‹ Robert BrowningChapitre 21 sur 27 · L'ANNEAU ET LE LIVRE · texte numérisé non relu

L'ANNEAU ET LE LIVRE

Avec l'œuvre énorme intitulée V Anneau et le Livre (The Ring and the Book) commence une nouvelle période dans la production littéraire de Browning, celle qui suit la mort de sa femme. En Italie avec elle, il avait surtout vécu et joui de sa vie, enveloppé de bonheur. Il ne s*était astreint à aucun labeur littéraire. Il avait écrit aux moments d^nspiration amenés par les circonstances et (à part le poème que nous venons de voir) ce n'étaient que des œuvres de courte haleine (-fl^ommes et Femmes et seulement une partie de Dramatis Personae publié plus tard). A cela sans doute est due leur rare perfection poétique.

Maintenant tout était changé. Il restait seul avec ses souvenirs d'elle. Le cycle de ce qu'il appelait sa vie véritable s'était terminé, une existence nouvelle commençait. Il avait envisagé avec courage cette situation et les nouveaux devoirs de père et d'homme qu'elle lui imposait. Il ne voulait pas se laisser dompter par la douleur, et il sentait que le travail constant était encore le meilleur dérivatif à son chagrin. « Il faut maintenant recommencer la vie de nouveau, avait-il dit,... je partirai, je briserai le passé, j'irai en Angleterre, je vivrai, je travaillerai, j'écrirai. »

A partir de ce moment, il se mit à travailler, non plus comme l'artiste qui attend l'inspiration, mais comme l'ouvrier qui a une tâche à faire et qui ne veut point

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perdre son temps. Il y eut même des jours, rares heureusement, où il s'astreignait à écrire un nombre déterminé de pages. Le caractère de ses œuvres s'en ressent. Le génie poétique y est toujours, les mêmes qualités d'intensité de sentiments et d'imagination aussi, mais, à mesure que l'on avance dans l'œuvre, ce n'est plus l'élément purement poétique qui domine, mais l'élément philosophique et argumentatif, celui qui aie moins besoin de loisirs et d'inspiration. Dans cette même mesure le déchet augmente et les passages de beauté se font moins nombreux. Les poèmes deviennent plus longs ; ce ne sont plus des explosions lyriques ou des notations courtes d'instants dramatiques; ce sont des histoires d'âmes, étudiées comme des biographies complètes, des Paracelse ou des Sordello, dans lesquels la partie analytique et de pensée pure se serait encore allongée aux dépens des développements imaginatifs ou poétiques.

Ces reproches peuvent être adressés, dans une certaine mesure, au grand poème V Anneau elle Lwre, le premier en date comme en importance des œuvres de cette période. Mais les défauts n'y sont qu'à un degré relativement faible et il abonde en richesses de toute nature. C'est l'œuvre centrale et capitale de Browning, celle qui représente le mieux toute la puissance, toute la variété, toute l'originalité de son esprit, celle qui le rapproche le plus du grand créateur d'âmes que fut Shakespeare. Dans nulle littérature il n'existe une œuvre semblable, et au XIX® siècle. Browning était le seul homme capable de la concevoir et de la mener à bonne fin. Tout d'abord, le poème étonne par sa longueur : douze chapitres, plus de vingt-mille vers. C'est le quart de l'œuvre totale de Browning. Il fut publié en quatre volumes consécutifs, de novembre 1868 à février 1869, et Browning avait mis au moins six ans à le composer ; dans une lettre datée de 1862, il dit l'avoir déjà tout entier dans la tête et être prêt à l'écrire.

Mais ce ii*est ni sa longueur ni le temps de sa composition qui en font une grande œuvre. Il y a autre chose dans V Anneau et le Livre, C'est là que Browning est arrivé au point culminant de son génie et a mis le plus de toutes ses facultés caractéristiques, trouvant la forme finale qui leur convenait le mieux : le long monologue dramatique. Au lieu de composer un drame comme pour le théâtre, au lieu même de le raconter comme dans un récit, il allait en prendre les acteurs principaux, y ajouter quelques spectateurs et les faire venir, chacun à leur tour, nous raconter ce même drame, le commenter à sa façon, y expliquer le rôle qu'il y a joué. Ainsi nous voyons, tour à tour, chacune des faces de la vérité, reflétée par des esprits différents, auxquels Browning s*est identifié. Supposons une chanson de Roland, racontée et commentée tour à tour par Roland, par Charlemagne, par Ganelon, par un Sarrazin et d'autres encore, demandons-nous combien différents seront ces récits d*un même fait, et nous aurons une idée de ce que sont, comme variété, les monologues des personnages de ce poème.

Le titre de l'ouvrage n'explique et ne dit rien, comme bien des titres des grands ouvrages de Browning. L'anneau est un symbole. Lorsque, dit Browning dans le premier chant de son poème, les ouvriers italiens veulent fabriquer un anneau à la façon étrusque, en or pur, ils se trouvent en face d'une difficulté, au premier abord insurmontable : l'or pur ne peut pas être ciselé, n'étant pas assez dur pour supporter le marteau ou la lime. L'orfèvre y ajoute un alliage qui en augmente la dureté, puis il le travaille, et lorsque l'anneau a sa forme définitive, à l'aide d'un acide, il dissout l'alliage et l'anneau demeure, d'or pur, mais avec toutes les fines ciselures qu'il n'aurait pu avoir sans cette opération. De même lui. Browning, a trouvé dans un livre le sujet de son poème, les faits bruts à raconter, sans explication ni

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commentaire; c'était le lingot d'or pur non travaillé, la vérité à l'état brut. Ces faits, avec sa vision psychologique de poète, il les a interprétés et rendus vivants. Au lieu d'un simple signalement, il a fait le portrait des personnages ; les scènes seulement indiquées, il les a racontées, n'altérant en rien la vérité des faits, y ajoutant simplement ce qu'il pouvait deviner, cet alliage d'imagination « qui n'est qu'un fait de plus ». Puis, l'œuvre une fois conçue ainsi, il l'écrivit sans qu'on y vît rien de lui-même et le poème achevé est comme l'anneau d'or lavé par l'acide.

Le Livre, c'est celui où se trouvent les faits, le fameux livre carré, jaune, tout froissé sous sa couverture de parchemin, en latin mêlé d'italien, qu'il acheta pour un franc, sur le marché aux vieilleries de Florence et que garde précieusement aujourd'hui la bibliothèque du collège Balliol, à Oxford.

Il nous en donne le titre complet, qui est aussi le sujet, de son poème :

« Roma Homicidiorum... mais mieux vaut traduire : Affaire de meurtre à Rome. Exposition complète de l'affaire criminelle de Guido Franceschini, noble, avec certains quatre autres, assassins à son service, jugés tous les cinq et déclarés coupables et mis à mort par décapitation ou pendaison, suivant leur rang, à Rome, le 22 février de l'An de Grâce 1698, où il est décidé si et quand les maris peuvent tuer leurs femmes adultères et cependant échapper aux châtiments habituels ».

