I. — Remarques générales
Sous ce titre, tout à fait inexact d'ailleurs, nous désignons les différentes séries de courts poèmes publiés par Browning de 1842 à 1864. Les premiers parurent d'abord dans le troisième et le septième des recueils intitulés Bells and Pomegranates, les derniers, ceux d'après son mariage : Men and Women (1855) et Dramatis Personœ (1864), formaient deux autres volumes. Plus tard, Browning les arrangea, en déplaça un certain nombre et actuellement, ils forment dans ses œuvres complètes quatre séries différentes intitulées : Lyriques dramatiques (Dramatic lyrics) ; Récits dramatiques (Dramatic Romances) ; Hommes et Femmes (Men and Women) ; Personnages de drame (Dramatis personae) (1864). Il existe encore d'autres recueils de courts poèmes qu'il composa beaucoup plus tard, mais ceux-ci forment un groupe assez homogène et distinct que nous examinerons à part.
Il n'y a pas de grandes différences d'inspiration entre les quatre recueils que nous venons de signaler ; le premier, comme l'indique le titre, se compose surtout de petits chants lyriques très courts, fantaisies poétiques, esquisses de personnages ou expressions de sentiments
simples. Le second contient un certain nombre de récits, de portraits et de scènes historiques; le troisième est surtout composé d'analyses d'âmes, de peintures de personnages du passé ; le dernier renferme des morceaux de toute espèce, légendes, analyses psychologiques, discussions philosophiques, explosions lyriques de sentiments.
C'est dans tous ces poèmes qu'il faut venir chercher Browning le plus près de son point de perfection avec toutes ses qualités de penseur, de poète, de peintre, d'humoriste, de versificateur. On n'y trouve que bien peu les défauts inhérents à certaines de ses qualités : l'analyse poussée jusqu'à la subtilité ou l'argumentation traînant en longueur et encombrée de minuties. Les limites mêmes des pièces le maintiennent dans un cadre restreint, l'obligent à faire un choix dans ses pensées, et l'empêchent de s'égarer dans des détails trop insignifiants.
Mais ici le travail du critique devient très difficile. On voudrait pouvoir prendre les uns après les autres les quelque centpoèmes qui constituent ces recueils, les commenter tour à tour, faire passer ainsi devant le lecteur toujours quelque beauté nouvelle, quelque sensation d'art insoupçonnée. Une anthologie de Browning devrait les comprendre tous, etpresque tous dans leur intégrité. A peine consentirions-nous à en laisser de côté une centaine de vers et cette suppression même nous laisserait un Browning tronqué et incomplet.
Ce qui étonne d'abord quand on lit ces pages jusqu'au bout, c'est la variété des sujets et des tons ; il n'y a pas de répétition ; à peine peut-on dire qu'un poème en rappelle un autre par le sentiment qu'il exprime, les idées qu'il remue ou les tableaux qu'il évoque ; dans chacun il semble que ce soit une face différente de son génie que le poète nous montre, un Browning nouveau. Cependant c'est toujours Browning et partout apparaissent les qualités qui lui appartiennent au plus haut point
et qui ne se rencontrent qu'en lui dans toute leur plénitude variée: la netteté de vision des choses extérieures, le grand talent d'évocation des paysages ou des scènes, la perfection dans le choix des traits qui suggèrent tout un tableau, l'intensité de toutes les sensations qu'il veut nous donner, de tous les sentiments qu'il fouille jusqu'à leurs sources les plus cachées, la magnifique compréhension de tout ce qui peut se passer dans une âme, la souplesse d'adaptation de son esprit à tous les états psychologiques qu'il lui plaît d'examiner ou de reproduire, la noblesse de ses idéals, la grande hauteur de sa pensée, la fermeté de ses convictions, la véhémence éloquente de ses plaidoyers, la grande envolée lyrique de ses enthousiasmes et surtout les éclairs profonds, les mots qui jaillissent du fond des consciences et qui éclairent les immensités d'une âme, les paroles fortes et lumineuses qui donnent plus que toutes choses l'impression djss vérités éternelles. Au milieu de tout cela, rien de banal, rien de ce à quoi l'on s'attende, toujours quelque chose qui nous prend par surprise et nous arrête.
Il semble qu'on pourrait trouver éparses et par fragments dans ce recueil toutes les qualités que l'on admire comme les caractères distinctifs d'autres poètes. Ici, on se prend à penser au style châtié et classique de Tennyson, là (quoique plus rarement) à la douceur rêveuse de Keats, maintes fois aux délicatesses jolies de Herrick, plus souvent aux finesses subtiles mais pénétrantes de Donne, ouau sens poétique des sonnettistes élizabethains. Ce ne sont là, il est vrai que des moments. Le grand trait caractéristique de Browning, c'est précisément le passage rapide de l'un de ces traits à l'autre, le mélange de tous les tons, l'allure vive et heurtée de la parole, allant sans transition des énergies les plus brusques de la langue prosaïque et presque vulgaire, aux jaillisse* ments les plus hauts de la poésie, nous entraînant sans que nous y prenions garde et, d'un coup d'aile subit et
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irrésistible, nous faisant passer des régions les plus terre à terre de la réalité solide aux sommets les plus lumineux du monde de l'imagination et de la pensée. Les seules choses absentes sont les vols incomparables et soutenus d'un esprit Shelleyen, la majesté continue d'un Milton. On n'y trouve pas non plus le grand déploiement du moi qui était le sujet favori des romantiques, souvent attachant mais parfois haïssable à force d'insistance. Ceci mis à part, on cherche en vain quelle est la note qui ne se trouve pas dans cette grande symphonie poétique. Et si les admirateurs de Browning ont prononcé à côté de son nom celui de Shakespeare, nous ne nous en étonnerons pas. La supposition est oiseuse et peut-être l'affirmation téméraire, mais il nous semble qu'un Shakespeare du XIX* siècle, à l'esprit tourné vers la poésie du livre plutôt que vers celle de la scène, eût seul pu écrire les poèmes de Browning.
Nous n'essaierons même pas de les passer tous en revue et nous nous déclarons impuissant à en donner une idée exacte — un commentaire complet pourrait seul le faire et encore ! Gomme devant toute grande œuvre, nous devons nous contenter d'en montrer des parties, de dire, comme son voyageur dans Paracelse ;
« Je suis allé loin, bien loin pour ces choses-là, plus loin que les hauts rochers hantés par les colombes, les collines de terre rouge des flancs desquelles sortent et croissent des arbres étranges.... et tremblant, j'ai cueilli ces magnifiques herbes, baies et bourgeons, en toute hâte Devinez d'après elles, les sources qui les nourrissaient, les étoiles qui étincelaient au-dessus d'elles, nuit après nuit, les serpents qui ont voyagé bien loin pour en respirer la rosée ».
Nous ne parlerons pas ici de la variété des formes poétiques, de la versification, de la musique des mots, du choc des syllabes avec lesquelles il peut produire < quand il le veut les effets les plus merveilleux, toutes
choses qui — avec bien d'autres — disparaissent nécessairement dans les traductions.