‹ Robert BrowningChapitre 15 sur 27 · III. — Les Hommes : Légendes et Scènes · texte numérisé non relu

III. — Les Hommes : Légendes et Scènes

Aussi, ce sont surtout des hommes, des sentiments humains, des histoires humaines qui se pressent et s'agitent dans ses poèmes : scènes historiques, légendes, histoires du passé, psychologie d'amoureux, de religieux, de savants, d'artistes, de philosophes, de penseurs. Dans chacune de ces scènes, dans chacun de ces hommes, nous reconnaîtrons un peu de nousmêmes, des passions qui nous émeuvent, des rêves qui nous bercent, des problèmes qui nous tourmentent, des espérances qui nous consolent. Ce n'est pas en dilettante amoureux du pittoresque que Browning peint et décrit. De chacun de ses tableaux se dégage quelque vérité ^éternelle, quelque grande leçon pour la direction de notre vie*

Ici, la variété est infinie. Veut-on des récits légendaires? Voici l'histoire sobre et forte, d'allure tout à fait classique, de l'enfant qui mourut en apportant à Napoléon la nouvelle de la prise de Ratisbonne ; l'histoire romanesque et médiévale du Comte Gismont qui sauva sa fiancée d'une fausse accusation; la lé« gende satirique de la jeune fille aux cheveux d'or de Pornic. Voici, plus développée, l'aventure du Flûtistç bigarré de Hamelin, le plus étonnant badinage d'enfant qui ait été écrit, avec tous les tours de force de la versi-

iîcation et de l'harmonie, une richesse exubérante de rimes et de rythmes, une luxuriance éblouissante de mots, une humour pleine de drôlerie; le rire et l'amusement francs et continus, le fantastique des contes de sorciers et d'enchanteurs avec une morale enfantine. Un peu plus loin, c'est la Fuite de la Duchesse^ cette histoire romantique et merveilleuse de la femme jeune, aimante et délicate, mariée à un duc rustre, 'fier et tyrannique et qui, malheureuse et incomprise, le laisse là pour suivre les bohémiens et devenir la reine de leur vie étrange. Ce n'était là, disait Browning, qu'un fragment d'histoire, mais quel fragment ! les descriptions des paysages, la délinéation des caractères de la duchesse, du duc et de sa mère, aussi despote que méchante, puis les bohémiens énigmatiques, l'arriyée de leur oracle, sorcière à la fois vieille et jeune, changeante comme une fée, le rêve merveilleux d'une vie de liberté et d'aventures par lequel elle charme comme par quelque incantation mystique l'esprit ardent de la duchesse, puis la fuite silencieuse de celle-ci dans l'inconnu, et l'amour intense pour sa maîtresse du vieux serviteur qui raconte la choçe, adoration muette que l'on devine sous ses réticences, tout cela, avec la splendeur du coloris et une chaleur merveilleuse d'émotion contenue, en fait peut-être le poème le plus parfait que Browning ait fourni à une imagination éprise de romanesque et de rêve.

Gomme contraste, que l'on prenne l'apologue Date et Dabitur, racontée par le «Grand vieux Luther », rude 'et simple comme un ajonc en fleur. Plus parfaite encore, pure dans sa simplicité grave est la noble légende intitulée VEnfant et VAnge, où Browning développe l'une des pensées favorites et consolantes de Pippa : « Il n'y a ni premier ni dernier», légende dont aucune analyse ne peut rendre le charme, pénétrant comme celui d'une parabole évangélique, qu'il faudrait citer tout entière et que "nous regrettons de ne pouvoir que résumer maladroite-

