IV. — Analyses d âmes
Plus intéressantes encore que les scènes sont les confessions que viennent nous faire les personnages du passé, réels ou fictifs, agitant quelque grande question philosophique ou religieuse, s'occupant des problèmes moraux de tous les temps, quelquefois exposant leurs propres vues avec toute la force que Browning peut leur prêter, d'autres fois simplement nous montrant leur vie et leurs pensées intimes. C'est surtout dans Hommes et Femmes que ceux-ci se trouvent en une galerie nombreuse et variée. En tant que personnages, presque tous sont inconnus, mais leurs idées sont loin d'être des choses étrangères pour nous.
C'est dans Saûl^ David chantant devant le roi insensible et peu à peu réveillant la vie en lui par l'évocation de la beauté du monde, de l'amour des hommes, et finalement l'appel à un dieu aimant, au Christ qu'il voit se dresser devant lui, dans les lointaines perspectives de l'avenir.
Ce sont les philosophes comme Cléon le grec, résumant toute sa religion et peu satisfait d'elle, demandant des espérances de vie, un dieu plus homme, et cependant refusant d'entendre parler des théories nouvelles de l'apôtre Paul; — c'est Karshish, le médecin arabe, qui. a vu Lazare ressuscité et qui écrit à son maître, pour lui dire son impression, une lettre étrange où se mêlent toutes les choses qu'un savant du temps devait trouver plus importantes : la bourrache d'Alep chargée denitre, les gommes tragacanthes, les araignées d'espèce inconnue, les cas spéciaux des maladies du cuir chevelu, la guérison de l'épilepsie, les excrétions de bile chez les fiévreux et au milieu de tout cela, comme une obsession dont il ne peut se débarrasser et dont il a honte, la description de ce Lazare, le maniaque qui fut tiré d'un sommeil cataleptique par un savant médecin nazaréen.
qui maintenant vit d'une vie si étonnante et si simple, mais qui croit qu'il a été mort et que son guérisseur est Dieu lui-même, tout ceci raconté avec des digressions, des réflexions de savant ancien, et par dessus tout, l'impression d'étonnement mystérieux et d'étrangeté avec lequel le poursuivent le souvenir et les paroles merveilleuses de ce fou. — C'est dans Une mort au désert, Saint- Jean l'Evangéliste à ses derniers moments, prévoyant qu'un jour viendra où la foi en son Maître déclinera dans le monde et, en une longue argumentation, donnant des réponses aux incrédules, réponses bien connues d'ailleurs des théologiens modernes et où se trouve la phrase fameuse dans laquelle on a voulu voir l'opinion de Browning lui-même :
« Je dis que le fait de reconnaître Dieu dans le Christ accepté par ta raison, résout pour toi toutes les questions sur la terre et au-delà ».
C'est Johannes Agricola exposant sa foi étroite et puissante en la prédestination et se croyant l'élu de Dieu de toute éternité; c'est le Rabbin Ben Ezra disant sa confiance en Dieu et en l'avenir, jetant sur la vie le regard optimiste de celui qui croit et espère, sachant que le monde passe, mais que Dieu et son âme restent comme le potier et l'argile dont il est parlé si souvent dans l'Ecriture, heureux de ses échecs dans cette vie parce qu'ils montrent que son idéal était plus élevé que la terre, et que les aspirations inassouvies sont une marque de la grandeur de l'âme humaine et une promesse de progrès constants vers Dieu.
