‹ Robert BrowningChapitre 19 sur 27 · VII. — Poèmes personnels · texte numérisé non relu

VII. — Poèmes personnels

Nous terminerons cet examen des poèmes lyriques de a première période par trois poèmes dans lesquels Browning parle en son propre nom. Le premier. Au coin du feu, ne devrait pas à proprement parler être rangé dans cette catégorie. Browning ne nous l'a pas donné comme tel. C'est un personnage imaginaire qui parle et sa femme parfaite s'appelle Léonor, mais cette fiction cache à peine l'auteur. Le poème quoique non biographique est fait tout entier de souvenirs et de sentiments personnels qui sont, il est vrai, assez généraux pour être l'histoire

de bien des âmes. Le héros, au coin du feu, se voit déjà vieillissant, pense aux heures d'automne de Tayenir,. alors qu'il sera à côté de sa femme, dans l'intimité douce du foyer et il évoque les pensées qui lui viendront en ce temps-là :

« Combien je sais ce que je veux faire, quand viendront les longues et sombres soirées d'automne ; où seront alors, ô mon âme, tes teintes charmantes ? Avec la musique de toutes tes voix, muettes, dans le novembre de la vie aussi.

« On me trouvera à côté du feu, je suppose, sur un grand grand livre sage, comme il convient à la vieillesse, tandis que les volets battront au souffle du vent contraire, et je tournerai la page, je tournerai la page. Plus de vers maintenant, seulement de la prose ».

Les enfants se diront : « Pendant qu'il est plongé dans son grec, allons-nous en ». Lui restera là, silencieux, mais le grec conduira sa pensée bien loin dans le passé. Le passé ce sera pour lui sa jeunesse et l'Italie « contrée femme, courtisée et jamais épousée ! aimée d'autant mieux par les pays hommes de la terre et au lieu de cela reposant sur leur cœur ! » Voilà que vient un paysage de montagnes italiennes — rochers, bois, torrent, lac dans le lointain, falaise abrupte et sentier difficile où les lichens ressemblent à des taches sur des papillons de nuit et où les petites fougères attaquent de leurs dents le rocher poli. C'est l'automne, les fleurs des montagnes sont jaunes, les châtaignes tombent, trois dans le même globe épineux» sous ses pieds le poète voit les feuilles rouges des plantes grimpantes, comme des taches de sang sur un blason d'or, étalées sur le tapis de mousse orné de coupes où boivent les fées. Plus loin ce sont les champignons couleur de chair, nés d'une nuit, plus loin enfin un pont et une vieille chapelle à demi-abandonnée. Il était là avec Elle et, quand il la regarde maintenant, ces choses revivent dans ses souvenirs :

« O ma femme parfaite, maLéonor, cœur qui est mien, yeux qui sont miens aussi, avec qui sinon vous oserais-je regarder en arrière, avec quelle autre oserais-je suivre le sentier qu'abhorrent les têtes grises...?

a Pour moi, la jeunesse me menait... Je veux parler maintenant. Je ne veux plus plus vous regarder, assise, lisant à côté du feu, avec votre grand front et la main, petite comme celle d'un esprit, qui le soutient, muette, mon cœur sait comment.

« Oui, si je pense assez profondément, votre âme a l'habitude de répondre, prompte comme la rime, et vous aussi, sans difficulté, vous trouvez la réponse que votre âme cherche, en perçant bien des fois sa fine enveloppe de chair...

« Bien-aimée, voyez où les années conduisent ! D'abord c'était quelque chose que nos deux âmes se mêlent comme se mêlent deux brouillards, chacun est absorbé par l'autre maintenant et le nouveau fleuve continue sa course, quels que soient les rocs qui l'obstruent !...

