II. — PiPPA PASSE
Pippa passe publié immédiatement après Sqrdello en 1841, est une œuvre de beauté à la fois légère et forte, toute de charme délicat, comme le vol de l'oiseau qui passe, se pose une minute et s'en va. Il semble que le poète Tait écrite comme pour se reposer de l'effort énorme qu'avait dû coûter Sordello, Autant l'un est lourd et complexe, autant l'autre est léger et simple, sans toutefois qu'il y manque les qualités du psychologue pénétrant, du dramatiste vigoureux, du poète puissant autant que doux. Ce sera peut-être la seule œuvre un peu longue de Browning qu'on lira tout entière, à côté de ses recueils de poèmes lyriques.
Pippa passe n'est pas un drame proprement dit. Il comprend entre une introduction et une conclusion, quatre parties principales, comme des scènes séparées que le poète appelle, d'après le moment du jour où elles se passent Matin, Midi, Soir et Nuit, et qui décrivent les quatre événements importants de la pièce. Mais chaque événement est une unité en soi, il est distinct des trois autres, et les personnages en sont différents. Un seul fait les relie, le passage de Pippa, la jeune fille dont les chants viennent inconsciemment changer le cours des choses. Elle-même est étrangère à ces choses, et le lien qui, dans la conclusion, l'y rattache est bien artificiel et sans importance pour le poème. Elle passe, comme le dit le titre, à travers quatre histoires diverses. Le nombre pourrait en être augmenté ou diminué sans inconvénient, et la division du poème en quatre parties est artificielle aussi. Mais, dès qu'il est une fois admis que l'œuvre n'est pas un drame comme les autres, toutes ces conventions sont permises au poète.
La conception même de l'œuvre est au fond une conception de psychologue et de métaphysicien, sur les mobiles de la volonté et de l'action humaine. Les anciens
supposaient le passage invisible des dieux sur la terre, venant, dans le sommeil ou la veille, suggérer aux hommes leurs actions. Les mystiques de tous les temps ont su que des anges ou des démons passaient près de nous et exerçaient sur notre âme des influences occultes. Nousmêmes nous sentons combien sont complexes les rouages de nos déterminations et les mobiles souvent inconscients qui nous font agir. Tel sentiment, tel instinct^ enseveli profondément en nous, inconnu de notre conscience, éclate tout d'un coup, se fait jour, nous pousse à des actes que nous n'avions point prévus, qui nous étonnent mais qui ne sont cependant que la résultante des forces les plus cachées de notre être. Elles étaient si profondes que nous les ignorions ; lorsqu'elles se montrent, nous les supposons venir du dehors et faire partie des forces éparses qui remplissent l'univers. Qui sait, d'ailleurs, jusqu'à quel point nous nous trompons et s'il n'y a pas aussi des influences extérieures inaperçues de nos sens, mais senties par l'âme, agissant sur nous, force contre force, esprit contre esprit ? Ce sont de telles puissances que Macbeth voyait se dresser devant lui sous la forme de sorcières et qui disparaissaient, comme des bulles sorties de la terre, aussitôt que les frappait la pleine lumière du soleil, de même que les mauvais instincts ne peuvent supporter le regard clair de la conscience. Ce sont de telles forces, mais tournées vers le bien et personnifiées en Pippa, que Browning a voulu montrer. Sa conception est celle d'un esprit qui passerait dans la vie des hommes à un moment de crise morale. Il viendrait quand ils sont hésitants, qu'ils oscillent entre le bien et le mal, il réveillerait en eux des instincts depuis longtemps endormis et qu'ils croyaient morts, et finalement les déterminerait vers le bien. Puis, inconscient luimême de ce qu'il vient de faire, il s'en irait plus loin, recommencer la même œuvre auprès d'autres hommes, il passerait ainsi, faisant le bien sans s'en douter et accom-
plissant l'œuvre de Dieu. Pour Browning, ce messager divin est une jeune fille qui répand autour d'elle avec son chant, non seulement la vérité et le bien, mais aussi une poésie délicate et parfumée. Ainsi, il nous donne une leçon nouvelle, c'est que les plus humbles d'entre les hommes ont aussi leur rôle, qu'un acte, une parole insignifiante en apparence peut être féconde en conséquences inconnues de nous-mêmes, et qu'il n'y a rien d'insignifiant devant Dieu et dans l'ordre de l'univers.
