‹ Robert BrowningChapitre 18 sur 27 · VI. — L'Amour · texte numérisé non relu

VI. — L'Amour

Plus nombreux encore et tout aussi remarquables sont les poèmes de passion. Ils composent la grande majorité du premier recueil (Dramatic lyrics) et ne sont absents — ou à peu près — que du troisième (^Men and Women), Ils sont en général courts et consistent presque tous en explosions lyriques de sentiments ou en expositions de situations dramatiques. On y trouve à peu près toutes les nuances, tous les moments du développement ou du déclin de l'amour. Non seulement l'amour en soi, mais toutes les émotions auxquelles il peut donner naissance, toutes les répercussions qu'il peut avoir dans une âme, y sont étudiées. Ilyaàpeinedeuxmorceauxdanslesquelslamême nuance psychologique soit exprimée. Mais toujours on reconnaît Browning à l'intensité de la passion, à la tournure originale de la pensée ou de l'expression, et à la sensation forte de la réalité des circonstances.

Il n'y a pas pour lui de passion plus intense que celle de l'amour parce qu'il n'y en a pas de plus grande ou de plus importante dans la vie de l'homme. La conception romanesque des âmes sœurs ou des moitiés d'âmes qui se cherchent depuis leur naissance et ne sont heureuses que si elles se rencontrent et s'unissent, est pour lui pleine de signification et de vérité. Une vie n'est jamais

complète par elle-même; de quelque façon mystérieuse^ elle a besoin d'une autre pour se développer, se mêler à elle et arriver à sa plénitude. Le problème pour chacun de nous est de trouver Tâme qui complétera la nôtre, et l'ayant trouvée, de ne point la laisser s'en aller ; la grande erreur, c'est de nous tromper, de laisser passer devant nous l'âme qui nous était destinée, et de nous attacher à une autre, faisant en même temps et notre malheur et le sien. Il n'y a point de doute pour Brow^ning que les deux âmes qui doivent s'unir soient déjà préparées l'une pour l'autre ; point de doute qu'elles n'en viennent à se rencontrer et à s'unir à quelque moment. Cette vie peut se passer en vain : il y a d'autres vies à venir ; elles répareront les erreurs, les ignorances ou les échecs de celle-ci. Mais ce n'en sera pas moins une vie perdue, une chose à recommencer. Qu'au contraire les deux âmes se reconnaissent et s'unissent, elles auront accompli leur destinée et préparé leur sort éternel. Les mots d'amour ne sont pas dits pour un moment lorsqu'ils sont vrais, pas même seulement pour cette vie, mais pour toujours, aussi longtemps que peut durer une âme et elle dure éternellement. Quand Elizabeth lui demandait de l'aimer « dans l'éternité de l'amour » et lui promettait de Taimer mieux encore après la mort, ce n'étaient ni pour elle ni pour lui des paroles vides. Il y avait en elles tout le poids d'une éternité. On peut sentir rien qu'à la lecture de leur correspondance que ce n'était pas seulement à des moments d'exaltation poétique que venait cette vision d'amour éternel ; à partir du jour où il a rencontré et reconnu celle qu'il devait aimer. Browning a senti que son avenir éternel était décidé ; toujours il a parlé et agi avec cette conviction profonde. La seule note peut-être qui manque dans sa noble symphonie des poèmes d'amour est celle que nous avons si souvent entendue chez nos romantiques, celle du désespoir causé par la pensée de la mort et de la fin de tout. Les grands cris

désespérés, les lamentations mélancoliques n'ont point de place en lui. Il a senii la douleur de la séparation de la mort ; comme tout le monde, il a eu sa période de chagrin immense « refusant d'être consolé parce qu'EUe n'était plus » mais ses cris de désespoir sont restés dans son âme et son œuvre de poète ne les connaît point. Bien* tôt d'ailleurs, ils ont fait place à un regret éclairé d'espérance, ou plutôt de certitude. Il a toujours été soutenu par la pensée que la mort n'interrompait point l'amour et que la réunion allait venir pour d'autres vies sans fin.

Cette sensation d'éternité transforme toutes ses impressions et leur donne une force et une signification nouvelles.

L'amour ainsi conçu n'est plus un rêve de poète, un jeu de l'imagination ou du cœur, encore moins un désir éphémère des sens. Il prend l'être tout entier; il devient l'une des fonctions principales de l'âme; il pénètre toute la vie. Peut-être est-ce aussi une raison pourquoi nous le voyons avec un tel relief dans ses poèmes et si mêlé à la réalité, si vécu. Ce n'est pas seulement l'amour de rêve, celui qu'évoquent les paysages vagues, les bois, la mer ou le ciel étoile qu'il nous peindra, mais plus encore celui de tous les jours, celui qui s'associe dans nos âmes avec notre vie banale, qui a pour cadre celui de la plupart de nos heures : des maisons, des chambres, des chaises, des tables. Alors, quoique hors de la terre par la portée du sentiment, nous sommes sur la terre et dans la réalité par la vie à laquelle il est mêlé et qui nous vient en des évocations si vigoureuses. Souvent aussi, ce sera le ton de la conversation ordinaire et calme avec lequel il dira ces choses, qui nous les fera paraître encore plus réelles, l'intensité du sentiment se devinant sous xe qu'il dit et plus encore peut-être par ce qu'il tait, sans qu'on ait besoin d'aucun mouvement d'une rhétorique artificielle ou d'une poésie qui s'exalte elle-même. Ce

sera toujours rhomme que nous entendrons, jamais le poète seul.

