II. — Les descriptions
C'est peut-être dans les poèmes descriptifs proprement dits que la variété est la plus grande. Veut-on simplement de l'harmonie imitative, du mouvement, des entre-choquements de mots ? qu'on lise : Comment ils apportèrent les bonnes nouvelles de Gand à ALv, le récit de cette course effrénée, hommes et chevaux palpitants, galopants, pantelants, passant, comme des flèches, à travers les villages et les champs, voyant ici l'aube saluée par le chant des coqs, et par une grande étoile jaune qui vient voir. Maintenant voici le soleil qui bondit tout d'un coup et devant qui les bestiaux se profilent, tout noirs, pour regarder à travers le brouillard. Puis ce sont des chevaux qui tombent, et la chaleur, le grand soleil qui rit d'un rire impitoyable. C'est enfin le dernier cheval, aux narines semblables à deux trous pleins de sang, aux yeux cerclés de rouge autour des orbites, et le cavalier jetant sa casaque, laissant tomber ses arçons, sa ceinture, ses bottes, criant, riant, flattant, excitant sa monture, et la course continuant haletante, chancelante jusqu'à ce que viennent s'abattre cheval et cavalier au milieu de la ville à laquelle ils apportent le salut.
Veut-on de simples boutades humoristiques ? Quoi de mieux que l'histoire de ce Sibrandus-Schafnaburgensis, vieux bouquin qui a ennuyé l'auteur et qu'il s'en va enterrer dans un vieux tronc d'arbre mouillé. La scène et les descriptions sont à la fois des plus amusantes et des plus vraies comme humour, comme minutie et netteté d'observation :
« Là-bas, se trouve un prunier avec une crevasse, où un hibou bâtirait s'il était sage, car une langue de mousse,
comme un beau pont-levis dans un château du moyen âge, se joint à une lèvre de gomme, ambre pure; là il serait tranquille ; là il pourrait passer des heures seul dans la chambre de sa dame. Dans cette crevasse, je laissai tomber notre ami. »
Il va chercher le livre le lendemain matin, il a plu — quel désastre ! Mais quel contraste aussi entre les feuillets arides et morts et toute la vie des insectes au milieu desquels il a passé la nuit :
(c Vous l'avez là, séché au soleil, avec toutç sa reliure boursouflée, des grandes taches bleues où Tencre a coulé et des raies rougeâtres qui luisent et clignotent sur la page d'un si beau jaune. Oh ! les gouttes d'eau ont bien joué leurs tours ! Est-ce qu'il se doutait comment poussent les agarics, cet individu-là? En voici un, enfoncé dans le chapitre six ! Qu'est-ce qu'il a pensé quand toutes les créatures vivantes le chatouillaient, le tiraillaient, le broutaient d'un bout à l'autre, lorsque ver, limace, salamandre, avec des visages sérieux, venaient l'un après l'autre réclamer leur part de l'aubaine, lorsque le scarabée d'eau avec son grand visage aveugle et sourd en fit le dépositaire majestueux de ses œufs, et que le petit lézard lui emprunta juste assez de la préface pour faire une tuile qui recouvrirait les appartements de sa noire épouse ? Toute cette vie, cet amusement, ces gambades, ces bonds, ces sauts, ces embrassades, taïidis que lentement les feuilles de notre pauvre ami s'imprégnaient d'humidité et ses fermoirs craquaient et ses couvertures s'amollissaient! »
Autant vaudrait attacher John Knox aux premières loges à l'Opéra, pendant qu'on danserait un ballet. Il a, enfin pitié de son livre et l'emporte sur son étagère où il pourra sécher et pourrir à son aise jusqu'au jour du Jugement.
Ailleurs ce sont simplement des séries de tableaux humoristiques des plaisirs de la cité, les processions.