Ce livre, complété par un petit pamphlet sur le même sujet qu'il trouva plus tard à Londres, forme la source de son histoire.

C'est le compte-rendu à peu près officiel du procès du comte Guido Franceschini, convaincu de l'assassinat de sa femme et des parents de celle-ci et, pour sa défense, accusant sa femme d'adultère et invoquant ses droits de mari. Il y a là l'acte d'accusation, les plaidoyers, les

réquisitoires, les témoignages, des pamphlets publiés par l'accusation et la défense, et des lettres manuscrites annonçant Texécution des assassins. La lecture en est extrêmement fatigante, hérissée de textes de lois, de citations, allongée à profusion, pleine de redites, grimoire de légistes qui ne voient que des textes, avec seulement deux ou trois pages ou Ton sente vibrer une âme humaine, et tellement embrouillé qu'on a peine, après l'avoir lu, à discerner la vérité.

Browning parcourut le livre en s'en allant de la place du marché jusque chez lui, puis tous les détails de la chose prirent une forme dans son esprit, il la sentit vivre en lui ; le simple document, le fait-divers de journal racontant une cause célèbre, évoqua tout un drame dans son imagination et « ce vieux malheur revint sur la scène de nouveau » .

Browning nous dit tout cela dans le prologue; plus encore, il signale les faits bruts, tels qu'ils sont dans le livre, fait un simple catalogue des principales phases de l'histoire et annonce sa façon de traiter le sujet. Il ne racontera pas le drame lui-même ; il le fera raconter par bien des personnages, et de tout cela, ressortira peut-être la Vérité, que nous distinguerons sous ses apparences multiples, et que les mots seuls ne peuvent donner si nous n'y mêlons pas de notre âme à nous. Nous dirons tout-à-l'heure les faits et nous examinerons en détail les personnages qui vont parler. Browning ne fait que les indiquer, préparant dans le prologue les dix chapitres qui vont suivre. C'est à la fin de ce prologue que se trouve l'invocation fameuse du poète à l'âme de sa femme « l'Amour lyrique », qu'il sent toujours présente auprès de lui pour l'inspirer à travers son œuvre, invocation recueillie et ardente comme une prière, oraison du pèlerin au commencement d'un long et dangereux voyage, où il aura constamment besoin de l'aide divine et de la présence de son ange protecteur. Ame éternelle.

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faite de génie et d'amour, elle a quitté son ciel une fois déjà pour se donner à l'humanité et l'aider. Qu'elle reyienne maintenant pour lui ou plutôt qu'elle ne cesse de l'inspirer comme pendant sa vie, présente en esprit et fie montrant encore à ses yeux par quelque lueur dans le •ciel.

Les faits du drame même sont assez compliqués et couvrent un certain nombre d'années avant d'arriver à l'année du crime, 1698. Une vingtaine d'années auparavant, vivaient à Rome Pietro Gomparini et sa femme Violante. C'étaient des bourgeois de classe moyenne, plutôt pauvres, qui avaient déjà dépassé la cinquantaine. Ils n'avaient point d'enfants, et ne jouissaient légalement que de l'usufruit de leur petite propriété, dont la plus grande partie sinon la totalité était inaliénable, réservée par la loi pour des héritiers inconnus. Ils n'avaient guère d'habitudes d'économie et peu à peu leurs revenus ne suffisaient plus à leurs dépenses. Ils étaient obligés d'attaquer leur capital. La seule façon de pouvoir légalement le faire était d'avoir un enfant qui serait l'héritier à qui la loi donnait tout et au nom de qui ils pourraient faire des dépenses nouvelles. Il arriva qu'à un moment où ils étaient le plus gênés. Violante se déclara enceinte et, quelques mois après, présenta comme sienne une petite fille, la Pompilia de notre histoire. Ceci parut un peu étonnant, étant donné l'âge de la femme. Mais on ne s'en occupa pas davantage ; l'aisance revint dans la maison et l'enfant grandit. Elle avait à peine treize ans que déjà on songeait à la marier. Il se trouva alors qu'on fit la rencontre du comte Guido Franceschini. C'était un noble ruiné, ayant encore une maison et quelques parcelles de propriété à Arezzo. Il était venu à Rome il y avait déjà longtemps, était entré au service de l'Eglise, avait reçu les ordres mineurs, sans jamais pour cela s'élever plus haut et refaire ainsi sa fortune

comme il l'aurait désiré. Deux de ses frères, au contraire, étaient devenus l'un abbé, l'autre chanoine. Luimême âgé de cinquante ans désespérait de pouvoir faire comme eux et il se mita chercher autre chose. Cette autre chose qui pourrait l'enrichir et lui permettre de vivre noblementdans ses terres d'Arezzo, ce seraitune femme riche qui consentirait à échanger sa fortune contre un titre. Il entendit parler de Pompilia Comparini, dont la renommée faisait une héritière beaucoup plus riche qu'elle ne l'était en réalité. 11 fît proposer un mariage aux parents, ses frères intervinrent, le représentèrent comme très riche, et Violante croyant voir là le bonheur de sa fille, peut-être aussi le relèvement (ie sa fortune à elle, doi»na sa parole. Pietro plus avisé prit des renseignements, apprit que la fortune de Guido n'était pas celle qu'on disait, que son caractère était bizarre, et s'opposa au mariage en donnant comme prétexte la différence d'âge. Mais Violante voulut avoir le dernier mot. Un jour, elle sortit avec Pompilia pour aller à l'église de San Lorenzo. Guido l'y attendait et le mariage se fit secrètement. Pompilia, tout enfant, n'y comprit rien, obéit, rentra chez elle avec sa mère et se tut. Ce ne fut que quelques jours après qu'il fallut tout dire à Pietro lorsque Guido vint chercher sa femme pour l'emmener à Arezzo. Il n'y avait pas à lutter contre le fait accompli. Pietro paya une partie de la dot, mais comme Violante avait promis beaucoup plus qu'il ne pouvait donner, il ne lui resta d'autres ressources que de donner aux nouveaux époux tout ce qu'il possédait en ce moment, à charge d'être nourri par eux. On accepta. Pietro et Violante, dépouillés de tout, allèrent vivre avec leur fille et leur gendre à Arezzo.