Cet homme sera-t-il Browning ? Il n'y a pas à cela le moindre doute. Il n'a jamais parlé en son nom, excepté une seule fois et à dessein — mais on le voit sous tous ses personnages. Il n'a point raconté l'histoire de son âme, bien différent encore en cela des romantiques. Il ne pense pas que le poète doive livrer le secret de son cœur et de sa vie. Si Shakespeare même l'a fait, tant pis, il est d'autant moins Shakespeare. Aussi, ce sont des personnages imaginaires qu'il nous présente dans des situations supposées. Mais que de fois ce sont ses propres souvenirs ou ses impressions qu'il a notés et comme on le reconnaît bien derrière chacun de ses héros ! Ainsi il a pu, comme un poète dramatique, sans jamais se mettre en scène, faire passer devant nous toutes ses émotions et nous donner toute sa philosophie de l'amour.

Nous avons déjà vu chez Sebald et Ottima dans Pippa pcuise la forme la plus grossière de la passion, le désir sensuel et la simple volupté physique. Il n'en a pas répété la description, cela a été assez pour montrer qu'il l'aurait pu — mais une telle forme ne compte pas dans la vie éternelle et ne mérite pas le nom d'amour. Elle ne doit être qu'une conséquence de l'autre et rien de plus. « Ni les mains ni les joues ne doivent être séparées lorsque l'âme est jointe à l'âme », écrivait pour lui E. Barrett. Il n'a pas ignoré le corps avec sa beauté et ses joies, mais ces choses n'ont jamais été pour lui que les formes éphémères d'une union plus forte et d'un bonheur plus profond; volontairement il les a laissées dans l'ombre. Il ne verra dans la femme qu'autant de traits physiques qu'il en faut pour exposer l'âme : le front et le sourire où passent toute l'intelligence, les cheveux dont les ondulations semblent participer à la vie intérieure et surtout les yeux où se lisent les mouvements profonds du cœur. Les bras qui s'enlacent rapprochent deux vies plutôt

que deux corps et les baisers même ne sont que des caresses d'âmes.

A part deux choses : le désespoir dans l'idée de la mort et la volupté purement physique, toutes les formes de l'amour nous semblent se trouver dans son œuvre. Veut -on simplement le bonheur de l'amour jeune dont le souvenir suffit à remplir la vie ? Qu'on lise le petit poème si curieux intitulé Confessions où le mourant, dans son lit, au milieu de ses bouteilles de médicaments ne trouve rien de mieux à dire à son confesseur que la joie de ses premiers rendez-vous, joie suffisante pour que la terre ne soit pas triste pour lui :

« Qu'est-ce que ce bourdonnement dans mes oreilles? Maintenant que je vais mourir, est-ce que je regarde le monde comme une vallée de larmes? Ah! révérend Monsieur, pas moi.

« Ce que j'y ai vu autrefois, ce que j'y revois encore, là où sont les bouteilles de médecine sur le bord de la table, c'est un sentier dans les faubourgs, avec un mur, là, à côté de mon lit.

(( Ce sentier s'inclinait à peu près comme les bouteilles, descendant d'une maison que l'on pouvait apercevoir par dessus le mur du jardin. Est-ce que le rideau est bleu ou vert pour l'œil d'un homme en bonne santé ?

« Pour moi, il représente le vieux ciel de juin bleu, audessus du sentier et du mur ; et cette bouteille la plus éloignée, étiquetée « Ether », c'est la maison qui dominait tout. )>

Il dit comment la jeune fille allait l'attendre là, comment on avait beau, dans la maison, écarquiller les yeux en O majuscules, jamais on ne les découvrait ensemble à côté des roses de la grille du jardin :

« Nous nous aimions. Monsieur, nous nous rencontrions : combien c'était triste et mauvais et fou — mais aussi combien c'était doux I »

Qu'on prenne aussi V amour dans les ruines^ ce poème

si joli de sentiment et si parfait de rhythmes et d'images, description des ruines d'une grande ville antique avec l'évocation de la splendeur perdue, tourelles, cirques, colonnades, temples, portes et aqueducs, et les rois et les armées qu'elle avait vus triomphants, tout cela pour que maintenant deux amoureux trouvent un abri sous ses pierres recouvertes de plantes sauvages, et puissent déclarer que « l'amour vaut mieux ».

