PARACELSE
Paracelse fut publié en 1835, cinq ans après les premiers poèmes de Tennyson. Browning avait alors 23 ans, et il est remarquable qu'à cet âge, il ait pu produire une œuvre considérée encore par beaucoup de ses admirateurs comme la plus belle de celles qu'il ait écrites, au point de vue purement poétique. Elle ne fut pas comprise du grand public, qui n'aime pas les choses nouvelles, soit comme fond, soit comme forme et qui avait à s'habituer à la pensée comme au style de Browning. Mais les esprits vraiment poétiques ne s'y trompèrent point et, pour ne citer qu'un nom, pendant longtemps Browning fut pour Ëlizabeth Barrett presque uniquement l'auteur de Paracelse — ou un peu plus tard « Paracelse » lui-même. En France, Milsand fut le seul à connaître l'œuvre ou du moins à en parler, et c'est par une critique très admirative qu'il présenta pour la première fois Browning aux lecteurs français. Depuis, ce poème a été considéré par tous comme la première grande œuvre de Browning et l'un des chefs-d'œuvre de la poésie anglaise au Xijc® siècle.
C'est un long poème en cinq chants, de plus de quatre mille vers en tout. Il est impossible de le ranger dans aucune catégorie bien définie de poèmes ; l'épithète qui lui conviendrait le mieux serait lyrico-dramatique. Chacun des chants est en effet une conversation entre un très petit nombre de personnages — quatre en tout — dont Paracelse est le principal. Mais des pages entières ne sont que de longs monologues de celui-ci, à peine interrompus par un de ses interlocuteurs, et dans lesquels il donne souvent libre carrière à son imagination lyrique. Cette forme a été choisie par Browning comme s'adaptantle mieux à ce qu'il voulait faire : la psychologie d'un personnage expliquée par lui-même, comme un long monologue de théâtre avant l'aclion. L'interlocuteur n'est là, un peu comme le confident d'autrefois, que pour permettre au personnage principal de parler, de se dévoiler, de répondre aux objections qu'on pourrait lui faire, pour lui donner quelqu'un à convaincre ou devant lequel se justifier. Par cette nécessité d'un interlocuteur présent ou supposé, le génie de Browning se caractérise comme dramatique. Mais le drame, en général, ne consiste pas surtout, en conversations ; il a pour fondement l'action. C'est autant par leurs actes que par leurs discours que nous lisons le fond de l'âme de Macbeth ou d'Othello. Des monologues philosophiques comme celui d'Hamlet ne sont dramatiques qu'en tant qu'ils suspendent l'action et arrêtent le bras prêt à frapper. A eux seuls, ils ne constituent pas le drame. Ce qui a intéressé Browning, ce ne sont pas tant les actes que les ressorts infiniment ténus et complexes qui les ont produits, les oscillations de la volonté, les mobiles secrets, le jeu de milliers de sentiments, d'intérêts, de pensées, de calculs qui composent le caractère d'un homme et le font agir. Browning a fait devant nous ce travail de l'anatomiste. Aussi, on peut l'appeler poète dramatique en ce sens qu'il a préparé, expliqué, commenté les drames de la vie, plutôt qu'il ne les a représctLS.
LES PREMIERS POÈxMES 61
Paracelse est le premier de ces drames, Thistoire d'une vie ou plutôt l'histoire intérieure d'une âme. Ce sont les confessions successives de son héros dont il a fait le romantique malheureux de la science, le rêveur infécond de la connaissance universelle. Paracelse a cherché la vérité absolue, mais il a mal cherché et sa vie a été un échec. Au moment de la mort, il a vu son erreur et l'a expliquée ; il lui a été donné en cette dernière minute d'entrevoir la lumière qui s'était tout le temps dérobée à sa vue et de sentir que, dans son échec même, il y avait un élément de succès et un pas de plus en avant que n'auraient plus à faire les chercheurs à venir.
Ici se pose naturellement une question. Pourquoi choisir comme le représentant de ceux qui cherchent la lumière de la science universelle Paracelse, l'alchimiste presque inconnu. « Oh ! le plaisant projet d'un poète ignorant, qui de tant de héros va choisir Ghildebrand ! » La plupart des héros de Browning sont des Ghildebrand et Paracelse est le premier d'entre eux. En cela se montre un côté de l'esprit de Browning : le goût pour les choses peu connues, les coins négligés de l'histoire. De même que maintenant le représentant de la science sera Paracelse, plus tard le poète sera Sordello, le musicien, Abt Vogler, Galuppi ou Avison, le peintre, Gérard de Lairesse, tous personnages insignifiants et oubliés, dont il avait trouvé les œuvres dans la bibliothèque de son père et auxquels il a redonné la vie pour un moment.
