digne deson auteur^ etc., etc.. l'auteur du Prospectus ne prétend pas dire que j'aie fait une traduction; il avertit seulement que le maa-
(i) Ibid.
(2) La Lettre à M. le Président de... sur le globe aérostatique, etc.
(3) Journal de Paris, i5 octobre 1784.
LETTRES 3l3
vais français dont je me suis servi dans ce discours a liesoin d'être traduit en bon français, que mon lang-ag-e 'St barbare, etc. ; ce qu'il prouvera aisément, puisque le style de ce discours, ne ressemblant en rien à celui du Prospectus, ne peut plaire aux oreilles qui chérissent le bon ton et le bien écrit.
L'auteur du Prospectus a donc fait une plaisanterie trop fine, puisque tout le monde en a été dupe. S'il arrivait pourtant qu'il eût parlé sérieusement, je le prierais de prouver, par la voie de votre Journal, que l'Académie de Berlin n'a couronné qu'une simple traduction. En attendant, je me déclare seul coupable du Discours sur l'universalité de la lang^ue française.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Le comte de rivarol.
A l'abbé Roman (i).
Paris, 8 janvier 1785.
Après bien des ricochets, votre lettre m'est parvenue, mon cher abbé. Les choses ag*réables que vous me dites sont un second prix donné au petit ouvrag-e sur la lang-ue, et un encourag-ement à de nouveaux essais. Souffrez que je vous fasse encore un autre hommage. Vous recevrez peu après ma lettre un exemplaire de la traduction du Dante, ouvrage fort attendu et qui va être jugé à la rig-ueur. Il y a 'jinq ans environ que je le tiens en captivité, et ce n'est pas -^ans répug-nance que je lai enhn mis en lumière. Avec le uoiit que vous me connaissez pour le far niente, vous serez surpris que je me sois livré à un travail aussi pénible que celui de la traduction, et que j'aie précisément choisi le plus bizarre et le plus intraitable des poètes. Un défi de M. de Voltaire m'engagea, et une plaisanterie assez piquante acheva de me déterminer. Ce grand homme dit tout haut que je ne traduirais jamais le Dante en style soutenu, ou que je changerais trois fois de peau avant de me tirer des pattes de ce diable-là.
^0 Œuvres complètes, tome II.
3i4 niVAuoL
Vous sentez que c'est un assez bon moyen de faire ma cour aux Rivarol d'Italie, que de leur traduire un poète qu'ils idolâtrent, et qui va prendre une nouvelle vie en France.
Je vous enverrai dans peu un exemj)laire du discours sur la lang-ue. Je l'ai entouré cette fois-ci de toutes les séductionstypog-raphiques, la première étant trop néglig-ée. J'avoue que je ne m'attendais pas au succès qu'a eu cet opuscule. Il m'a valu des lettres de tous les souverains et de presque tous les savants de l'Europe. Les envieux lui ont pardonné son succès en faveur de ses défauts, et surtout en faveur du bien que je disais d'eux. Comme il est bien Français, comme il nous fait valoir, disait-on à Versailles. Enfin, le roi de Prusse m'a écrit. Voilà mon apothéose. Quanta la vie que je mène, c'est un drame si ennuyeux que je prétends toujours que c'est Mercier qui l'a fait. Autrefois je réparais dans une heure huit jours de folie, et aujourd'hui il me faut huit gTands jours de sagesse pour réparer une folie d'une heure. Ah! que vous avez été bien inspiré de vous faire homme des champs.
Il est bien doux pour moi de sono-er que je ne suis pas encore éteint dans le souvenir de Madame Roussel. Je n'oublierai jamais les bontés qu'elle a eues pour moi, et je vous prie de m'envoyer l'adresse de M. d'Honorati, afin que je puisse causer avec lui de cette aimable maman. M. de BufPon le fils (un des plus pauvres chapitres de l'histoire naturelle de son père), m'avait promis de me donner cette adresse, puisqu'ils servent ensemble dans le régiment des Gardes, mais je ne l'ai pas encore.
Adieu, mon cher abbé ; si je n'abhorrais pas l'écriture, je vous servirais ici de correspondant et vous parlerais un peu de notre pauvre république de lettres qui n'est plus qu'une confrérie d'académiciens. Figaro va paraître. Il n'a pas eu autant de représentations que les cocus et les battus de Jeannot, et il en méritait autant. Les comédiens français, voyant que tout l'argent de Paris allait auxboulevards, ont demandé à Beaumarchais une pièce de boulevards. Chargés du dépôt du goût, et mourant de faim avec des chefs-d'œuvre, ils ont fait comme le chien qui portait à son cou le dîner de son maître. Beaumarchais ne cherche qu'à faire parler de lui; et, s'il venait à être pendu, il
LETTRES 3l5
demanderait, j'en suis sur, la potence d'Aman . Adieu, encore une fois. Tous mes respects à madame votre nièce.
Hôtel Marigny, place du Lou^Te, 8 janvier 1785.
Ghampfort me parle beaucoup de vous.
Avez-vous reçu la première Lettre au président, le Chou et le Navet, la deuxième Lettre au président, un Dialog^ue entre Voltaire et Fonlenelle, etc., que je vous ai fait passer dans le temps?
Aux auteurs du Journal de Paris (i).
Paris, 29 juillel 1785.
On vient d'imprimer, dans le Mercure de France, que la traduction de l'Enfer du Dante n'était pas fidèle. On a imprimé ailleurs que le discours sur l'Universalité de la langue française n'étaitpas français. Je dois, sans doute, beaucoup d'ég^ards et de reconnaissance aux deux écrivains qui m'ont successivement fait l'honneur de me critiquer,mais je suis pourtant fâché que l'un de mes critiques (M. de Sausenilj ait cru devoir faire beaucoup de solécismes pour mieux prouver que je ne savais pas le français, et que l'autre (M. Framery) ait si bien prouvé qu'il ne savait pas l'italien, pour mieux démontrer que je n'avais pu traduire le Dante.
A propos du vers,
Risposi lui con vergognosa fronte,
M. Framery pleure amèrement sur une beauté de tous les lieux et de tous les temps que j'ai, dit-il, sacrifiée, et qui peignait si bien cette pudeur de Virgile consacrée par le témoignage de tous ses contemporains; mais quand M. Framery saura que risposi lui signifie lui répondis-je, et non me répondit-il. et que cette rougeur modeste se trouve sur le front du Dante et non sur celui de Virgile, alors il faudra bien qu'il retienne ses soupirs et qu'il sèche
(i) Journal de Paris, ag juillet 1785.
3i6 RivArvOL
ses larmes. Une personne qui ne saurait pas conjuguer le verbe rispondere s'apercevrait encore que c'est le Dante qui parle avec tant de modestie à Yirg-ile; et cela par l'ordre seul du dialogue. Les autres critiques de M. Framery sont dans le même grenre.
Au lieu de relever les mots, peut-être eût-il été plus ao-réable et plus utile d'examiner si celui qui avait fait l'histoire didactique de la langue française avait connu les richesses poétiques de cette même langue ; s'il l'avait rajeunie par des expressions créées; s'il avait eu à la fois du goût et de Vétrangeié dans le style comme il en faut pour traduire l'Enfer; s'il avait plus songé à rendre l'intention que l'expression d'un poète qui est toujours vague, impropre ou bizarre, et avec qui l'extrême fidélité seraitune infidélité extrême, etc., etc., alors M. Framery aurait pu voirque de toutes les traductions la plus fidèle est celle d'un tel poète, parce qu'on ne risque jamais de lui ôterune beauté pourpeu qu'on sache écrire et qu'on ait saisi son véritable sens ; mais que s'il existe une traduction infidèle, ce era nécessairement celle de Virgile, de Piacine ou du Tasse. La perfection ne se traduit pas.
J'aurais pu opposer au jugement de INL Framery celui de Diderot, qui n'était pas un contempteur du Dante, et celui de M. le comte de Buô'on. Ils ont pensé bien différemment de la traduction de l'enfer, et leur opinion eût balancé 'autorité de M. Framery; mais, en vérité, c'est trop parler d'une traduction. Les gens de lettres pour qui surtout elle a été entreprise la liront et la jugeron l indépendamment de l'arrêt du J/trrc«re;et, sans doute qu'un journal qui n'a point encore parlé du discours sur la langue, ne devait pas être favorable à la traduction du Dante.
J'ai l'honneur d'être, etc.
YI
Au public (i).
Paris, 29 juillet 1783.
Il y a environ buit jours qu'il a paru et sans doute dis-
(i) Adressé à la Feuille du jour et reproduit dans la Chronique scandaleuse, n» 9.
paru, une pctile brochure intitulée : De la nécessite du mal physique, relig"ieux, politique, etc., traduite de l'anglais; l'auteur se nomme Jenyns, et le traducteur c'est moi. Broclmre, auteur et traducteur, j'ig-norais tout; mais j'ai parcouru le petit livre, car il faut du moins savoir ce qu'on nous lègue; et j'ai vu que M. Jenyns disait qu'il y a du mal en ce monde, et même qu'il le disait mal ; il se contente en effet lie le dire, parce que la nature et la société sont charg-ées des preuves, et il le dit mal, afin sans doute qu'on en voie mieux qu'il y a du mal partout; mais comme cnacun ne sent 4ue trop bien tous les maux dont l'auteur parle, il en résulte ([ue c'était un livre inutile à faire, et par conséquent inutile à traduire. Ma sig-nature, que je n'ai jamais mise à aucune (le mes productions, ne peut rien contre un bon ouvrante, et rien pour un mauvais. Je ne comprends pas l'intention du mort.
On croit que le défunt, c'est-à-dire le traducteur, s'appelait Démeunier, et que ses cendres, c'est-à-dire ses paroles, sont déposées à l'assemblée nationale.