Ailleurs, c'est en quelques vers, la joie de la rencontre au bord de la mer (^Rencontre le soir), le vide de l'âme après la séparation sur le rivage (^Séparation le matin) l'exultation et l'impatience après une longue séparation lorsqu'approche le moment de se revoir (J)ans trois Jours),

C'est la fierté de l'amant parce que son étoile lui a ouvert son âme (Mon étoile), c'est son orgueil d'une beauté dont son cœur trop plein d'amour n'ose parler et dont il laissera louange aux autres (« Mais vous, vous qui ne l'aimez pas » etc. — Chanson),

Puis ce sont les situations plus compliquées ou plus dramatiques : l'amour qui cherche celle qui^lui est destinée et ne la trouve point (L'amour dans une vie ; La vie dans un amour) l'amour non récompensé et cependant content d'avoir aimé (Une façon d'aimer), l'amour mal compris et qui s'est trop leurré d'espérance (Conceptions fausses), l'amour chanteur de sérénades que l'on ne veut pas entendre : « combien sombre était votre villa; les fenêtres closes et obstinées ; comme votre jardin me refusait son herbe là où j'étais ! la grille de fer grinça des dents pour me laisser passer ! » (Sérénade à la Villa,)

C'est l'amour bizarre, celui du Mesmérite qui par un effort de pensée veut attirer la forme de sa bien-aimée et la posséder à jamais, celui de Porphyria qui voyant sa maîtresse heureuse et endormie dans ses bras, fait de ses cheveux une longue corde et l'étrangle pour qu'elle meure et que cet instant de bonheur parfait soit pour

elle Téternité ; c'est Tamour mystique de Rudel pour la Princesse lointaine (JRudel à la dame de Tripoli), l'amour sachant le peu de valeur de la femme à qui il est donné et cependant satisfait d'aimer (Revanches du Temps). C'est encore Tamour content de mourir pour un baiser (JDans une gondole) ou l'amour despotique et froid du mari jaloux qui a youIu réserver pour lui tous les sourires de sa femme et les a arrêtés d'un mot (Ma dernière Duchesse), c'est le fameux amour du chevalier de Lorge, qui refuse d'aller au milieu des lions chercher le gant jeté par sa maîtresse, dont Browning contrairement à Schiller explique et approuve la conduite (Le Gant), C'est l'amour silencieux, insoupçonné, dans le sonnet suivant, non compris dans ses œuvres complètes :

« Des yeux calmes à côté de toi (Noble dame, si tu pouvais savoir ! ) peuvent se détourner remplis de larmes abondantes. Je ne jette pas un coup d'œil, là où tous contemplent longuement. Chuchotées et frémissantes, leurs louanges passionnées arrivent jusqu'à toi — seule ma joue ne montre aucun émerveillement quand tu passes. Tes lèvres tremblantes répliquent, abaissées et émues, répondent à l'hommage irrépressible qui brûle sur toutes les lèvres, excepté la mienne. Si dans tes oreilles, leurs accents demeurent, et si tu te souviens de moi, debout là immobile, réservé, très pâle à côté de chaque admirateur dont le front illuminé se revêtait de son adoration comme d'une auréole: « Eux tous, murmureras-tu, ma beauté les a conquis, excepté celui-là seul »* Noble dame, si tu pouvais savoir )> !

(Publié dans le Monthly Repository 183k).

Ailleurs, c'est le portrait de la femme jolie et sans âme, « à la chevelure tachetée comme la fourrure d'un faon, à l'œil bleu et humide, au visage frais et enfantin » qu'on peut prendre et caresser, mais à qui l'amour

est impossible et qui n*a qu'une utilité, celle de la rose : « Comment être gracieux envers une rose? Je sais une façon : la laisser là plutôt. Faut-il la cueillir ? Alors la respirer, la baiser, la porter sur soi, puis la jeter. »

Mais qu'une telle femme traverse la vie de quelqu'un et voici que se poseront des problèmes, comme celui du poème Femme légère. Le poète avait un ami qu* une femme légère allait prendre dans ses filets :

« Lorsque je le vis enchevêtré dans ses rets, c'est une honte dis-je, si elle l'ajoute lui, à la liste des quatrevingt-dix-neuf autres victimes, lui la centième pour un caprice. Et, avant que mon ami soit tout à fait à elle, combien facile de lui prouver, dis-je, qu'un aigle est la proie que son orgueil préfère, quoiqu'à défaut, elle s'élance sur un roitelet. Alors je donnai mes yeux à prendre à ses yeux à elle ; ma main chercha la sienne comme dans un désir ardent et, pour ma noble personne, elle se retourna et se donna elle-même en fait. L'aigle, c'est moi, avec ma renommée dans le monde; le roitelet, c'est lui avec son visage de jeune fille. Vous détournez les yeux et vos lèvres se plissent? Patience, attendez un moment. »

