‹ Robert BrowningChapitre 23 sur 27 · L ANNBAU ET LE LIVRE · texte numérisé non relu

L ANNBAU ET LE LIVRE

nous sortons de l'atmosphère lourde, embarrassée et mesquine du tribunal pour entrer en pleine lumière. Browning n'a pas créé de figure plus auguste et majestueuse que celle de ce vieillard, vénérable par son âge, toutpuissant par son rang et au - dessus des hommes, intelligence claire, âme droite et noble, ardente pour la justice, irréprochable dans son passé et sur qui luit déjà l'auréole d'une mort prochaine. Pour lui, tous les bruits du monde ont cessé, et dans le silence de son âme, il ne voit plus que la vérité et la justice de Dieu. Isolés ainsi de tout intérêt sur la terre, de toute passion humaine, de tout ce qui fausse nos jugements et corrompt nos consciences, les faits paraissent dans une lumière pure, avec leur valeur propre, et leur importance dans la vie éternelle des âmes. Le pape, juge suprême, sera bientôt jugé par Dieu, et devant lui, il aura à répondre de ce jugement. Gomment va-t-il juger et comment se justifiera-t-il ? D'un bout à l'autre de son long monologue, on sent cette présence invisible du Juge des juges, avec qui il plaide, à qui il expose ses doutes et ses hésitations, mais aussi ses raisons fortes de vivre et d'agir. Sans doute il sait que devant Dieu il n'aura pas à se disculper, à expliquer, à parler, ni lui, ni aucun de ces coupables dont il examine le cas, ni aucun de nous. Dieu verra d'un seul coup, et nous verrons aussi et nous sentirons combien les mots sont peu de chose, combien est petit et superficiel le fragment de conscience qu'ils dévoilent. Devant le Verbe, la Parole par excellence, toute parole sera vaine. Mais ici, pour les hommes, pour nous-mêmes, nous avons besoin de mots, et cela explique son long plaidoyer devant sa conscience et devant Dieu.

Il y a beaucoup de choses dans son discours, celles qui se rapportent directement au drame et d'autres qui en sont plus éloignées. Celles-ci sont des discussions comme Browning aime à les exposer, à les allon-

ger, comme un vieillard les allongerait peut-être, mais qui nous semblent, malgré leur intérêt en soi, tenir trop de place ici. Le pape examine non seulement l'affaire sur laquelle il a à se prononcer, mais les principes d'après lesquels il doit juger. Ce ne sont pas les précédents qui pourront le guider. Tous les jours il lit pour s'instruire l'histoire de ses prédécesseurs ; aujourd'hui, il a lu comment le pape Etienne a maudit le pape Formose, comment Romanus et Théodore ont excommunié la mémoire d'Etienne et proclamé la sainteté de Formose, comment Jean a remaudit Formose et resanctifîé Etienne. C'est là l'infaillibilité papale ! — Il jugera donc seul et par lui-même. Lui, dont la vieillesse peut à peine supporter le plus léger fardeau, comme une branche morte le poids d'un faible nid, il reprendra cette lourde cause. Mais, après l'avoir examinée, des doutes lui viennent. Il a des vies d'hommes entre les mains, quel droit a-t-il de les trancher ? L'homme a-t-il le droit divin de punir ? Ces questions, que les plus hauts dignitaires de la justice Jiumaine et de la clémence n'ont point encore cessé de se poser, viennent l'angoisser de nouveau. Pour y répondre, il examine une fois de plus tous les fondements de sa foi, sans s'occuper des opinions humaines, ni des livres, ni des autorités des prêtres, en partant de ces deux grands faits, pour lui indiscutables, l'existence de son âme et de celle de Dieu. L'on voit ainsi non plus le pape, mais Browning refaire sa religion en la fondant sur la base sûre de sa conscience. Puis c'est l'existence même de l'Eglise, la fermeté de ses croyances, le danger d'une foi trop solide par où les mœurs se perdent, la nécessité des tribulations et des doutes, les visions de l'irréligion de l'avenir et du matérialisme menaçant qui passent devant les yeux du vieillard dans une demi- vision de mourant. Mais toutes ces choses ne font qu'affermir sa foi en la force éternelle de la vérité et de la justice, et lui donner plus d'énergie pour louer ou punir. La seule

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chose que nous soyons en droit de nous demander, c'est pourquoi il a attendu ce moment pour soulever de tels problèmes, qui devaient nécessairement se présenter à lui dans tous les actes de sa vie papale, et nous nous prenons à regretter que Browning n^ait pas raccourci de telles digressions, pour nous laisser tout entiers à l'impression du drame et du jugement final.