A M. de Gasfe, maire à Bollène (comtat Venaissin) (i).
Paris, avril 1792.
Je suis loin de vous blâmer, mon cher de Gaste, d'avoir, accepté la place de maire de Bollène. Si les aristocrates avaient tous eu le même esprit, ils auraient rempli les municipalités, les directoires et même les clubs : ce qui les eût rendus maîtres de la révolution ; ils ont mieux aimé en être les victimes.
Il y a un mois que je vous dois une réponse, mais vous savez que c'est ici le palais d'Atalante; on y passe la vie à la fenêtre, ou à courir de chambre en chambre. Nous avons encore plus besoin de pitié que d'excuse. Barruel est venu depuis quelque temps y aug-menter le nombre des paladins et des fous. Je ne sais si quelque Astolphe montera dans la
(i) Alc^re, Xotices biograchiques du Gare/, ainsi que les trois autres lettres à M. de Gaste.
3i8 RivAnoL
lune pour ces g-eDs-là.En attendant, les jacobins prétendent que le père éternel est des leurs; le rovaumeest à leurs pieds, les empereurs meurent à point nommé, etc., etc. Il n'y a que les assignats qui, tout patriotes qu'ils sont, périssent de jour en jour sous l'aristocratie des métaux.
Vous me demandez quels papiers conviennent à un homme qui vit en province? 11 faut, je pense, avoir deux feuilles opposées^afin de juirer 1 opinion et de mieux sentir l'état des choses Je vous conseille donc la partie politique du Mercure, appelée Journal de Genève, et celui de Lebrun ou le Moniteur. Mais ce que je vous conseille par-dessus tout, c'est de venir faire un tour ici : cette révolution vaut la peine qu'on l'observe à sa source. Je vous dirais dans quelques conversations la valeur de plus d'un volume, et d'un volume qui n'existe pas. Il va d'abord se faire un çrand revirement dans les ambassades, et si vous avez quelque envie de chang-er de place et de manœuvrer un peu sur Tétrang-e vaisseau qu'on nous bâtit depuis trois ans, je ne crois pas qu'il vous fût impossible d'être employé, d'autant que vous vous êtes comporté avec prudence, et que je ne pense pas que les jacobins invoquassent des notes contre vous. Adieu, tous mes hommages à Madame de Gaste.
A la Marquise de Coigny (i).
Bruxelles, 11 octobre 1793.
Cette jeune Béthisv(2), dont voire main légère a touché en passant le douloureux souvenir, était en elîet un être très rare. Mariée avant de s'être développée, elle est morte avant d'être connue. Elle est morte à vingt ans, en trente-six heures, avec un enfant dans le sein, trop persuadée que les maux de la France étaient sans remède; ainsi vous voyez que sa mort a été funeste. Convaincue qu'il fallait aimer peu de ûrens et connaître beaucoup de choses, elle avait de bonne heure concentré ses affections et agrandi ses idées. Son appétit de savoir s'alliait à un grand goût, et la variété de ses
(i ) htscnre, Uivarol et la Sociélé franrGise,eic»,a'nsi que les n«" g à 19. (2) La comtesse Ch. de Béthisy.
connaissances s'étendait avec ordre et dessein. Dans les sujets de métaphysique, exercice qu'elle aimait beaucoup, ^es questions abrétreaieut les dinicultcs;scs réponses redressaient souvent l'explication. Avant d'abord éléun peu romanesque, comme toutes les âmes sensibles, mais ayant tout aussitôt rencontré des gens qui bavaient désenchantée, elle avait tiré de ce que les femmes appellent un revers des avantagées certains. L'indépendance et la fierté de son caractère se fondaient dans une mélancolie douce et habituelle; mais elle trouvait dans sori^exLréme jeunesse et dans sa belle imagination des armes conlre celte mélancolie. Combien de gens ont cherché inutilement en amour ce qu'on trouvait dans sa tendre amitié! D'ailleurs, point de superstition, quoiqu'il lui eût été facile d'être une sainte Thérèse; point d'égarements, quoiqu'elleeût l'âme d'Héloïse. Environnée d'esprit etd'intérêts différents, tel se croyait enétatde l'admirer qui ne savait que l'aimer, et tel autrel'aimait qui ne croyait que l'admirer. Voilà une faible esquisse de ce que le monde a perdu, et n'oubliez pas que cette perte se fit cruellement sentir au milieu de tant de pertes.
A David Cappadoce-Perreira (i).
Bruxelles, 12 octobre 4793.
Que vous est-il donc arrivé, mon cher et très aimable disciple ? Je suis menacé de votre absence pour tout l'hiver ; écrivez-moi un mot pour m'instruire et me consoler de ce contre-temps. Il y a longtemps que je vous ai rangé parmi ces excellentes choses qui embellissent la prospérité et qui charment le malheur. Je n'étais point du tout préparé à me passer de vous; songez que je ne suis pas homme à me payer de faibles raisons. Adieu. Je ne vous recommande pas d'être toujours aimable, mais de m'aimer toujours...
(i) Banquier à Amsterdam, plus tard réfugie à Hambourg;. Rivarol disait de cet homme aimable, bon à lui-même autant qu'à ses amis « Son existence se compose des vilarmes de sa santé et des témérités de sa gourmandise; il ne connaît d'autres remords que ceux de son estomac. » — Les lacunes, dans cette lettre, comme dans toutes celles de la môme source, sont le fait de M. de Lescure.
320 niVAKOL
... Voici quelques traits mêlés de,' «aieté et d'amertume, vous verrez de quoi il s'ao^it. H y a assez de ridicule ici et assez d'infortune à Paris pour qu'on puisse rire d'un œil et pleurer de l'autre. Le duc de Choiscul m'a charg-é, en partant pour la Suisse, de vous faire mille compliments.
Au même (i)
Bruxelles, 10 novembre 1793.
Il faut g-arder vos cinquante louis, d'abord pour vous, et ensuite pour moi, si Tédition que je me propose de faire m'entraînait à des frais au-dessus de mes forces. En voici le prospectus. Vous voyez avec quelle confiance je vous parle. J'aurai le plaisir d'être secouru par vous, et celui de vous devoir une plus prompte expédition dans une affaire qui doit décupler mes avances. Mais tout ceci suppose deux choses : Tune que je ferai en effet cette édition, et l'autre qu'on me refusera du crédit, à Londres, pour le papier qu'on ne peut se procurer que là ; car si quelque orage politique ou militaire nous chasse d'ici, je ne pourrai me livrer à une entreprise qui exige trois g-rands mois de repos, et si on me fait du crédit, je trouverai dans mes petits fonds de quoi pousser l'entreprise à bout, de sorte que j'aurai goûté la double satisfaction de ne pas être à charge à un ami, et pourtant d'avoir compté entièrement sur lui.
Pour sentir et partager avec vous la douceur de voir une mère et de la voir revivre pour un fils tel que vous,
(i) M, de Lescure signale deux autres lettres, des i5 et i6 octobre 1798, et les analyse vaguement. Rivarol y parle de la mort de la reine et de celle de M^^» de B<'lhisy, de IVchec de ]M. de Cobourg, de l'anéantissement de Lyon, de ses opuscules et de ses pamphlets ; il tente de négocier près de son ami un emprunt pour le duc de Choiseul. Il s'agit de douze mille livres de Hollande : « Si je ne cherche pas cinq cents louis à Bruxelles, c'est que nos jeunes et nos vieux ont fait ici de détestables affaires. Ils ont mis à l'argent un prix si fou qu'ils l'ont rendu inaccessible. Le duc d'Uzès, par exemple, a emprunté trente mille livres et a fait un contrat de soixante-six rnilîe. )-> Il serait si simple, quand on a en main des lettres inédites de Rivarol de les publier avec soin, au lieu d'en dissimuler la moitié et d'encadrer le reste de commentaires comme ceci : o ... Cet aimable Cappadoce, qui n'a jamais été à pareille auôarfff épistolaire et littéraire... >»
LETTRES o21
non cher disciple, il ne faut que sentir avec tant d'amerume et d'horreur l'état où j'ai laissé la mienne en France, ■t c'est donner une terrible mesure à votre bonheur. Quoijiie je n'aie pas eu celui d'être présenté à madame votre 11 ère lors de mon passage à Amsterdam, vous me faites ;pi cuver pour elle qu'on ne peut aimer un bon ouvrage lans aimer aussi son auteur.
Voulez-vous que je vous envoie le portrait que j'ai es- (uissé de cette touchante et malheureuse Bélhisy (i)?
Malgré la malveillance, ou si vous voulez la bienveilance {2) des puissances, notre horizon politique s'éclaircit m peu. Je termine en ce moment un petit tableau de notre L'volution et delEurope. Il vous offrira quelques clartés. Je ou s en enverrai une copie manuscrite que vous ne comiiiniquerez qu'à vos amis, mais sans jamais l'abandonner
l'orsonne: vous sentirez aisément la raison de ce secret. Lciieu, mon très-aimable disciple (3).
Au même.
8 décembre 1793.
M. de Gontaut a dii vous porter de mes nouvelles; il a
1 voulu se charger des intérêts de ma cave et de ma
; mais comme il faut vous taxer, de peur que vous ne
j:u]iez trop, à peu près comme nos Prussiens taxent, de
ur qu'on ne donne pas assez, je vous fixe à six ou sept
jiileilles de vin du Cap, à deux ou trois rouleaux d'huile
2 vanille et à quelques petits bâtons de vieux aloès pour
iiner. Voyez quelle tournure discrète je donne à mon indis-
'Jlion.