« Revenez avec moi tout au commencement; penchonsnous sur ce temps, aimons-le de nouveau une fois de plus ; ici oublions, là souvenons-nous ; brisons le rosaire en une pluie de perles et ramassons ce que nous laissons tomber. »

Ce qu'il ramasse, ce sont les souvenirs si doux du premier moment où leurs âmes se sont comprises et données l'une à l'autre à jamais. Que nous importe que pour Browning et Elizabeth (qu'il est impossible de ne pas reconnaître en Léonor) ce don réciproque n'ait pas eu lieu là, dans une gorge des Alpes italiennes ? Ce n'est qu'un déplacement de paysage. Il transporte là, où ils ont été si heureux, le commencement de leur amour ; et il ne dit rien qu'ils n'aient ressenti l'un et l'autre. Le charme des forêts les enveloppait, ils sentaient leurs âmes se rapprocher ; parlerait-il ? Ils n'étaient qu'amis. S'il parlait et si elle ne répondait pas à son amour, n'allait-il pas perdre

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son amitié si précieuse? (Ici le souvenir de la première demande en mariage, de cette lettre brûlée de Browning ne vient-il pas immédiatement à l'esprit ?) Le ciel était tranquille, l'occident de couleur tendre, la soirée grise, avec une seule étoile, comme une chrysolite. Ils étaient là seuls, et leur trouble augmentait. Un seul mot dit ou supprimé allait faire leur destinée ou la détruire :

« Oh! si peu plus, et combien cela fait! Si peu moins et quels mondes supprimés! Comment un mot va vivifier le contentement et en faire de la félicité, ou un souffle arrêter le jeu du meilleur de notre sang et la vie être une preuve de cela.

« Si elle l'avait voulu, l'écran serait resté, si léger, si solide, entre mon amour et elle, j'aurais pu regarder son visage, avec un voile protecteur entre nous, trouver son âme comme lorsque causent des amis — des amis — qui auraient pu être des amants ! »

Il avait peur de parler, comme il aurait eu peur de toucher un arbre sur lequel il ne resterait plus que la dernière feuille — la dernière, qu'il faut craindre de détacher. Oui, mais si elle se détache elle-même devant la brise et vient sur votre visage ?... Celle-là se détacha. L'amie donna son âme toute entière, sans arrière-pensée, sans réserve, sans rien qui restât entre les deux pour les séparer :

« Si deux vies se joignent, souvent il y a une cicatrice ; elle sont une et une, avec l'ombre d'une troisième. Un près d'un autre, c'est trop loin. » Eux n'étaient môme plus l'un près de l'autre ; ils ne formaient qu'un seul être.

« Un moment après des mains invisibles suspendaient rapidement la nuit autour de nous; mais nous savions qu'une barrière était brisée entre la vie et la vie ; nous étions mêlés à la fin en dépit de l'écran mortel ».

Ainsi pour nous tous, un moment décide d'une vie entière ; l'âme se déclare et porte son fruit, et ce fruit,

n'est pas seulement pour elle , il contribue à la vie de l'humanité.

« Que l'amour soit ce fruit, que la haine soit ce fruit, il fait avancer la marche générale de l'homme, et d'après un plan général, chaque individu dans la multitude aide à former la vie de la race et vit la sienne par surcroît » .

Pour lui, sa vie a été complète, son destin fixé, la nature a tiré de lui ce qu'il pouvait donner de mieux (et ici revient la note d'intimité personnelle et douce) :

« Quelqu'un né pour vous aimer, ma chérie, pour vous regarder vous baisser de nouveau à côté du feu, assise, muette, rêvant à la lumière de la flamme, avec votre grand front et la main petite comme celle d'un esprit, qui le soutient, là-bas, mon cœur sait comment !

« Ainsi la terre a gagné un homme de plus, et le gain de la terre doit être le gain du ciel aussi; et tout cela vaut bien la peine qu'on y réfléchisse, quand viendra l'automne, ce que j'ai l'intention de faire, un jour, comme je l'ai déjà dit. »

Le poème intitulé Un mot de plus (One word more) est le seul dans tout Browning absolument personnel, ne pouvant s'appliquer qu'à lui, et dit par lui à sa femme, à Ë. B. B. Il lui dédie son recueil de poèmes Hommes et Femmes, Pour une fois, une seule fois après avoir tant fait parler de personnages différents, il parlera en son propre nom et pour elle.