Mais dans ses conclusions se montrent la clairvoyance et la hauteur de pensée du poète. C'est lui qui, par la bouche du pape, condamne ou absout, et dans sa pénétration, sonde les âmes. Il juge et apprécie, non plus les faits en eux-mêmes, mais leurs causes, leurs sources profondes dans les âmes et ce qu'ils indiquent du caractère des hommes. Là toutes les petites circonstances sont pesées, pour atténuer ou aggraver la faute et dévoiler les replis des consciences. Ainsi la conduite de Guido, homme d'Eglise et noble, apparaît plus noire encore, celle de Pompilia, fille du peuple et ignorante, plus admirable. Avec solennité, il distribue la louange et le blâme.

Pour Pompilia, il n'a que de l'admiration; femme obéissante à ses parents et à son époux, martyre résignée mais mère courageuse, voyant d'intuition la grande loi de Dieu que les insensés appellent celle de la nature, et devant briser, forte de cette vision, toutes les barrières des lois humaines, même celles qui semblent venir des représentants de la divinité. Il a été lui, pape, pendant sept ans, le jardinier de Dieu dans le monde ; et alors que tant de fleurs cultivées et soignées avec attention se sont flétries, elle, fleur sauvage croissant dans quelque coin ignoré sera peut-être la seule rose épanouie qu'il puisse présenter à Dieu. Il est indigne de la juger; il ne peut que l'admirer et la prier comme une sainte : « Va au-delà de moi et reçois ta louange — et que bientôt je n'aie pas à te chercher loin, là où je te suivrai si cela m'est permis. »

Caponsacchi,le prêtre guerrier, ne sera pas loin d'elle.

Il a manqué de discrétion, il eût pu peut-être sauver Pompilia autrement ; mais alors que tous les autres, archevêque, prêtres, gouverneur, moine, confesseur, s'enfermaient dans l'enceinte rigide des lois écrites et des conventions et laissaient périr l'innocence, lui, à la seule lumière de la vérité de sa conscience, a marché et agi. Il a cherché la tentation, mais il l'a vaincue. Eux, hommes d'armes, revêtus de leur cuirasse de la foi et des règles sont restés immobiles ; lui, vêtu comme pour la danse ou la pasquinade, s'est avancé et, accoutumé à pincer le luth, il a frappé de la lance, il a soutenu la cause de Dieu. Combien il a mieux valu se tromper dans cette direction, même s'il y a eu indiscrétion ou erreur. Lui aussi va maintenant avoir sa récompense : « Sois heureux d'avoir fait entrer la lumière dans le monde, même par cette brèche irrégulière des murs ; vois c^tte même lumière sur ton sentier, marche en avant d'un pas sûr, apprends de nouveau l'utilité des vertus d'un soldat, l'abnégation, l'absence de crainte, la loyauté jusqu'à la mort. Réfléchis, mérite les douleurs de l'initiation : une fois de plus travaille, sois malheureux, mais supporte la vie, mon fils ! »

D'autres, une troupe plus confuse, dont la vie a été mélangée de bien et de mal, ont déjà reçu leur rétribution : rietro. Violante, chez lesquels les bonnes intentions se mêlent aux mauvaises actions, sont punis par ce qu'ils ont voulu faire. Les dignitaires qui avaient pour mission de veiller, qui ont trahi leurs fonctions et n'ont pas voulu secourir Pompilia, seront réprimandés et châtiés ; les complices de Guido, quoique moins clairvoyants que lui, brutes à demi-inconscientes, devront payer leur dette à la loi ; ils connaissaient au moins le commandement qui défend de tuer. Quant à Guido, toutes les circonstances depuis le commencement tendent à aggraver encore son crime, et il les examine et les pèse méticuleusement. Il ne peut y avoir pour lui ni excuse ni

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pardon. Le pape doit exterminer le mal et, de toute sa force, il frappera une fois- de plus. Sa pensée suit le coupable jusque dans l'autre monde et il termine en une vision sublime à la fois d'espérance et de justice.

(( Pour le principal criminel, je n'ai pas d'espérance, si ce n'est dans une telle soudaineté du sort. J'étais à Naples une fois, par une nuit si sombre que j'aurais à peine pu deviner qu'il y eût quelque part terre, ciel ou mer, ou quoi que ce soit du monde. Mais le noir de la nuit fut éclairé par une flamme ; le tonnerre frappa coup sur coup, la terre gémit et le reçut dans toute sa longueur de montagne devenue maintenant visible : là s'étendait la cité, serrée, claire avec ses clochers, et comme un fantôme sortant de son linceul, la mer toute blanche. Ainsi, d'un seul coup, la vérité pourra luire comme un éclair et Guido la voir un instant et être sauvé. Sans cela, je détourne mon visage et je ne le suis point dans cet état secret, obscur et triste où Dieu défait, mais uniquement pour la refaire, l'âme que sans cela il aurait d'abord faite en vain, ce qui ne doit pas être. »

Après avoir ainsi affirmé sa foi en l'optimisme final, il n'a plus qu'une parole à dire, celle du sentiment de la responsabilité du juge, qui doit savoir frapper quand il le faut, aussi bien qu'épargner.