Ouant aux cinquante louis que vous destinez à me sou- ■si'Y du poids des avances nécessaires à mon édition, je les ceptés et je les accepte encore, parce que je suis décidé j ayer le papier comptant ; c'est une économie de cinq ou :v louis. Ainsi, mon cher disciple, vous pouvez m'adresser
I ; La lettre VIII.
M. de Lescure répète deux fois malveillance. Cette lettre est tronquée. M. de Lescure en a, de son aveu, escale début.
cette somme par telle voie qu'il vous plaira, et si cela vous est indifférent, parune traite sur M. Lys de Mulmester, banquier de Bruxelles...
Dites-moi dans votre réponse si vous avez renoncé à celte ville pour jamais ; je vous avoue que j'en ai par-dessus les oreilles, et que j'y souffre autant de la présence de certaines g-ens que de votre absence...
Au même.
Bruxelles, Sjanvier 1794.
Je ne sais, mon cher -disciple, si vous avez reçu ma
dernière lettre. On me dit que vous êtes à Aix-la-Chapelle; je hasarde ces quelques mots que M. de Morin se charge de vous faire parvenir. C'est sous de bien tristes auspices que cette année commence. Pourquoi ne vous est-il pas tombé dans le cœur de venir nous voir ici un moment ? Répondez-moi le plus tôt que vous pourrez sur ma dernière lettre. Je ne suis pas avec vous comme madame de Sévig-né avec sa fille; je ne vous aime pas de si loin : le silence et l'absence qui embellissent les liaisons ordinaires font le malheur de la nôtre...
Au même.
Bruxelles, 7 janvier 179-4
J'ai reçu votre dernière lettre, mon cher disciple, et par les inquiétudes que vous a données la santé de votre charmante fille, et que vous me peig-nez si bien, je vois trop qu'un homme sensible, qui devient père, donne des otag-es à la fortune, et qu'au lieu de lui demander combien il d'enfants, on pourrait lui dire : Par combien d'endroits pouvez-vous être blesisé ?
Puisque le rétablissement de cette chère enfant vous laisse le cœur et l'esprit plus libres, je voudrais bien pour voir vous faire le tableau de notre situation, et donner à la fois des bornes à vos craintes et des bases à vos espéran-
ces. Mais je voudrais vous tenir là, et nous en dirions plus dans une heure que je ne pourrais en écrire dans vingt
Îjag'es. Vous voyez, en peu de mots, que la partie a été mal iée entre les puissances, que celle-ci n'a voulu que des frontières, celle-là que des colonies et l'autre, qu'un lopin de la Pologne, de sorte que, pour avoir péché dans le but, elles ont mérité d'errer dans les moyens. Au lieu de se partager la difficulté, elles se sont partagé la France. L'Autriche, en particulier, sera la dupe delà foipunico-britannique et des tours de gobelet de la Prusse ; je ne sais qui elle doit le plus craindre, ou de ses alliés ou de ses ennemis. Son traité particulier avec l'Angleterre est illusoire, car Vienne ne peut rien contre les possessions maritimes des Anglais, et Londres ne peut pas garantir à l'Autriche des usurpations continentales. Vous savez les grandes fautes de M. de Wûrmser ; elles lui sont déjà comptées pour des crimes. La campagne qui va s'ouvrir et qui s'ouvre déjà sera décisive. Je ne saurais trop vous remercier de votre obligeante exactitude. M. Lys vous fera présenter ladite lettre de change selon l'arrangement convenu ; votre petite caisse sera la bienvenue, et si vous n'avez pas oublié le bon vieux bois d'aloès, je mêlerai votre agréable souvenir à son parfum dans la pipe que vous me connaissez, et tout mon plaisir ne s'en ira pas en fumée...
Au même.
Bruxelles, 21 fé^Tie^ 1794.
Il vous est plus aisé, mon cher disciple, d'envoyer cinquante louis à vos amis que de leur écrire quatre mots. Pourquoi n'avez-vous pas répondu à ma dernière lettre ? Vous saurez que le banquier a pris dix-huit livres de France pour le change ou le simple transport des cinquante louis, et comme c'est exorbitant, il a rejeté la faute sur le banquier hollandais.
Je ne sais pourquoi, toutes les fois que vous êtes si long-
jjltemps sans m'écrire, je me figure toujours que vous allez
|arriver. Il vous sera plus aisé de vous expliquer que devons
jexcuser, mais qu'importe ? écrivez-jnoi ce que vou?voudrez
324 niVAROL
et trompez-moi si vous voulez ; mais promettez-moi de venir nous voir. Le prince de Lig-ne m"a donné la jouissance d'un joli pavillon à Bel-Œil, erarni de livres et de meubles; arrang-ez-vous pour me décider à y passer mai, juin et juillet, car je pourrai vous y donner un lit. Adieu, moucher disciple. Si vous ne me répondez pas, je ne serai ni votre maître ni le mien, et je vous maudirai au nom de l'esprit et de l'amitié.
XY
Au même.
Bruxelles, U' SLxr'û 1794.
Je reviens, mon cher disciple, d'une tournée de quelques jours aux frontières, où j'ai été témoin dune affaire d'avant-postes et de la première attaque des Garmaei^nols, depuis le Gâteau jusqu'au delà de Cambrai, sur onze lieues de front. Ces drôles ont eu les prémices de la campag-ne et ont d'abord emporté deux redoutes ; mais elles ont été reprises le même jour, et le lendemain, ils ont été attaqués à leur tour. Il leur en a coûté quatre ou cinq cents hommes et cinq canons. Voilà l'état des choses ; si vous êtes étonné de la stae^-nation de deux grandes et belles armées qui ont perdu un mois en présence de l'ennemi, sachez qu'Anglais et Autrichiens comptaient ég-alement sur une révolution i Paris. Mais voilà le parti jacobin plus triomphant queja mais, et c'est à lui qu'il faut désormais avoir affaire, sans s'appuyer davantage sur des négociations etdes trigauderies intérieures. L'Empereur arrive dans quinze jours, et sa présence donnera plus d'activité et surtout plus de fixité aux plans militaires et politiques...
Au même.
Rotterdam, 30 août 1794.
Je pars en ce moment, mon cher disciple, pour Helvoet ; le vent a été absolument contraire jusqu'aujourd'hui. J'ai
LETIUES 325
attendu vainement depuis huit jours une réponse de vous à ma dernière lettre datée de la Haye.
Le duc de Ghoiseul doit vous faire passer un effet de dix louis, que vous aurez la bonté de m'envojer en forme de lettre de chani»-e à Londres, Sablonier's hôtel, Leicesterfield square, où je log-erai.
J'ai appris hier la mort de mon Mécène, le comte de Mercy. Il est mort le 25, à Londres.
Je me suis assuré de Tillustre prisonnier (le comte d'Artois) qu'il existait une invitation formelle du roi d'Ang-leterre, mais il n'en est pas moins retenu ici par l'insig-niliance des dernières dépêches. J'arriverai donc à Londres avant lui, si je ne péris pas en route. Adieu, mon cher disciple; je vous embrasse de tout mon cœur.
Aa même.
Londres, 23 octobre 1794.
Est-il vrai, mon cher disciple, que vous sojez à Hambourg-? Votre déplacement et l'horrible situation où va se trouver la Hollande, ainsi que la cherté et l'eng-ag-ement de la ville où vous êtes, me font espérer que vous tournerez les yeux vers l'Ang-leterre. Eng-ag-ez-y toute votre famille; je crois le conseil bon, et c'est pourquoi je vous le donne; le désir de vous voir ici ne fait pas cette fois incliner ma raison . Tout se réunit à ce que je vous propose. Car ou la Hollande sera inondée d'eau ou de Carmagnols, et cette dernière inondation aura lieu, qu'on fasse la paix ou qu'on continue la guerre. Dans tous les cas, un homme sag-e ne peut rester en Hollande, ni même à portée de la Hollande, s'il a surtout sa fortune en Angleterre.
Je ne sais si ce bout de lettre vous parviendra. Adieu, répondez-moi, Broad-Street, n" i6, Golden-Square, London...
P.-S. — Par les dernières lettres que je reçois de la Haye, il me semble qu'on se persuade que la Hollande ne sera pas tout à fait envahie ; voilà ce qu'on dit de plus favorable. En attendant, les An^-lais ont quarante-trois vaisseaux de transport à Dost et leurs hôpitaux à Helvœtsluis.
320 niVAROL
Au même.
Londres, 23 décembre 1794.
Il n'v a que vous au monde, mon cher disciple, qui me fassiez"^ entendre la voix et le lang-age de l'amitié. Votre lettre, pleine de sentiment, me consolerait de votre absence, si je pouvais vous pardonner de préférer Hambourg à Londres, sur d'aussi faibles raisons que celles que vous me donnez. Je g-ronderais bien M^^^ Péreira, si je la tenais, et je vous jure que si elle ne vient en Ang-leterre que l'été prochain, c'est moi qui serai le corsaire. J'irai l'attendre sur la Baltique, et elle n'en sera pas quitte pour la peur. Je pardonnerais plutôt à madame votre mère, elle aura cédé aux conseils de la peur; mais les demoiselles sont ordinairement plus courageuses, et je crois qu'il y a dans l'enfer de Dante un petit vilain donjon pour les filles poltronnes. Voyez où j'en serais, si j'étais son mari; dites-lui bien toute ma colère.
Je vois d'ici l'aflreux état où vous vous êtes trouvé à Osnabrûck, avec votre joli enfant. Heureusement que vous avez pour lui le cœur d'une mère. Parlez-lui de moi, je vous prie, et qu'il sache de bonne heure aimer ceux qui vous aiment.