Maintenant, son ami est irrité contre lui et refuse de voir le jeu; elle, pour une fois, s'est bien donnée « elle est dans ma main, aussi passive qu'une poire qui récemment mûrissait au soleil sur un mur ; on la touche juste pour essayer et elle se détache, elle est à moi. Puis-je la laisser tomber ? y^ Elle aura le droit de se plaindre aussi et de lui demander quel mal elle lui avait fait. La situation est insoluble. « Et ici quoiqu'il en soit, l'histoire s'arrête, au moins autant que je sache, et Robert Browning, écrivain de pièces, voilà un sujet fait pour votre plume. »

Les déceptions ont aussi leur grande pari. Tel est le poème Crisiina où, pour la première fois. Browning expose sa théorie de l'amour pour l'éternité :

« Elle n'aurait jamais dû me regarder, si elle ne vou-

lait pas que je Taime ! Il y en a des quantités — vous les appelez des hommes, je suppose, — à qui elle peut découvrir toute son âme si cela lui plaît et cependant, qu'elle laissera après comme elle les aura trouvés ; mais, je ne suis pas ainsi, et elle le savait, quand après un coup d'oeil sur eux, son regard se fixa sur moi. Quoi? me regarder ainsi ne voulait rien dire ?. . . .

« Doutez-vous qu'à un tel moment, tandis qu'elle me regardait, elle ait senti clairement que l'âme existait depuis des âges, que ceci n'est qu'un âge de repos, qu'elle va s'envoler de nouveau pour des âges et que la seule chose pour laquelle elle s'arrête, est simplement, pour se mêler à quelqu'autre âme par l'amour ! Sans cela, elle perd ce pourquoi elle vivait et elle doit le perdre éternellement. Elle peut avoir des meilleures fins en vue, des bonheurs plus profonds, si vous voulez, mais la fin de cette vie, le bonheur de cet amour ont été perdus ici. Doutez-vous qu'elle sentît cela, en me regardant, alors que son âme et la mienne se précipitaient l'une vers l'autre ? »

Le monde a immédiatement effacé en elle cette lueur, mais lui l'a gardée ; il sait maintenant qu'au fond d'ellemême cette âme est à lui et il attendra les vies à venir, sentant que dans celle-ci son destin a été accompli.

Moins étrange et plus poignant dans sa douleur contenue, est l'adieu A la maîtresse perdue, qui cesse de l'aimer, tandis que dans la nature, tout suit sa marche ordinaire :

« Tout est fini alors. Est-ce que la vérité sonne aussi amèrement qu'on le croyait d'abord ? Ecoutez! c'est le bonsoir gazouillé par les moineaux autour du toit de votre maison ! Et les bourgeons à feuilles sont laineux sur la treille ; j'ai remarqué cela aujourd'hui ; un jour de plus les ouvrira complètement, vous savez que leur couleur rouge devient grise.

((Demain, nous nous rencontrerons de la même façon

alors, ma chérie? Pourrai-je prendre votre main dans la mienne ? Nous ne sommes plus que deux amis ! — Eh bien ! les amis les plus ordinaires gardent bien des choses que j'abandonne ! Car, chacun des regards de votre œil si brillant et si noir, quoique je le garde de toute la force de mon cœur, car, votre voix quand vous désirez le retour des perce-neige, quoiqu'elle se fixe dans mon âme à jamais ! tout de même, je ne dirai que ce que disent les simples amis ou seulement avec un peu plus de force; je ne garderai votre main qu'aussi longtemps que tous le peuvent, ou si peu, si peu plus longtemps ! »

Ailleurs, avant la séparation, viendra La dernière chevauchée ensemble où lui, sur le point de quitter la femme qui le délaisse, jouit de son dernier moment de bonheur auprès d'elle, pense que s'il échoue maintenant, le ciel et elle sont au-delà de cette promenade, réservés quelque jour pour lui, pendant une éternité qui ne serait que chevauchées prolongées à jamais et que jeunesse immortelle.

Il y aura les âmes qui iront, sans se comprendre, l'une à côté de l'autre, incapables de s'unir, se joignant une seconde, puis s'écartant de nouveau, ne laissant que « la passion illimitée et des cœurs limités qui aspirent ! » {Deux dans la campagne). Il y aura les Querelles d'amoureux ou plutôt l'appel de lui à elle, avec sa confiance, son désir de la revoir de nouveau et d'effacer les torts du passé, appel si plein de souvenirs d'une vie de bonheur alors qu'ils s'aimaient tant. Ailleurs, c'est le retour de la femme après la première querelle, avec ses paroles si profondes d'amour qui se donne et de soumission humble {Dernier mot d'une femme).

Il y a la douleur intense de l'homme trompé, s'affligeantpourla femme qu'il a aimée, rêvant cependant pour elle le salut final. Ce morceau est un des meilleurs exemples de la profondeur d'analyse de Browning. Le premier sentiment est d'abord la douleur de la voir souillée par un mensonge :

« Je voudrais qu'elle fût de moi, la fausseté, non de vous I Moi qui ne suis rien, vous qui êtes tout : moi qui n'en vaudrais guère moins pour une marque ou deux sur ma peau tachetée ; non vous, la fierté du jour, mon cygne, qui au contact de la première tache sur sa merveille de blancheur, ne sera plus le cygne, ne sera plus rien ».

