‹ Robert BrowningChapitre 22 sur 27 · L*ANNEAU ET LB LIVRE · texte numérisé non relu

L*ANNEAU ET LB LIVRE

enfuie avec lui ? Le livre est muet sur ce point. Browning a résolu nettement la question, par son examen méticuleux des circonstances et des dates, avec sa profondeur habituelle de vision et sa connaissance des âmes. Un jour, Pompilia s*est sentie enceinte, et immédiatement la transformation s'est faite. Il ne fallait plus mourir, mais vivre pour l'enfant et le sauver matériellement et moralement. La femme affaiblie devient une mère énergique. Elle se redresse, espère et agit. Désormais la maternité à venir va dominer toute cette vie, comme elle domine en pensée toute la confession de la mourante.

« Ma seule pensée était toujours à mesure que la nuit venait : « Fini un autre jour ! Que c'est bon de dormir €t ainsi de se rapprocher de la mort ! » Quand tout d'abord à l'aube, qu'est-ce qui vint percer mon sommeil par un appel vers moi ? Je me redressai vivante, la lumière en moi, la lumière en dehors de moi ! partout le

changement » Le soleil se remit à briller et elle vit

les oiseaux bâtir leur nid. Elle aussi maintenant avait quelque chose dont il fallait qu'elle s'occupât, qu'elle emporterait avec elle à Rome. Lorsque l'envoyée de Guido arriva, parlant de Gaponsacchi et de son départ, elle dit : Qu'il vienne ! A mesure que le jour passait, son anxiété augmentait, présageant la naissance d'une étoile. Il vint. Elle lui parla, lui dit des mots absurdes d'amour venus de lui à elle, mais qu'elle savait n'être pas de lui et elle lui dit aussi son danger. « Il répondit — le premier mot que j'aie jamais entendu de ses lèvres le contenait tout entier — une éternité de parole, pour répondre à la profondeur immense de l'âme qui alors rompait le silence : «Je suis à vous ». Ainsi l'étoile se leva, qui allait bientôt guider mes pas, les guider et ne point s'arrêter avant de pouvoir se poser immobile au-dessus de la maison du petit enfant, mon bébé à venir... » Vint bientôt un soir où tout fut prêt, où Guido lui dit : « Vous que je déteste, prenez garde de ne pas interrompre mon.

sommeil de toute la nuit ; couchez-vous à côté de moi comme le cadavre que je voudrais que vous fussiez ». Cette nuit-là, elle rejoignit Gaponsacchi et partit. Le voyage fut pour elle aussi une chose de douceur auprès de son « saint-soldat », à la fois tendre et fort. Chaque petite circonstance est comme une étoile pour elle, les endroits qu'il lui montrait, l'enfant qu'il mit entre ses bras et surtout l'impression de confiance absolue qu'elle avait, en lui. Quand Guido vint, elle se révolta et parla, car il faut que le ver foulé aux pieds se retourne quelquefois pour que Dieu le remarque. Elle en est heureuse, car son enfant fut sauvé, ce Gaétan, ainsi appelé du nom d'un saint nouveau, puisque tous ses saints à elle, les anciens, avaient tant à faire qu'ils n'ont pu la protéger, pensée que Browning a devinée, car le livre ne donne que le nom, ce nom qu'elle murmurait dans ses rêves. Ce fut le salut de cet enfant que sa relégation à elle dans un couvent, où tout le monde la traitait avec douceur. Le dernier souvenir qu'elle évoque est un souvenir de félicité.

<( A mesure que s'approchait la faiblesse de mon heure, personne ne me faisait plus de peine, ne me parlait avec froideur ou ne me regardait d'un œil étrange, personne ne venait briser l'amour dans les bras de qui j'étais, jusqu'à ce que mon enfant naquit, naquit dans l'amour, sans rien pour gâter mon bonheur pendant toute une longue quinzaine. Dans une vie comme la mienne, une quinzaine remplie de bonheur, c'est long et beaucoup. Toutes les femmes ne sont pas mères d'un enfant, quoiqu'elles vivent deux fois la longueur de toute ma vie, et heureuses tout de même à ce qu'elles croient. Ainsi je restai là pendant toute ma grande quinzaine, comme si elle allait continuer, s'élargir avec bonheur de plus en plus et mener au ciel. Noël devant moi ! N'était-ce pas un hasard heureux ? Je n'avais jamais compris la naissance de Dieu auparavant ; et combien il est devenu bien plus

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Dieu par sa naissance. Alors, je me sentais comme Marie, j'eus mon enfant un moment couché sur mon sein, comme le sien. Et ainsi tout allait jusqu'à il y a quatre jours. Cette nuit et ce coup à la porte... ».