A-t-ellc jamais existé, cette Pippa, petite paysanne, occupée pendant trois cent soixante-quatre jours de l'année à dévider de la soie dans une usine d'Asolo — une de ces grandes filatures que Browning y avait vues et qu'il regrettait de ne pas retrouver l'année de sa mort, — et profitant de son seul jour de congé, le jour de l'an, pour se promener en cueillant des fleurs et en chantant ? Paysanne italienne a-t-elle jamais appris des chants si pleins d'enseignements et de charme qu'elle comprend à peine dans sa naïveté innocente, mais qui sortent spontanément de son âme pure ? A-t-elle même jamais pu conserver, dans son milieu de pauvreté et de débauche, privée de toute protection, la virginité de son âme, candide sans ignorance, pure sans pruderie, dans le plein épanouissement de sa santé parfaite et de sa force naissante ? Browning l'a-t-il parfois rencontrée dans ses promenades errantes autour d'Asolo, et a-t-il pu lire une telle âme dans l'éclat des grands yeux noirs, rieurs et francs de quelque jeune italienne ? Nous ne le saurons probablement jamais. Mais que nous importe ? Elle est là, créée pour nous, bien vivante comme dans la réalité, mais en même temps, vision de joie lumineuse, l'une des plus ravissantes qu'ait rêvées une imagination de poète.
Ce n'est que le côté jeunesse, innocence et poésie que nous voyons dans l'introduction. Pippa se lève, le jour du nouvel an, au moment même où la lumière du soleil
levant « bouillonne et déborde par dessus l'horizon » , vient éclairer le lis qu'elle cultive avec amour dans sa chambre et se refléter en rayons capricieux dans une tache d'eau sur le plancher. C'est son jour à elle et elle le salue avec joie. Toutes ces heures lui appartiennent pour se promener, chanter et rêver. Elle va se figurer, sachant bien que ce n'est qu'une fiction, qu'elle est semblable aux gens les plus heureux d'Asolo, qu'elle est eux-mêmes pour un moment, et ainsi elle passera sa journée dans la joie, comme si le rêve était réalisé. Elle aura fait provision de bonheur pour un an et retournera à sa tâche le cœur plus léger. Il faut si peu pour la satisfaire. Le matin, elle sera Ottima, riche, heureuse dans l'amour de son amant, le jeune Sébald ; à midi, elle sera le sculpteur Jules, plus heureux encore dans l'amour de Phéné, qu'il vient d'épouser; le soir, elle possédera l'amour maternel plus parfait et inconnu pour elle ; elle sera le jeune Luigi qui vient régulièrement passer sa soirée avec sa mère dans la tourelle en ruines d'Asolo ; enfin, très tard dans la nuit, elle aura l'amour divin, le plus parfait de tous, elle sera Monseigneur qui vient au château dire des messes pour son frère mort récemment et régler les affaires de sa famille. Elle ne connaît point ces gens ; elle les a à peine vus, mais elle sait qu'ils sont heureux, et par la pensée, elle partagera leur bonheur. Elle ne les enviera point, car elle se sent sûre d'avoir aussi l'amour de Dieu. D'ailleurs elledoit avoir sans doute comme les autres son utilité dans ce monde. Son hymne du matin ne le dit-il pas?
« Tout service a la même importance aux yeux de Dieu ; si maintenant, de même qu'au temps où il marchait dans le Paradis, sa présence remplit notre terre, chacun ne peut travailler que comme Dieu le veut. Les meilleurs et les pires, nous sommes les marionnettes de Dieu ! Il n'y a ni premier ni dernier 1 »
Elle s'en ira donc en chantant « le long du sentier gris de rosée, sous la forêt de sapins aveuglée de rameaux, où jamais l'hirondelle n'a volé, où jamais la cigale n'a encore osé festoyer ».
Elle part et nous quittons cette vision de lumière et de poésie pour passer à travers des scènes plus sombres, des drames effrayants de vie et de mort, drames dans les événements aussi bien que dans les âmes. Nous traverserons quatre scènes, très différentes les unes des autres et où se joue non seulement toute la force, mais encore toute la variété du génie de Browning.