Qu'importe qu'il soit sauvé, si elle est perdue et à cause de lui, de lui à qui elle s'est « liée par les vœux qui damnent » pour manquer à sa parole ensuite. S'il n'y avait que son cœur à lui qui fût brisé, peu importerait ; il était à elle, elle pouvait le détruire sans remords. Mais que dira Dieu ? et fallait-il perdre le ciel pour une parole, pour un anneau d'or brisé ?

« Elle ! perdue ? Gomment, pas de ciel pour elle ? Des couronnes à donner, et aucune pour le front qui semblait de marbre et exhalait des parfums de myrrhe ? i» Il ne peut se faire à cette pensée. Il essaie de s'expliquer comment elle sera sauvée. Ce sera sur la terre qu'elle devra expier. Mais à la fin, le coup mortel viendra pour elle, trop dur pour ses forces de femme ; elle se rappellera son injustice envers lui et ce sera la torture de son âme. Ainsi lorsque le démon la frappera, ce sera lui qui prêtera le couteau. Sa faute à elle aura été d'un moment et ce moment détruira toutes les autres heures de bonheur :

« Il frappe pour une minute de faute triviale. Et toutes les autres heures ne pourront vous sauver, les heures heureuses, celles qui ont duré toute ma vie; — il frappe pour une promesse brisée, non pour les premières paroles prononcées, les vraies, les seules, celles qui changent ma tombe en un flamboiement de joie et un tumulte de chants ! »

Mais, à ce moment, il viendra, lui, il dira ses heures de bonheur, sa vie couverte des fleurs qu'elle a semées, « mon nom même rendu grand par votre lèvre, mon cœur brûlant du bien que je connais, d'une année parfaite où tous deux nous étions jeunes et où je goûtais la compa-

gnie des anges. » Il dira tout cela pour qu'elle soit sau- Tée et qu'elle n'ait point de remords pour lui.

Pourtant une autre pensée l'assaille. Ce sera pour elle-même peut-être qu'elle aura des remords, pour la vérité qu'elle aura lésée. Personne n'aurait pu triompher comme elle — cela est perdu maintenant ; il faut qu'elle supporte sa chute, qu'elle devienne meilleure. Mais ici vient une consolation. nouvelle, jaillissant des profondeurs de son âme. Qu'elle ne s'afflige point d'avoir péché, d'avoir failli à la vérité. « Moi, j'ai été vrai au moins — ohl assez vrai! et, ma bien-aimée, la Vérité n'est pas si bonne qu'elle le semble ! » Et ici nous ne pouvons nous empêcher de nous rappeler la réflexion de Rousseau : « Il y a des retours sur certaines fautes qui valent mieux que de n'en avoir pas commis ». Lui, qui n'a point commis de faute, a endurci son cœur, il est rempli de pessimisme et de désespoir; sa conscience ne l'aide en rien; il ne voit que mal autour de lui. « Mieux vaudrait commettre une faute et en avoir fini, comme vous, ma chérie, à tout jamais, et choisir ce qui est pur et tourner vos regards là où coulent les eaux qui guérissent. » Ainsi elle pourra être sauvée, aussi bien que lui. Pourtant qui sait ? Après toutes ces oscillations de l'âme et ces efforts angoissés, viennent le doute final, le désespoir et l'adieu :

« Malheur ! Que puis-je dire ou faire ? Je ne puis conseiller, ou au moins persuader. Très probablement, vous êtes heureuse de m'avoir trompé ! vous ne regrettez en rien le mal; vous aviez supporté trop longtemps, vous n'avez point péché, vous n'avez pas besoin de secours, vous vivrez jusqu'au bout votre vieille vie et vous risquerez la nouvelle.

« Et votre sentence est écrite tout de même, et je ne puis rien faire — prier peut-être. Mais quoi qu'il en soit, le monde continue son jeu, pour le meilleur ou pour le pire, que je prie ou que je maudisse ; et ma foi se déchire

en mille fragments, et mon coeur se sent de glace alors que mes mots respirent la flamme.

« Ma chérie, je vous regarde de mon coin caché. Etesvous toujours aussi belle ? Avez-vous toujours vos yeux? Soyez heureuse ! Ajoutez seulement l'autre grâce, soyez bonne ! Pourquoi vouloir ce que les anges sont fiers de posséder ? — Je vous ai connue autrefois, mais dans le paradis, si nous nous rencontrons, je passerai sans tourner mon visage ».

(Ze pire de tout).

Le changement et le déclin de l'amour de la part de l'homme ont leur place aussi. Mais Browning ne les a pas marqués directement. Il a mieux aimé en noter les répercussions sur l'âme de la femme, qui, elle, continue à aimer. C'est le sujet de La Femme de James Zee, groupe de neuf petits poèmes, assez obscurs au premier abord, où la femme délaissée exhale ses plaintes et prend ses résolutions.