« Assez, car 'je puis mourir cette nuit, et comment oserai-je mourir, si je laisse vivre cet homme ? »

Après cette sentence finale, il n'y a plus qu'un seul monologue ; celui du condamné. Guido revient bien différent de ce qu'il était devant ses premiers juges. Son assurance a disparu et, avec elle, son astuce et sa forfanterie. Il sait maintenant que tout est désespéré, il n'a plus rien à perdre à se montrer tel qu'il est, et Browning l'a fait se dévoiler comme il le voyait. Ce n'est pas, il est vrai, le Guido du Livre, dont on a retrouvé le portrait, dessiné quelques jours avant sa mort, figure lamentable, aux yeux clos et harassés, à la bouche pantelante dans

son rictus de torture, excitant plus encore peut-être la pitié que l'horreur, celui qui marcha au supplice avec une résignation chrétienne et mourut courageusement. Mais c'est le Guido que le poète avait conçu dans son esprit, celui des jours d'Arezzo et de Rome, le persécuteur de Pompilia, à la fois lâche, cupide et cruel.

Une seconde fois, il explique sa vie, en un long discours passionné, torturé, mêlé d'invectives contre le monde, l'Eglise, ses amis, le pape et Dieu. Il a été le joueur qui a joué contre l'univers etilaperdu, — que l'univers soit maudit et lui damné. Au moins il mourra fièrement et on ne lui arrachera pas une parole de douceur et de repentir. Plus de récit suivi maintenant, plus d'explications, mais des allusions à ce qu'on sait déjà, des imprécations et des cris de haine, des expositions de principes du mal, des provocations qui ne trouvent aucun écho, une colère qui grandit lentement, gronde, éclate, se consume elle-même, essaie de renaître et finit par sombrer, épuisée. On dirait qu'il va mourir comme il a vécu, en démon révolté, méprisant le monde, les lois qui le tuent et la mort qui vient. Il ne manque pas de grandeur dans cette haine implacable. Mais la lâcheté de la chair égoïste crie en lui aussitôt que s'est épuisé son vain accès de fureur. Lorsqu'il entend venir la procession qui va le mener au supplice, il ne sent plus qu'une chose, le désir de la vie, et Browning, avec une profondeur merveilleuse de vision, l'a montré proclamant dans ses derniers appels, àla fois lâches et désespérés, l'innocence et l'amour de Pompilia, la seule, la dernière que sa conscience lui montre comme voulant encore intercéder pour lui : « Messires, ai-je dit tout le temps un seul mot de ce monde de mots que j'avais à dire ? Pas un mot. Tout était folie. Je raillais et je criais? Seigneurs, mon premier mot vrai, toute vérité sans mensonge, c'est : sauvezmoi malgré tout! La vie est tout! J'étais fou à lier, je délirais, laissez vivre le fou, opprimé d'autant de chaînes

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qu'il vous plaira d'en entasser. N'ouvrez pas la porte ! Protégez-moi contre eux I Je suis à vous, je suis au Grand-Duc ! — Non, au Pape ! — Abbé ! Cardinal ! Christ ! Marie! Dieu !... Pompilia! les laisserez-vous m'assassiner ? »

Après ces longs monologues, un dernier chapitre nous raconte les derniers événements tels que nous les avons indiqués précédemment. Puis Browning tire lui-même la morale de son œuvre, ou plutôt une des leçons quiressortent de cette façon de présenter les faits à tant de points de vue et sous tant de faces : « Que notre parole humaine n'est rien, notre témoignage humain est faux, notre renommée et notre jugement humain sont des mots et du vent».

Ainsi se termine cette œuvre où il a montré tous les côtés de son génie et tous les styles, tour à tour profond, pathétique, triste, solennel, gai, ironique, burlesque, toujours intense et varié comme la vie elle-même. En dépit des longueurs et des discussions minutieuses qui sont la marque de Browning et qui ici indiquent déjà un commencement de déclin, on y trouve ses qualités au plus haut degré, et là, plus peut-être qu'en aucune autre œuvre, la marque du grand poète créateur d'âmes.

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