‹ Robert BrowningChapitre 20 sur 27 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Ce poème (jChristmas Eve and Easter Day) est la seule œuvre longue que Browning ait écrite entre son mariage et la mort de sa femme. Il fut publié en 1850, quatre ans après le dernier numéro de Bells and Pomegranates et éinq ans avant le recueil de Men and JVomen. C'est un poème de conception bizarre, contenant le récit de deux visions fantastiques, celle de la veille de Noël et celle du matin de Pâques. Il est surtout intéressant au point de vue des idées religieuses de Browning et de son attitude en face des Eglises chrétiennes. Mais au milieu de l'argumentation parfois longue et un peu confuse, se trouvent des passages descriptifs remarquables et de grandes envolées d'éloquence. Les convictions religieuses de Browning se dégagent du récit; elles sont les mêmes que celles qui ressortent de sa correspondance ou de ses œuvres à venir, avec cependant une tendance à un culte précis.

La première vision, celle de la veille de Noël, nous transporte dans trois assemblées différentes au milieu desquelles se célèbre ou se discute le culte chrétien : d'abord une chapelle de non-conformistes (très probablement méthodistes) fréquentée par les plus basses classes du peuple ; puis la basilique de Saint-Pierre de Rome au moment des splendeurs catholiques de la messe de minuit, enûn une salle de conférence en Allemagne où le professeur met en

doute la divinité du Christ et même son existence. Voilà trois formes différentes de religion : le protestantisme dans ce qu'il a de plus étroit et de plus sec ; le catholicisme avec toute sa pompe, enfin le rationalisme clair et infécond. Que choisir ? Il y a de quoi hésiter. Tous ces hommes sont réunis au nom du Christ, même ceux qui le discutent. Or n'avons-nous pas eu sa promesse solennelle : « Toutes les fois que vous serez réunis en mon nom, je serai au milieu de vous» ? De là à la fiction poétique de Browning, il n'y a qu'un pas. Le poète a vu le Christ lui-même sortir lumineux du milieu sordide de la chapelle méthodiste, il l'a vu s'en aller et l'entraîner avec lui vers la basilique des papes ; il l'a vu même dans la petite salle de Gottingen, à côté du professeur sceptique. Ils étaient donc tous ses disciples. Quant à lui, Browning, il ne voulait point se mêler à ces fidèles, il était dégoûté par la malpropreté et la bêtise vulgaire des méthodistes, scandalisé par le faste mondain de Rome, fatigué par l'atmosphère raréfiée et la sécheresse d'âme du philosophe allemand. Il ne voulait d'autre culte que sa prière personnelle et d'autre temple que le ciel étoile. Aussi, il est laissé seul en dehors des sanctuaires, privé du Christ avec qui il n'entre point, et dont il ne peut que saisir la frange du vêtement, tandis que les autres jouissent de sa présence consolatrice et radieuse. Qu'en conclure ? Dans ces trois assemblées, chacun adorait le Christ et son œuvre, uni aux autres par le même amour pour Lui — car même ceux qui l'étudient en sceptiques et sapent systématiquement ce qu'ils appellent sa légende, même ceux-ci en sentent la grandeur. S'en occuperaient-ils si pour eux il était insignifiant ? C'est vers Lui qu'ils vont dans leur recherche patiente et douloureuse de la Vérité. Au contraire. Browning a cherché seul, il a voulu son Dieu à lui et pour lui, différent des autres ; son amour pour le Christ n'a pas été assez grand pour lui faire comprendre l'amour des autres et pour l'attacher à eux. C'est pour cela que le

Christ refuse de recevoir cet amour égoïste, et le laisse dehors dans la nuit et le froid. Il faut donc choisir une forme de culte, appartenir à une Église. Laquelle ? Browning, comme Elizabeth Barrett, avait été élevé dans le culte méthodiste et il était d'avis, au point de vue des cérémonies extérieures, de garder la forme de confession dans laquelle on avait été élevé, tout en conservant l'indépendance de sa pensée. Toutes les formes ont du bon etdu mauvais. A quoi bon changer? Mais ici Browning poète est forcé de faire son choix. Nous pouvons remarquer qu'il a volontairement négligé toutes les sectes à formes intermédiaires et mêlées, comme par exemple, l'Eglise anglicane semi-catholique et semiprotestante. Il ne prend que les formes extrêmes : puritanisme, catholicisme ou négation de tout.