« Les voici, mes cinquante hommes et femmes, me nommant les cinquante poèmes finis ! Prenez-les, mon amour, le livre et moi ensemble. Où le cœur se repose que l'esprit se repose aussi. » Sa dédicace est bien personnelle avec une tournure de pensée inattendue et curieuse. Une légende veut que Raphaël ait écrit une centaine de sonnets, que Dante ait peint un tableau. Ces choses ont disparu. Mais le tableau comme les sonnets étaient destinés à la femme qu'ils aimaient. Ainsi, pour une femme aimée, le peintre se fait poète, et le poète, peintre ; ils ne lui parlent pas

à elle le langage qu'ils parlent au monde, il leur faut un art nouveau pour que leur cœur d'homme, non plus leur génie d'artiste, puisse s'exprimer. C'est là ce qui fait le prix de ces choses disparues. Lui, Browning, n'a pas d'autre art à sa disposition. Dans d'autres vies, sur d'autres sommets, peut-être, si Dieu le veut. Mais ici, un seul lui est donné, celui de la poésie. Ce sera donc de la poésie qu'il lui adressera. Seulement, ne pouvant changer la chose, il changera le ton, au lieu de la trompette, il prendra la flûte, au lieu de la large brosse à fresque, le tout petit pinceau de l'enlumineur. Il parlera pour lui et en son nom, même pour ne dire que ceci : « Je vous prie, regardez ces hommes et ces femmes, prenez et gardez les cinquante poèmes finis ; où mon cœur se repose, que mon esprit se repose aussi. Pauvres les paroles ; que ma façon de les dire soit tout. » Ils se connaissent l'un l'autre comme le monde ne les connaît point. Si la lune voulait aimer un mortel, lui faire une grande faveur, elle lui montrerait peut-être ce côté mystérieux et toujours caché que nous ne verrons jamais. C'est ainsi que sa femme a fait pour lui ; alors que tout le monde retentit de ses louanges à elle, — sa lune des poètes — lui va de l'autre côté d'elle, vers les nouvelles lueurs argentées et muettes, vers les ombres que l'on ne rêve point, et il se tient muet dans le bonheur du silence :

« O leur Raphaël aux chères Madones, leur Dante de l'Enfer redouté ! — l'un écrivit un chant — et dans mon esprit je le chante ; l'autre dessina un ange — et je le porte, voyez, sur mon cœur ! »

La dernière note est venue quelques années plus tard, lorsque l'hiver morne a remplacé l'automne, que la place au coin du feu a été vide, le grand front disparu à jamais et son « ange-poète » parti pour d'autres sommets. Après les cris de douleur que personne n'a entendus, est venu un moment de silence, puis trois ans après, alors que Browning prévoyait sa mort à lui, ce sublime Prospice, cette

montée superbe de l'âme vers le suprême combat, prélude du triomphe, de la lumière et de l'extase des unions éternelles :

« Craindre la mort? Sentir le brouillard à la gorge, la brume au visage, là où les neiges commencent, où les rafales marquent l'approche du but, le pouvoir de la nuit, la force de la tempête, le poste de l'ennemi ; là où il se dresse, l'Effroi suprême, sous une forme visible, et où pourtant l'homme fort doit passer.

« Car le voyage est fini, le sommet est atteint et les barrières tombent, quoiqu'un combat soit à livrer, avant que le prix soit gagné, récompense de tout.

« J'ai toujours été un lutteur — Une lutte de plus, la meilleure et la dernière ! Je haïrais une mort qui me banderait les yeux, qui m'épargnerait, qui me demanderait de passer en rampant. Non, je veux la goûter toute entière, me comporter comme mes pairs, les héros de jadis, supporter le choc, et en une minute payer ce que doit ma vie heureuse en arrérages de douleur, de ténèbres et de froid.

« Car tout d'un coup, le pire devient le meilleur pour le brave; la minute noire est terminée, et la rage des éléments, les voix délirantes des démons vont s'affaiblir, se fondre, changer, devenir d'abord la paix exempte de souffrance, puis une lumière, puis ton sein, ô âme de mon âme ; je t'étreindrai de nouveau ! Le reste, à la garde de Dieu ! »

Nous ne pourrions mieux terminer les citations de ce recueil, le seul peut-être de Browning qu'on lira dans les siècles à venir, mais qui restera comme le chefd'œuvre poétique le plus varié, le plus largement et le plus profondément humain, le plus noblement puissant qu'aient produit la période victorienne anglaise et peut-être même le xix® siècle tout entier.

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