Vous me demandez mon avis sur la longue agonie de l'Europe. Je travaille en ce moment à lui composer un viatique. Pour avoir péché dans le but, les puissances ont mérité de périr dans les moyens. J'écrivais dernièrement à un ministre de ce pays qu'il ne fallait pas se donner un voisin puissant et ruiné, car s'il vient à tourner ses armées vers la conquête et sa marine vers la piraterie, il peut nous présenter à la fois Rome et Alger. Mais quand on se l'est donné, il ne faut rien épargner pour l'écraser. Aussi fait-on ici les derniers efforts ; on a des intelligences sûres et rapides avec la France et même avec les meneurs ; ce malheureux pays est aux abois ; son dernier soupir sera un roi. En attenaant vous êtes le prix des colonies plus mal défendues que mal usurpées. Il paraît que les Carmagnols ont passé le Wahal-; ces gelées leur pavent le chemin.
Je travaille beaucoup à mon ouvrage; la mort inoppoiv
lune de M. de Mercy m'a beaucoup dérang-é, il devait m'avancer les premiers fonds ; mais je ne me rebute pas. Adieu; mille compliments à vos dames. Vous savez tout ce que je vous suis.
Au même.
Londres, 2G avril 1795.
Je n'entends rien à vos rigueurs, mon cher disciple ; voilà deux lettres de moi sans réponse et une lacune de six mois entre nous. Pylhag-ore recommandait le silence à son école, et moi je n'aime pas ce rég-ime avec vous ; toute métempsycose me tait peur ; restons tous deux dans notre ancienne enveloppe, les émig-rations ne valent rien. Répondez-moi donc, assurez-moi que vous êtes toujours vousmême. Quant à moi, j'ai toujours le mens sana in corpore sano; et vous verrez que je n'ai pas cessé d'être votre émule, et même votre maître en amitié.
J'attends de vos nouvelles, de celles de vos enfants et de vos deux dames. Ecrivez-moi sur-le-champ, si toutefois cette lettre vous parvient, car je présume qu'il s'en perd beaucoup, toute 1 Ang-leterre s'en plaint. Vous savez le malheur arrivé à notre pauvre duc de Ghoiseul et au comte de Damas. Nous ne sommes pourtant pas sans espoir de les sauver ; ils sont dans les prisons de Dunkerque.
Comme vous pouvez présumer, avec quelque probabilité, que la Hollande sera évacuée, peut-être que vous aurez renoncé au voyage d'Ang-leterre; je n'en serai pas autrement fâché, car je me propose de quitter cette capitale de l'émigration; j'ai de fortes raisons de me rapprocher de Monsieur. Je passerai donc par Hambourg-, et je vous préviens qu'il pourra bien arriver que le comte de Périgord vous laisse, en partant de cette ville pour venir ici, son chariot de poste; je le fais avertir en ce moment de s'adresser à vous, et je compte sur votre amitié à cet ég-ard. Vous savez que ces sortes de voitures sont indispensables pour voyag-er en Allemag-ne; et si M. de Périg'ord ne me laissait pas la sienne, je serais forcé d'en acheter une autre, car ma dilig-ence est à Rotterdam, entre les mains des Carmagnols,
sans doute. Adieu, mon cher disciple, je vous embrasse de tout mon cœur.
A M^^ Cromot de Foagy (i).
Hambourg, 27 octobre 1796.
Madame, puisque vous ne m'envoyez pas votre flacon, jeprends le parti de vous envoyer le mien; d'autant plus que, réflexion faite, il me reste assez de baume pour le donner tout, pas assez pour le partager.
Voilà ce baume de la Mecque, Dont l'Orient fait si grand cas, A qui plus d'une beauté grecque Doit le secret de ses appas, Et qui sans vous ne quittait pas Le coin de ma bibliothèque.
J'ai pourtant hésité à vous [l'envoyer, en songeant combien les propriétés de ce baume vous sont inutiles.
Car ce n'est point de l'Arabie Que vous avez reçu cette fleur de beauté ^ Qui ne vous sera pas ravie;
La nature vous fit dans un jour de gaîté.
Flore depuis vous a suivie.
Et le printemps ,son député,
S'est chargé seul de votre vie.
En si brillante compagnie.
Je conçois bien en vérité
Que l'on dédaigne ou qu'on oublie
Un ingrédient inventé
Pour les teints de la Géorgie;
Car au fond l'art le plus vanté
N'est qu'un besoin ; l'industrie
Est fille de la pauvreté.
Votre opulence n'a donc que faire de cet ingrédient ; il ne vous faut ici ni drogue, ni recette, et j'en suis bien fâché.
Ah! si vous ne saviez que feindre, Si votre éclat n'était que fard,
(i) Œuvres complètes, tome IIL
LETTHES 32Q
Si votre esprit n'était qu'un art, Vous ne seriez pas tant à craindre :
On peut braver les airs vainqueurs Et les armes d'une coquette, Qui n'a pour attaquer les cœurs Que l'arsenal de sa toilette; Mais vous plaisez sans y penser, Et votre tranquille indolence, Qui ne connaît pas sa puissance, Ne sait que trop bien 1 exercer.
C'est ainsi que vous me faites du mal paisiblement et innocemment : il est vrai que le baume de la Mecque a la propriété de fermer une blessure en moins de rien, que c'est aveclui qu'on fait le vrai taffetas d'Angleterre, et que Mahomet lui doit ses plus g"rands miracles, mais je vous défie de vous en servir avec autant de bonheur que lui.
Sachez, vous qui lancez des traits Dont les atteintes sont si sûres.
Qu'il n'existe point de secrets Oui g-uérissent de vos blessures.
Voilà donc deux propriétés de ce suc divin, aussi inutiles à vous qu'aux autres; mais il lui reste encore (car il faut que je vante mon baume) d'être le premier des aromates : l'antiquité lui donnait le pas sur tous les parfums.
A ce titre il vous était dû, Vous n'en reçûtes pas de plus doux sur la terre; Mais avec vous c'est temps perdu.
Votre divinité sévère Se moquera de sa vertu :
Vous encenser n'est pas vous plaire.
A force de parler, je découvre pourtant à cette fameuse résine une vertu à votre usage; c'est qu'elle est admirable
Four les poitrines délicates. Sonerez que vous allez passer hiver au cinquième degré de latitude nord : vos poumons pourraient bien avoir à souffrir de ce froid rigoureux qui va, dit-on, jusqu'à fendre les pierres.
Ainsi quand vos beaux yeux à travers vos carreaux Verront en clignotant sous leurs noires paupières
Nos humbles toits et leurs gouttières
Se charger de brillants cristaux ; Quand les belles cle ", au fond de leurs traîneaux.
Auront placé leurs gros derrières, Et qu'elles y seront moins fières
De leurs amants transis que de leurs grands chevaux; Quand vous lirez dans les journaux Que les nayades prisonnières
Dans leur lit immobile ont suspendu leurs eaux,
Et que des chars tremblants ont tracé des ornières Où voguaient d'agiles vaisseaux ;
Lorsqu'un des envoyés des trois sœurs filandières ,
Le Catarrhe, viendra li\Ter ses fiers assauts Au lourd habitant des bruyères Que l'Elbe arrose de ses flots;
Alors gardez le coin de vos brûlants fourneaux.
N'allez pas imiter les modes meurtrières
Des épais descendants des Teutons et des Goths,
Qui des deux océans gardent mal les barrières, Gens qui feraient fort à propos S'ils nous empruntaient nos manières Et s'ils nous prêtaient leurs lingots, Mais dont les humides cerveaux.
Nés pour les fluxions et non pour les bons mots. Ont la pesanteur des métaux Qu'ont entassés leurs mains grossières ; Gens qui trafiquent de nos maux,
Fripons toujours anciens, fripons toujours nouveaux, Nous volant tout hors nos lumières;
Qui se croyant subtils, quand ils ne sont que faux. Veulent marcher sous deux bannières Et, suivant du calcul les timides lisières. Craignent à la fois les panneaux Des Anglais, leurs dignes rivaux, Et les sanglantes étrivières Que Paris doit à leurs travaux.
Quand la mort, confondant leurs âmes financières,
Les fait enfin passer de leurs sales bureaux Dans ses étroits et noirs caveaux.
On les voit cheminer devers leurs cimetières, En uniforme de corbeaux.
Et descendre à pas lents dans ces tristes carrières, A la lueur de cent flambeaux, Escortés de porte-manteaux
Dont ils ont acheté les pleurs et les prières, Et les crêpes et les chapeaux .
Malheureux qui sont assez sots Pour ne décorer que leurs bières,
LETTRES 33l
Et qui sont mieux dans leurs tombeaux Qu'ils n'ont été dans leurs tanières.
Comme vous n'avez ni leur mauvais coût, ni leurs robustes fibres, et que vous n'êtes pas femme à vous consoler de la mort, dans l'espoir que votre enterrement pourra nous ruiner en édifiant les Hambour^-eois, je me flatte que vous laisserez là et leurs courses à chariots découverts, et leurs repas et leurs visites. Song-oz-y donc :
Le ciel dans sa maçniticence Vous çaranlit votre beauté; Le temps qui siçna le traité Répétera cette assurance ; Mais il laisse votre santé Entre les mains de la prudence.
Si vous n'oubliez pas mes avis, vous ferez fréquemment un air nouveau avec des fumig-ations aromatiques ; cet air artificiel que j'ai opposé avec succès aux brouillards de Londres, vous sera très salutaire :
Il vous conservera cette louchante voix,
Dont les sons enchanteurs m'ont séduit tant de fois.,.
Ce dernier vers est de Zaïre,
Je n'ai pas craint de le citer;
On fait très bien de répéter
Ce qu'on ne saurait si bien dire.
Sans doute, quand il fit ces vers brillants et doux, Voltaire était prophète, et ne peignait que vous.