De ce qui s'est passé ensuite, elle ne dit rien. Gela ne compte pas. Elle n'en veut pas à Guido, il l'a délivrée de sa vie malheureuse. Ils ne se reverront jamais plus dans ce monde ni dans l'autre. Il est du côté de l'ombre de Dieu; qu'il la saisisse et se sauve. Elle est heureuse de l'avenir de son enfant. Dieu, le voyant orphelin, en prendra soin et il ne sera le fils que de Dieu et de sa mère.

Maintenant, c'est la lumière du monde nouveau qui luit pour elle — lumière dans laquelle Gaponsacchi sera éternellement auprès d'elle. Ill'a sauvée, lui a montré le ciel et désormais, elle est à lui à jamais. « ami de ma vie, ô saint-soldat ! Aucune œuvre commencée ne sera jamais arrêtée par la mort ! L'amour m'aidera de plus en plus, dans le temps à venir, dans le sentier nouveau que. je vais prendre, ma faible main dans la tienne qui est forte, et qui rend forte la mienne. Dites-lui que si je parais être sans lui maintenant, ce n'est que de la façon dont le monde voit. Oh! il comprend ! ».

L'amour fait de reconnaissance et de vénération éclate en elle à ses derniers moments. On n'ose pas, même pour le nier, penser à quelque chose de répréhensible dans un sentiment si pur. C'est dans la lumière de l'éternité qu'ils vont être unis parce qu'ici-bas ils se sont compris et aidés, et elle meurt heureuse avec cette grande espérance qui est pour elle une certitude. On pare les morts de fleurs pour les préparer pour Dieu, les fleurs qui l'entourent, elle, c'est le souvenir de chacune de ses paroles, de ses actes qui tous ont laissé tomber quelque graine d*où est née une plante odorante. Il ne pourra pas se marier ici-bas, ce qui est bien. Leur mariage sera dans le ciel, semblable à celui des anges, qui se

trouvent unis sans s 'être marié s; ce sera la chose réelle, non cette moquerie que nous appelons le mariage sur la terre.

K Ici nous avons à attendre, mais pas bien longtemps. Si nous pouvions par un désir avoir ce que nous voulons, gagner l'avenir tout de suite, voudrions-nous que n'importe quoi du passé n'eût pas eu lieu ? Alors qu'il attende cet instant de Dieu que les hommes appellent des années. Pendant ce temps, qu'il se maintienne ferme par la vérité et par sa grande âme ; que jusqu'au bout il accomplisse le devoir. Par de telles âmes seules. Dieu, en s'abaissant, nous montre assez de sa lumière pour que nous, dans l'obscurité, nous puissions monter vers lui. Et je monte. »

En un contraste brutal avec ces deux nobles voix viennent maintenant les plaidoiries des avocats : Dominus Hyacinthusde Archangelis, « pauperum procurator », le défenseur officiel de Guido et de ses complices, et Juris Doctor Johannes Baptista Bottinius, ministère public, avocat du fisc qui vient parler contre Guido et pour Pompilia. Ou plutôt, ni l'un ni l'autre ne parlent ; ils écrivent les discours qui seront soumis au tribunal. Browning nous les montre les écrivant. Or, ils savent, l'un et l'autre, que leurs plaidoiries ne feront rien à l'affaire ; ils se désintéressent d'ailleurs complètement des accusés comme des victimes. Leurs discours ne sont que des tournois littéraires, où ils feront briller leur science et leur style et triompheront de leur adversaire. Ce sont deux exercices d'une rhétorique fausse, factice et grotesque que Browning a rédigés pour eux, comme s'il voulait s'amuser à montrer toute la diversité de son génie, écrivant des farces et des parodies après des pages sublimes de tragédie ou de lyrisme.