le bruit, les journaux, tout ce qu'admire un Italien de qualité (^Ici dans une villa — Là-bas dans la cité). Mieux encore, des descriptions de la nature italienne que Browning nous donne avec une précision de détails caractéristiques, évoquent tout de suite pour nous un pays nouveau. G^estla saison chaude des vendanges :
« Voici le temps de la pluie ! Car votre automne long, sec et chaud a couvert d'un réseau brun la peau blanche de chaque raisin dans les grappes, marquées comme la couronne d'une caille, ces créatures que vous aimez tant et dont les têtes — tachetées de blanc sur du brun, comme les dos de ces grandes araignées dont je vous parlais hier soir — sont enlevées d'une bouchée par votre mère à son souper. Aussi rouges et mûres que possible, les grenades se gerçaient et se fendaient en deux sur les arbres. Entre les murs disjoints en gros silex ou dans la poussière épaisse du sentier, ou en plein sur les flancs du rocher, partout où quelque brin brûlé de fleur vivace des rochers pouvait fourrer son visage jaune, de grands papillons se battaient pour ce butin, à peu près cinq pour une corolle. Aussi, j'ai deviné ce matin, avant de me lever, quel changement se préparait, par le bruissement rapide des filets à cailles que l'on descendait et qui m'ont éveillé avant que j'aie pu ouvrir mon volet, fixé par une branche et une pierre et regarder à travers les rameaux de vigne morte entrelacés, la seule fermeture à clairevoie que l'on connaisse. Rapides et nets retentissaient les anneaux le long des montants des filets, tandis qu'affairés en bas votre prêtre et son frère les tiraient de toutes leurs forces, la pluie dans les dents. Et dehors, sous les toits plats des maisons où séchaient des figures fendues, les jeunes filles mettaient les claies à l'abri. Pas la peine, à ce qu'il semblait, d'essayer de faire sortir les bateaux et d'aller pêcher, car sous la falaise, l'eau noire bouillonnait sur le roc sous-marin. Nous ne verrons pas notre barque arriver d'Amalfi vers midi — notre pêcheur dé-
barquér et plante i* devant nous son panier, tout vivant et tremblottant de gelées roses et grises, vos fruits de la mer; vous touchez ces masses étranges et voilà que des bouches bâillent, des yeux s'ouvrent; on voit toute espèce de bosses et de cornes, que seul le pêcheur regarde gravement, tandis qu'autour de lui comme des lutins, les enfants s'accrochent et crient, aussi nus et aussi bruns que ses crevettes. Lui aussi est nu jusqu'à la ceinture et l'on voit, suspendues autour de son cou la ficelle et la médaille de cuivre qui le préservent du naufrage. »
(L'Anglais en Italie),
Nous pourrions allonger cette citation déjà longue, et en indiquer d'autres semblables presqu'à chaque pas du recueil. Toujours, nous y trouverions le même soin du détail pittoresque et précis, l'impression de la chose vue et vécue. Browning n'a pas rêvé la nature ; il l'a regardée attentivement comme un dessinateur ou un peintre. Il ne s'est pas contenté, comme tant de poètes, de donner des impressions générales : le bleu du ciel, l'éclat du soleil, la fraîcheur de la verdure. Ce sont toujours des choses spéciales et caractéristiques qu'il a eues devant lui. Ce pouvoir de fidélité à la nature le distingue des grands romantiques. Ceux-ci ajoutent à ce qu'ils voient quelque chose de leur imagination, fabriquent ou modifient leurs paysages, pour se donner à eux-mêmes l'impression qui s'accorde avec leur état d'âme, et cherchent, par suite, des émotions plutôt que des formes et des couleurs. Ce sont ces dernières, au contraire, que Browning préfère, et d'autant plus satisfaisantes pour lui qu'elles sont plus précises. Il ne haïssait rien tant que les descriptions vagues qui peuvent s'appliquer à tout. Il le dit avec insistance dans plusieurs de ses lettres à E. Barrett, par exemple :
« Quelle façon quand elle (Mrs Shelley) et ses pareilles, arrivant dans un endroit nouveau, avec de nouvelles fleurs, de nouvelles pierres, des visages, des murs, tout cela nouveau, quelle façon de regarder sagement le soleil, les nuages, l'étoile du soir et de dire sagement : « Qui pourra décrire un tel spectacle ?» — Pas vous, nous le voyons bien. Mais pourquoi ne nous dites-, vous pas qu'à Rome, on mange des marrons rôtis, qu'on en met la peau dans des tabliers — au moins les femmes — et qu'on les vide avec le plus grand calme sur la tête des passants dans la rue au-dessous ? — et qu'à Padoue quand un homme mène sa charrette à côté d'une maison et s'y arrête, tous les bœufs couleur de souris, qui la traînent au moyen d'une barre de bois en travers de leur front, s'accroupissent tout d'un coup à terre pour se reposer? »
(11 septembre 1845).
Il n'a pas non plus la grande prétention des romantiques, celle d'aller chercher l'âme de la nature, qui n'est en somme que la projection de leur âme à eux. Il le dira plus tard très nettement, en se moquant de l'attitude byronienne devant les montagnes ou devant la mer. Un paysage n'est donc pour lui qu'un tableau, un cadre indifférent dans lequel les âmes s'agitent. Il viendra un temps où le cadre même l'intéressera peu, où il ne verra que les âmes humaines. Mais, pour le moment, Browning ne néglige rien ; il sait peindre même ce cadre vide et le faire étinceler sous nos yeux. Or, ce qu'il a peint avec le plus d'amour, ce qui lui semblait le plus pittoresque et le plus coloré, c'est l'Italie.