La première scène, entre Ottima et Sébald, est celle de l'amour sensuel, de la volupté fiévreuse, du crime et du remords. Dans sa maison aux volets clos, Ottima et son amant sont éveillés. Elle est la propriétaire des filatures de soie, la jeune femme du vieux Luca ; il y a un an qu'elle connait Sébald et qu'ils se sont aimés en dépit du mari et des dangers constants de sa présence. Mais cette nuit, ils peuvent dormir en paix, ils viennent de l'assassiner. Elle, passionnée et ardente, exulte dans son crime, lui, jeune et égaré, doute, frémit et n'ose penser à ce qu'il vient de faire. En vain elle essaie de le réveiller de sa torpeur. Elle veut détourner ses pensées, lui montre le rayon rouge du soleil à travers le volet, les grands géraniums en désordre, la poussière de la fenêtre qui tombe sur elle quand elle l'ouvre, le verrou qui grince et s'arrête, puis par la fenêtre grand'ouverte, le paysage de Venise, Saint-Marc, la ligne noire du beffroi, la tache bleue du lointain qui est Padoue. Pour lui, tout cela n'est rien, le jour n'est « qu'une nuit à laquelle se serait ajouté le soleil », il ne voit devant lui que son crime, qu'Ottima appelle en des périphrases hypocrites, la « chose », « l'événement », le « fruit de la passion ». Rien ne peut agir sur lui, ni le vin, ni les souvenirs qu'elle évoque de leurs premières amours, ni même l'effronterie orgueilleuse et dure dont elle fait parade de-
vant lui, comme si elle voulait chasser de son âme l'horreur du crime accompli en le regardant hardiment face à face :
« Pour moi, maintenant qu'il est mort, je le hais davantage. Je le hais... Osez-vous rester ici ? Je reviendrais, je reprendrais ses deux mains mortes et je dirais : Je vous hais, Luca, plus encore que... »
Mais il l'interrompt : « Arrière, ôtez vos mains des miennes. La soirée est si chaude — Arrière. — oh I c'est le matin, vous dites ? o
Alors elle essaie l'attrait de sa beauté physique, elle le force à la regarder, à lui dire comment il veut voir ses cheveux ondulés sur son cou. Peine perdue :
« Ottima, je donnerais votre cou, chacune de vos épaules splendides et vos deux seins pour que ceci fût défait. Tuer ! Tuez le monde pourvu que Luca vive encore, oui qu'il vive même pour cracher sur vous son amour immonde et radoteur ».
Puis les souvenirs du premier accueil de Luca reviennent en lui et avec eux l'horreur de sa propre ingratitude.
Il ne reste plus à Ottima qu'une ressource, le don de son corps. Mais ce n'est même pas uniquement ce don suprême qu'elle va faire une fois de plus, ce ne serait pas assez. Il faut qu'elle l'entoure de tous les souvenirs ardents de leur amour déjà passé, qu'elle évoque la volupté puissante du premier moment d'abandon terrible par lequel l'un et l'autre ont vendu leur âme. Ici Browning, tout autant que nos poètes modernes les plus passionnés, a eu l'intelligence et l'intuition de l'amour sensuel, voluptueux et brutal. Jamais peut-être scène plus intensément réaliste, à suggestion de passion fougueuse et purement physique n'a été écrite, scène réaliste, mais chaste et poétique comme une statue de bacchante, à cause de son intensité même, de la beauté effrayante du paysage où elle se passe, de l'atmosphère
troublante qui l'enveloppe et déjà de Tangoisse du remords qui va venir :
« Ottima. — Puis notre nuit suprême ! — Sebald. — La nuit de juillet ? — Ottima, — Et la journée aussi, Sebald ! Alors que les colonnes du ciel semblaient courbées sous le poids de la chaleur, que sa voûte d'un bleu noir se laissait descendre sur nous, tout près, pour peser sur nous, nous rapprocher encore plus et étouffer toute vie excepté notre vie. C'est ainsi que nous étions couchés, ensemble, jusqu'à ce que la tempête vint. — Sebald, — Gomme elle vint ! — Ottima. — Nous étions là couchés, ensevelis dans les bois; vous vous souvenez; la tempête harcelante courait rapide au-dessus de nous ; de temps en temps un éclair blanc et brillant traversait, flamboyant, la