Guido et ses beaux-parents ne s'entendirent pas longtemps. Il y eut sans doute faute des deux côtés, trop d'exigences de la part des parents de Pompilia, trop d'avarice et d'arrogance de la part de Guido et de sa mère^

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qui dominait tout dans la maison. Quoiqu'il en soit, au Ibout de quelques mois, Pietro et Violante empruntaient -à Guido l'argent de leur voyage et revenaient à Rome ; mais comment y vivre puisqu'ils n'avaient plus rien ? Ici ■se place le premier coup de théâtre. C'était l'année où le pape Innocent XII, en l'honneur de sa quatre-vingtième année, avait proclamé un grand jubilé, donnant à tous -ceux qui la demandaient l'absolution pleine et entière de leurs crimes passés. Violante en profita. Elle s'accusa 4'un grand crime. Pompilia n'était pas sa fille. Elle avait feint une grossesse, avait acheté l'enfant d'une ^mme publique et l'avait fait passer pour sienne. Elle avait menti, elle avait volé, donnant à une fausse héritière ce qui ne lui revenait point. Elle fut pardonnée, mai* il restait à réparer. C'était précisément ce qu'elle demandait. Pompilia devait rendre sa dot afin qu'elle fût conservée pour l'héritier légal et Guido n'aurait plus rien <le ce que leur avait donné Pietro et Violante. Ce fut matière à procès; le tribunal fit un arrangement boiteux; Pietro interjeta appel, mais avant que la cause fût .réglée d'autres événements plus graves allaient se 'passer.

Guido, déjà aigri contre sa femme par la conduite de •ses beaux-parents, devint de plus en plus irrité. Tout ce •qu'il avait espéré par ce mariage était réduit à néant. Pompilia, qui n'en pouvait mais, eut à supporter tous ses .accès de mauvaise humeur et ses brutalités. Elle devint peu à peu quelqu'un dont la vue même était désagréable à Guido et dont il fallait se débarrasser. Mais il était Jdoji de conserver encore ce qu'il pouvait lui rester de ^droits à sa fortune. Un moyen semble s'être présenté à '.Guido : provoquer un adultère de la part de sa femme, le faire constater, en conséquence la répudier et obtenir un divorce dans lequel elle aurait tous les torts et Ki'après lequel il garderait tout ce qu'elle avait apporté. JLe difficile c'était d'arriver à l'adultère. Il fallait à la fois

des mauvais traitements à la maison et des attractions au dehors. Les premiers ne manquèrent point, insultes, coups et privations. Mais Pompilia supportait tout avec une résignation et un silence irritants. Elle ne pensait même pas qu'il pût exister un amant pour elle. On essaya de l'y faire penser. Son mari l'accusa d'infidélités supposées, de conversations galantes ; elle ne comprit pas et se tut. Alors les machinations de Guido se compliquèrent. Il y avait en ce moment à Arezzo un certain abbé Giuseppe Caponsacchi, élégant, beau gentilhomme, habitué des salons, faiseur de madrigaux et à qui l'on pouvait facilement supposer des aventures amoureuses. Guido inventa toute une correspondance entre sa femme et lui, auYboins autant qu'on puisse le supposer. L'origine des lettres présentées au procès n'est pas claire et les avocats ne semblent pas avoir essayé de résoudre la question, qu'ils considéraient comme peu importante. Quoiqu'il en soit, l'abbé reçut de Pompilia des lettres lui parlant d'amour, lui donnant des rendez-vous. Pompilia qui ne savait ni lire ni écrire, reçut de l'abbé des déclarations d'amour. Celles-ci lui étaient portées par une femme à situation au moins douteuse que Guido gardait dans sa maison. Et avec les lettres, les conseils de cette femme ne manquèrent point. Mais Caponsacchi se méfiait et Pompilia résistait. Enfin un jour, harassée, épuisée, comme à bout de forces, elle sembla céder : « Qu'il vienne, dit-elle, qu'il me parle, je serai à la fenêtre ». Ils se virent ainsi une fois, puis une seconde fois. Et dans ces courtes entrevues, ce ne fut point d'amour qu'ils causèrent. Elle était en danger dans sa maison, elle voulait fuir, retourner à Rome chez ses parents ; elle savait que Caponsacchi y allait dans quelques jours. Voudraitil Temmener avec lui? Il semble qu'elle se soit fiée à lui du premier coup et qu'elle ait deviné tout ce qu'il y avait de sérieux, de volonté forte et de piété profonde sous l'apparence galante et courtoise de cet homme. Lui à

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son tour, semble avoir vu tout de suite quelle était cette femme qui s'adressait à lui comme à un sauveur, avoir deviné sa pureté résignée, sa confiance enfantine et son malheur. Il répondit oui. Quelques soirs après, alors que tout dormait dans la maison, ils partirent ensemble en voiture pour Rome. Etait-ce là ce que demandait GuidoPOn ne peut le dire, mais quelques heures après, il partait lui-même à la poursuite des fugitifs.

Ceux-ci avaient voyagé sans arrêt nuit et jour, mais Pompilia fatiguée avait voulu s'arrêter dans une auberge à Gastelnuovo, à quatre heures de Rome, pour y dormir. Là, Guido les rattrapa. Pompilia dormait seule dans une chambre. Son mari pouvait l'accuser de fuite, mais non d'adultère. A l'accusation de fuite il fut facile de répondre devant les tribunaux, alléguant tous les mauvais traitements dont elle avait été victime. Mais l'abandon de domicile était patent et la cour, sans prononcer le divorce, exila Caponsacchi pour trois ans à Givita-Vecchia et relégua temporairement Pompilia dans un couvent. Guido revint à Arezzo seul et mécontent.

Sur ces entrefaites, un événement nouveau vint changer la situation. Pompilia était enceinte, depuis quelque temps avant sa fuite. On l'envoya chez ses parents, et là, elle accoucha d'un fils que les Comparini envoyèrent immédiatement en nourrice à la campagne. Que se passa-t-il dans l'esprit de Guido en apprenant cela ? On ne sait. En tout cas, l'existence de l'enfant, dont il était le tuteur naturel, mettait de nouveau en ses mains la fortune de Pompilia au cas où celle-ci dispap raîtrait, et il est probable qu'il y songea. Quoi qu'il en soit, il alla à Rome avec quatre de ses serviteurs, y arriva la veille de Noël 1697, s'établit dans une villa appartenant à son frère et surveilla les événements. Le soir du 2 janvier 1698, quelques jours après la naissance de son fils, il alla frapper à la porte de la petite villa où habitaient les Comparini, disant qu'il portait un message

de Gaponsacchi. Violante ouvrit. Il se jeta sur elle et la tua. Puis, comme Pompilia s'était réfugiée sous son lit, il l'en tira, la frappa de vingt-deux coups de poignard et la laissa pour morte, tandis qu'un de ses complices tua Pietro qui criait miséricorde et confession: Les assassins s'enfuirent alors, mais la police étant arrivée, on trouva quelques vêtements qu'ils avaient laissés, on se mit à leur poursuite et on les rattrapa dans une auberge. Pompilia vécut encore quatre jours et put raconter ce qui s'était passé. Les corps défigurés des victimes furent exposés dans l'église de San Lorenzo avant d'être ensevelis et les assassins, mis à la torture, avouèrent et furent condamnés. Malgré bien des intrigues et des prières de la part des familles nobles, Guido ne put être sauvé. Gomme il était membre de l'Eglise, ce fut le pape qui prononça contre lui la sentence capitale. Il fut décapité le 22 février et ses quatre complices furent pendus en même temps. Plus tard, les religieux du couvent des Converties voulurent s'emparer des biens de Pompilia, alléguant qu'elle avait été femme de mauvaise vie, mais le pape les fit réserver pour son fils, ce qui semble prouver que ce fils vivait et était en sûreté. Mais nous ne savons rien de ce qu'il est devenu. Tels sont les faits que Browning a trouvés et les personnages qu'il a fait revivre devant nous.