ment. Théocrite était un pauvre enfant, excerçant un pauvre métier et dans sa cellule, matin et soir, il faisait sa prière en ces simples mots : « Louange à Dieu ». Il travaillait toute la journée humblement et patiemment. Un jour, il se dit combien il serait heureux de pouvoir louer Dieu de cette grande façon dont le pape le loue dans son église, à Rome. L'ange Gabriel entendit son désir et Texauça. « La nuit passa, le jour brilla, et Théocrite avait disparu. Pour Dieu, un jour dure éternellement et mille années ne sont qu'un jour ». Théocrite tomba malade. Dans ses rêves, un ange lui parla; guéri, il se fit prêtre et au bout de bien des années, fut nommé pape. Un jour enfin, il se prépara à louer Dieu de cette grande façon qu'il avait tant souhaitée dans son enfance. Pendant tout ce temps, sa cellule n'avait pas été vide. Gabriel avait pris sa place, avait été enfant, puis adulte, puis vieillard, toujours travaillant, matin et soir, disant : «c Louange à Dieu »! « Il faisait la volonté de Dieu, la même pour lui, que ce fût sur la terre ou dans le ciel ». Cependant Dieu n'était pas satisfait. Il disait : « J'entends une louange à mon oreille ; il n'y a en elle ni doute ni crainte. C'est ainsi que chantent les mondes anciens et les mondes nouveaux qui naissent sous mes pieds; les amours plus claires ont leur voix différente. Il me manque ma petite louange humaine ». Gabriel comprit qu'il s'était trompé, et qu'aux yeux de Dieu, la prière humaine tremblante et pleine de doute vaut le chant triomphal des anges et des univers. Il s'en alla sous le dôme de Saint-Pierre, le jour ou Théocrite revêtait pour la première fois ses habits pontificaux. Il apparut flamboyant à ses yeux et lui dit la volonté divine : « Je t'ai tiré de ta cellule d'ouvrier et je t'ai porté ici; j'ai mal fait. En vain, j'ai quitté la sphère des anges. Vain était ton rêve de bien des années. La louange de ta voix semblait faible; elle s'est tue et voilà que le chœur de la création s'est arrêté. Retourne-t-en et loue de nou-

veau de ton ancienne manière tandis que je resterai. De cette voix faible que nous dédaignons, remets en marche le chant arrêté de la création ». Et Théocrite redevint le pauvre petit ouvrier tandis que Gabriel prenait sa place à Rome et était le pape. « L'un disparut au moment où l'autre mourait, et côte à côte, ils s'en allèrent vers Dieu ».

Est-ce encore une fantaisie de pure imagination, ou faut-il la considérer comme une fin de légende, cette chevauchée finale de Childe Roland à la recherche de la Tour Sombre, à travers un paysage morne et lugubre, d'une grandeur macabre, dans une nature rebelle et sordide, comme quelque jardin d'enfer, alors que le cavalier n'a plus en lui que l'abattement, le dégoût de sa longue et infructueuse recherche, le désespoir qui le fait marcher vers quelque catastrophe mystérieuse et qu'au moment même où il sent que sa vie a échoué, il voit la tour se dresser sauvage devant lui ? On a voulu mettre dans ce morceau bien des significations symboliques, comme la recherche de l'idéal, ou la glorification de l'échec ; Browning lui-même a déclaré que ce n'était qu'un jeu d'imagination, inspiré par un vers du fou dans le Roi Lear. Quoiqu'il en soit, c'est une évocation des plus étranges et des plus puissantes de sa poésie.

Plus nombreuses que les légendes fantaisistes sont les peintures dramatiques de scènes du passé, ou les résurrections de personnages. Tantôt, c'est la Grèce antique qui revit sous nos yeux dans le Prologue (TArtémisy qu'on dirait traduit littéralement d'Euripide, pour servir d'introduction à une tragédie nouvelle de la Mort d'Hippolyte, tantôt l'alchimiste du moyen âge dans son Laboratoire, livrant du poison à une dame de la cour, tantôt le moine grotesque du cloître espagnol, jaloux de son compagnon dont il va détruire les fleurs et pour lequel il n'a pas assez d'expressions de mépris. C'est, en Espagne encore, la colère de la femme trompée par son confesseur et dont l'amant est livré à l'Inquisition; plus loin, c'est