Au reste, quand vous aurez brûlé, respiré, avalé tout le baume, n'allez pas jeter la petite phiole; elle aura un emploi que vous ne lui soupçonnez g-uère; g-ardez-Ià, je vous prie, je pourrai en avoir besoin.
Il faut tout craindre; on peut tout croire :
Si jamais je perds la raison, Comme le bon Roland, d'amoureuse mémoire. Je prétends qu'elle ira loger dans ce flacon ,
Heureuse de troquer la gloire
Contre une si douce prison.
332 RIVAHOL
XXI (i)
A son père.
(A Monsieur J. Rivarol, à Bagnols^ près le Pont- Saint-Esprit).
Hambourg, le 12 mai 1797.
Mon frère m'a fait parvenir enfin de votre écriture. Vous auriez eu de mes nouvelles peu de temps après la mort de Robespierre, si je n'avais eu affaire à des ag-ents infidèles qui ont retenu l'argent que j'envoyais à mon fils, et disposé à leur gré du paquet de lettres que j'envoyais à mon frère. Un honnête négociant de Londres me rendit le service de faire compter à Paris l'argent nécessaire au voyage de cet enfant ; car vous sentez combien il était dur pour moi de voir ce petit malheureux, dans les rues de Paris, manquer à la fois de pain et dinstruction ; et mon frère me l'envoya ici l'année dernière. Vous savez qu'il a passé ici six mois, et j'aurais bien voulu qu'il y demeurât plus longtemps, il m'aurait aidé dans mon grand travail sur la langue, et nous serions rentrés ensemble; mais Paris l'attirait, et il n'a pu résister. Me voilà donc avec mon fils à Hambourg; ma sœur qui demeure à la campagne à une demi-lieue de... (2).
Mon frère doit vous avoir dit que je quittai Paris le 10 juin 1792, fort à propos; car on vint, sept jours après, soit pour me massacrer dans sa maison, soit pour me mener à l'échafaud. Les brigands dirent en entrant chez moi: « Où est-il ce grand homme ? Nous venons le raccourcir. » C'est un des caractères de la révolution que ce mélange de plaisanterie et de férocité.
J'ai, depuis, essuyé bien des petits revers, et, entre autres, deux naufrages. A quinze pieds dans l'Océan, ma présence d'esprit ne m'a point abandonné et m'a sauvé. Je vous con-
(i) Lescure. Complété, ainsi que le no XXIV, d'après Le Breton, RivaroL.
(2) Coupure dans le manr.scrit. La cause de cette coupure est certainement la mention de P'ranroise de Rivarol, baronne de Beauvert, qui était la maîtresse de Dumouriez et demeurait avec lui, près de Hambourg.
LKTTKES 333
terai tout cela, car je n'ai point perdu l'espoir de vous revoir encore.
Jetais à Bruxelles, en 1792, lorsque j'appris votre fuite de Marseille ; je vous fis passer cent francs en assig-nats dans une lettre à M. Matteras, à Aix, je crois; car c'est là qu'on m'avait écrit que vous étiez réfu2:ié; enfin, il ne faut plus penser aux maux passés; les malheurs ne sont bons qu'à oujjlier . Il faut, au contraire, Lénir le sort qui a voulu que, dans un massacre aussi g"énéral, nous ayons tous été éparg-nés; il n'y avait pas pourtant à parier pour nous.
Je fais passer ce paquet par Bordeaux, nous verrons ce qu'il en arrivera ; j'ai remis en même temps six louis qui doivent vous être comptés par MM. Bascon et Branemann, nég'ociants et banquiers à Montpellier. Bag-nols est un trou si reculé qu'on ne peut le trouver sur la carte du commerce. Au reste, le change étant contre la France, vous devriez toucher un peu plus de six louis. Dès que vous aurez reçu ma lettre et cette petite somme, vous m'écrirez directement à cette adresse : .4 M. Fauche, imprimeur-libraire à Hambourcf, et sous l'enveloppe : A l'auteur du Dictionnaire. Votre lettre m'arrivera plus vite et n'occasionnera... (i).
Pendant la longue détention de mon frère et de sa femme, ce pauvre enfant errait, morne, nu, dans les rues de Paris, et recevait le pain des sections. On lui avait déjà mis un fusil sur l'épaule, et je ne doute pas qu'il ne fût déjà aux frontières, si j'avais hésité plus longtemps à l'appeler auprès de moi. Je l'ai trouvé extrêmement rouillé, le latin oublié, et tout le reste à proportion ; nous travaillons à réparer tant de ruines ; ce n'est plus un enfant, il court sur sa dix-septième année, et le voilà haut de cinq pieds quatre pouces et plus. 11 a de la douceur et de la noblesse dans la figure, la taille et la jambe belles, et ce qui vaut mieux, le cœur sensible et Tesprit juste ; il a un furieux désir de vous revoir : la plus belle émulation existe entre lui et son cousin, qui est un très aimable enfant. Il se prépare à battre mon fils en latin ; celui-ci prépare ses batteries en allemand, qu'il parle déjà assez bien. Il monte à cheval
(i) Coupure correspondant à la premicre.
334 HIVAHOL
et dessine passablement; mais point de musique, quoiqu'il ait la voix belle; je me suis aperçu que le chant ne faisait que des hommes frivoles et des histrions. A propos de cousin, Barruel m'a gratifié d'une douzaine de lettres; fatig-ué de sa fécondité, et peu jaloux de sa correspondance, je viens de lui écrire un mot qui n'exige pas de réponse. La nature en avait fait un sot, la vanité en a fait un monstre. Je plains bien sa mère.
Il me semble que ma tante l'aînée doit être mal à l'aise ; ses petites rentes ont dû longtemps être payées en chiffons, et peut-être qu'elle ne touche rien en ce moment. Je connais votre cœur, ainsi je ne doute pas que vous ne veniez à son secours. Il faudra, sauf meilleur avis, lui donner dix écus par mois, mon intention étant de vous faire passer six louis chaque mois, tant que ma position me le permettra . Je voudrais que la route que je me suis ouverte par Bordeaux et Montpellier fût sûre et prompte; nous éviterions parla le 5 pour loo que la poste exige.
Si, comme je le présume, vos deux boîtes n'ont pas résisté aux rigueurs de la Révolution, il faut qu^ je vous dise que j'en ai encore deux autres que je vous réserve depuis longtemps, une d'homme et une de femme ; je n'attends qu'une occasion sûre, elles sont rares.
Je finis ma lettre, car je suis accablé d'ouvrage; vous savez ce que c'est qu'une entreprise comme celle du Dictionnaire de la langue ; il s'agit de refondre entièrement cette langue française et de la brasser jusque dans ses fondements. On prétend que cette opération me vaudra deux cent mille livres. Dieu le veuille! J'ai, outre cela, sur le chantier, une Hisioire de la Révolution et un grand Traité sur la nature du corps politique.
Si je n'avais pas craint de vous séparer trop de ma mère, je vous aurais proposé, en 92, de venir à Paris et de me suivre; vous m'auriez été très-utile; mais, réflexion faite, il faut du repos à votre âge, et je me suis privé de cette douceur. Au reste, voilà la paix; j'espère que nous nousrapprocherons. Vous me parlez de la petite-fille de Pauîe (i); qui donc a-t-elle épousé? Se souvient-elle toujours de moi ? Je vous embrasse tous de cœur et d'âme. A propos, mille
(i) Sœur de Rivarol, qui avait épousé M. de Faguet.
LETTJVES 335
tendres remerciements pour votre quatrain. Vous avez donc dérouillé votre veine pour moi ; je suis charmé que vous soyez toujours ami des Muscs. Qui n'aime point les vers a l'esprit sec et lourd.
Quand vous applaudissez à mes faibles écrits,
De votre cœur vous parlez le langage.
Mais vous ne song-ez pas qu'en louant votre fils
Vous ne louez que votre ouvrage.
Dites-moi en peu de mots jusqu'à quel point la Révolution et la g-uerre ont désj-arni votre pavs d'ouvriers et de cultivateurs, et si la journée de travail est renchérie. Crovezvous qu'avec ving-t-cinq louis vous puissiez ranimer un peu vos champs ?
Je voudrais savoir aussi ce qu'est devenu votre clerg-é. Le curé m'écrivit, en 1789 ou 90, en style révolutionnaire. J'espère qu'il aura eu le temps de cuver la Révolution et qu'il doit être bien dégrisé. Je finis tout de bon. Voici un mot du petit et un autre de ma sœur.
Extrait dune lettre du comte de Tillij à Rivarol (i). Hambourg, 6 juillet 1797.
... Cela veut dire, mon cher ami, que je voudrais avoir pour vingt-quatre heures une édition de la nouvelle Héloïse. J'ai une incertitude à fixer sur un passage qu'on me dit être dans une lettre du troisième volume, et que je crois, au contraire, dans l'Emile : veuillez la remettre au porteur.
J'ai passé chez vous hier, et j'ai été bien aise de trouver la porte hermétiquement fermée. J'ai suivi le précepte de celui dontla morale était pure et qui dit pul>'ate^ et je me suis réjoui de ce que Vaperietiir vobis ne se vérifiait point. Je me suis flatté que vous étiez en regard avec la postérité qui vous appelle, et que vous travailliez pour elle et pour vous.
Il est évident que c'est à vous qu'il appartient de donner les dernières leçons de cette langue immortelle, de fixer ce qui est en question, de relever les erreurs, d'éclaircir les doutes, d'expliquer ce qui est obscur, de déterminer les véritables significations, de prouver lesétymolo^ies, et dejeter enfin la clarté d'une analyse savante sur la généalogie de cette grande et antique famille de mots, dont jusqu'à présent les preuves n'ont été que confusément faites.