Le groupe delà négation sceptique, raisonneur et froid, ne satisfait point son âme. Si le Christ n'a fait que donner un code de moralité, il ne nous a rien appris. Mais au lieu de dire : Croyez au bien, à la justice », il a dit : «Croyezen moi qui vis et meurs, mais cependant suis le Dieu de Vie. )) Ceci est une vérité nouvelle dans le monde, celle dont son âme à lui a besoin — l'existence d'une humanité divine. Il ira donc aux deux autres, aux religions de foi et d'amour. Pourquoi se scandaliser du faste de Rome et des pompes du catholicisme ? Rome a pris dans l'antiquité toute la beauté, toute la science, tous les arts, tout ce qui pouvait réjouir et élever l'humanité — de tout cela, elle a fait des accessoires de la religion, elle a sacrifié l'art à l'amour; elle a offert toutes ses richesses à Dieu, au lieu de les consacrer à des plaisirs ou à des intérêts vulgaires. Browning s'en réjouit et lui donne ses sympathies. Cependant, les pauvres gens ignorants qui sont dans la chapelle méthodiste, sans aucun plaisir pour les yeux ni les sens, vivant uniquement de la foi, transfigurant dans leur âme tout ce qui pour un esprit cultivé paraît si sordide, si mesquin et si stupide, ceux-ci accomplissent le

vrai miracle de l'amour. En eux, il n'y a qu'une source vive, celle de la foi aimante, toute autre aide terrestre est délaissée. C'est là la marque divine : « Carunver aimant dans son argile serait plus divin qu'un Dieu sans amour. » Qu'importe que cette eau vive soit mêlée de couleurs terreuses, ou contenue dans un vase grossier? Ces ruines d'humanité en haillons trouvent là leur consolation suprême. Ce sera là qu'il ira aussi la chercher, ramené dans un pli de la robe du Christ. Il n'y était entré d'abord que pour se garantir de la pluie. Il s'y retrouve à la même place, après sa vision de Rome et de Gôttingen. Ou ce voyage surnaturel n'était-il qu'un rêve somnolent qui l'avait trompé, pendant que l'endormait la voix monotone du pasteur ? Quoi qu'il en soit, la conclusion est nette. Il se joint à eux et chante leur hymne : les cinq derniers versets de la troisième section du numéro dix-huit de la Collection Whitfield « pour terminer par la Doxologie. » Cette conception un peu étroite de Browning n'est pas celle qui se dégage de toute son œuvre; nulle part ailleurs, il n'a marqué une préférence spéciale pour telle ou telle Eglise ; les formes lui sont indifférentes. Sa religion est un christianisme très large, n'excluant que la négation athée et le matérialisme. D'ailleurs, même dans ce morceau, il a montré par bien des passages et des arguments sa compréhension large de tous les credos et sa sympathie profonde pour toutes les Eglises.

La théologie de la deuxième partie (Jour de Pâques)^ est aussi une théologie laïque chrétienne, empreinte d'une certaine étroitesse de conception originale que vient corriger une grande noblesse de vues. La pensée du début est un des principes fondamentaux de la morale chrétienne : nul ne peut servir deux maîtres : le monde et le Christ. Il faut choisir, renoncer aux biens de la terre ou bien renoncer au ciel. Plus tard encore, la théologie morale de Browning sera plus large, il montrera (Fantaisies de Férishtaîi), la légitimité des jouis-