voûte des pins, brûlant ça et là, comme si le messager de Dieu, à travers l'écran épais des bois, plongeait et replongeait au hasard son épée, cherchant à nous atteindre, toi et moi, les coupables ; puis le tonnerre éclata au-dessus de nous, comme un océan. — Sebald. — Oui. — Ottima. Pendant que je m'étendais sur vous, mes mains sur vos mains, ma bouche sur votre bouche ardente et que je secouais toutes mes boucles qui se défaisaient et que je vous en couvrais, vous, Sebald, le même vous ! — Sebald — Plus doucement, Ottima. — Ottima. — Et comme nous étions couchés ! — Sebald. — Moins de véhémence. Aimez-moi ! Pardonnez-moi ! Ne prenez pas à cœur des mots, de simples mots ! Votre soufQe enivre plus que le vin ! Respirez doucement ! parlez doucement ! Ne vous appuyez pas sur moi ! »
Mais elle sent qu'il faiblit, qu'il va être à elle de nouveau et elle continue :
« Sebald, alors que nous étions couchés, nous soulevant et nous abaissant, seulement par nos palpitations, qui est-ce qui disait : « Que la mort vienne maintenant ! C'est juste de mourir, juste d'être puni ! Le malheur seul peut compléter une telle félicité ! » Qui est-ce qui
disait cela ? — Sebald. — Comment nous sommes-nous jamais levés ? Est-ce que nous avons dormi ? Pourquoi cela s'est-il terminé ? »
Il est vaincu maintenant; elle n'a plus qu'à s'offrir de nouveau, elle est redevenue l'Ottima voluptueuse et enchanteresse du premier jour; son amant reconquis fera et sera tout ce qu'elle voudra. Elle reprend :
« Je vous sentais effiler en pointe les bouts épars de mes cheveux défaits entre vos deux lèvres humides ! Ma chevelure vient de se défaire maintenant. Renouezla. — Sebald, — Je vous embrasse, chère Ottima, encore ! et encore ! Gomme ceci ? Voulez-vous me pardonner ? être encore une fois ma grande reine ? — Ottima. — Enroulez mes cheveux trois fois autour de mon front. Couronnez-moi votre reine, l'arbitre de votre esprit, magnifique dans le péché. Dites cela )).
Obéissant, il répète ces paroles comme une incantation, son âme va se réconcilier avec le crime et tout remords sauveur va être chassé :
« Je vous couronne ma grande reine blanche, l'arbitre de mon esprit, magnifique... ))
Mais ici il est interrompu. C'est la voix de Pippa qui chante au-dehors. De même que les coups à la porte après l'assassinat de Duncan font entrer le monde extérieur dans une atmosphère alourdie de crime et de ténèbres, de même le chant de la jeune fille vient faire passer dans cette atmosphère d'adultère, de passion et d'horreur, le plein éclat du jour, de la lumière du soleil, de la beauté du monde sous le regard de Dieu :
cr L'année est au printemps, le jour est au matin, le matin à ses sept heures. Le flanc de la colline est emperlé de rosée ; l'alouette a pris son vol, l'escargot est sur le buisson. Dieu est dans son ciel. Tout est bien dans le monde. »
Dans l'âme de Sebald, puis dans celle d'Ottima, la voix de la messagère inconsciente pénètre comme celle de
Dieu. Un rayon de la Vérité éternelle est entré dans ces âmes et voici que commence pour eux la marche longue et douloureuse vers la réparation et le salut final. C'est Sebald qui est touché le premier. Il répète le cri de joie de Pippa, qui pour lui est au contraire un cri de terreur :
<( Dieu est dans son ciel ! » Maintenant ce sera en vain qu'Ottima essaiera de le retenir. Elle n'avait plus que son corps à donner et à redonner — ce corps n'est plus rien pour lui : « Laissez-moi — mettez vos vêtements — couvrez ces épaules — Enlevez votre fard ! Je
vous déteste » Et dernière amertume pour elle, il
parle d'elle comme s'il ne la voyait plus :