(i) Œuvres complètes, t. III.
336 RIVAUOL
Je vous renvoie votre admirable discours, où le style le plus bril lant et la raison la plus exacte se sont donné rendez-vous pour charmer avec excès et instruire sans fatigue. Heureuse alliance dont personne ne connaît aussi bien que vous les conditions.
Je suis seulement lâché que vous aviez loué l'abbé Raynal. Votre note même n'est pas un minoraiif de poids : c'était un pamTC diable qui n'a pas écrit une ligne de cette histoire où il y a quelques superbes morceaux, et une déclamation si imposante pour les jeunes gens et pour tous les hommes dont le goût n'est pas sûr.
J'ai vu dans ma jeunesse, à Saint-Germain, un Monsieur Pemeja, auteur de Télèphe (dont mademoiselle Arnouîd disait : Il y a telle f... que j'aimais mieux quand j'étais jeune), qui lui avait fourni beaucoup de morceaux, ainsi qu'un médecin de ses amis mort à la fleur de son âge. — On connaît les autres collaborateurs.
Ce prêtre débouté n'a été, comme vous le dites très bien, que le rédacteur de cet ou\Ta2:e ; les points de suture, seule part qu'il V ait eue, s'y montrent à l'œil le moins exercé. — Son plus grand talent fut son attrait irrésistible pour le beau sexe qu'il adora indistinctement jusqu'aux derniers temps de sa vie. Beau et superbe talent qu'il aurait dû cultiver sans partage!
Il est aussi plat de s'attribuer les ou\Tages des autres que d'en écrire de mauvais.
Mais j'écris un volume pour ne rien vous apprendre, si ce n'est peut-être que l'abbé Piaynal était un âne à la ceinture.
Une légère indisposition me fait garder la chambre: j'espère sortir demain, je passerai chez vous.
Adieu, mon cher Tacite, macte animo ! point de distraction; travaillez et vous aurez droit de dire : Exegi moniimentam œre perenniiis. Vous avez vaincu toutes les difficultés et tous vos rivaux, puisque vous avez vaincu la paresse.
Tuus ex animo.
Au comte de Tilly (i).
Hambourg, juillet 1797.
Quand on écrit pour les femmes, on risque d'aller dépareillé à la postérité.
Voilà tout ce qui me reste de ce roman, mon cher comte. Vous m'avez écrit comme à une académie tout entière;
(i) Œuvres complètes, t. III.
quant au sobriquet de Tacite, vous avez grand'raison, il y a lon2;-temps que je me tais.
Si je m'(5tais douté hier de ma bonne fortune, ma porte aurait été ouverte : elle le sera toujours pour vous. Je la ferme auxennuyeuxet à ceux avec qui il n'y a que du temps à perdre. Frappez, quand vous reviendrez, deux coups seulement, un peu fort à la porte du fonds.
Prenez, si cela vous arranq-e, le moment qui suit le dîner.
Il vous sied bien de déclamer contre la paresse, vous êtes le vrai coupable. Vous prodiî^uez ici, comme à Paris, votre esprit et votre facilité à un monde dont on doit être dég-oûté à votre âg-e, quand on le connaît autant que vous : vous avez toujours la faim des vains plaisirs dont vous devriez être fatigué.
Vous avez tout ce qu'il faut pour aimer le travail et môme pour ny trouver que de l'attrait. Croyez-m'en, reposez-vous dans l'étude; elle vous réclame, et la dissipation n'est plus dig-ne de vous.
J'oubliais l'abbé Raynal. Vous avez absolument raison ; mais il y a tant de g-ens de qui on peut dire âne jusqu'à la ceinture, que l'abbé Raynal, qui l'était de pied en cap, aurait été ravi de votre lettre. Il faut parler des g-ens à charge et à décharge. Votre médecin s'appelait Dubreuil ; c'est la fille aînée du B. de T. qui l'a tué.
Adieu, nous pourrions faire commerce d'anecdotes et de littérature, et les Hambourgeois nous laisseraient faire.
A. M, de Gasie,
Hambourg-, 14 juillet 1797.
Il est bien doux pour moi, mon cher et ancien ami, de voir que je ne suis pas mort dans votre souvenir. Je vois par votre aimable lettre que vous avez sauvé votre esprit et votre cœur de celte afi'reuse révolution; si la santé est de la partie, tout va bien, les malheurs ne sont bons qu'à oublier.
Je ne vous ferai pas ici le roman de nos longues courses, malgré deux naufrages de ma personne et un de mes effets. Malgré toutes mes portes, je suis peut-être de tant de fugi-
tifs celui que la fortune a le moins maltraité : ce qui le prouve, c'est que j'ai pu prêter pi us de dix mille francs depuis ma sortie de France. Me voici maintenant occupé à vous donner le dictionnaire de la lang-ue, sur un plan nouveau : il faut que je vous délivre des exig-ences du sphinx, dussé-je, comme Œdipe, y perdre les yeux. Au reste, je me suis donné deux secrétaires pour alléger le fardeau.
Vous avez bien raison de m-e dire que vous avez fait et que vous croyez faire encore un rêve délectable ; c'est la faiblesse d'un homme qui nous a tous plongés dans cet océan de malheurs, et son infortune n'a pas amendé le sort de la France. Un corps politique est bien malade quand la population crie : Je suis république^ et le territoire : Je suis monarchie. Vous savez, si vous avez lu le Journal politique, de quel œil j'ai vu cette Piévolution,etcela,dès le mois dejuin 1789, quand latète tournait à toutlemonde. J'écrivais alors: Malheur à qui remue le fond d'une nation ! Mais j'étais la voix qui crie dans le désert. Mon frère vient de faire réimprimer la suite de ces numéros; si cette collection vous tombe entre les mains, relisez-la. Je cessai d'écrire en 1790 : tout était perdu. L'assig-nat était là pour payer tous les excès et tous les bandits cïe la Révolution : je vis le mal sans remède. C'est à cette époque que j'écrivis que les Français finiraient par s'intituler eux-mêmes Brigands et Sans-calottes, et qu'ils porteraient une galère en triomphe; la chose s'est vérifiée à la lettre.
Quoique j'aie les matériaux de l'histoire de cette Révolution et une théorie du corpspolitique dans mon portefeuille, je crois cependant le temps et les conjonctures si peu favorables que j'aime mieux, en ce moment, travailler pour la langue que pour la nation. La première partie du discours préliminaire, concernant l'entendement humain, va paraître vers la fin du mois.
Si vous avez un fils de i3 ans, j'en ai un de 16 : nous nous faisons vieux ; et voilà 8 ans que la Révolution nous force à rayer de notre bonheur. Ma fortune a été renversée au moment où je mettais la dernière main à l'édifice ; mais vos terres vous restent et vous serez encore heureux, si les levains qui sont toujours en France ne fermentent plus. . Vous me parlez d'un voyage en Languedoc, je ne le crois possible que l'année prochaine. J'espère aller philosopher
quelques jours avec vous, à la Rami6re, contre la philosophie du siècle, celle funeste chimère qui s'est armée des passions du peuple, quand le peuple s'est armé de ses phrases. Je vous expliquerai notre Révolution et la conduite des puissances, de manière à vous confondre d'étonnement. \''ous verrez que nos destinées ont été ballottées entre les jacobins sans-culottes et les jacobins couronnés.
Adieu, mon cher ami, écrivez-moi et dites-moi quelles sont les personnes de ma connaissance qui ont été victimes de la Révolution ; car depuis 1792 je n'ai pas la moindre nouvelle de Bagnols. Tout à vous, R.
A sa tante, Françoise de Rivarol.
[Hambourg, 18 août 1797.
Je voudrais, comme César, dicter à quatre en môme temps, pour répondre à la quadruple lettre que je viens de recevoir. Je voudrais surtout que ma mère et vous, ma chère et bonne tante, vous ne fussiez pas occupées de votre âçe au point de désespérer de me voir. Il n'y a que les mauvais effets de votre g-ouvernement boiteux qui puissent mettre obstacle à mon voyag-e. Quoique nous soyons séparés par onze deg-rés de latitude, c'est-à-dire par plus de trois cents lieues, rien ne pourra m'arrêter dès que la terre ne tremblera plus sous vos pieds ; mais votre g-ouvernement est un peu trop l'ouvrag-e des hommes et de leur org-ueil pour acquérir quelque fixité ; et si j'attendais, je ne dis pas la prospérité, mais le simple repos de ce pauvre royaume, nous risquerions, en etïet, de ne plus nous revoir. Je profiterai donc de quelque moment de répit, d'un de ces intervalles qui séparent les tempêtes chez vous. Vous voyez qu'à l'heure où je vous écris, votre horizon se rembrunit beaucoup.
J'attends le retour du correspondant de Montpellier pour vous faire passer quelques fonds; il est à Francfort. On ne saurait prendre trop de précautions dans un pays comme celui-ci, peuplé de tous les banqueroutiers de l'univers. J'ai confié deux fois quinze louis pour mon frère, et deux fois on m'a trompé. Si vous n'étiez pas dans un vilain trou ig-noré
3/jo nivAnoL
de tous les commerçants du monde, vous n'auriez qu'à tirer quelques traites sur moi, et vous sentez qu'elles seraient fidèlement acquittées.
Vous ne médites pas un mot des Barruel et de vos prêtres. Le curé m'écrivit en 1790 une lettre qui prouva qu'il s'était un peu eng-oué de la Révolution : il doit être dégrisé, ou il est bien têtu. Dans quel état est le culte chez vous? On peut m'écrirelibremcntsous l'enveloppe dé mon libraire Fauche. Vous vovezque votre lettre m'est très bien parvenue; il n'est pas mêrne nécessaire d'affranchir, à ce que je crois.
