‹ Robert BrowningChapitre 24 sur 27 · I. — Caractères généraux · texte numérisé non relu

I. — Caractères généraux

The Ring and the Book avait nécessité cinq ans au moins de la vie de Browning pour le concevoir et l'écrire. Les années qui en suivirent la publication (1869) sont marquées presque chacune par un long poème. C'est la période où Browning se fait une tâche absolue d'écrire, sentant qu'il a toujours quelque chose à apprendre à sa génération. Mais c'est aussi, comme nous l'avons fait pressentir, le commencement du déclin. Toujours, dans Browning, la pensée s'est alliée intimement à la poésie pure, désormais ce sera la pensée qui va dominer de plus en plus. Jamais, en lui, il n'a été possible de séparer le penseur du poète, le philosophe qui cherche ou montre la vérité, de l'artiste qui ne s'occupe qu'à créer la beauté. Lorsque les deux sont unis, que la vérité de la pensée se revêt des formes les plus belles de la poésie, alors Browning produit ses chefs-d'œuvre purs. Mais bien souvent déjà nous avons vu la pensée faire craquer çà et là l'enveloppe poétique qui la revêtait et apparaître dans toute sa nudité. Elle peut être belle, vraie

en soi, mais ce n'est point de la poésie. Déjà que de passages étaient ainsi dans ses drames, dans Sordello ou dans V Anneau et le Livre ! Ce sont surtout ces passages de métaphysique ou de psychologie qui constituent le déchet dans Browning. Il se peut, en effet, très souvent qu'une pensée forte, nette, exprimée simplement, arrive au sublime de la poésie. Que de vers cornéliens ne sont que des pensées abstraites, condensées et jaillissant comme des gerbes de flammes, des idées pures qui, par leur simplicité énergique, nous frappent comme des tableaux, nous émeuvent comme des cris ! 11 n'en manque pas non plus dans Browning. Mais lorsque la pensée se complique et devient de la discussion philosophique, il est impossible qu'elle jaillisse avec la même force et le même éclat. L'analyse et l'argumentation consistent en petites nuances d'idées, en des appels à la compréhension et au jugement; et ce sont de telles opérations purement intellectuelles que Browning va maintenant essayer. Il semble qu'en mûrissant, il ait été plutôt frappé du besoin d'instruire et de convaincre que de plaire et d'émouvoir. Comme tant de philosophes, il paraît avoir oublié que la beauté agit plus fortement sur les âmes que la vérité seule. Entraîné par sa nature d'esprit, il s'est plu au maniement des idées plus qu'à celui des belles formes ; il a cru de plus en plus à l'action de son jugement, de moins en moins à celle de son imagination et de son cœur. C'est pourquoi toutes les œuvres de cette nouvelle période sont surtout didactiques alors même que leur cadre et leur forme seraient différents. Sans doute, çà et là, l'argument se précise par des images, la chaîne du raisonnement s'arrête, et là où la logique ne peut aller, un élan du cœur franchit la brèche et conclut. Mais ce ne sont que des éclairs passagers, nombreux d'abord, puis plus rares, et le fond du poème reste didactique, intellectuel et froid. Nous pouvons y admirer le penseur subtil.

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l'argumentateur habile, le psychologue profond, mais le poète y est voilé. Or une œuvre poétique ne vivra jamais que par la poésie qu'elle contient, et les œuvres de Browning, presque toutes celles qui vont venir maintenant, n'ont trop souvent de la poésie que les vers. Même le vers n'est pas toujours harmonieux et nettement frappé; il devient de la prose, souvent gâtée par l'enchevêtrement de la pensée et quelquefois plutôt obscurcie qu'éclaircie par des métaphores qui ne peuvent tenir lieu de raisonnement. Aussi passerons-nous beaucoup plus rapidement sur toute cette deuxième partie de l'œuvre de Browning. Ce ne sera pas là que ses admirateurs nouveaux iront en chercher les beautés et déjà le temps commence à les placer au second rang, à celui qui sera bientôt peut-être l'oubli final.

Nous ne pouvons cependant les négliger complètement, même dans un ouvrage qui ne veut pas être une étude complète sur Browning, et qui ne tient qu'à en faire connaître les beautés. Mais l'espace que nous pouvons leur consacrer est bien restreint et il ne faudrait pas juger de leur importance d'après le petit nombre de lignes qu'occupe leur examen. Elles forment plus d'un quart des productions de Browning et si elles ne sont pas dans leur ensemble des œuvres de beauté parfaite, toutes renferment bien des passages pleins de poésie et toutes sont intéressantes au point de vue de la pensée du poète et de la diversité de son talent. Leur élude conviendrait plutôt aux lecteurs qui déjà connaissent Browning et s'y intéressent qu'à ceux qui voudraient se mettre en contact avec lui, c'est-à-dire ceux auxquels s'adresse ce livre. De là, la rapidité regrettable mais nécessaire avec laquelle nous allons maintenant nous hâter vers la fin.

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