« Mon Dieu, elle a perdu tout cela maintenant. Tout perdu ! Gomment s'en èst-elle allée, comme par miracle, toute cette grâce? n'avait-elle pas autrefois une grâce étrange ? Gomment ? La joue inexpressive retombe, languissante, comme elle peut, aucune résolution ne rassemble les traits, seul le front divisé et le menton froncé gardent leur place ; les cheveux mêmes qui semblaient avoir une sorte de vie en eux retombent, comme un tissu mort! — Ottima, — Parlez-moi à moi, pas de moi. — Sebald. — Ge grand visage, rond et plein dont pas un angle ne brisait la délicieuse indolence, tout brisé maintenant Mon Dieu! Ges épaules parfaites d'une couleur morbide d'olive, j'aurais dû savoir qu'il n'y avait pas de sang par dessous
La révolution morale s'accomplit jusqu'au bout :
(( La voix de cette petite paysanne a tout remis dans l'ordre. Quoique je sois perdu, je sais sûrement ce qui est le meilleur, du vice ou de la vertu, de la pureté ou de la luxure, de la nature ou des artifices. Je vois complètement maintenant ce que j'ai fait. Je suis fier de sentir de tels tourments : que le monde mette cela à son acquis. Mais ayant commis l'acte, j'en paie aussi le prix. Je vous hais, je vous hais, je vous maudis. Dieu est dans son ciel ! »
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Elle-même maintenant, voyant sa passion inutile et repousséc, est assaillie par le remords. Ils vont payer leur dette par un double suicide, mais ils sont moralement sauvés. Grâce au chant de Pippa, ils auront vu la vérité.
La seconde partie — à midi — nous transporte bien iQin de ce milieu de remords et de crime. Nous allons assister, chez Jules et Phéné sa nouvelle épouse, au triomphe de la jeunesse et de l'art sur le découragement et à l'éveil d'une âme par l'amour. De jeunes peintres nous préparent à la chose par leurs conversations décousues qui ici sont écrites en prose. Ils sont tous jaloux du sculpteur Jules qui a semblé les dédaigner, Lutwyche surtout. Celui-ci a conçu une vengeance cruelle, un projet bizarre que tous l'aident à accomplir. Ils ont supposé l'existence d'une dame grecque admiratrice des œuvres de Jules, ont écrit au jeune sculpteur des lettres en son nom, l'ont peu à peu fait s'enflammer d'amour pour cette inconnue et lui demander de l'épouser. Ils n'en restent pas là. Ils prennent une jeune fille quelconque, un modèle que la vieille Natalie loue trois lires par heure, Phéné. Ils l'instruisent du- rôle qu'elle devra jouer : aller à l'église tel jour, épouser Jules sans rien dire et, aussitôt qu'elle sera chez lui, réciter des vers qu'elle apprendra par cœur et qui expliqueront tout. Elle-même ne comprend rien à ce qu'on lui fait faire, mais obéit. On a d'ailleurs posé à Jules cette condition que le mariage se ferait sans un mot et qu'il ne parlerait à sa femme qu'après. Alors vient la scène capitale : Jules ramène Phéné dans son atelier après la cérémonie. Il lui parle, lui rappelle ses lettres, son admiration ancienne, la naissance de son amour; il lui dit tout ce qu'elle a été pour lui, tout ce qu'il a fait pour lui plaire, lui montre ses livres grecs, lui dit tous ses rêves d'avenir, toutes les œuvres dont elle sera l'inspiratrice éternellement présente. Elle, comme dans un songe, regarde toutes ces choses de beauté, écoute et ne parle point, elle sent
quelque chose de grand quoique incompréhensible dans les descriptions magnifiques des rêves de l'artiste, dans son apothéose véhémente du marbre et de ses possibilités. Mais elle sent aussi que les visions vagues de beauté à peine éveillées dans son âme vont se dissiper, qu'il se prépare quelque effrayante catastrophe et que c'est fini du bonheur auquel elle commençait à croire :
« Maintenant la fin arrive; sûrement, il fallait que cela finît à quelque moment ! Bah ! à quoi bon dire leur discours bête? De plus, je ne peux pas m'en rappeler la moitié, et que m'importe la vieille Natalie maintenant ou aucun d'eux? »