Quoique ces faits, dans leurs grandes lignes, ne présentent aucun doute, il peut y avoir bien des façons de les interpréter. De plus, un très grand nombre de petits détails ne sont qu'indiqués ou suggérés et sur certains les témoignages étaient contradictoires. Il reste donc toute « liberté à chacun de se représenter à sa façon toutes les causes et la plupart des péripéties du drame. Browning se l'est représenté en se transformant plusieurs fois, en devenant tour à tour quelqu'un de différent. Nous avons indiqué plus haut l'ordre dans lequel les personnages viennent devant nous, comme ils sont venus alors chro-

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nologiquement. Nous entendons la rumeur publique, puis les acteurs du drame, puis les hommes de loi, puis le juge.

La rumeur publique elle-même offre moins d'intérêt que les autres; mais placée en tête, elle nous fait connaître les faits tels que nous les aurions appris nousmêmes à Rome, un mélange de vérité et d'erreur, de bavardages et de commentaires, à caractères variables, suivant les sympathies de notre interlocuteur. Elle est représentée par trois personnes diverses que Browning appelle : 1° La moitié de Rome, 2° L'autre moitié, 3** Tertium quid. — La première moitié de Rome a pour porte-parole un homme qui nous parait être d'âge mûr, avisé et sage, peu porté à la pitié, et, qui se découvre à la fin mari jaloux. Naturellement, il est pour les droits des maris et à son avis, Guido a d'un bout à l'autre de l'histoire été berné par les Gomparini et leur fille. A la fin, voyant que la loi lui refusait toute justice, il s'est vengé lui-même et personne ne peut l'en blâmer. G'est de ce point de vue que sont racontés tous les événements, en un style vif et coloré, mais sans passion, le style de l'homme qui veut surtout prouver, mais avec des pointes de méchanceté, d'ironie et d'humour malicieuse.

La seconde moitié de Rome est celle qui a pris parti pour Pompilia. G'est la pitié qui domine et se sent dès les premiers mots : « Un autre jour qui la trouve encore vivante, la petite Pompilia, au front patient, avec son sourire lamentable sur ses pauvres lèvres, et sous les linges blancs de l'hôpital, un corps comme une fleur, qu'une meurtrissure effraierait, croiriez-vous, et cependant, maintenant, percée et repercée de part en part, vivante dans ses ruines. G'est un miracle. » Pour celui qui raconte, Pompilia n'a été que l'agneau que l'on mène à la boucherie et qui est muet devant ses bourreaux. Violante et Pietro ont cru faire au mieux pour elle ; ils ont

agi en toute franchise pour son bonheur. Tout le mal vient de ce fourbe Guido, de ses frères menteurs, de tous ceux qui, à Arezzo, refusèrent d'aider Pompilia. Il ne peut voir jusqu'au fond de l'âme de Pompilia et de Gaponsacchi, mais il ne doute point de leur innocence, approuve leur fuite et montre le crime de Guido dans toute sa noirceur impardonnable. Son discours est à peu près sur le ton du précédent avec un peu plus d'indignation et de sensibilité, mais avec la méchanceté ou l'ironie en moins.

Tertium Quid est très différent des deux premiers. C'est un aristocrate intellectuel, dilettante, parlant dans un salon, faisant des efforts de style et d'argumentation, s'adressant à quelque dignitaire de l'Eglise, soucieux de ne froisser personne, balançant et contrebalançant ses affirmations, au fond profondément indifférent à la cause, mais cherchant surtout à plaire à ses auditeurs. Il semble étudier le fait et le présenter comme s'il s'était passé dans un monde très différent du nôtre ; il est le savant qui a observé telle ou telle scène de la vie des animaux et qui l'expose et la commente. S'il s'intéressait réellement aux hommes et aux choses, il nous donnerait le sommaire le plus exact et l'appréciation la plus saine du drame. Mais il se tient trop loin et se croit trop au-dessus de ces gens pour essayer de les pénétrer ; il n'a pas cette netteté de vision que peuvent seuls donner le détachement de soi-même et la sympathie avec tout ce qu'on observe. Sceptique, plein de réticences et d'atténuations, il veut nous faire entendre les deux sons de cloche, ménager l'un et l'autre parti et ne réussit qu'à montrer son indifférence pour les deux et pour la justice. Ses principes sont bons cependant : il faut juger les Gomparini d'après les mœurs de leur classe, Guido, en tenant compte de sa nature et de son caractère; il y a du mal des deux côtés, du bien aussi; les gens ne sont pas tout anges ou tout démons; Guido

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n'est pas l'enfer qui s'est acharné sur un papillon ; le mettre à la torture semble très dur et pourtant il le faut. Quant au jugement final, que chacun prononce comme il YOudra, lui s'est contenté de dire la vérité impartialement, d'instruire une Excellence et une Altesse, deux imbéciles qui ne lui en seront sans doute pas reconnaissants. — Et il nous laisse sur cette note personnelle, sans nous avoir beaucoup plus instruits nous-mêmes.

Le ton change, lorsqu'après la rumeur publique, viennent les acteurs mêmes du drame : Guido, Gaponsacchi et Pompilia. Guido paraît deux fois : la première comme Comte Guido Franceschini, devant le tribunal, après une séance de torture, essayant de se disculper, la deuxième fois, tout à fait à la fin, comme simplement Guido, condamné et voyant venir la mort. Son premier plaidoyer est remarquable d'habileté et d'argumentation. Il ne se plaindra pas d'avoir été torturé quoiqu'il en souffre, mais la loi est la loi et ses juges sont pleins de bonté. Il leur raconte sa vie, la chute de cette maison des Franceschini, si florissante autrefois, ses efforts pour lui redonner son ancienne splendeur, ses services rendus à l'Eglise et pour rien ! Alors est venu son mariage. Il sait qu'il parle devant des hommes d'Eglise, non mariés, ayant passé l'âge de la sentimentalité et qu'il peut s'exprimer presque brutalement sur ce sujet. Là est le point capital. C'est comme mari outragé qu'il a agi et s'est fait justice. Il voulait une femme et de l'argent. Pietro et Violante avaient l'un et l'autre. Le marché fut conclu. De l'amour ? Jamais il n'en avait été question. Ce n'était pas à lui que Pompilia devait venir si elle en voulait. Elle n'en donnait point j on ne lui en demandait point, pourquoi en eût-elle exigé ? Tout ce qu'on voulait d'elle, c'est qu'elle fit son service de femme et se soumît.

