‹ Robert BrowningChapitre 6 sur 27 · I. — Division de son œuvre · texte numérisé non relu

I. — Division de son œuvre

L'œuvre de Browning, très volumineuse, comprend : 1° de longs poèmes narratifs ou didactiques ; 2° des drames; 3* de nombreux poèmes plus courts, tantôt narratifs, tantôt purement lyriques. Cette division en trois groupes formerait une classification commode, quoiqu'un peu artificielle pour l'étude de ses œuvres et nous la suivrons jusqu'à un certain point. Mais elle a l'inconvénient de grouper dés œuvres très éloignées chronologiquement les unes des autres, et aussi très différentes d'inspiration; un tel examen ne marquerait pas assez le développement logique du génie du poêle dans ses phases diverses.

Nous tiendrons donc, dans une certaine mesure, compte de l'ordre chronologique, en groupant, dans les mêmes périodes, les œuvres d'inspiration ou de forme semblal;k'S. Il est très difficile cependant pour Browning comme pour les autres écrivains de diviser en périodes bien nettes les cinquante-six ans (1833-1889) de sa carrière poétique. Au premier coup d'œil sur la liste chronologique de ses œuvres, une observation s'impose. Il semble qu'une division se soit faite dans la vie du poète comme dans celle de l'homme : avant son mariage, pen-

dant et après. La première et la troisième période sont remplies de productions, la seconde est presque vide.

De 1833 à 1846, se placent les très longs poèmes de début : Pauline, Paracelse et Sordello, tous les drames écrits pour la scène, huit en y comprenant Pippa passe, et deux recueils de poèmes lyriques intitulés dans ses œuvres complètes Drainatic lyrics (1842) et Dramatic Romances and lyrics (1845). Drames et petits poèmes avaient été publiés d'abord en huit recueils successifs, sous le nom de Cloches et Grenades (Bells and Pomegranates), nom un peu énigmatique que Browning, sur les instances de sa femme, expliqua au public comme étant une allusion au vêtement sacerdotal hébraïque dans lequel les cloches symbolisent la poésie et la musique et les grenades la nourriture plus solide de Tesprit. Cette période semble toute de bouillonnement et d'exubérance. L'âme du poète jeune encore, vibre à toutes les excitations extérieures ; il s'intéresse à toutes les manifestations de la beauté artistique ou naturelle, à toutes les émotions humaines. En même temps, la tournure philosophique de son esprit le porte à l'examen minutieux des âmes, à la discussion des problèmes de la destinée humaine, discussion et examen dans lesquels il s'engage comme un voyageur inexpérimente, prenant et fouillant toutes les routes qui se présentent à lui, au risque de s'égarer souvent et de ne point atteindre son but. Mais partout, même dans l'absence de mesure, se trouvent des qualités de jeunesse et de force : ardeur de la recherche philosophique, lyrisme débordant, intensité de passion ou puissance des situations dramatiques.

Puis viennent les quinze ans passés avec Ëlizabeth, les seules années où il ait déclaré avoir vécu d'une vie complète de l'âme, ne laissant ensuite que la marche monotone du temps qu'il ne pouvait se résoudre à appeler la vie. Cette période si riche en plénitude de bonheur, cette saison de son existence qui en a été pour lui la fleur et le

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fruit, aurait dû à ce qu*il semble être un temps de production littéraire riche et parfaite. C'est au contraire un espace vide. On n'y voit qu'une seule œuvre : Hommes et Femmes (Men and Women)(1855). Il a peu écrit; il s'est contenté d'être heureux et de jouir de son bonheur. Mais, par contre, ce recueil de poèmes psychologiques est la plus parfaite de ses œuvres, celle qui contient presque tous ses plus beaux vers, harmonieuse de composition et de mesure, celle dont presque rien ne sera oublié et qui, à elle seule, suffirait à classer Browning au premier rang des poètes de son siècle. Ce fut là la véritable production artistique conçue avec joie, travaillée lentement et à loisir, faite de toutes les qualités harmonieusement fondues d'un génie mûr et sûr de soi.

La longue période qui suit (1861-1889) est, par contre, encore plus remplie d'œuvres que la première. Mais ici, ce n'est plus le bouillonnement de la jeunesse et l'ardeur dans la composition. C'est le travail régulier, intense, presque une tâche forcée, qui accumule page sur page, et œuvre sur œuvre. Browning sentit qu'il ne pouvait échapper au désespoir et au vide de l'âme que par le travail. Ecrire des livres devint pour lui, non plus un épanouissement spontané de sa vie, mais une fonction qu'il se fit un devoir d'accomplir jour par jour, sans repos jusqu'au bout. Il ne se permit plus d'oisiveté, pas même l'oisiveté féconde de l'artiste. Aussi voit-on se succédant d'année en année, sans aucun arrêt, les œuvres les plus diverses, depuis les Lyriques dramatiques (1864), commencés sans doute déjà avant la mort d'Ëlizabeth, l'œuvre immense h' Anneau et le Livre, qui l'occupa si longtemps, jusqu'à Asolando publié le jour même de sa mort. Mais c'est dans cette période que se trouve le plus de déchet. C'est là que le lyrisme disparait souvent, que la poésie va se perdre dans la discussion des idées, que le tour d'esprit de Browning devient de plus en plus psychologique et de moins en moins

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poétique, où il ne pense plus qu'à remuer des idées au lieu d'exciter des admiration» et des sentiments, où les poèmes ne sont souvent que de longs chapitres d'une prose mesurée et à peine rythmée. Nous étudierons, dans chacune de ces périodes, quelques-unes seulement des œuvres qui nous paraissent le plus caractéristiques de Browning et le plus dignes d'être conservées et nous essaierons de montrer surtout ce qui en fait la valeur et nous semble destiné à rester.