Hyacinthus de Archangelis nous est présenté, composant son discours en latin et faisant ses réflexions à mesure. Ces réflexions sont très diverses. Il y a surtout la pensée de son fils, Giacinto, Cinone, Cinino ou par

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quelque diminutif qu'il l'appelle, qui a huit ans, dont on célèbre la fête ce soir-là, et qui doit devenir grand latiniste et avocat. Puis il y a le souper de ce soir, les invités et les mets dont l'odeur vient d'avance chatouiller ses narines. Il y a encore ce Bottinius à qui il faut montrer un morceau de latin sérieux, pour l'honneur de la famille, honneur qui rejaillira sur Ginone ; il y a les études de Cinone qui fait encore bien des solécismes en latin, mais qui a de l'avenir. Voilà notre homme passant tout le temps d'un de ces sujets à l'autre, argumentant sans être persuadé de rien, triomphant toutes les fois qu'il trouve un bon syllogisme, rédigeant à mesure et se réjouissant s'il lui arrive de tomber sur quelque belle expression latine, voyant de loin la face déconfite de son adversaire, l'avocat du fisc.

<( jP-r-o pro Guidone et 'Sociis. Là ! Le comte Guido épousa, ou, en bon latin, quoi ? Duxit in uxorem ? banal I Tœdas jugales iniit, subiit, ah ! il subit la torche maLtrï" TQOmale ? Connubio stabili sibijunxit! hum! En un lien stable de mariage lia le sien. Au moins, il n'y a pas de tache de modernité là-dedans, et pourtant... Virgile est d'un petit secours à qui écrit de la prose. A l'aurore, il m'attaquera Térence, mon Cinuccino ! Silence ! au travail, monsieur ! Ainsi circonstantiellement, nous développons les faits : Ita se habet ideo séries facti ».

Il écrit d'avance le mauvais latin de son adversaire, il y répond en fragments cicéroniens, il triomphe déjà. Mais le juge Tomati s'occupe de la loi. Parlons de la loi et des textes. Et le voilà argumentant Vindicatio, honoris causa, et au milieu des arguments vient la pensée du souper.

« Puisse Gigia se rappeler que rien ne relève la riche monotonie du foie frit comme une racine de fenouil hachée, même avec du persil — j'ai dit des brins de persil — y avait-il besoin d'ajouter : et du fenouil aussi ? Mais non, elle n'a pas pu être assez obtuse. A notre argument ! le fenouil sera haché. »

Voici encore la loi de Moïse, des citations de saint Jacques, les habitudes de la Rome antique, tout un fatras de fausse science et toujours les phrases latines dans le récit des faits, telles qu'on les trouve dans le Livre. Mais un rien Ten fait dévier.

« Temporalem, pendant un certain temps, in monasterioj dans un couvent. Oui I in monasterio. Il embrouille in avec l'ablatif ou l'accusatif ! J'avais espéré arranger en vers pour en faire un cadeau à ce petit coquin, aujourd'hui même, une liste complète des prépositions qui prennent l'accusatif. »

Ainsi nous allons de grotesque en grotesque, jusqu'à ce que, après 1800 vers, le brouillon soit fini et qu'il ne reste qu'à le régulariser, l'intensifier, le latiniser, le cicéroniser, et donner à l'adversaire le dernier coup : Jam satis ! et nous finissons dans des rêves confortables de cadeaux à faire faire par une parente à son fils, puis de cet âne de Bottinius brûlant ses livres, et des bonnes heures à passer ce soir.

Bottinius à son tour est moins argumentateur, mais plus rhétoricien. Il a rêvé d'être un grand orateur. Il déplore de ne pouvoir prononcer son discours : quel triomphe ce serait pour lui ! Comme il l'ornerait de fleurs, de gestes, comme il brillerait devant la foule ! Il va se consoler en le prononçant dans son cabinet. Voici sa chambre changée par son imagination en une salle immense : « En face, cinquante juges rangés ; à ma droite, à ma gauche, comme auditoire, Rome, et où est cette fenêtre, le Pape cachée surveillant derrière un rideau, mais regardant à la dérobée, assez visible. Un bourdonnement d'attente ! A travers la foule, faisant sonner sa chaîne et cognant le sol de son bâton, vient l'huissier. Il s'incline très bas : « La Cour donne la parole au Fisc pour son allocution». Je me lève, je fais une révérence, je regarde autour de moi, je m'arrête au-dessus de la multitude silencieuse ; je compte, un, deux... « Avez-vous vu. Juges, avez-vous vu, lumiè-