la tragédie de l'hérétique brûlé avec dévotion par l'abbé Déodat, haineux et triomphant, qui chante la justice de Dieu et attise les flammes du bûcher, rose brûlante de 'l'enfer. C'est encore cette mascarade du jour de l'Exal* tation de la Croix, où les Juifs sont conduits de force à l'église pour écouter un sermon péle-méle, comme un troupeau de porcs, se bousculant, se poussant, s'apostrophant, commentant la cérémonie avec une volubilité rabelaisienne de moquerie et d'insultes :

a Mêli-mélo, nous voici entassés, rats dans un panier, porcs dans un parc, guêpes dans une bouteille, gre* nouilles dans un tamis, vers dans une carcasse, puces daiîs une manche. Attention ! les épaules droites, les pouces tout prêts, et un bourdonnement pour l'évêque ; le voici I Baou I aou ! aou ! un os pour le chien. Sa Grâce ressemble à un pourceau gorgé de glands. Quoi ! un jeune garçon à son côté, frais comme une jeune fille, pour le servir et passer son sablier à Monseigneur 1 Astu jamais vu lard plus onctueux? Sa joue a des fanons comme un porc qu'on vient. de roussir. — Aaron est endormi, donnez-lui un coup de reins dans les hanches, ou que quelqu'un lui tape dans le ventre. Regardez la bourse avec ses nœuds et ses glands 1 Et la robe avec l'ange et le machin ? Où est-ce qu'il en est, voyons ? Ah ! il lit son texte ; voici maintenant sa révérence, et puis ? »

Alors vient le sermon qu'on n'écoute pas ; on regarde les renégats convertis que l'on méprise, puis, pour faire passer le temps, on se dit à voix basse le chant de mort du rabbin Ben Ezra. Alors tout d'un coup, le grotesque disparaît; l'âme des Juifs persécutés s'élève vers leur Dieu et vers le Christ en un élan splendide et en une protestation véhémente contre leurs tyrans, contempteurs du Christ, plus que jamais Israël même ne l'a été :

« Le Seigneur sera miséricordieux envers Jacob ; de nouveau il replacera Israël dans son royaume !... Dieu

nous a parlé ; il nous a donné sa parole à garder, nous défendant de nous croiser les bras ou de dormir au milieu d'un monde sans foi ; en sentinelle, vaillant jusqu'à ce que le Christ à la fin vienne nous relever de notre garde. Par son serviteur Moïse, la garde a été placée et quoique le coq doive bientôt chanter, nous veillons encore ! »

Maintenant c'est la figure du Christ qui se dresse devant eux :

« Toi, si Tu étais Lui ! Toi qui es venu dans la veille du milieu de la nuit, à la lumière des étoiles, prononçant un nom douteux ! et si, trop alourdis de sommeil, trop pressés par la peur... Toi ! si la blessure du martyre est tombée sur Toi, alors que Tu venais chercher les tiens, si nous t'avons donné la croix, nous qui te devions la couronne!... Tu es le Juge. Nous voici maintenant écrasés! Mais une fois le jugement accompli, prends parti pour nous. Notre cause est la tienne aussi; et elle n'est pas plus la tienne que la nôtre, l'œuvre de ces chiens et de ces pourceaux dont la vie est une raillerie et un crachat sur leur credo ! eux qui te soutiennent par leurs paroles, mais te défient par leurs actes ».

(Fête de T Exaltation de la Croix, Holy Cross Day)

La prière se termine par une invocation au Christ pour qu'il les reconnaisse, eux, les persécutés et les parias, et qu'il les ramène avec lui dans la Terre Promise. Toute l'âme juive du moyen-âge semble concentrée dans ce petit poème d'abord grotesque, puis éloquent : la vie sordide et sale des juifs, leur avidité mesquine, leur haine méprisante pour les chrétiens, mais aussi leurs souffrances, leur attachement à leur foi, leur confiance en leur Dieu et la grandeur de leur idéal.

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