Tout au début des œuvres de la première période se trouvent trois longs poèmes psychologiques : Pauline^ Paracelse et Sordello, le premier n'étant au dire de l'auteur qu'un fragment.

Tous les trois ont en commun ce caractère, qu'ils sont '/des analyses d'âmes jeunes. Dans le premier, c'est un tempéramentardent de jeune homme qui n'a aucun but spécial dans le monde, dans le second les idéals et les échecs d'un savant, dans le troisième, ceux d'un poète. Dans tous les trois, la jeunesse domine avec ses grandes espérances et ses grands enthousiasmes, avec la première vision d'un monde doré par les rêves et les promesses de l'imagination, où aucun idéal ne paraît trop élevé, aucun mirage trop lointain. C'était là, non seulement le caractère de la jeunesse dans tous les temps, mais surtout celui d'une jeunesse nourrie de la poésie romantique du commencement du siècle. Les grands romantiques anglais avaient développé surtout l'imagination de leurs jeunes disciples, ils refusaient de regarder la réalité ; ils entraînaient les âmes vers un monde supra-terrestre, évoquaient des visions de lumière céleste ou d'humanité géante qui faisaient oublier les ténèbres du monde et l'imperfection des hommes. Dans la fougue de

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leur vol, ils ne voulaient pas voir combien de choses les séparaient de leur monde idéal et tous les obstacles contre lesquels leurs rêves allaient se briser : le monde et ses lois de restriction, les nécessités sociales aussi fortes que les nécessités physiques, la malice humaine, le poids d'un long et inéluctable passé, la faiblesse de l'âme même et ses défaillances. Aussi bien vite étaient venus pour eux, après l'élan de leur enthousiasme le choc meurtrier de la réalité, la chute sur la terre, les grands cris de révolte contre le monde, la société et ses dieux, les lamentations d'un désespoir irrité et impuissant ou la mélancolie des maux et des tristesses incurables. Il faut une longue expérience parfois, avant que les hommes ou les générations apprennent à relever la tête après les coups adverses de la nécessité, plus encore peut-être avant qu'ils sachent rétrécir leur horizon, abaisser leurs regards jusqu'au niveau des choses possibles, faire dans leur idéal la part de l'irréalisable et abandonner celle-ci afin que l'autre partie puisse s'adapter aux conditions du monde et devenir une réalité.

Ce devait être un des traits caractéristiques de la poésie victorienne (après avoir été celui du seul Wordsworth) que de descendre des hauteurs aveuglantes du romantisme, et, sans abandonner l'enthousiasme poétique, de regarder face à face le monde réel, de vivre au milieu des hommes et des choses, de montrer toute la poésie éparse autour de nous. Cette direction de l'esprit devait avoir d'autres conséquences ; elle devait amener, tout autant que les grands enthousiasmes, l'action utile et pratique, le désir des changements lents et graduels, au lieu des grands bouleversements impossibles.

Browning plus encore qu'aucun autre, était destiné à lutter contre les mirages de l'imagination, à être le poète de la vérité et par conséquent, l'apôtre de l'action morale efficace et pratique. Aussi allait-il essayer constamment de concilier la réalité et l'idéal, de les adapter l'un à l'au-

tre et d*agîr moralement dans la mesure où l'action était possible. Par ses visions d'avenir, il demeurait romantique, mais il cessait de l'être lorsqu'il regardait le présent, non pour le maudire et en souhaiter la destruction, mais pour y faire sa vie, y chercher des éléments de bien et de beau et les développer par l'action.

Déjà ce trait caractéristique se montre dans ses premiers poèmes : les héros de Pauline y aussi bien que Paracelse et Sordello sont des romantiques, assoiffés d'idéal, repus des rêves d'une imagination sans borne, mais incapables de réaliser ces rêves parce qu'ils veulent, de parti pris, échapper aux nécessités du monde, voler- d'un premier coup d'aile vers des hauteurs inaccessibles, au lieu de faire patiemment l'ascension lente des sommets qu'aperçoit leur regard. Tous les trois échouent et c'est là la leçon que Brow^ning donne aux apôtres exclusifs de l'imagination : ils échouent parce qu'ils ont été exclusivement romantiques. Mais dans leur échec tous les trois voient la vérité; ils sont obligés de confesser la puissance du monde réel et la nécessité de le regarder en face pour pouvoir vivre d'une vie idéale solide. Ainsi ils n'ont pas perdu complètement leur vie puisque la lumière s'est montrée à la fin et qu'ils pourront la suivre dans les existences à venir.

En même temps que ses œuvres portent ainsi par leur pensée directrice la marque du romantisme finissant, elles la portent également par leur caractère long et diffus. Ce sont des créations d'un esprit dans lequel l'imagination et la passion n'ont pas encore été dominées par la raison calme, dans lesquelles la verve fougueuse de la composition ne connait point de mesure, œuvres disproportionnées, d'un art qui n'est pas encore maître de soi, mais étincelantes d'images, brûlantes d'ardeur juvénile et remplies de fragments d'une poésie splendide, dans lesquels on trouve déjà Browning tout entier.

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