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res de la loi ? Au moment où il peut arriver que quelque peintre, très en vogue, à travers notre cité nourricière des arts, ait été appelé par vous à une tâche qui mettra à l'épreuve sa valeur, à produire, à manufacturer, comme il sait et peut, une œuvre qui pourrait décorer les murs d'un palais... »

Mais à quoi bon continuer ? Pages après pages on voit se dérouler métaphores embrouillées, souvenirs classiques, citations, effets d'éloquence, comparaisons inattendues, langage précieux, euphuismes du plus mauvais goût, entremêlés de latin et de textes de loi. Et Pompilia ? C'est à peine s'il en est question. Tout ce qu'on peut comprendre c'est qu'après tout Pompilia n'est pas coupable. Pas la peine de le prouver, c'est entendu. Mais si elle l'était, elle ne le serait pas. Est-ce si extraordinaire qu'une femme jolie soit amoureuse d'un abbé galant? Pourquoi ne pas profiter de la jeunesse et de la beauté? Sans doute, elle n'en a pas profité, mais une femme est femme et faite pour l'amour. Racontera-t-il, par exemple, la façon dont ils furent découverts à l'auberge par Guido ? On s'attendrait à ce qu'il insistât sur ce fait qu'elle était seule dans sa chambre. Point du tout. C'est l'aventure de Mars surpris avec Vénus par Vulcain, qui domine dans son esprit et sur laquelle il disserte. Quelle chose honteuse de la part de Guido ! Nous ne sommes plus aux temps mythologiques où l'on pouvait ainsi pénétrer par surprise dans les appartements réservés aux déesses et exposer à tous les yeux le lit sacré. « Quand même nous confesserions quelque parcelle de fragilité maintenant, une erreur chez la femme et l'épouse, est-ce par des manières rudes qu'elle sera réparée ? Qui vient pénétrer de force dans le sanctuaire de sa chambre ? Quelle foule vient profaner le chaste cubiculum ?...

Puis après des souvenirs mythologiques et un vaste déploiement d'érudition, le bouquet final, avec son vil jeu de mots latin qu'un accusateur de Pompilia n'eût pas mieux rédigé :

« O imbécile, comte Guido Franceschini, qu'as-tu gagné à aller divulguer ton secret au monde? Est-ce que tous les préceptes du sage ont été perdus pour toi, ne t'ont pas pénétré de la plus petite trace de révérence ? Admettons que ta femme — ainsi nous parlerions à cet imbécile — fût la fausseté même, pourquoi aller faire la chronique de ta honte ? Mieux valait que tes dents te coupassent la langue, que ta lèvre muette se fit la complice de ton front profané, que le silence devînt ton historiographe et toi ton propre Cornélius Tacitus. »

Ainsi de suite à travers des circonlocutions et des phrases alambiquées où l'on se perd, et où Browning a prouvé qu'il pouvait écrire la plus ennuyeuse et la plus mauvaise rhétorique qu'il soit possible de trouver. Tout de même, ou plutôt à cause de cela, Bottinius est satisfait.

(( Voilà mon discours ! Il dépasse de beaucoup en longueur ce fameux panégyrique d'Isocrate ; on dit qu'il mit quinze ans à l'écrire ; mais tous ces anciens pouvaient dire n'importe quoi. Il mit juste tout ce qui lui courait par la tête, tandis que moi j'aurai à rogner, à orner, à imprimer. Voilà ce que c'est que d'être né dans les temps modernes, avec des prêtres comme auditeurs. Tout de même, cela rapporte. »

Ainsi passent ces deux avocats qui, de caractères différents, l'un bon père de famille terre à terre et amateur de confort matériel, l'autre célibataire, ambitieux et remuant, ont cela de commun qu'ils n'ont rien vu, rien senti de tout ce drame excepté leur petit intérêt professionnel et qui, aveugles et mesquins eux-mêmes, ont tout rapetissé à leur mesure.

Immédiatement après eux vient le Pape. Guido, condamné par la cour, s'est souvenu qu'il était ecclésiastique, et ses amis ont appelé de cette décision au chef suprême de l'Église. Le pape a étudié l'affaire dans tous ses détails et va prononcer la sentence définitive. Ici,

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