<( Pompilia n'était pas un pigeon, favori de Vénus, qui se serait échappé d'entre la pression de ses seins pour

Tenir se percher sur mon épaule rude — c'était un faucon, que j'avais acheté au prix d'un faucon, emporté che^ moi pour remplir les fonctions d'un faucon — mettons à la Rotonde, où sur six petits oiseaux en rang, n'ayant que leur duvet, vous regardez, vous choisissez et payez le prix. — J'ai payé ma livre, j'attends ma valeur d'un sou, alors je bande les yeux à mon oiseau, je l'affame, je l'instruis convenablement et s'il se trouve n'être bon à rien, je lui tords le cou ! »

Tel a été le cas pour Pompilia. Il a été bafoué par elle et par ses parents — contre son titre et sa maison, il a gagné la fille d'une coureuse des rues. Quoi d'étonnant qu'il en soit irrité ? Puis est venu ce Caponsacchi, ce petit-maître fat, ce taon qui veut lui infliger la dernière piqûre. Il n'était plus d'humeur à jouer et à exhorter doucement. Lorsqu'il le vit pour la première fois sous la fenêtre de sa femme, s'il l'eût tué sur le coup, qui l'eût trouvé mauvais ? Lorsque Pompilia s'enfuit, après lui avoir (prétend-il) donné des drogues pour l'endormir et avoir pillé sa maison, si, en les trouvant ensemble à l'auberge de Gastelnuovo, il les avait tués tous deux, tout le monde l'eût approuvé. Mais il a cru en la justice ; il s'est adressé à Rome et malgré toutes les preuves, lettres, intimité de la voiture, séjour à l'auberge, rien n'a été fait : une sentence ridicule rendue et lui obligé de retourner à Arezzo, misérable et la risée de tous. Puis on lui annonce qu'il a un fils — un fils sans doute de Caponsacchi, mais qui continuera à porter ce nom désormais méprisé de Franceschini — un fils dont Pietro et Violante vont se servir pour leurs fins. Il avait tant espéré de la douceur d'un enfant à son foyer. C'est là ce qu'on lui donne — ce bâtard d'un prêtre ! « Laisserai-je cette peste sordide bourdonner, battre de l'aile et piquer, attaquer mes entrailles sans lever la main ni le pied ? mais lui permettrai-je tout, en restant là tranquille et en pourissant résigné ! Non ! J'en appelle

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à Dieu !... Plus de loi, une voix au-delà de la loi entre dans mon cœur. Quis est pro Domino ?y> Aussitôt, il partit pour Rome. Il y passa les fêtes de Noël, le temps de la Paix sur la terre. Alors la figure du Christ nouveau-né rayonnait sur lui, mais cette figure se flétrit, pâlit, ne lui montra plus que la Croix. L*heure était venue. Il frappa à la porte, prêt pour la vengeance. Au nom de Caponsacchi, la porte s'ouvrit. N'était-ce pas là une preuve que le prêtre était l'amant bienvenu de Pompilia ? Guido avait tendu le piège, les criminels y étaient tombés. C'était un motif de plus pour frapper. Plus encore, ce fut Violante qui le reçut d'abord. Eût-ce été Pompilia encore affaiblie de sa maternité ou le vieux Pietro, il eût retenu son bras. Mais Violante, le premier auteur de tout le mal, qui depuis le commencement avait intrigué et menti! C'était comme si, se retournant de la Croix qu'il voulait regarder pour sauver son âme, il eût mis le pied sur la tête du serpent. Ce fut la fin. Il frappa sans pitié toute cette couvée de vipères et s'en alla sans remords. Il a fait ce que la loi aurait dû faire. Pompilia avait déjà été reconnue coupable ; n'était-ce pas proclamer son innocence à lui ? Elle n'a pas été punie par eux et comme un serpent s'est retournée pour mordre de nouveau. Il a été la Justice, il a exécuté la Loi. Maintenant, il n'attend qu'une chose, qu'on lui rende ses droits, sa vie civique; qu'on lui laisse refaire sa fortune, soigner sa vieille mère, élever son fils, purifier sa mémoire et sa maison, chambre par chambre, de tous ces vils souvenirs. Alors un jour viendra peut-être, plus tard, où il racontera ces choses à son enfant devenu homme, lui dira son labeur surhumain, sa foi en Dieu et en la Loi, et si, comme réponse, son fils lui baise la main et tressaille à la marque des fers des tortionnaires, lui, serein, sourira. « Ce n'est qu'un accident — un faux mouvement des fers de la torture qui cherchaient la vérité — ç*a été à peine un malheur — pas même une petite faute. »

Avec Tabbé Giuseppe Caponsacchi qui vient ensuite, nous sommes transportés dans une autre atmosphère. Pureté d'âme, noblesse de pensée et de sentiments, énergie passionnée d'un immense regret, indignation contenue mais grondante contre tout ce qui a été mesquin, cruel ou aveugle dans cette histoire de mal ou de crime, admiration faite d'amour et de respect pour la victime la plus innocente, désir ardent de réhabiliter au moins sa mémoire et de confondre les coupables ou les indifférents, tout cela se mêle dans son discours, se sent intensément sous chacune de ses phrases, dans chacun de ses mots ou de ses gestes et nous dévoile une âme des plus nobles et des plus viriles.

Les faits tels que le Livre les expose ne donnent que des indications vagues sur le caractère de Caponsacchi. Il est simplement l'abbé mondain qui excita, au moins en apparence, la jalousie de Guido, qui vit Pompilia et l'emmena nuitamment à Rome, et fut pour cela relégué à Givita-Vecchia. Browning a mis ensemble tous les menus détails et a créé la psychologie de l'homme, son histoire, son état d'esprit, la tempête de sentiments qui s'est soulevée peu à peu en lui, depuis le moment où il a vu Pompilia, jusqu'à celui où il est venu témoigner pour elle. Deux questions, en effet, se posent lorsqu'on examine le rôle de Caponsacchi dans l'affaire, et la solution de l'une est intimement liée à celle de l'autre. En premier lieu, pourquoi lui, ecclésiastique, instruit, estimé des hauts dignitaires de l'Eglise, ayant un avenir brillant, honoré de tous et envié de beaucoup, pourquoi s'est-il enfui la nuit avec une femme, créant ainsi un scandale dont l'Eglise et lui ne pouvaient que pâtir ? La réponse à cette question ne peut guère se trouver que dans l'influence de Pompilia sur lui. Alors se pose la deuxième question : Quelle était donc cette influence ? quels rapports ont-ils eus ensemble ? comment et jusqu'à quel point se sont-ils aimés ? Les faits du livre ne répondent pas ou

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plutôt ne répondent que d'une façon douteuse. Browning, avec sa pénétration ordinaire, les explique et les éclaire. C'est cette explication et la réponse à ces deux questions qui constituent toute la déposition de Caponsacchi.