Après les déceptions, viennent les erreurs et les échecs de la vie parce que les mots à dire n'ont pas été prononcés quand il le fallait. Ainsi se sont faits des mariages qui n'ont été que des mensonges d'âmes, et lorsque les années se sont écoulées et que l'irréparable a été accompli, les regrets viennent, inutiles. On les entend dans Dis aliter visum où le « Byron de nos jours » déplore sa fausse sagesse, dans Trop tard où l'amant d'Edith, morte maintenant après avoir épousé un homme indigne d'elle, lui dit encore son amour et sa douleur de ce qu'elle n'ait pas reconnu quel était pour elle et pour lui le choix de Dieu. On lit la même leçon dans La Statue et le Buste, histoire de l'amoureux qui eût pu enlever la femme qu'il aimait alors qu'elle en épousait un autre et qui attendit, remit à un autre jour, puis à un autre et finalement laissa passer la vie sans agir. On la voit plus claire encore peut-être dans Jeunesse et Art. Ici, c'est la

femme qui parle. Vieillie, elle rencontre un artiste renommé qu'elle a connu alors qu'ils étaient jeunes et pauvres tous les deux et qu'ils étudiaient, lui, la sculpture, elle, le théâtre. Rien de plus charmant et de plus réel que l'évocation de ces vieux souvenirs par l'art merveilleux des petits détails si caractéristique du talent de Browning :

« Cela aurait pu être, une fois seulement. Nous logions tout près dans la même rue, vous comme un moineau solitaire au sommet de la maison, moi, une oiselle solitaire de la même espèce.

«Votre travail, c'était des baguettes et de l'argile, pétrir, lancer, tapoter, polir, puis vous riiez : « On verra quelque jour Smith élevé et Gibson démoli ! »

« Mon affaire à moi c'était chanter, chanter, chanter ; tout le long du jour, gazouillements, piaillements, trilles -et roulades. « Kate Brown sera avant longtemps sur les planches et l'existence de la Grisi en sera rendue amère ».

(( Je ne gagnais pas plus par mes gazouillements que vous par une ébauche en plâtre ; il vous manquait un morceau de marbre, j'avais besoin d'un maître de musique.

« Nous travaillions dur, chacun à notre façon, mordillant chacun une croûte comme les Indiens ; pour prendre l'air, nous regardions les tuiles et comme distraction, nous surveillions les fenêtres l'un de l'autre.

(( Vous flâniez, comme un enfant du Sud, en béret et en blouse — avec un brin de barbe aussi, ou bien vous vous l'étiez faite en vous frottant la bouche avec des doigts où il restait de l'argile.

« Et moi — je réussis bientôt à trouver les points faiibles dans le rideau de fleurs en face, je fus forcée de imettre un store pour me sentir en sûreté quand je laçais jmon corset.

(( Pas de mal ! Ce n'était pas ma faute, si jamais vous me tourniez le coin de l'œil quand je tremblais sur un mi ^e soprano ou que je montais la gamme chromatique. »

C'était le printemps pourtant, les moineaux se cherchaient par couples. Mais jamais il ne lui lança une fleur collée à une boulette d'argile, jamais elle ne mit dans ses notes une nuance de remerciement. Elle regardait avec jalousie les modèles qui montaient chez lui ; lui à son tour voyait d'un mauvais œil l'accordeur de piano aller chez elle. Cependant ils ne parlèrent point, ne joignirent point leur vie, n'unirent pas leurs idéals. Ainsi tout a été perdu, même leur art ne s'est pas développé comme il l'aurait dû, et qu'importent leur renommée et leur richesse ? «

« Non, non, vous ne vouliez pas être imprudent; moi, pas être imprudente et autre chose encore. Aussi vous n'avez pas encore dit leur fait aux barbouillages de Gibson et la Grisi vit encore dans l'opulence 1

« Mais à votre comité, vous voyez le Prince ; moi je suis reine aux « bals parés » ; j'ai épousé un riche vieux lord, vous, vous êtes décoré, chevalier et membre de l'Académie Royale.

« Chaque vie incomplète, vous voyez. Elle pend toujours, rapiécée, en lambeaux ! Nous n'avons pas eu les profonds soupirs, le rire franc, la faim, les fêtes, le désespoir, le bonheur !

« Cependant personne ne vous appelle imbécile, et les gens me supposent intelligente. Ceci aurait pu arriver une fois seulement, et nous l'avons manqué, perdu à jamais ! »

Une note plus grave, plus solennelle dans son pathétique, c'est celle de l'amour mis en face de la mort. Il s'y mêle à la fois le déchirement de la séparation et la consolation d'une espérance éternelle. Ces thèmes ont été souvent traités, avec les mêmes sentiments au fond et il est difficile de rien dire qui soit nouveau. Or Browning ne dit jamais ce qui a été déjà dit sans le créer derechef en y ajDutànt sa marque caractéristique. C'est par l'examen d'une situation psychologique spéciale, par des

pensées renouvelées, par des sentiments exprimés avec une intensité plus grande, par des images, des formules neuves et faites pour se graver ineffaçablement dans l'esprit que ces vieux sujets sont rajeunis. Deux poèmes sont remarquables à ce point de vue : N'importe quelle femme à n'importe quel mari et Eveline Hope.

