‹ Robert BrowningChapitre 10 sur 27 · I. — Caractères généraux · texte numérisé non relu

I. — Caractères généraux

Déjà avant la publication de Sordello^ Browning avait écrit et fait jouer Straffbrd, en 1837. Les six années qui suivirent Sordello devaient être marquées par toute une série de drames ou de fragments dramatiques se succédant presque régulièrement d'année en année, et apparaissant dans les volumes successifs de son recueil Bells and Pomegranates, Ce sont Pippa passe (1841); Le Roi Victor et le Roi Charles (1842) ; Le Retour des Druses (1843); La Tache sur Vécusson (1843); V Anniversaire de Colombe (1844) ; Luria (1846) ; La Tragédie d'une âme (1846). Cette période est donc exclusivement une période de composition dramatique. A ces drames ne se trouvent mêlés, en effet, que deux recueils de poèmes lyriques et après cette période, on ne trouve plus qu'un petit fragment dramatique Sur un balcon^ qui fut publié en 1853.

Tous ces drames, au point de vue du théâtre, échouèrent à peu près complètement, et n'eurent qu'un très petit nombre de représentations. Sans doute, ceci a été dû quelquefois à des incidents indépendants de la valeur des pièces. Mais lorsqu'une pièce est réellement un chefd'œuvre, il n'y a point d'incidents qui puissent en arrêter pour toujours le succès. Tel n'a été le cas pour aucune des pièces de Browning. Pourtant, à la lecture, toutes

sont bien près d*être de s chefs-d'œuvre, et quelques-unes le sont d'un bout à l'autre.

Malgré ses qualités de psychologue, Browning n'était donc pas celui qui devait ressusciter la littérature dramatique et que l'Angleterre attend encore aujourd'hui. Dans ses pièces ni l'action, ni les caractères ne sont adaptés aux besoins du théâtre. Ils pèchent trop souvent par la complication et le manque de netteté.

Il faut, en effet, dans un drame, que l'action soit à la fois forte, naturelle et simple. Elle est forte dans Browning ; il s'y agite de grandes passions et de puissants intérêts ; elle est un spectacle de luttes se terminant presque toujours par des catastrophes. Mais cette force est dispersée, manque de concentration. On ne sent pas, dès le commencement, la portée de l'intrigue ou l'importance des intérêts en jeu ; les péripéties n'avancent que péniblement, la fin de chaque acte peut rarement maintenir le spectateur en haleine dans l'attente de l'acte suivant. Le drame est intéressant, mais non entraînant.

Il lui manque de plus le naturel du théâtre, c'est-à-dire la logique. Les oscillations des événements ne sont pas celles qu'on attendait. Il semble qu'on ne reconnaisse pas la vie humaine dans ses conditions normales. Il faut, pour comprendre, une certaine réflexion dont la rapidité delà représentation ne laisse pas le temps. Ji.nfin, il y a trop de personnages, trop d'intrigues qui se mêlent, et même lorsqu'il y a simplicité dans les événements, il y a une trop grande complication dans les sentiments et leur jeu intérieur.

Les caractères sont complexes. Ce n'est pas là une faute et on le voit bien dans un Hamletou uneCléopâtre. Mais il ne faut pas que la pièce nous montre cette complexité par une analyse minutieuse, et c'est ce que fait Browning. De plus, il est trop personnel pour laisser ses créations agir indépendamment de lui. Dans tous ses personnages, il y a un Browning psychologue et analyste

qui s'arrête pour s'examiner, se sonder, remonter aux grands principes de la vie et de Taction, discuter et justifier ses actes. Ce n'est point ainsi que les hommes agissent devant nous dans la vie et encore moins doiventils agir ainsi au théâtre.

Le dialogue enfin, cette partie si importante du drame n'est pas approprié au théâtre. Il consiste presque toujours soit en de longs passages de dissertations, soit en des conversations coupées, pleines de brusquerie, de réticences, de sous-entendus, d'allusions à des faits que nous ne voyons pas clairement. Sans doute, c'est là la conversation dans la vie. Mais, sur la scène, il faut aussi parler pour les spectateurs et c'est ce que Browning, trop plein de ce qu'il savait et ne soupçonnant pas l'ignorance des autres, a trop souvent oublié.

Tous ces caractères du drame de Browning conviennent au drame lu plutôt qu'au drame représenté. Il en est de même de leurs qualités poétiques proprement dites, La poésie peut, en effet, parfois racheter à elle seule les défauts dont nous venons de parler. Mais elle ne le peut que difficilement et peut-être est-ce pour cela que nous avons tant de drames impropres à la scène mais d'une si grande valeur poétique, depuis le Caïn de Byron, ou le Promethée de Shelley jusqu'aux drames de Swinburne ou aux récents Dynastes de Hardy. Lorsqu'en effet, c'est la poésie qui domine plutôt que le drame, on transforme la représentation en une série de lectures ou de déclamations, et ce n'est plus du théâtre. Ce sont des pages détachées d'un livre. Tel est malheureusement le cas pour les drames de Browning. De ceux-ci comme de ses grands poèmes, on commence déjà à ne lire que des fragments. La seule de ses pièces que l'on admire d'un bout à l'autre comme un pur chef-d'œuvre, Pippa passe, n'est ellemême qu'une série de fragments unis autour d'un même personnage et d'un même sujet. C'est celle-là que nous allons analyser en détail, nous réservant de passer ensuite beaucoup plus rapidement sur les autres.

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