Ce qui domine dans son âme à présent c'est cette unique pensée : Pompilia est morte et il n'a pu la sauver. Il avait fait beaucoup pour cela; il eût fait plus encore. Trop tard. La loi prétendait protéger Pompilia; elle les avait séparés; la loi elle-même n'a rien fait; l'irrévocable a été accompli, comme il l'avait craint. Que veut-on de lui maintenant ? Et son indignation éclate, plutôt comme celle d'un accusateur que d'un témoin qui aurait lui-même à se disculper. Il parle à ses juges — ces mêmes juges qui l'ont déjà condamné il y a quelques mois — comme les prophètes parlaient aux rois coupables des Hébreux.

« Vous répondre, Messeigneurs ? Est-ce que je comprends bien ? Ayez patiente ! Dans cette fumée soudaine de l'enfer, les choses se déguisent tellement que je ne puis voir ma main grande ouverte comme ceci devant mon visage et la reconnaître. Vous répondre ? Alors cela signifie vous redire deux fois ce que, la première fois, je vous ai dit, il y a six mois. C'était ici, en face de vous trois, les mêmes, dans cette même salle; j'étais là et je vous le disais. Pourtant pas un de vous ne rit maintenant, vous qui alors... non, mes chers Seigneurs, mais vous riiez, ou ce qui est la même chose, ce que chez un

juge, nous appelons rire Et maintenant vous siégez

aussi graves, vous regardez d'un œil aussi hagard que si j'étais un fantôme ; maintenant c'est : « Ami, remettezvous ! » plus de sujet de rire maintenant, « Conseillezla cour en cette difficulté, redites-nous la chose I »... Pourquoi ? Pompilia se meurt pendant que je parle ! »

Plus loin, il refuse de se disculper lui-même, il est réhabilité. Mais elle ! « la gloire de la vie, la beauté du monde, la splendeur du ciel... Eh ! bien. Seigneurs, per-

sonne ne fait un geste ? Est-ce que je parle en équivoque ? La gloire, vous dis-je, la beauté, vous dis-je, la splendeur, je vous le dis encore, moi, prêtre, habitué toute ma vie à vivre de beauté et de splendeur, uniquement à leur source. Dieu, j'ai ainsi reconnu en elle ma nourriture. Vous me dites qu'elle se meurt rapidement pendant que nous parlons ! Pompilia ! Comment l'indulgence envers moi pourra-t-elle lui épargner une seule des affres de la mort ? »

Tel est son exorde en paroles passionnées, faites d'indignation et de douleur désordonnée qui éclate, et où domine le désir unique de montrer ce que Pompilia a été pour le monde et pour lui, quelle fut la pureté et la douceur de cette « âme à la blancheur de neige, que les anges même craignent de ne pas prendre avec assez de tendresse ! » Puis, peu à peu, le calme se fait en lui et il va répondre aux questions que sa conduite a soulevées.

Comment a-t-il si peu respecté son habit de prêtre et les lois de l'Eglise ? Pourquoi ce scandale ? La réponse est simple. Il y a eu conflit entre la lettre et l'esprit de la loi, entre les règles habituelles et les ordres nets de la conscience. Browning aime à envisager de tels problèmes. N'est-ce pas d'ailleurs un problème analogue qui s'était posé à lui lorsqu'il avait épousé sa femme ? Les conventions sociales, les lois écrites, les règles de conduite toutes faites et auxquelles nous obéissons aveuglément sont comme des routes tracées pour nous mener au but, piétinées par les pas de la foule, bien visibles, que nous n'avons qu'à suivre sans regarder devant nous et sans penser. Elles suffisent sans doute pour bien des vies. Mais ne peut-il pas y avoir de circonstances imprévues où les suivre ne soit qu'une faiblesse et où ce que les autres envisageaient comme le but ne soit pour nous que l'abîme ? Fou incontestablement celui qui prétendrait s'éloigner toujours des grandes routes, mai» aveugle aussi celui qui les suivrait sans voir où elles

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mènent, et lâche celui qui n'oserait jamais s'en écarter. Et qui peut dire que jamais il n'aura à choisir sa route lui-même dans des carrefours obscurs et douteux ? Il y va cependant de sa vie entière ici-bas — et Browning ajouterait de sa vie éternelle. A ces moments, nous n'avons plus qu'un guide, notre conscience individuelle, une lumière, la loi divine qu'elle reflète en nous. C'est ce qui se passe peut-être dans bien des cas où nous désapprouvons sans comprendre. C'est ce qui s'est passé pour Caponsacchi. La loi divine vue d'intuition a été pour lui une lumière qui a jeté dans l'ombre toutes les lois humaines. Pour lui, il n'y a eu ni doute, ni hésitation.

Il était d'ailleurs préparé à évaluer les conventions et les lois de l'Eglise à leur juste prix. Il était de haute naissance et les prélats sont fiers de le compter comme un des leurs. Il a prononcé des vœux, mais les vœux ne lient point les gens comme lui, son évêque même le lui a dit. Son rôle à lui, c'est d'aller dans le monde et de le conquérir, de montrer qu'on peut être à la fois gentilhomme et ecclésiastique. Renoncer au monde ? non, qu'il le garde pour le donner à l'Eglise. Sans doute, il faut lire le bréviaire chaque jour et son mauvais latin. On n'y peut rien. Mais qu'il ait Ovide dans sa poche en compensation. Voilà donc ces règles dont le relâchement faisait, pour tant d'abbés mondains, une grande route facile à suivre afin d'arriver aux dignités et d'éviter le scandale. Quel lien pourront-elles être pour une conscience droite, forte et scrupuleuse ? Caponsacchi les eût observées comme tant d'autres si des circonstances imprévues n'étaient venues tout à coup les briser. Mais c'est lorsque viennent les moments de crise, les cas exceptionnels que les caractères se développent, que le fond des consciences se montre à nu et que se réveillent les héroïsmes latents ou les lâchetés cachées. L'entrée en scène de Pompilia allait révéler la noblesse d'âme de

Caponsacchi, que ne pouvaient montrer ses occupations d'abbé galant et mondain.

Du premier coup, il sentit qu'une grande lumière était près de lui. C'était au théâtre où il était avec un chanoine de ses amis : « Je vis entrer, s'arrêter debout, puis s'asseoir une dame jeune, grande, belle, étrange et triste. Ce fut comme lorsqu'une fois dans notre cathédrale, tandis que je bâillais en chantant les matines, je vis des porteurs apporter un fardeau, le fixer sur le grand autel, enlever une planche ou deux, et laisser la chose qui était à l'intérieur là-haut toute seule — et voili que quand je regardai de nouveau, c'était le Raphaël ! » Le chanoine la fit se retourner en lui jetant sur les genoux un sac de bonbons, « alors elle regarda vers nous et sourit de son sourire beau, étrange et triste ». Ce sourire resta en lui. Il ne sait comment, sa vie mondaine lui sembla fade désormais ; il voulut laisser là sonnets et madrigaux; on lui reprocha de faire l'école buissonnière dans l'église et de devenir moliniste. Il devint chrétien, se prépara à aller à Rome pour y vivre seul et examiner sa conscience et son cœur.