sances terrestres et leur utilité dans la vie morale. Mais il n'en est pas là en ce moment spécial de son développement religieux ou plutôt, il exprime dans ce poème un autre moment de son âme. Le choix est donc à faire, sans conciliation possible des deux choses et, au fond, chacun de nous le fait à tous les instants. Mais il est bien difficile de choisir Dieu et de refuser le monde. Il est bien difficile d*être chrétien. Le poète, comme tant d'autres, est rempli d'amour pour la terre et sa beauté ; il sent que s'il fallait, en le prenant à l'improviste, le classer d'un côté ou de l'autre, il se trouverait parmi ceux qui préfèrent le monde. Or, n'est-ce pas encore un grand précepte du christianisme qu'il faut être prêt à toute heure, que le Fils de l'homme viendra dans la nuit, au moment où on s'y attendra le moins et que le Jugement irrévocable sera prononcé pour ou contre nous ? Comme dans la Veille de Noël, Browning conçoit la chose d'une façon visible. Il se sent appelé et jugé. Il n'existe plus que Dieu et lui, le reste n'est rien. Ce n'est qu'un moment, il continue à vivre comme auparavant, mais il est conscient que la sentence sans appel est prononcée. Il a choisi le monde et il est condamné. Ici, sa pensée s'écarte des conceptions simplistes du ciel et de l'enfer. L'enfer avec ses flammes éternelles semblait à Browning une chose monstrueuse et indigne de la divinité, un triomphe définitif et absurde de la cruauté et du mal. Plus tard, il devait en parler en termes qui ne laissent aucun doute à cet égard (77/6 Inn Album — Ixion). Pour le moment, il se borne à dire ce que va être l'enfer pour lui. Les théologiens reconnaissent dans l'enfer deux peines : celle du damn, qui est la privation de la vue de Dieu, et celle du feu qui est la souffrance, analogue à la souffrance physique. Ils affirment que la première est de beaucoup la plus épouvantable. La privation de la vue de Dieu, c'est en effet, l'absence de tout principe de vie. Pour nous, même profanes, c'est l'absence de tout idéal, de

tout progrès, de tout espoir, une vie stagnante et morte. C'est la pensée que Browning a prise et développée à sa façon. Point n'est besoin de feu ou de peines physiques. Il suffit qu'on soit privé du ciel, que tout idéal soit enlevé. La sentence prononcée contre lui est celle-ci : « Tu as voulu le monde, prends-le, il est à toi, mais tu n'auras rien au-delà. » D'abord, il se réjouit et remercie son juge. Le monde tout entier, quelle richesse ! Ce ne sont pas les satisfactions sensuelles qu'il y voit — ce serait quelque chose de trop creux et de trop mesquin — ce sont les plaisirs les plus élevés de l'intelligence et de l'âme. C'est la contemplation de la beauté des choses. Une simple feuille de fougère est un trésor pour qui l'observe attentivement, que sera-ce des merveilles de la création toute entière ? Oui, lui répond la voix du juge, mais toutes ces merveilles ne sont que comme une tapisserie de l'antichambre de Dieu, une image faible de ce qu'il verrait de l'autre côté, avec les élus, vision dont il est à jamais privé. Plus il connaîtra la beauté de ce monde, plus il aspirera à la beauté absolue du Créateur, et plus il se désespérera de savoir que jamais il n'en pourra jouir. Va-t-il se tourner vers l'art, apprendre et admirer toute la Grèce, toute l'Italie ? Oui, mais les œuvres d'art ne sont qu'une image faible et partielle du rêve des artistes eux-mêmes. Ce rêve, ils le continuent, ils le réalisent, parfait dans une vie supérieure. La beauté, dont ils n'ont vu que des fragments, luit pour eux là-haut, dans toute sa plénitude ; pour lui, elle ne luira jamais. Il s'est contenté de ces apparences, de ces images vaines ; il n'aura jamais la réalité. La science ? n'est-ce pas encore une chose de la terre, imparfaite et pauvre, expression éphémère et relative de la Vérité absolue ? Qu'il se contente de ce semblant de connaissance; la vérité n'est pas pour lui. Ainsi privé de tout ce qu'il avait le plus désiré, ainsi condamné aux fruits pleins de cendre de l'arbre de la Science, ainsi convaincu du néant de tout ce qu'il avait