Elle cesse de jouer son rôle, elle devient Phéné. La voix de Jules l'a élevée dans une sphère qu'elle ne soupçonnait point, la vue des statues qui l'entourent, réveille en elle des instincts confus, des admirations naïves, qui la font un instant s'oublier elle-même. Puis à mots entrecoupés, elle explique ce qu'elle a compris, ce qu'on lui a ordonné de faire et, mêlés aux mots de Jules qui reviennent spontanément dans son esprit, elle finit par réciter les vers énigmatiques de Lutwyche, qui expliquent tout. Jules comprend enfin. Ainsi, il est lié pour jamais à cette petite fille ignorante ; c'est la fin brutale de son idéal, de son amour, de ses espérances d'avenir et de gloire. Il n'a plus qu'un désir, celui de la vengeance ; il va poursuivre Lutwyche et ses amis, les tuer tous s'il le peut. Quant à Phéné, qu'elle prenne de l'or, qu'elle s'en aille, qu'elle échappe aux griffes de la vieille Natalie et qu'ils se séparent à jamais. Mais au moment où le triste adieu va se prononcer, on entend au dehors la voix de Pippa.EUc chante une vieille romance, l'histoire d'un page amoureux d'une reine, affligé de son humble condition, se disant qu'il lui sera toujours impossible de lui rendre aucun service éclatant et de lui prouver ainsi son amour :
« Donnez-lui seulement la plus petite excuse pour
m'aimer ! Où? Quand? Gomment? ce bras peut-il la mettre au-dessus de moi si la fortune Ta déjà fixée là comme ma suzeraine, là, déjà, comme pour me repousser éternellement? — « Ecoutez,» dit Catherine la reine. « Mais, oh! s'écria la suivante, nouant ses cheveux; ce n'est qu'un page qui chante invisible, émiettant leur pâtée à vos chiens. »
« Est-elle persécutée ? Allons sauver son honneur, mon cœur ! Est-elle pauvre ? Que coûte-il d'être appelé un donateur ! Rien qu'un univers à pourfendre, une mer à diviser. Mais pourquoi faut-il que la fortune ait jeté sur elle tout cela ! — « Ecoutez donc, » commanda Catherine la reine ! Et toujours la servante s'écriait, nouant ses cheveux : « Ce n'est qu'un page qui chante invisible, fixant leurs jets à vos faucons ! »
Et Pippa passe. Mais ce chant a été toute une révélation pour Jules. En amour, il y a toujours la reine et le page, la déesse et l'adorateur. Mais pourquoi faut-il donc que ce soit toujours à l'homme que revienne le rôle de page ? Voici devant lui cette femme pour qui il est un dieu, qui dans son adoration sent une âme grandir en elle. Va-t-il la rejeter de nouveau dans son néant? Et il est pris d'une immense pitié où vient se mêler un rayon d'amour. Il n'a créé jusqu'ici que des formes inanimées ; il créera cette âme et ce sera la première de ses nouvelles œuvres d'art. Avec elle, il recommencera la vie dans un monde nouveau :
(( A Ancône I en Grèce I vers quelqu'île ! Je ne demande que le silence ; il y a de l'argile partout ! On peut faire ce qu'on veut en art, la seule chose c'est d'être sûr qu'on le veut, ce qui est difficile à savoir. Brise tout ceci, ma Phéné, ce rêve fou ! Qu'est-ce que Lutwyche? Qui est-il, qui sont ces amis de Natalie, qu'est-ce que le monde entier excepté notre amour, ma Phéné, ma Phéné à moi? — Mais, je vous Tai dit n'est-ce pas ? — avant ce soir nous partons pour votre pays, vers quelqu'île couverte par
le silence de la mer? Ecartez-vous; je ne fais que briser ces modèles mesquins pour recommencer l'art de nouyeau. Moi, me battre avec Lutwyche et ainsi l'empêcher de se trouver face à face avec ma statue ? Quelqu'île insoupçonnée dans les mers lointaines ! Semblable à un Dieu qui traverse son monde, une montagne se dresse pour un moment dans le crépuscule, avec des communautés entières de cèdres sur son front. Et vous serez toujours près de moi pendant que je contemplerai ; vous serez dans mes bras comme maintenant, comme maintenant! Quelqu'île insoupçonnée dans les mers lointaines, quelqu'île insoupçonnée là-bas dans les mers lointaines!... )>