C'est alors que lui vinrent des lettres d'elle, apportées par une servante de Guido et lui disant son amour. Il sentit tout de suite qu'elles étaient fabriquées par Guido et répondit non. Pendant un mois les lettres continuèrent en dépit de ses réponses négatives ou de son silence, jusqu'à ce qu'enfin fatigué, il mit le mari au défi et répondit qu'il passerait sous la fenêtre de Pompilia ce soir-là ; « s'il me plaît de passer par cette route ce soir,. Guido aura deux ennuis : celui de se mettre en rage et ensuite celui de se calmer ». Et comment savait-il que ces lettres n'étaient pas d'elle ? Qu'on lui porte un scorpion et qu'on lui dise qu'il est sorti des lèvres de la Madone de Raphaël, aura-t-il besoin de preuves pour nier ? Il y alla s'apprêtant à railler le comte Franceschini qu'il verrait apparaître à la fenêtre, — mais au

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lieu de lui c'était Pompilia « le même visage, grand, grave, affligé qui se dresse dans le crépuscule, sur un autel que je connais, laissé solitaire avec un rayon de lune dans sa cellule, Notre-Dame des Douleurs ». Elle disparut, reparut plus près, lui parla. Gomment avait-il osé lui envoyer de longues lettres d'amour, lui, prêtre, à elle, épouse ? Une telle méchanceté est impossible de sa part. Mais puisqu'il lui veut du bien, voudra-t-il la sauver ? Et elle lui dit ses malheurs. Il est venu à elle comme un larron, mais c'est un larron qui dit au Christ la dernière parole de douceur et le Christ reçut la parole et pardonna le crime. A mesure qu'elle le regardait, elle sentait qu'il était impossible qu'il eût écrit de telles lettres. Elles sont fausses « mais vous, vous êtes sincère, vous l'avez été, vous le serez; quand m'emmenez-vous à Rome? chaque minute est mortelle — Quand? Répondez ». — Il promit. Mais les doutes vinrent, les hésitations; il résolut presque de se dédire, s'y prépara, mais quand ils se revirent et qu'elle lui demanda si elle devait être sauvée ou non, il dit oui. Puis vient le récit du voyage la nuit, l'extase de sa présence silencieuse à c6té de lui, comme celle d'une sainte qui serait descendue sur la terre, ce voyage dont toutes les minutes sont gardées comme un trésor dans son souvenir, et chaque mouvement de Pompilia, chacune de ses paroles simples et innocentes, et tous les petits incidents de la route, le relai où ils descendirent, l'enfant qu'elle caressa, le moment où elle l'appela son ami quoiqu'il fût prêtre, le mot incompris qu'elle prononçait dans ses sommeils agités, « Gaétan »; comment elle s'évanouit, comment il la porta à l'auberge de Castelnuovo — l'arrivée de Guido et le réveil de ce rêve de ciel. Alors vinrent la terre et les hommes de nouveau, ils furent séparés et il la vit pour la dernière fois. Qu'a-t-il besoin de nier les lettres d'amour dont on l'accuse, lui ? d'expliquer autre chose ? Il a sauvé la femme de Guido en dépit de la loi ; en dé-

pU de cette même loi, Guido l'a tuée. Qu'ils jugent!

Pour lui Pompilia a été une révélation. Ce n'était pas de l'amour, mais de la foi comme devant une vision d'ange. Pour elle, qu'on bâtisse des églises et qu'on prie : on le trouvera là. Guido ? qu'on le laisse vivre de plus en plus vil, délaissé des hommes et de Dieu. Qu'importe? puisqu'il ne peut plus faire de mal.

A la fin, épuisé par ce long exposé de sa vie, par ces :souvenirs de douceur qui viennent maintenant comme une ironie amère, il veut encore en paroles entrecoupées dis- •culper Pompilia de l'accusation d'amour envers lui, il revient sur les faits, sur les petites circonstances, essaie de faire comprendre un sentiment que les autres ne peuvent •éprouver et qui a été si puissant en lui. Puis la dernière note ou presque la dernière est une note de résignation calme, une évocation du sort qui aurait pu être le sien, à Tivre auprès d'elle, à continuer toujours ce voyage, à contempler cette âme etvoir en elle le ciel déplus enplus, bonheur entrevu et perdu, ne laissant maintenant qu'une vie banale à laquelle il se soumettra tranquillement. Rien ne dépasse le pathétique intense et simple de sa péroraison :

« Seigneurs, je suis calme de nouveau. Vous voyez, nous sommes si dignes de pitié, elle et moi, qui aurions pu d'une façon concevable, être autrement. Oubliez mon manque de mesure et ma colère vaine ! A part la cause de la vérité, qu'y a-t-il qui doive tant nous émouvoir ? Bientôt Pompilia sera avec Dieu. Moi, prêtre relégué, je suis sur la terre sans y être. Quand mon exil se terminera, j'ai l'intention de faire mon devoir et de vivre longtemps. Elle et moi nous ne sommes que des étrangers maintenant ; mais il faut que les prêtres étudient la passion ; sans cela comment guériraient-ils les hommes qui viennent leur demander de l'aide dans leurs passions extrêmes ? Je ne fais que jouer avec une vie imaginaire, celle de quelqu'un qui sans être lié par un vœu, sans avoir

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la bénédiction d'une vocation plus haute, puisque vous voulez qu'elle le soit, continuerait sa vie, accompagné par cette femme.

«Vivre, et lavoir apprendre, et apprendre par elle, loin d'un monde bas, obscur et mesquin, ou ne voir qu'un dessein et une volonté se développer dans le monde, changer le mal en bien; n'avoir rien à faire qu'avec le vrai, le bien, l'éternel, et cela non seulement dans les grands courants de la vie en général, mais dans les petites expériences de chaque jour, dans les intérêts d'un foyer, d'une maison spéciale; apprendre non seulement par le cours précipité d'une comète, mais, par la naissance d'une rose, non parla grandeur qui est Dieu, mais par la consolation qui est le Christ! — Ah! tout ceci, combien loin ! Simple plaisir de l'esprit, bon pour un rêve d'une minute ! Tel un étudiant acharné allume sa lampe, ouvre son Plutarque, se met à la place des Romains, des Grecs, s'enveloppe de près dans sa robe rapiécée et rêve : « Ainsi je combattrais, je sauverais, je gouvernerais l'univers. » Puis avec un sourire, content, il s'éveille et retourne de nouveau dans son vieux néant solitaire. Ainsi, moi, sortant d'une telle communion, je m'en vais, satisfait »

Mais après cette note de résignation calme, cette douceur tranquille si poignante lorsqu'on sait de quelle âme virile et énergique elle sort, et quelle tempête intérieure elle recouvre, au dernier moment, éclate en un sanglot qui ne peut plus se contenir, et comme un adieu au monde et à la vie, le cri profond de douleur d'une âme à jamais brisée :

« O Dieu grand, juste et bon ! Malheureux que je suis ! »

Puis, après que la voix forte de Gaponsacchi s'est éteinte en un cri déchirant, on entend s'élever, douce, simple, mélancolique sans se plaindre, la voix faible de l'enfant qui va mourir. Jamais peut-être Browning n'est arrivé à un pathétique si profond, à une évocation de pureté plus adorable que dans cette confession de Pompilia mourante,

avec sa simplicité de langage presque enfantine, à la fois touchante et sublime. Ici plus de recherche d'effet, plus de complication de pensée, plus de psychologie subtile, plus de rhétorique même sincère, rien que des paroles simples, presque naïves d'une enfant à l'âme pure que la vie a brisée, qui ne comprend pas, mais se résigne et espère. Il semble presque par moments que ce ne soit plus Browning qui écrive avec une telle simplicité claire et douce.