adoré, il n*a plus qu'une ressource, l'amour. Que Dieu lui laisse cela comme dernière consolation ; qu'il lui soit permis d'aimer la créature de la terre, ces hommes, ces femmes, mortels comme lui, éphémères comme toutes choses, mais auxquels il s'attachera néanmoins pendant qu'ils durent, de toute la force de son âme. Ici la yoix ne le blâme point. Il a enfin vu ce qu'il y a de meilleur dans les choses qui passent ; il a senti que l'amour était dans rhomme le sentiment suprême ; pourquoi a-t-il donc refusé de voir ce sentiment en Dieu, pourquoi n'a-t-il pas voulu croire à l'histoire de l'Homme-Dieu, sous prétexte qu'elle renfermait trop d'amour ? Il se prosterne et prie. Qu'il lui soit au moins permis de ne pas croire que tout est perdu à jamais, qu'il puisse espérer. Que le monde devienne un désert pour lui, mais qu'il lui reste au moins un but à poursuivre, une Terre Promise à chercher et peut-être à atteindre quelque jour. Plus tard encore, Browning dira nettement que c'est là sa conception du ciel, la marche continue vers un idéal infini plutôt que la possession de cet idéal, qui serait une cessation de progrès et de vie. Maintenant, il demande cette espérance, à défaut du ciel, et la Vision, sans répondre, disparaît en l'enveloppant de son regard. Les années se passent, et il s'efforce de devenir chrétien, il se réjouit de ce que ce soit difficile, car c'est là une marque que Dieu le soumet à des épreuves, comme un homme, au lieu de le laisser de côté avec mépris, comme quelqu'un qui est jugé. Aussi sa douleur et sa crainte sont-elles mêlées d'espérance, et chaque matin de Pâques lui apporte une force nouvelle. « Le jour luit, le Christ se lève. De toutes les façons, la miséricorde divine est infinie, et qui sait ? » Ainsi se termine, sur un cri d'espoir tremblant et mêlé de doute, ce poème, l'un des plus puremeût théologiques que Browning ait écrits. Même à la fin, une question insoluble se pose : le poète qui parle est-il un personnage créé par Browning ou Browning lui-même ? L'un

et Taulre, en partie sans doute, et ni l'un ni Tautre complètement. Tout ce que l'on peut faire, c'est de marquer, comme nous l'avons fait, les différences entre les conclusions du poème et les idées religieuses plus larges que l'on trouve dans les autres œuvres de Browning, surtout dans celles de la fin.

Nous avons essayé de donner plutôt la physionomie philosophique que la physionomie littéraire du poème, sans nous attacher, ni à l'ordre du récit, ni aux proportions des différentes parties. La première lecture déroute ; certaines pages de dissertations purement théologiques (au moins d'une théologie de laïque}, peuvent paraître longues, excepté pour les esprits de plus en plus rares que ces questions intéressent encore. Çà et là même, le lecteur peu attentif pourrait appeler certains passages des « Sordelloïsmes ». Mais c'est là le cas dans tous les longs poèmes philosophiques de Browning et ce qui constituera presque exclusivement le déchet de son œuvre. Ceci mis à part, et même sans considérer la noblesse de la pensée en soi, bien des passages remarquables rachètent ces longueurs. Nous nous contenterons d'en citer deux, caractéristiques du talent descriptif de Browning, l'un réaliste jusqu'au grotesque, l'autre splendide et solennel.

Le premier est la description de la chapelle des non-conformistes presque au début du poème. L'auteur s'est mis à l'abri d'une pluie torrentielle à l'entrée de la chapelle sous un petit porche de deux pieds sur trois dont il bloque la moitié et il voit entrer les fidèles les uns après les autres :