Dans la troisième scène, le soir, ce sera le courage civique que Pippa réveillera. Le jeune Luigi et sa mère viennent comme d'habitude dans la vieille tour qui couronne la colline d'Asolo. Mais ce soir est leur dernière rencontre, et leur conversation est solennelle. Luigi va partir pour tuer le despote étranger qui asservit l'Italie. C'est pour lui un devoir sacré. Il ne peut pas expliquer les raisons qui le 'font agir, d'autres les lui ont données, mais il sent fortement ce qu'il a à faire et sa décision est ferme; il sera un nouvel Harmodius. Il incarne en lui toutes les colères des patriotes italiens contre le joug étranger et tous les enthousiasmes pour la liberté. En vain sa mère essaie de le retenir, même un jour de plus, en lui représentant les difficultés de son entreprise et tous les dangers qu'il court. A un moment cependant il semble hésiter, c'est lorsqu'elle lui rappelle sa fiancée qui devait venir dans quelques mois, et dont les yeux bleus regardent toujours le ciel, « comme si la vie n'était qu'une longue et douce surprise ». Lui-même se rappelle ses promesses, aller voir des Titiens à Trévise avec elle et il est ébranlé. C'est le moment où Pippa passe. Cette fois-ci sa romance est la légende d'un vieux roi qui vivait au matin du monde, vénérable, aux longs cheveux blancs,
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aimé de tousr, craint des criminels, qu'il jugeait au soleil sur le seuil de pierre de sa porte et respecté même des bêtes sauvages, tant était grande la vertu des rois quand le monde était jeune ! Cette évocation du vieux roi des légendes réveille en Luigi la haine contre les despotes de notre monde vieilli. Il s'arrache des bras de sa mère fit s'élance vers le sacrifice.
La quatrième scène — celle de l'évêque — nous fait retomber au milieu d'intérêts mesquins et de sentiments vils. Nous voyons d'abordPippa,continuantsapromenade, passer au milieu de ses camarades, qui, elles, ont su trouver des amoureux et se faire, par eux, une vie de loisir et de festins. L'une d'elle l'attire par une ravissante chanson d'amour et lorsqu'elle est près d'elle, essaie de lui persuader d'écouter un jeune noble anglais, un certain Bluphocks qui est vi'olemment amoureux d'elle. Ceci n'est qu'une préparation pour la grande scène de l'évêque, écrite en prose, comme pour nous prévenir que le ton moral a baissé.
C'est la nuit. L'évêque discute les affaires de son frère mort avec l'intendant de celui-ci. Or cet intendant a été voleur et fourbe, mais il a été aussi le complice des crimes inconnus de son ancien maître et sa complicité lui assurait de rester impuni. L'un de ses grands crimes a été l'assassinat de l'enfant de l'aîné de ses frères, mort lui aussi. Si cet enfant vivait, il hériterait de presque toute la fortune qui maintenant va passer dans les mains de Monseigneur. Ici l'intrigue se complique : cet enfant, c'est Pippa elle-même, dont l'intendant à soigneusement préservé et surveillé l'existence, afin de se servir d'elle au besoin. Maintenant, il fait ses propositions. Il ne la fera pas disparaître, il ne la tuera pas. Mais quoi ? tout le monde sait que les femmes publiques ne vivent pas plus de trois ans à Rome, et il y a ici un anglais aux yeux bleus que lui et la police emploient de temps en temps pour des besognes secrètes. Il suffit que Pippa
fasse la connaissance de ce premier amant et le reste ira de soi. Elle se fera prendre par son chant. Pour lui, tout ce qu'il demande, c'est qu'on lui laisse le temps de traverser les Alpes. Monseigneur comprend, il baisse la tête, réfléchit et se tait. Le marché se conclut tacitement. Mais voici l'heure du passage de Pippa et on l'entend qui chante. Son chant parle de quelqu'un qui a tout appris, la langue des oiseaux, les voix de la nature, les lois de l'univers et juste à ce moment, quand il eut fini de tout apprendre : « Soudainement, Dieu le prit ! »
Ces derniers mots produisent sur l'évêque un effet magique. Avec l'idée de Dieu et du Jugement, sa conscience se réveille, il va punir le coupable et réparer les crimes passés : <( Mes gens, tous, tous! accourez, qu'on bâillonne ce misérable ! Qu'on le lie, pieds et poings. Il ose... je ne sais pas la moitié de ce qu'il ose ! mais emmenez-le vite, vite ! Miserere mei Domine ! vite, vous dis-je! »... Et Pippa passe, insconsciente d'avoir sauvé l'évêque et de s'être sauvée elle-même.