« J'ai juste dix-sept ans et cinq mois et si je vivais un jourde plus, trois semaines complètes. C'est écrit comme cela dans le registre de l'église Lorenzo de Lucina ; tous mes noms d'un bout à l'autre, tant de noms pour une pauvre enfant : Francesca, Gamiïla, Vittoria, Angela, Pompilia Comparini ! — risible ! Et il est écrit aussi que j'ai été mariée là il y a quatre ans, et on ajoutera j'espère, quand on insérera ma mort, un mot ou deux — sans mettre du tout comment je suis morte — ceci à sa place, ceci qu'on tient à savoir, que j'étais mère d'un fils depuis exactement

deux semaines Et on devrait ajouter, pour avoir ma vie

complète, que c'est un garçon du nom de Gaétan, Gaétan, pour une raison; si le frère dom Gélestinveut demander pour moi cette grâce au curé Ottoboni ; c'est lui qui m'a baptisée; il se souvient de toute ma vie, comme je me souviens de ses cheveux gris. Tout ce peu de choses, je sais, est vrai; vous en souviendrez-vous ? Parce que le temps s'en va. Le chirurgien s'est assez intéressé à moi pour compter mes blessures — vingt-deux coups de poignard dont cinq mortels — mais je ne souffre pas beaucoup, ou pas trop, et je vais mourir ce soir. »

Ainsi elle continue, avec un peu de désordre d'abord, disant ses pensées et ses réflexions comme elles viennent, puis les choses s'arrangent peu à peu dans son esprit, elle ressuscite son passé, raconte son enfance, son mariage, sa vie à Arezzo, son voyage avec Caponsacchi, tout, jusqu'au coup à la porte de cette nuit du 2 janvier, qui devait terminer son martyre.

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Sa vie lui semble être un tissu de choses incompréhensibles. Elle ne s'en était pas aperçue ; elle le voit maintenant. Elle n'a pas eu des parents comme les autres ; elle a eu un mari qui ne l'aimait pas ; elle a un enfant qui n'aura ni père ni mère ; et on dit qu'elle et un prêtre ont été amants. Tout ceci est étrange et lointain. Une chose cependant reste bien sûre et stable devant elle, au milieu de tout ce qui ne semble qu'un rêve : son enfant. C'est lui qui est dans ses pensées ; elle est heureuse qu'il soit né, qu'il ait été baptisé, qu'il soit en sûreté, qu'on l'ait sauvé de la main des assassins, car « il était trop petit pour sourire et se sauver lui-même » ; c'était de lui qu'on parlait il y a six jours ; tout cela ce sont des souvenirs heureux; Heureuse aussi son enfance avec Pietro et Violante qui étaient bons pour elle jusqu'au moment où vint son mariage. Alors c'est le cauchemar qui commence. Elle raconte ce mariage secret, un soir, dans la pluie, à l'église San Lorenzo, vide et sombre ; Guido sortant de derrière l'autel, le prêtre, frère de Guido, lisant quelques mots dans un livre, puis lui disant qu'elle était mariée, alors elle et sa mère s'en allant seules dans l'obscurité des rues :

« A la porte de chez nous, Violante chuchota: « Pas une syllabe à Pietro; les jeunes épouses ne disent jamais un mot. » Et Pietro dit en ouvrant la porte : « Vous en avez reçu une bonne ondée, traîneuses dérobes. Que font donc ces prêtres, tuant les gens à force de prières, les aprèsmidi de tempête, alors que Noël est si près pour nous laver de nos péchés sans avoir besoin de la pluie ? » Violante me pressa la main au bon moment, la Madone me préserva de paroles immodestes, j'embrassai mon père et me tins tranquille, étant une épousée. »

Elle ne comprit que lorsque Guido vint la chercher. Maintenant, elle raconte tout ce qui se passa comme si ce n'était qu'un rêve dont elle vient de s'éveiller. Pour elle, toute innocence et pureté, le mal ne peut être qu'une vision irréelle, quelque chose qui n'existe pas.

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une illusion. « C'est ce qu'il y a de bon dans les rêves ; ils s'en vont si vite... De même ceci. Je sais que je m'éveille ; mais de quoi ? Un vide, vous dis-je. C'est la marque du mal, car le bien demeure. » C'est en vain qu'on lui a dit de se rappeler. De ces quatre ans de malheur, il ne reste que quelques points clairs ; ses prières, la venue d'une main pour la sauver et la promesse de son enfant. Le reste, il faut qu'elle fasse de grands efforts pour le retrouver et le redire. Elle y parvient cependant, et raconte sa vie malheureuse à Arezzo, tout ce qu'elle a eu à souffrir de la dureté de son mari, de la galanterie de son beau-frère, sans blâmer •personne cependant. Guido n'avait-il pas été bien déçu lui aussi ? Elle dit ses plaintes à son confesseur, à l'archevêque, au gouverneur et on la renvoya à ce qu'on appelait ses devoirs. Elle n'espéra plus de conseils et d'aide que de Dieu. Quand elle essaya de se délivrer, on cria au scandale et voici de nouveau qu'on va lui parler du prêtre qui l'a eue un instant dans ses bras. Alors, de même que Caponsacchi a voulu parler pour elle uniquement, elle va aussi le disculper et dire tout. Nous entendons de nouveau le récit de la première rencontre au théâtre, où il lui apparut « silencieux, grave, presque solennel ». Ce furent ensuite les obsessions de Guida l'accusant d'attirer le prêtre chez elle et toute l'histoire des lettres forgées. Mais ici, au lieu de voir celles qui étaient adressées à Caponsacchi, ce sont celles qui lui sont adressées à elle que nous lisons, et les conseils pervers de la femme qui les lui portait, jusqu'à ce que, harassée, elle ne vit plus de salut qu'en la mort qui viendrait sans doute, qui s'approchait chaque jour, et elle se résigna. .

Ici se place la solution d'un autre problème qui domine la vie de Pompilia. Comment se fait-il qu'à un moment donné, elle, résignée à mourir, se soit révoltée, n'ait reculé devant rien, ait fait appeler l'abbé et se soit

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