SORDELLO
Sordello fut publié en 1840, cinq ans après Paracelse, Browning avait alors vingt-huit ans et ne s'était fait connaître depuis Paracelse, que par un drame, Strajford (1837), sur lequçl nous reviendrons plus tard. En 1863, il devait republier Sordello dans l'édition complète de ses œuvres en le dédiant à son ami J. Milsand. C'est un long poème narratif en six chants de plus de mille vers chacun. Il raconte l'histoire surtout psychologique d'un poète, mêlé malgré lui à des événements qui lui auraient permis de changer la face du monde, mais perdu dans ses rêves, usé par eux, et au moment décisif, devenu impuissant et incapable d'agir.
Ce poème eut encore moins de succès que Paracelse, Paracelse avait étonné les critiques, Sordello les dérouta. La surprise devint de l'ahurissement. Ils étaient préparés à de la poésie difficile à suivre, ils trouvèrent un fourré impénétrable : ce ne fut plus même pour eux le gris du brouillard mais l'obscurité complète, la nuit déconcertante, à peine traversée çà et là d'éclairs lumineux laissant après eux les ténèbres plus noires encore. L'auteur avait-il donc voulu mystifier le monde, et que prétendait-il par son fouillis inconcevable d'événements, de discussions, d'idées et de mots ? Encore aujourd'hui, beaucoup d'anglais ne connaissent Sordello que par sa réputation d'obscurité et par les anecdotes devenues légendaires qui accompagnèrent son apparition. C'était Carlyle disant : « Ma femme vient de lire Sordello, et elle ne sait pas encore si Sordello est un homme, une ville ou un livre. » C'était Douglas Jerrold après une maladie, demandant à voir les livres récemment publiés, prenant Sordello, lisant quelques pages, n'y comprenant rien et dans une crise de désespoir, se figurant que la fièvre lui avait ôté toute capacité intellectuelle, jetant le
livre loin de lui et rassuré seulement lorsqu'on lui affirma que son cas était celui de tout le monde. C'était Tennyson déclarant qu'il n'avait compris que deux vers dans Sordello, le premier et le dernier et que c'étaient deux gros mensonges. Or le premier est celui-ci : « Qui voudra pourra entendre raconter l'histoire de Sordello », et le dernier : « Qui a voulu a pu entendre raconter l'histoire de Sordello » .
Ce sont évidemment là des boutades exagérées, mais il n'en est pas moins vrai que Sordello est très obscur et difficile à suivre. Elizabeth Barrett, si enthousiaste cependant de ce qui sortait de la plume de Browning, même avant qu'il devînt son mari et son dieu, lui déclara une fois, avec beaucoup de justesse, que Sordello est un tableau magnifique qu'il a tourné la face contre le mur ; elle voulait qu'il le recommençât et souvent dans ses lettres, elle appelle les obscurités de Robert des Sordelloïsmes.
Nous aurions aimé à faire l'analyse de Sordello, à en expliquer d'une façon claire les événements (la chose est tout à fait possible), à montrer de près les causes de son obscurité, ce qui aurait été en même temps une étude de certains défauts de Browning. Nous aurions voulu aussi indiquer par de nombreux exemples où en sont les grandes beautés. Tout ceci eût préparé un esprit français à affronter cette œuvre devant laquelle reculent tant de lecteurs. Mais il faudrait un long chapitre et les limites de ce travail ne nous le permettent pas. Nous ne pouvons ici que conseiller à ceux qui veulent étudier Browning de ne jamais commencer par ce poème, mais de ne point le négliger, lorsqu'ils seront devenus un peu plus familiers avec le poète. C'est, en effet, une mine profonde où sont entassées des richesses dépensée, d'art et de poésie qui récompenseront toujours ceux qui auront la patience de l'explorer.
BROWlflNG