Dites à mon beau-frère que je suis très sensible aux assurances qu'il me donne de son amitié. Il suffît qu'il mérite la vôtre pour être sûr de la mienne. Si on ne m'avait pas pillé ma bibliothèque, je lui aurais adressé une pacotille de livres ; il faudra qu'il se contente de mes faibles ouvrag-es que je lui ferai passer. La politique n'est pas la science de la jeunesse; les conjonctures malheureuses où je me suis trouvé m'ont forcé à tourner mes vues de ce côté. Mais je ne doute pas qu'avec son bon esprit, il ne parvienne à V prendre coût. L'artde g-ouverner les hommes sera toujours le premier des arts ; cette sotte espèce est, en effet, bien difficile à mener. On a toujours affaire ouà leur malice dans les temps calmes, ou à leur barbarie dans les temps de troubles.
Ma sœur, qui vous embrasse tous bien tendrement, doit écrire à la petite Paule. Raphaël, fier de ses seize ans et de ses cinq pieds cinq pouces, partirait tout à l'heure, si je le laissais faire. Il veut absolument tâter de la bise et des fig-ues du Languedoc, et surtout voir ses grands parents et en être vu.
J'écrirai à ma mère avec quelques détails, au premier jour. La paresse de mon père ne m'étonne pas; mais s'il ne m'écrit pas, il faudra qu'il me lise. Mon frère lui fera passer 1 ouvrage que je viens de terminer. Adieu, ma très chère tante. Je suis toujours votre Antoine.
La pauvre Rose est donc toujours avec vous? Je lui sais bon erré de son attachement pour vous et de son souvenir pour mon compte. Dites-le lui bien.
A M. Dalville (i).
Hambourg, 1797.
Mon séjour à| Hambourg- m'a prouvé que l'on peut y demeurer long-temps sans être tenté d'y acquérir le droit de Lourg-eoisie : nos usages sont si diflerenls de ceux des g-ens du nord qu'il faut que la chaîne de la nécessité fasse supporter ceux-ci, pour qu'on puisse s'y accoutumer. Tout est ici commerçant ou spéculateur. L'homme qui a le plus de ce qu'on appelle des marcs est l'homme par excellence. Avec des êtres de cette trempe, vous imaginez bien que le titre d'homme de lettres est auprès d'eux la plus légère recommandation. On ne sait même presque pas ce que cette dénomination impose à celui qui ose la prendre. Les sociétés se ressentent de l'esprit mercantile qui est la base de l'industrie locale. Quelques maisons de nég-ociants méritent cependant une exception particulière; mais leur lourde politesse tue le g"oût français. Quant aux femmes, ce sont des e>j)èces de momies imparlantes, dont la robuste enveloppe interdit jusqu'aux désirs. Le spectacle est détestable, quoiqu'il coûte beaucjup d'arg-ent. Les libraires meurent de faim; mais en revanche les marchands de vin sont des millionnaires. Je mang-e quelquefois chez un émig-ré titré, qui s'est fait restaurateur : cet artiste cuisinier me châtie toutes les fois que je suis forcé de dîner chez lui. Jamais Mignot n'eut un rival plus digne de le faire revivre. Si Hambourg ne roulait pas perpétuellement sur un cercle d'étrangers qui se renouvellent, il faudrait ou périr de consomption, ou se faire hambourgeois pour en finir Ne pouvant voir ce qu'on appelle le monde, il faut bien s'imposer la loi d'une occupation qui remplisse le vide de la société. Ma paresse a beau me faire valoir ses anciens privilèges, je la traite comme une vieille connaissance ; je travaille le plus que je peux, mais jamais autant que je voudrais. Une tarentule qu'on nomme Fauche (2), aussi avide d'une page de texte,
i) Suipice de la Platière, ainsi que les n^^ XXVI à XXVllI et
'9.) Libraire de Hambourg, éditeur de Rivarol.
qu'un chien de chasse l'est de la curée, est continuellement à ma piste. Mon ami, il faut faire son sillon d'angoisse dans ce bas monde, pour avoir des droits dans l'autre. J'ai, je pense, assez bien rempli le mien. Vivez heureux ; jouissez des charmes du beau climat que je regrette ; n'ambitionnez point de quitter les rives de la Seine, à moins que vous n'avez avec vous une Manette et un bon estomac.
Adieu : mes souvenirs me font vivre avec vous ; mais mon cœur et mes yeux ne cessent de me dire que vous me manquez.
A un ami.
Berlin, 179 9 ou 4800.
Aujourd'hui, en répudiant tout souvenir du passé, je n'ai sauvé du naufrage que mon indiscrète sensibilité et ma bonne paresse. Condamné à vivre en Allemagne, j'y ai toujours l'âme d'un Français; l'injustice de quelques hommes ne me détachera jamais de ma patrie. Lorsque le tonnerre gronde, il doit être permis de chercher un abri; c'est ce que j'ai fait. Si l'horizon politique change, je reverrai Paris; si la mort, au contraire, me surprend avant, elle nivellera les regrets de mes amis et la haine de mes persécuteurs.
A un ami.
Berlin, automne 1800.
Me voir en Prusse est une des choses qui m'étonnent le plus. Je m'étais bien proposé de faire une fois dans ma vie un pèlerinage au temple de Mars; mais certes je ne prévoyais pas que les circonstances rendraient mon bénéfice sujet à résidence. Quoique tout ait ici l'aspect militaire de Sparte, les Muses y ont aussi leur sanctuaire. Certaines soirées de Rheinsberg valent sûrement mieux que celles des nouveaux riches de Paris. Ici, le maître, sans oublier les
devoirs que son rang" lui impose, sait se faire aimer,
, sans cesser d'être respecté. Quiconque a des talents réels,
1 trouve en lui un protecteur ; qui est malheureux, est sûr
j d'être prévenu. Si la tactique militaire y a le pas sur les
] philosophes, c'est qu'on prise plus les hommes qui font
I métier de tuer et de se faire tuer que ceux qui ne parlici-
' pent point aux chances de la g'uerre ; le Grand Frédéric,
a tellement accoutumé l'élite de sa nation à vivre pour
mourir et à mourir pour vivre, qu'il en résulte qu'on ne
voit presque point de g"cns qui ambitionnent d'autre {gloire
que celle des armes. Lorsque la puissance est toute militaire,
il faut naturellement que l'esprithelliqucux devienne l'esprit
national. La même impulsion a e'ag-né votre France. Si
vous ne devenez pas le peuple le plus heureux du monde,
i\n moins vous occuperez de long"ues et belles pag-es dans-
los fastes de l'histoire.
Au marquis Délilly.
Berlin, automne 1800.
«Tout comme vous, mon cher marquis, je pensais que la Revocation de ledit de Nantes avait transplanté nos arts utiles en Allemagne, et qu'ils pouvaient se passer d'entretenir avec la France des relations de première nécessité; j'avoue que j'ai été dupe de ma crédulité, et chaque jour me prouve davantag-e combien on est loin de la perfectibilité qu'ont acquise ajuste titre les manufactures cle Sedan, de Louviers et d'Elbeuf. Les matières premières leur parviennent bien, mais le goût et le talent des fabricateurs ne franchissent pas la distance qui les sépare de leurs modèles.
La porcelaine qu'on fabrique à Berlin ne peut être comparée, ni à celle de Sèvres, ni à celle du duc àWngoulême ; la noblesse élégante des formes antiques est encore au berceau ; on est à mille lieues de distance pour le brillant du coloris. C'est au célèbre comte de Lauraguais, qu'on doit en France la suprématie que nous avons enlevée à la Chine et au Japon; c est lui qui a créé cette branche de commerce immense, et en cela il a justifié l'emploi des sommes énormes qu'il a dépensées dans son laboratoire de chimie.
J'io-nore si cet homme extraordinaire a survécu aux jours convulsifs de la Révolution, mais ce qui n'est pas susceptible de doute, c'est que son nom sera immortel dans les fastes des arts.
L'architecture est en g-énéral ici lourde; en voulant calquer les palais italiens, on a imité sans g-oût des ori^-inaux, qui ont décelé le larcin des copistes. Le ciseau aérien des artistes romains y est invisible. On rencontre pourtant quelques belles statues, achetées au, poids de l'or, et quelques tableaux des grands maîtres des premières écoles : mais ces collections disparates sont sans classification; nulle méthode n'a présidé àleur donner une valeur instructive.
Les jardins royaux se ressentent de la main qui les a tracés; le climat a pourtant été quelquefois vaincu par l'art, mais l'art à son tour a aussi été vaincu par la rigueur du climat.
La cour est toute militaire, les grades seuls nuancent les rangs. Le peuple ne sait qu'obéir, payer et craindre. Les lois sont sévères, mais justes, personne n'ose les braver. Frédéric envoya au Spando son chancelier, pour un acte arbitraire. La diplomatie prussienne a le génie du monarque qui Fa créée, son ombre veille encore sur son ouvrage, et cette surveillance le fait respecter.
Les ministres du culte n'intriguent point ; sans influence politique, ils remplissent leurs fonctions, et ne sont que ce qu'ils doivent être.
L'académie, en perdant le Salomon du Nord, Voltaire et Maupertuis, a escompté ses hommes célèbres sur 1 âge actuel. Une place à l'Académie prussienne ressemble assez à un canonicat. Le chevalier de Boufflers a joui plusieurs années des honneurs du fauteuil; il s'y est tellement assoupi qu'il va, dit-on, en France, se réveiller, et mourir...
A M. de Gaste.
Berlin, 24 janvier 1801.