« Des rues, des ruelles, du terrain vague en face, le troupeau venait. La femme grasse fatiguée, pantelante et effarée, fermant son parapluie avec un fort bruit de détonation, l'appuya par terre à côté de moi, tout tordu et les ailes battantes, un débris de baleines; puis avec un renâclement comme un cheval surpris, contre l'intrus (qui

humblement se savait indigne mais ne pouvait pas assez se rapetisser) elle contourna la porte, entra, tandis que l'invariable grincement de reproche des gonds revêches me glaçait jusqu'aux os. Promptement, dans son sillage, arriva clapotant avec ses sabots cassés la éœur émaciée au petit visage vieilli, aux nombreux haillons, devenue la mère du bébé maladif, qu'elle essayait, de quelque façon, d'étouffer pour le préserver du froid, en tenant son visage couvert de taches pressé contre le seul endroit chaud qu'il y eût, son sein à elle. Elle aussi dut s'arrêter, tordre pour les sécher les pauvres bouts pendants de son châle, ajoutant ainsi son tribut au paillasson de la porte, déjà trempé du ruissellement de mes propres habits, et où elle me voyait rester d'un mauvais œil. Puis se baissant pour ôter ses sabots, elle les porta d'un air de défi, chacun dans une main, plantés de front devant sa poitrine et l'enfant, comme une lance en arrêt. Presque sur ses talons, les satins fanés et salis d'un quelque chose de féminin passèrent rapidement devant moi, avec des lèvres beaucoup trop blanches, de même qu'une raie beaucoup trop rouge s'étalait sur chaque joue creuse; et il sembla que même le gond de la porte eut pitié de ce qui restait de quelqu'un jadis femme, et pour une fois, retint au moins sa langue. Puis un homme grand et jaune comme le bon larron, la mâchoire enveloppée d'un mouchoir et les paupières fortement vissées sur les yeux, entra, guidé par quelque lumière intérieure. Et excepté lui, de la part de tous ceux qui entraient, je sentais la même question : « Gomment vous, l'étranger, vous vous êtes aventuré à venir prendre place avec nous, les élus?... » Mais il pleut tellement qu'il entre sur les pas d'un apprenti cordonnier, au visage pointu, jamais savonné, au tablier mouillé enroulé à sa ceinture comme une corde, à la toux creuse et importune. Voici maintenant la physionomie de l'intérieur de la chapelle, de l'assemblée recueillie écoutant le sermon :

« J'en eus bientôt par dessus la tête. L'odeur chaude, les bruits humains et le veston de mon voisin avec ses parements graisseux n'étaient qu'un petit caillou que balancerait une main d'enfant comparé au lourd lingot de plomb de la stupidité immense de l'homme qui prêchait, déversant sa doctrine à pleine mesure, pour rassasier l'avidité de son auditoire... Il mettait en pièces le Livre des livres et ayant revêtu son âme d'un tas de morceaux de chapitres et de textes éparpillés, que n'amélioraient point les plis des feuillets et les coins en corne, il aurait bien voulu voir votre âme à vous dans le même accoutrement; ainsi il vous lançait votre Ecriture sainte, et vous la ramassiez, dans un certain sens, à coup sûr. Malgré tout, si un seul des visages de mes voisins avait paru se douter que les efforts du prédicateur étaient une aide sans laquelle le monde pourrait être sauvé, il y a quelque chance pour que j'eusse pu supporter tranquillement une nausée ou deux devant ma ration spirituelle, ou, qui sait? peut être même trouvé quelque chose à dire en faveur du sermon. Mais les ouailles étaient là assises, dans une allégresse divine, humant à ce qu'il me semblait cette rosée de l'Hermon avec, dans chaque reniflement, une satisfaction pareille à celles que le diable aime à agiter en nous. Ma vieille femme grasse ronronnait de plaisir et ses pouces allaient tournoyant déplus en plus vite, tandis que, battant la mesure à chacune de ses périodes, maternellement elle dévorait des yeux le pasteur. L'homme au mouchoir en défit le nœud et montra au-dedans un goîlre horrible, puis donna un autre tour de vis à ses paupières et se balança en mesure comme la femme. L'apprenti cordonnier s'étouffait discrètement, retenait ses accès de toux. C'était trop irritant! Mon cœur se soulevait devant toutes ces sornettes et cette sottise. Aussi, disant comme Eve quand elle cueillit la pomme* : « Je voulais y goûter et maintenant en voilà assez », je me précipitai hors de la petite chapelle » .