Dans le premier, la femme se sent mourir et supplie son mari de lui rester fidèle quand elle ne sera plus ; elle passe par toutes les formes de l'amour, de la supplication, de la confiance et du désespoir résigné.

« Mon amour, ce qu'il y a de. plus amer, c'est que toi qui es toute vérité et qui m'aimes maintenant, comme mêle disent tes yeux, comme me le dit ta voix qui se brise, que toi tu m'aimes si sincèrement et que tu puisses m'aimer encore d'un bout à l'autre d'une longue vie, si seulement l'amour était le maître et si la mort qui m'emmène loin de toi voulait attendre !... »

Pendant qu'elle vit, elle est sûre de son amour. La vieillesse même n'altérera pas cette affection.

« Oh I je changerais ; cela doit être ! Si je pouvais le préserver, je le ferais avec bonheur, le peu de beauté qui autrefois donna la joie à tes sens, car cela aussi était précieux. Gela ne peut nous être accordé. Mais l'âme d'où vient l'amour, tout ravage la laisse entière ; en vain la chair se flétrit; l'âme renouvelle toutes choses ».

Ainsi il verrait toujours sur elle la flamme divine de l'amour, il lui serait fidèle. Ah ! si seulement il pouvait continuer ainsi toujours quoiqu'elle s'en aille, faire un effort de plus, et être parfait pour le monde avenir. Mais l'amertume, c'est de penser qu'aussitôt que leurs mains ne seront plus enlacées, il retombera malgré l'ardeur de son amour. Sans doute, il ne l'oubliera pas, il n'oublie rien, ni la fleur, relique d'un jour de fête, ni un air de musique, ni une vision heureuse à une fenêtre. Il gardera tous les souvenirs d'elle :

« Il me semble voir 1 Nous nous rencontrons, puis

nous nous séparons, c'est court. Le livre que j'ai ouvert garde une feuille repliée; la chaise même où je me suis assise n'est plus en ligne avec les autres ; il y a un portrait de moi sur le mur, trois lignes et mon visage vient à ce léger appel. Et tout ceci, grâce aune petite heure. »

Mais il dira : «qu'importe puisqu'elle n'est plus là, que je donne un peu d'amour ailleurs ! — mon âme n'a pas changé pour elle. Elle est mon soleil, les autres sont des lucioles qui viennent à la nuit et disparaissent de nouveau à l'aurore ». Pourquoi faudra-t-il qu'il parle ainsi, après avoir affirmé son amour I

« Mais maintenant, parce que cette heure a été fixée dans le cours des années, parce que l'essence intime de nos êtres s'est mêlée dans notre rencontre, parce qu'une fois tu m'as aimée, oseras-tu dire à ton âme et à Celui qui peut écouter en outre : Par conséquent, elle est immortellement mon épouse ; les circonstances ne peuvent pas changer mon amour ni le temps l'affaiblir. »

S'il en est ainsi, pourquoi donc avoir besoin d'autre chose, pourquoi regarder les lucioles et ne pas mettre doucement de côté leurs vaines tentatives de lumière ?

« Le reste du chemin est-il si long que tu aies besoin de cette petite consolation, toi, l'homme fort ? Va jusqu'au bout de ta veille ! laisse les faibles somnoler et rêver ! »

Mais, répliquera-t-il, devra-t-il donc passer au milieu d'autres visages, d'autres chevelures, sans un regard, sans une caresse ? Serait-ce donc si mal d'aimer mieux être une journée devant la Vénus du Titien que dans une chambre vide ? Il la regarderait. Et après ? Elle comprend et se résigne — mais non sans douleur — à voir ainsi tomber sa pureté d'âme, sa loyauté absolue d'homme dont elle était fière devant Dieu. Qu'il se redonne donc à d'autres, qu'il emploie pour d'autres amours les mêmes mots, les mêmes regards qu'il a employés pour elle. Elle sait qu'à la fin, il reviendra vers elle « dans l'endroit de son cœur qu'elle garde pour lui ». Oui...