Votre souvenir, mon aimable de Gaste, est toujours une bonne fortune pour moi et les belles exemples de Rossi-
g-Dol (i) ne m'ont jamais fait autant de plaisir que les zig-szag-s de votre écriture. Oui, j 'accepte votre rendez-vous à la Ramière. Quatre choses sont ég-alement nécessaires à mon imagination malade, votre air, votre eau, vos fruits et votre conversation. Je péris moralement et physiquement dans ces pays du Nord. Je suis las de ces g'ens que le soleil reiT;-arde de travers, Que faire d'un climat où les" éléments mêmes ont tort? Ici l'air, la terre et l'eau sont vraiment pervers et le feu, le seul qui soit innocent et pur, et en état de corriger les trois autres, ces misérables 1 emprisonnent dans des poêles, de peur de le voir. Je sors d'une maladie qui a mis le comble à mes dég-oûts : toutes les voix de la renommée et toutes les caresses des princes ne valent pas un tour de promenade dans vos vergers. Sylvns aniem inglorius.
C'est Dampmartin lui-mcme qui m'a remis votre lettre : nous sommes liés depuis longtemps. Faites mes compliments à Marmier et dites à Gombout que Monsieur d'Engestrom, qu'il a connu à Stockholm et qui est actuellement ambassadeur de Suède à Berlin, a conservé de lui le souvenir le plus agréable... Madame de Gaste ne m'a donc point oublié ! Elle est bien digne d'avoir des amis, et j'ose dire que je ne suis point indigne de son amitié.
Adieu, mon cher ami, faites, je vous prie, passer le paquet ci-joint à mon père... j'évite autant que je puis de mettre mon nom sur les lettres... Vous dites que vous n'avez pas tous mes ouvrages ; mais si vous les aviez, vous seriez plus avancé que moi : ce sont vraiment des feuilles des sybilles, autant en emporte le vent R.
A son père.
Berlin, 26 janvier 1801.
Je vous écris ce peu de mots pour vous prévenir que Dampmartin, m'ayant remis vos lettres et celles de Gaste, s'est aussi chargé de vous faire parvenir ma réponse. Ce paquet est à l'adresse de M. de Gaste ; prévenez-le que l'en-
(1) Célèbre calligraphe.
346 nivAuoL
Yeloppe contient d'abord uuecourte lettre pour lui, maisque tout le reste, quoique sans adresse, est pour vous. J'espère que, prévenu, il ne perdra pasunmomentet vous fera passer ce qui vous concerne bien enveloppé. Dites-lui encore que le pape Pie Yl étant mort dans son voisinag-e, sous la tyrannie du Directoire, et que ce pontife étant vraiment un g-rand homme, j'ai imaginé qu'une bonne tète de ce pape, gravée en Italie sur une espèce de pierre imitant la sardoine, lui ferait plaisir; je la lui ferai monter en bag-ue qui fera cachet : qu'il m'envoie la m.esure de son doigt, ou par une petite bande de papier, ou par une ligne qui sera le développement du tour de son doigt.
Lorsque je passai d'Yarmouth à Guxhaven, nous fûmes suivis de si près par un corsaire français, que je me vis, à mon g-rand regret, obligé de jeter un gros paquet de lettres dans la mer. Il y en avait de bien importantes et de bien honorables, entre autres un bref du Pape dont je viens de vous parler.
Je vous fais, dans le paquet adressé à de Gaste, une courte description de la maladie dont je sors à peine. Jesuis toujours mieux, mais il m'est resté un grand dég-oût pour le vin ; c'est un singulier résultat, et c'est un peu fâcheux dans un pays où les eaux sont si vicieuses.
Ecrivez-moi à M. Delke, sous les Tilleuls, no 55, à Berlin, et donnez-moi pour vous répondre l'adresse de quelque Dumas, de quelque Flaiidrîn, qui vous rendra le service de vous prêter son nom. Tant que le vôtre et le mien seront sur une adresse, vous pouvez être sûr que ces lettres seront décachetées, tant en France qu'en Allemag-ne. Adieu, vous savez tout ce que je vous suis.
A David Cappadoce-Perreira.
Berlin, 21 fé^TÏer dSOl.
Vous avez raison, mon cher ami, nous aurions besoin d'une g-rande conversation sur cette pauvreEurope. Je vous ai souvent dit que M. Pitt, cocher de l'Europe, nous verserait ; il a tout perdu par ses lenteurs et ses hauteurs : les premières ont envenimé la Révolution ; les secondes ont
irrité les cabinets. Maisvoyezraveug-lement de ces derniers! ils tournent contre l'Angleterre la haine qu'ils ne devaient
3u'à la France; et la France, après avoir insulté, ébréché, étruit la plupart des puissances, dit au peu qui reste : « Maintenant que je vous ai bien bâtonnées, vous allez me « servir de bâtons ; vous serez les bras et les fléaux dont je (( me servirai contre rAnj^leterre. )) Et tout cela après les proclamations héroïques de Paul et de Gustave, après le système obstiné de neutralité de ce pays-ci. Milord Carisford n'attend que son courrier pour nous quitter. Il faudrait parler cent ans sur tout cela, et je n'aime pas les écritures. Il est de votre intérêt et de celui de tout capitaliste de courir même fortune que l'Angleterre ; il faut donc y aller, vous pourrez bien m'y voir ; car, ici, point de liberté pour un écrivain. Le comte de Schul .. (embourg) a ri de votre article sur notre querelle. Je le vois tous les jours ; mais je voudrais que vous vous assurassiez dextrement du ton sur lequel le baron de Bre... (teuilj lui a parlé de moi ; ceci entre nous.
Mille tendresses à madame votre mère.
Comme vous aimez les choses piquantes, je vous dirai que, l'autre jour, un masc^ue en chauve-souris a dit à la Reine, dont le front luisait étoile d'un croissant de diamants :
Puisque le sort me fait chauve-souris, Je vois en vous le bel astre des nuits.
Il faut de sa métamorphose
Que chaque être e:arde le ton ;
Car si j'étais un papillon,
Je vous prendrais pour une rose.
On est fêté, caressé, applaudi, cité : mais pas d'autres ! faveurs. Adieu.
A Manette.
Berlin, 21 fé\Tier 1801.
Mon projet est d'aller en France, ma chère petite ; mais il ne faut pas y aller pour être persécuté, et la sottise de don Quichotte (son frère) me met dans l'embarras ; il a
rendu son nom suspect fort mal à propos et pour rien. J'ai été très malade pendant un mois entier; me voilà biea remis. Une princesse(i)m'adit : « Votre santé nous a prouvé que vous étiez très aimable : et votre maladie que vous étiez très aimé. » On a eu effectivement des attentions infinies pour moi, et d'Eni^estrom, ministre de Suède, que vous avez vu à Londres, s'est sig-nalé. J'ai fait un petit impromptu à la Reine, qui a fort réussi. C'est une masque en chauvesouris qui lui parle au bal :
Puisque le sort m'a fait chauve-souris, etc. (2)
La reine est très jeune et très jolie. Je serai certainement sur les bords du Rhin aux premiers jours d'avril, et nous voilà plus près de la moitié du chemin. Adieu, je suis toujours bien fâché que vous ne soyez pas venue à Rerlin. Cette course manque à vos caravanes et à votre petite g-éographie.
A M. de Gaste.
Berlin, 14 mars 4805.
Vous êtes une véritable coquette, mon cher ami, la description de votre ermitag-e est faite pour me raccrocher. Dès que je serai rentré à Paris, je vous ferai une pacotille de graine et d'arbustes rares. En attendant, je vais prier la mer Baltique de me céder un peu de son ambre jaune pour assortir M™^ de Gaste en reine du Nord ; elle aura le collier, les pendants d'oreilles, la plaque de ceinture et la bague; c'est ici la grande mode, et il faut convenir que c'est d'un bel effet... Vous aurez mon portrait dès que celui que j'ai laissé à Londres sera de retour. On en fera deux copies, une pour vous, une pour mon père...
Dampmartin a grande envie de revoir sa patrie ; je ne sais même si nous ne partirons pas ensemble, mais je ne suis pas si facile à remuer que lui ; j'ai des livres, des tableaux, dont je veux me défaire avantageusement avec les Polonais
(i) La princesse Doiçorowki.
(2), Voir la lettre précédente.
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et les Russes. Traîner ce bag-ag-e à Paris, ce serait s'écraser en frais de transport et porter de Teau à la fontaine.
Je viens d'écrire à mon père pour lui annoncer une petite somme...
Je dîne aujourd'hui chez M. d'Eng-estrom (prononcez d'Enguestrum), il y sera fort question de Leusière. Ma liaison avec ce ministre date de Londres, où il était ambassadeur eng4. Je suis d'abord fort protég-é par son roi qui m'a honoré de plusieurs lettres et de son portrait.
Si Marmier a la goutte, il l'aura bien méritée ; c'était la consolation deMontaig-ne : faites-lui bien mes compliments.
Je partirai d'ici en avril ou en mai. J'irai à Dresde voir sa belle g-alerie, de là je descendrai sur le Rhin, pour faire un peu ma cour au margrave de Bade, et c'est de là que j'entrerai en France. Ce prince est fort bien avec le gouvernement français, c'est un vieillard plein d'esprit et de connaissances. La princesse héréditaire m'a écrit une lettre digne de M°^^ de Sévigné. Elle a deux filles fort belles dont l'une est reine de Suède, et l'autre grande-duchesse de Russie. Vous ne sauriez vous faire une idée des bontés et des grâces de cette charmante famille pour tous les Français en général, et pour votre serviteur en particulier. Je vous ferai un jour l'histoire de l'émigration et je vous étonnerai.
Voilà bien du bavardage. Mon ami, si l'amitié allonge d'un côté, elle excuse de l'autre. Tout à vous, Rivarol.