Plus loin, en un contraste voulu, après que le Christ apparu dans un halo splendide de lune. Ta entraîné par le seul mouvement des plis de sa robe lumineuse, voici la description de la messe de minuit à Rome, si enthousiaste et si éloquente que certains y ont vu une affirmation du catholicisme de Browning :

« Qu'est-ce qui s'élève, supporté par des colonnes d'une prodigieuse largeur ? Est-il réellement sur la terre, ce miraculeux dôme de Dieu ? La verge de l'ange qui mesurait et comptait les coudées d'une pierre précieuse à l'autre entre les portes de la Jérusalem Nouvelle a-t-elle tracé le plan de ceci, et ce qu'elle a tracé, les fils des hommes l'ont-ils complété, joignant toujours, comme l'ange l'avait ordonné, les colonnes en une colonnade, avec ces bras largement ouverts pour accueillir l'entrée de la race humaine jusque dans le sein de... quel est donc cet édifice, à la façade flamboyante, tout de peinture et d'or, de marbre au lieu de brique avec des pierres précieuses pour ornements?... Moi, le pécheur qui vous parle, j'étais à Rome cette nuit-là, j'étais là, je reconnaissais ceci et bien plus. Car, voyez, voyez, l'obscurité se déchire ; mon œil est libre de percer la croûte des murs extérieurs ; je vois le dedans et tous ceux qui y sont, tous, comme l'intérieur populeux d'une ruche, la basilique entière vivante ! Des hommes dans le chœur, dans le centre, dans la nef, des hommes sur l'architrave des colonnes, des hommes sur les statues, des hommes sur les tombes dont les flancs de porphyre renferment des papes et des rois^ et tous attendent, affamés, la consommation du sacrifice sur le grand autel. Car voyez, voyez, le moment de l'extase approche ; les meilleurs dons de la terre se mêlent avec ceux du ciel; les flammes des cierges s'élancent d'un mouvement de palpitation, les colonnes torses de bronze soulèvent le dais plus haut encore, les halètements de l'encens longtemps contenus montent comme des soupirs en nuages ; l'orgue retentis-

sant retient son souffle et se prosterne sans bruit, comme si le doigt de Dieu, commandant le silence, l'avait effleuré ^ainsi qu'il effleura Behemoth chantant ses louanges) tandis que les tintements clairs de la clochette d'argent aspergent, de leurs gouttes de terreur rapides et froides, le pavé jonché soudain des visages de la multitude. La terre s'entr 'ouvre, le temps s'abîme, le ciel entre à flots avec son jour nouveau de vie éternelle, jour où celui qui, en vérité homme et en vérité Dieu, marcha sur cette terre dans la faiblesse, la honte et la douleur, et mourut de la mort dont les signes demeurent là-haut sur l'arbre maudit, reviendra de nouveau, non plus pour être l'esclave de la captivité, mais le Dieu unique, le Tout dans tout, Rois des rois. Seigneurs des seigneurs, d'après les paroles qu'a reçues son serviteur Jean : « Je suis mort et je vis à tout jamais ».

Mais, pour rendre justice à ce poème fameux, il. faudrait pouvoir citer bien d'autres passages tout aussi remarquables : la marche entraînante dans la lumière de la robe du Christ — les vacillations de l'âme à la recherche de la vérité — plus loin le flamboiement du ciel lorsque vient le Jugement irrévocable — l'enthousiasme pour la beauté et l'amour des choses du monde, — le pathétique de la discussion angoissée et des supplications de l'âme devant son juge — la mélancolie éclairée d'un rayon d'espérance du chrétien, qui erre maintenant et qui attend, chaque matin de Pâques, un signe visible de la miséricorde infinie. Ainsi on passerait par tous les tons et toutes les variétés de la poésie : Description grotesque ou enthousiaste, prière émue ou chant triomphal, lyrisme jaillissant à côté de la discussion froide et du raisonnement presque prosaïque, tout cela ramassé en un petit espace comme une sorte de microcosme où l'on verrait se succéder toutes les faces et toutes les expressions changeantes de l'âme humaine, cette chose si complexe dont Browning excellait à dévoiler les manifestations les plus diverses.

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