« Mais pourquoi faut-il que ce soit avec une tache ? Pourquoi devrai-je, entre les feuilles de la couronne, déposer sur ton front un baiser de pardon I Pourquoi faut-il que les autres femmes en sachent tant ? qu'elles causent ensemble. « C'est avec ce regard, avec ce sourire qu'il aimait, autrefois comme maintenant »,

Elle voudrait mourir la dernière pour lui montrer comment on est fidèle. Le reste de la vie ne serait pas bien long. Elle l'emploierait à se souvenir, à revivre dans le passé, à se rapprocher de lui encore plus jusqu'à ce que, mieux préparée pour s'unir à lui, il l'entendît l'appeler. Et dans cette vision son âme s'exalte. Ce qu'elle ferait, lui qui est fort et noble le fera sûrement. La confiance et l'espoir lui reviennent. Mais au milieu de son exaltation, la flamme tombe tout d'un coup, elle sent que ce n'est qu'un vain rêve ; et la fin est un sanglot d'acceptation douloureuse de l'inévitable :

« Et cependant tu es le plus noble de nous deux

Quand même l'amour faillirait, je peux compter sur ta fierté.

« La fierté ? quand ces yeux m'annoncent la vie

derrière la mort que je vais trouver ! Quand, maintenant j'ai le plus besoin de ton aide, je te trouve tout entier ! Qu'est-ce donc que je craignais ? Ton amour me tiendra fermement jusqu'à ce que la petite minute de sommeil soit passée, et que je m'éveille sauvée!... Et pourtant, cela ne sera pas ! »

A cette note de tristesse si poignante s'oppose la note d'espérance et de foi de l'amour triomphant, dans Eveline Hope. Eveline est morte jeune, le poète était bien plus âgé qu'elle ; il l'aimait, elle n'en savait rien. Tout est-il donc fini et son amour perdu à jamafs ? Nous connaissons déjà la réponse de Browning et sa foi en l'éternité de l'amour. Elle apparaît là bien nette une fois de plus. Mais tout commentaire, toute analyse ne peut qu'affaiblir l'impression de ce poème merveilleux d'émotion

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intime et pénétrante et de pensëe si noble, où se trouvent tout le pathétique de la mort et tout le sublime de Tamour. Nous ne pouvons nous empêcher de le citer tout entier.

« La belle Eveline Hope est morte ! Asseyez-vous et veillez une heure à ses côtés. Voici l'étagère pour ses livres; voici son lit; elle a cueilli ce morceau de fleur de géranium qui commence aussi à mourir dans ce verre. Il y a peu de chose encore de changé, je crois. Les volets sont fermés, aucune lumière ne peut passer, excepté deux longs rayons par la fissure des gonds.

«Seize ans lorsqu'elle est morte ? Peut-être avait-elle à peine entendu mon nom. Ce n'était pas l'heure d'aimer pour elle ; de plus sa vie avait bien des espérances et des buts ; assez de devoirs et peu de soucis ; elle était tantôt tranquille, tantôt agitée, jusqu'à ce que la main de Dieu ait fait un signe àl'improviste, et ce front blanc et doux est tout ce que nous avons d'elle !

«Est-il donc trop tard, Eveline Hope ? Quoi! votre âme était pure et franche ; les bonnes étoiles se mêlaient dans votre horoscope, vous avaient faite d'esprit, de flamme et de rosée, et juste parce que j'avais trois fois votre âge, que nos sentiers s'écartaient tellement dans le monde, nous n'étions rien l'un pour l'autre, vient-on me dire ? Nous étions deux mortels semblables et rien de plus?

« Non vraiment I Car Dieu dans le ciel est grand pour accorder, comme il est puissant pour créer, et il crée l'amour pour récompenser l'amour. Je ne cesse de vous demander, à cause de mon amour. Gela pourra être retardé, pendant bien des vies encore, à travers des mondes que je tr^erserai et en grand nombre. J'ai beaucoup à apprendre, beaucoup à oublier, avant que l'heure soit venue pour que je vous prenne.

« Mais l'heure viendra à la fin, elle viendra où « Eveline Hope, vous dirai-je, que voulaient dire sur la terre, là-bas.

pendant les années depuis longtemps silencieuses, cette âme et ce corps si purs et si gais ? » Pourquoi votre che- \elure était d'ambro, je le devinerai, et votre bouche, rouge comme votre géranium, et ce que vous voulez faire de moi, à la fin, dans cette vie nouvelle, venue à la place 4e l'ancienne.

« J'ai tellement vécu, vous dirai-je, depuis ce tempslà, je me suis sacrifié tant de fois, j'ai gagné les gains de bien des hommes, saccagé les siècles, dépouillé les pays, et cependant une chose, une seule dans tout l'espace parcouru par mon âme, ou bien je l'ai manquée, ou bien elle-même m'a manqué. Et j'ai besoin de vous et je vous trouve, Eveline Hope ! Quelle est la conséquence ? Voyons.

« Je vous ai aimée, Eveline, tout le temps. Mon cœur semblait aussi rempli qu'il pouvait l'être ? Il y avait de la place et de reste, pour le jeune, sourire franc, pour la bouche jeune et rouge, pour l'or jeune de la chevelure. Aussi, silence ! Je vais vous donner cette feuille à garder. Voyez, je l'enferme dans votre main douce et froide. Voilà I c'est notre secret : dormez ! Vous vous éveillerez, vous vous souviendrez et vous comprendrez ! »

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