Certains critiques ont reproché à Browning d'avoir ainsi mêlé Pippa aux événements ; ils auraient mieux aimé la voir passer et disparaître, tout à fait étrangère à ceux dont elle sauvait l'âme. Il ne nous déplaît pas cependant — toute romanesque que soit notre pensée — de pouvoir, maintenant qu'elle a gagné nos sympathies, nous la figurer heureuse dans un avenir qui n'aura plus pour elle les soucis de la pauvreté. N'y a-t-il pas d'ailleurs aussi une leçon profonde dans cette récompense qui lui est accordée à son insu? Ne veut-elle pas dire que nous nous servons le mieux en nous oubliant et que ce n'est jamais sans profit que nous sommes, même inconsciemment, les ouvriers de la vérité et du bien ?
Mais la nuit est revenue et Pippa rentre dans sa chambre, se préparant à recommencer son année de labeur. Elle est tout entière au souvenir de ses camarades qui lui ont montré leurs bijoux en parlant de leurs
joies et de leurs amants. Elles ne Tont point persuadée ; elle sait trop bien la leçon de la cigale et celle des insectes travailleurs. D'ailleurs cette beauté grasse de la courtisane, qu'est-ce sinon boursouflure et laideur. Si un roi des fleurs venait dire : « Voyez, Zanze, de la Brenta, je l'ai gorgée de polenta jusqu'à ce que ses deux joues soient presque aussi rebondies que ses... des choses qu'on ne nomme pas ! Et voyez ses couleurs, ravivées aussi, car elle a tellement dégusté du vin de Bragance que son nez a pris une teinte de carmin foncé. Il n'était que blanc quand elle croissait à l'état sauvage ! » Ce ne serait pas de la beauté, de même que la grosse pensée double qu'elle a cueillie dans les jardins d'Ottima n'est pas une beauté, comparée à son simple lis à elle. Tout ceci est du passé maintenant et la nuit se fait plus profonde.
« La nuit, frère hibou, au-dessus des bois, que les tintements de ta cloche appellent le monde à ton oratoire ; chante galamment les complies jusqu'au bout pour les communautés luisantes des chauves-souris. Puis, hiboux et chauves-souris, capuchons et cornettes, moines et nonnes, avec des pensées claustrales, rendez-vous dans la souche de chêne, votre garde-manger ».
Tout en se déshabillant, elle se pose une dernière question. Est-ce que, par hasard, sa vie de ce jour a touché tant soit peu, par un point, celle des heureux d'Asolo qu'elle s'imaginait être ? Leur a-t-elle fait, de quelque façon, du bien ou du mal? Qui sait? Peut-être la soie qu'elle dévidera demain entrera-t-elle dans la frange du manteau d'Ottima et ce sera tout. Mais qu'importe ? Elle est pleine de confiance en Dieu et s'endort en répétant les paroles de foi de l'hymne du matin :
« Tout service a la même importance devant Dieu. Devant Dieu, dont nous sommes tous les marionnettes, les meilleurs comme les pires, il n'y a ni premier ni dernier ».
Ainsi se termine cette merveille littéraire, d'une con*
ception si belle, si profonde et si réconfortante, d'une exécution si variée, si forte et si délicate, tantôt pantelante de passion, tantôt frémissante d'enthousiasme et d'ardeur, faisant vibrer dans ses quelques pages toute la gamme des sentiments humains et toujours ruisselante de lumière et de poésie. Browning fera des choses plus grandes et plus étonnantes, il n'en composera pas de plus délicatement et de plus parfaitement belles.