Bien différent du grave Ben Ezra estl'évêque de l'église de Sainte-Praxède, type de ces prélats italiens du commencement de la Renaissance, tout occupés d'art et de luxe, menant la vie facile et somptueuse des grands seigneurs, mêlant dans leur pensée l'antiquité classique nouvellement retrouvée et les traditions du christianisme déjà usées et devenues questions de simple forme, hommes à
âmes étroites mais à consciences larges, n'ayant d'épis- • copal que la robe et la somptuosité. Browning nous a montré celui-ci à son lit de mort, entouré de ses neveux — ou de ses fils, on ne sait pas — et leur faisant ses dernières recommandations. Ce sont surtout des conseils pour la tombe monumentale et splendide qu'il faudra lui élever. Il sait et déclare que a tout est vanité », qu'à la mort, c'est fini et « où s'en va l'homme » ? Mais avec une âme de païen, il se représente soi-même vivant encore dans son tombeau, fier de la richesse et de la beauté classique du monument, et surtout riant avec mépris de son rival, le vieux Gandolf, enterré dans la même église de ^ainte-Praxède, qui lui enviait autrefois sa belle maîtresse et qui maintenant lui enviera son tombeau. Son discours est rempli de traits qui peignent à la fois une âme et une époque. Il choisit dans l'église sa place ou plutôt il prend celle que lui a laissée Gandolf. « De là, on voit la chaire du côté de l'Epître et un peu du chœur, ces sièges silencieux et un peu en haut dans le dôme aérien où demeurent les anges et où un rayon de soleil est sûr de se glisser. Je garnirai là ma dalle de basalte et sous mon tabernacle je me reposerai, avec ses neuf colonnes autour de moi, deux par deux, la neuvième à mes pieds, là où est Anselme. Tout en marbre couleur de fleur de pêche, rare, mûr comme du vin rouge qu'on vient de verser en flots puissants. — Le vieux Gandolf avec sa mesquine pierre d'oignon ! Mettezmoi où je pourrai le regarder I — Bien couleur de pêche, rose et sans défaut, j'ai bien gagné ce prix. — Rapprochez-vous : cet incendie de mon église ? Eh ! bien, quoi ? Il y a eu tant de choses sauvées s'il y en a eu de perdues. Mes fils, vous ne voudrez pas ma mort ? Allez creuser dans le vignoble de raisins blancs. — là où était le pressoir à huile, versez doucement de l'eau jusqu'à ce que le sol s'enfonce et si vous trouvez — Ah ! Dieu! je ne sais pas, moi ! — enterré dans une quantité de feuilles
de figuijer pourries et molles et ficelé dans un panier de branches d'olivier serrées, quel bloc, ah ! Dieu ! de lapis-lazuli, gros comme une tête de juif coupée à la nuque, bleu comme une veine sur le sein de la Madone ! Mes fils, je vous ai tout donné, mes villas, tout, cette belle villa de Frascati avec ses bains, pourvu que vous placiez ce bloc bleu entre mes genoux, comme le globe de Dieu le Père dans ses deux mains, que vous adorez, dans l'église si jolie de Jésus; car Gandolf ne pourra s'empêcher de voir et d'en crever ».
Il continue la description des ornements : dalle noire, frise, bas-relief en bronze avec des tripodes, un thyrse, le Sermon sur la Montagne, Sainte-Praxède, un Pan prêt à enlever le dernier vêtement d'une nymphe. Moïse et les Tables de la Loi. Mais il s'aperçoit que ses fils ne Técoutent pas. Il a peur; il essaie des compromissions et des promesses :
« Un seul bloc de jaspe, d'un vert pur comme une pistache — il y a des quantités de jaspe quelque part dans le monde. Et n'aurai-je pas l'oreille de Sainte-Praxède pour lui demander dans mes prières de vous donner des chevaux, et des manuscrits grecs basanés et des maîtresses aux grands membres lisses et marmoréens ».
Ce sera à condition que son épitaphe soit bien gravée en latin de choix, du Gicéron, pas de l'Ulpien, comme Gandolf qui a écrit « elucescebat ». Mais il voit, à leurs regards fuyants comme des yeux de lézards, que rien de cela ne sera fait, et, désespéré il les renvoie.
Un autre portrait de prélat, tout aussi attaché aux choses de ce monde, mais à l'esprit plus subtil et, au moins en apparence, à l'âme plus religieuse, c'est celui d'un contemporain, Blougram, dans lequel on a voulu, à tort ou à raison, reconnaître malgré Browning, le cardinal Wiseman {L'apologie de Vévêque Blougram). Blougram, nourri de la science et de la philosophie actuelles, à l'esprit large et sceptique au fond, est entré dans le
sein de l'Eglise catholique et est devenu cardinal. Comment le sceptique et le prélat peuvent-ils se concilier ainsi ? Blougram s'explique à un jeune reporter, Gigadibs, personnage insignifiant et naïf, qu'il a invité à dîner avec lui, à qui il parle moitié sérieusement, moitié avec ironie. Nous entendons discuter les principes de la religion et de la foi mises d'accord avec les exigences de la pensée moderne. Nous retrouvons le grand principe cher à Browning qu'il faut savoir accomoder ses désirs avec la réalité des choses possibles et parfois restreindre ses rêves, faire de la vie une sorte de modus vivendi entre l'idéal et le réel. Nous revoyons le problème des paris de Pascal, résolu dans son sens, mais mieux encore que par lui. En pariant oui, que Dieu est, je peux gagner une éternité et je ne puis, au pire, perdre qu'une vie. Bien plus, dit Blougram, cette vie-ci, je la gagne : je suis cardinal et tout ce que je peux désirer, serviteurs, richesses, honneurs, luxe, vie aisée, je l'ai gagné. A parier non, j'aurais perdu tout cela. Mais la conscience ? Eh bien, je ne suis pas sûr de ne pas croire ; j'ai des moments de doute, mais qu'importe ? Ma vie est la vie de la foi avec des taches de doute, la vôtre est une vie de doutes avec des taches de foi, où est la grande différence ? Et puisque j'ai choisi oui, je Tai choisi le plus nettement possible, et j'accepte tous les dogmes sans discussion ; ainsi se fortifie la foi. De tels raisonnements se continuent pendant des pages. Ils ne convaincront pas un esprit sérieux, pour qui la foi ne peut pas se ravaler à une petite question de profits et pertes. Ils n'ont pas convaincu Browning lui-même, mais ils montrent bien sa souplesse d'esprit, son habileté à lire dans les régions crépusculaires des consciences et sa subtilité pour plaider avec une apparence de vérité presque inattaquable les causes douteuses, comme les plaideraient les accusés eux-mêmes. Nous le verrons plus tard en plaider bien d'autres analogues.