« Italie! mon Italie 1... Ouvrez mon cœur, et vous
verrez gravé dedans : Italie. Nous sommes de si vieux
amoureux elle et moi ; toujours cela a été, toujours cela
sera ».
. En ceci, il diffère beaucoup de ses contemporains.
plus exclusivement anglais, de Tennyson en particulier, à qui les paysages étrangers étaient indifférents et qui n'a pu sentir que la douceur et l'harmonie calme des horizons et de la campagne anglaise. Ce n'est pas que Browning n'en comprenne pas le charme. Tel de ses. morceaux en marque la nostalgie et en donne la note toujours précise :
« Oh! être en Angleterre, maintenant qu'Avril est là, et quiconque s'éveille en Angleterre voit chaque matin, à l'improviste, que les rameaux les plus bas et la gerbe de brindilles autour de la souche de l'ormeau sont couverts de petites feuilles tandis que le chardonneret chante sur une branche du verger, en Angleterre maintenant. Et après Avril quand Mai arrive, et que la fauvette bâtit et toutes les hirondelles ! Ecoutez ! là où mon poirier en fleurs dans la haie se penche vers le champ et éparpille sur le trèfle, pétales et gouttes de rosée — juste au bord du rameau courbé — c'est la sage grive ; elle chante deux fois chaque chanson, de peur qu'on ne croie qu'elle ne pourrait jamais plus retrouver son premier moment de bel enthousiasme spontané. Et quoique les champs aient l'air rugueux dans la rosée blanche, tout s'égaiera quand midi réveillera les boutons d'or, trésor des petits enfants, bien plus brillants que cette fleur voyante de
melon ».
(^Pensées d'Angleterre, à V étranger).
Son horizon est, en général, borné ; les grandes étendues lui parlent moins que les petits recoins de village. Peut-être faut-il pour celles-là plus d'imagination que d'observation et il est surtout observateur. Si les grands paysages le frappent, c'est plutôt par leur pittoresque, leurs contours visibles, leurs couleurs observées, que par leur immensité de rêve. D'autre part, sa netteté de vision qui ne se perd jamais dans l'inaccessible lui permet de brosser comme une fresque le tableau de descrip-
tion large à grands traits vigoureux. Telle est, pour ne prendre qu'un seul exemple très couit, cette évocation de la mer, contenue dans sept vers solennels et graves : «Noblement, noblement, le Cap Saint- Vincent au nordouest disparaissait; le coucher de soleil, courait d'un rouge-sang magnifique, fumant jusque dans la baie de Cadix; bleuâtre au milieu de l'eau brûlante, bien en face, s'étendait Trafalgar ; dans le lointain vague du nord-est, Gibraltar se dessinait, majestueux et gris. « Ici et ici, l'Angleterre m'a aidé ; comment puis-je aider l'Angleterre ? )) qu'il le dise, quiconque se tourne comme moi, ce soir, je me tourne vers Dieu pour le louer et le prier, tandis que la planète Jupiter se lève là-bas, silencieuse, au-dessus de l'Afrique ».
(Pensées d'Angleterre, en mer).
Mais, comme il le dit lui-même, celui qui peignait la fresque peut voler un petit pinceau et couvrir de fleurettes les marges du missel de sa dame. Les objets les plus menus l'intéressent, non seulement les choses de la nature, mais les produits de l'art humain. Il serait, s'il le voulait, un peintre merveilleux de nature morte. Voici, par exemple, du cristal de Bohême :
« Parlez-moi des Bohémiens pour les verres et la poterie ; ils vous souffleront des verres d'une clarté de cristal, où juste apparaîtra un léger nuage de rose, comme si, dans de l'eau pure, vous laissez tomber et mourir une mûre au sang noir, meurtrie ; et cette autre espèce, le chef-d'œuvre dont ils sont fiers, avec de longs fils blancs distincts à l'intérieur, comme les racines fibreuses d'une fleur de lac qui pendent flottantes, à une telle longueur, sans jamais s'enchevêtrer, là où le hardi glaïeul perce les eaux claires et où le nénuphar est couché avec toutes ses filles blanches. )>
(^La Fuite de la Duchesse),
Mais ce que Browning préfère, ce sont les hommes, non pour prêter leur âme aux choses, mais pour en recevoir une impression. Il semble qu'il ait pressenti déjà le cri d'Ëlizabeth dans Aurora Leigh : « C'est l'heure des âmes, mon bien-aimé », et que ce cri, il eût voulu l'appliquer non seulement] comme Aurora aux problèmes sociaux, mais à la poésie et à l'art tout entier.