Autre figure bien moderne aussi, mais dans un autre milieu et dans un ordre d'idées différent, celle de Mr Sludge le médium. Il y eut un moment vers le milieu du XIX® siècle où les phénomènes de spiritisme étaient à la mode, comme ils le sont par périodes presque régulières. Nous avons déjà parlé, dans la biographie, du médium Home et de son influence sur Mrs Browning. Avec son bon sens et ses vues nettes, Browning arrêta les représentations. Mais le portrait de Mr Sludge est un résultat de ses préoccupations du moment. Mr Sludge, surpris dans un de ses tours par son protecteur qu'il a dupé, s'explique à la fin. Il dit tous les éléments qui ont fait son succès : la curiosité des gens, leur désir d'être trompés, leur orgueil qui fait qu'ils ne veulent point voir leur erreur, leur sentimentalité qui les aveugle. Il fait sa psychologie à lui : ses croyances en des communications de l'autre monde par les signes qu'il interprète superstitieusement ; la pente par laquelle il a glissé dans le mensonge en aidantles visions quand elles ne venaient pas, les mobiles intéressés qui l'ont fait continuer après avoir commencé, tous les avantages du métier de médium et comment il le concilie avec sa conscience, se promettant bien d'ailleurs, une fois chassé d'une maison, d'aller dans une autre refaire de nouvelles dupes. Il n'y a guère de poésie dans tout le morceau, mais une psychologie très fine et à ce point de vue, l'une des explications les plus complètes du succès des faux spirites et de la foi que trouvent leurs doctrines.
Une autre étude purement philosophique est celle de Calihan sur Setebos : l'homme créant son Dieu, Caliban se faisant une religion et concevant à son image un être suprême et mystérieux, plein de caprices incompréhensibles, qui a créé le monde comme il a pu et pour s'amuser, et qu'il faut essayer d'endormir par des prières, des promesses et une adoration hypocrite, afin, de se faire, au moins, oublier de lui. C'est là pour Brow-
ning l'origine et la marche des religions naturelles. Combien d'autres figures nous sommes obligés de laisser de côté : le poète solitaire dans lequel Browning s'est peint un peu lui-même (jComment cela frappe un contemporain) avec sa curiosité de tout et les légendes que le public bâtissait autour de sa vie, — L'Italien en Angleterre^ si plein du patriotisme intense d'un républi» cain exilé — le voyageur énigmatique Waring, qui était A. Domett, l'ami de Browning, établi en Nouvelle-Zélande, — le Grammairien de la Renaissance qui a mieux aimé étudier que vivre, qui même dans les affres de la douleur a continué à « moudre de la grammaire », qui a réglé l'affaire de ** Srt ", a donné la base de ** ouv " et la doctrine de l'enclitique **Se" alors qu'il était déjà mort à moitié, mais qui savait que rien dans sa vie n'était perdu et que Dieu trouverait dans l'éternité des usages pour sa science, lui que maintenant ses disciples vont enterrer au sommet d'une montagne là où jaillissent les métérores, où se forment les nuages et où se déchaînent les éclairs, « afin qu'il soit dans la mort comme dans la vie au-dessus du monde vulgaire, » — et beaucoup d'autres encore que nous ne pouvons même pas nommer.