Ge n'était pas seulement par goût d'érudit qu'il cherchait là ses héros. G'est que, le plus souvent, ceux-ci n'étaient pour lui que des noms sous lesquels il créait un homme. Quelques dates, quelques faits épars, cela lui suffisait. Il -restait fidèle aux faits historiques, mais il supposait les faits psychologiques qui les avaient produits et c'étaient toujours ceux-ci qui l'intéressaient. Or, l'histoire psychologique d'un personnage bien connu ne peut pas se supposer. Nous avons trop de données sur
lui, nous sommes trop forcés de suivre un chemin tracé d'avance, trop exposés aux objections et aux erreurs palpables. Une seule fois Browning a essayé de faire la psychologie d'un personnage bien connu, Napoléon III dans (Ho/iensiiel'Schwangau) et il a échoué. Mais qui donc viendra dire que sa psychologie de Paracelse était fausse ? et qui en apportera la preuve ? Que nous importe d'ailleurs ? Excepté pour quelques érudits, la figure du véritable Paracelse est trop effacée. Celui de Browning seul est vivant pour nous à mesure que nous lisons son poème.
Ce n'est pas que Browning ait changé l'histoire. Il nous donne quelques-unes des sources de son érudition, entre autres la Vie de Paracelse dans la Biographie universelle publiée à Paris en 1822. Nous savons ainsi que Paracelse était né à Einsiedeln près de Zurich en 1493, qu'il n'avait pas fait d'études très régulières, mais suivi certains cours des universités, entre autres celui de Trithenius, qu'il s'était occupé de médecine, d'alchimie, de magie, qu'il avait voyagé en Europe et même en Asie jusqu'à Samarcande, qu'il avait été professeur à l'Université de Bâle en 1526, que son caractère était détestable, qu'il avait la réputation d'un charlatan plus que d'un savant, mais cherchait à en imposer par son arrogance et son pédantisme, qu'il menait une vie de débauche et qu'il lui arrivait souvent de faire son cours complètement ivre, qu'il fut chassé de Bâle pour outrage à un magistrat, reprit sa vie vagabonde de théosophe ambulant et miséreux à travers l'Europe pour venir mourir à l'hôpital de Salsbourg à l'âge de quarante-huit ans, qu'on lui attribue entre autres choses la découverte du zinc, de l'hydrogène, du laudanum et d'une force mystérieuse qu'il appelait Azoth et qui était peut-être l'électricité. Tel était le Paracelse dont Browning avait lu l'histoire.
Mais le Paracelse qu'il évoquait derrière cette mince façade de faits extérieurs était bien plus encore. C'était
la figure symbolique du savant du moyen âge, Talchimiste par excellence. Il incarnait en lui toutes ces grandes figures de la science obscure du passé qui sont plongées pour nous dans un demi-crépuscule de légende brumeuse : Roger Bacon, le savant universel, mathématicien, astronome, chimiste, Albert le Grand le métaphysicien de la nature, de l'essence de l'être en soi, le colporteur de la science d'Aristote et des Arabes à travers tout rOccident, celui dont naguère on ne prononçait le nom dans nos campagnes qu'avec un effroi mystérieux, Raymond LuUe, le docteur illuminé, le théosophe visionnaire, cabaliste, averroïste, érudit universel et écrivain inlassable en qui s'était concentrées toute la science et toute la scholastique du grand xiii® siècle, peut-être encore quelque docteur Faustus inconnu, magicien, philosophe, savant ayant absorbé toutes les connaissances humaines, contemplé le macrocosme de la nature et cherchant désespérément dans les sphères supra-terrestres le mot de l'énigme universelle. Paracelse était tout cela pour Browning. Et sûrement aussi, il voyait cette figure complexe par les yeux d'un homme des premières années du xix® siècle déjà si fécondes en visions et en promesses de progrès scientifiques, que les années à venir devaient tenir surabondamment.
Pour comprendre cette grande figure ainsi idéalisée, nous devons d'abord nous défaire de notre attitude un peu méprisante envers les alchimistes anciens, chercheurs de pierres philosophales, toujours à la poursuite d'un or qu'ils ne trouvaient jamais, parlant grec et hébreu, ne comprenant rien à ce qui se passait dans leurs alambics et leurs fourneaux, songe-creux du royaume d'Entélechie, charlatans et imposteurs, pauvres fous toujours inutiles et pas toujours inoffensifs. Il ne faudrait jamais oublier que, derrière ces recherches pratiques d'une poudre qui jaunirait les métaux et en ferait de l'or, au-delà des formules occultes des magiciens et des cabalistes qui
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devaient agir sur les choses inanimées comme le Fiat divin de la création, il y avait, latente, une conception profonde et hardie de la nature, une philosophie de la science que nous n'avons pas encore dépassée. Ces rêveurs avaient conçu au moins deux grands principes : celui de Tunité essentielle de la matière et celui de sa transformation par une vie incessante et universelle. Pour eux le monde n'était que matière et esprit, nous avons dit plus tard matière et force. Or la matière, une à l'origine, vivait et se transformait constamment et l'esprit pouvait agir sur elle, en hâter les transformations, les amener à l'ultime changement, la résolution de tous les corps en leur essence primitive, qui pour eux était l'or.
A part ce dernier mot, n'avons-nous pas entendu de nos jours les mêmes choses, et nos savants n'en sont-ils pas encore à chercher dans un avenir lointain le moment où ils auront trouvé au fond de leur creuset la matière essentielle, où ils auront formulé la loi universelle par laquelle toutes choses vivent et meurent et dont la connaissance fera de l'homme l'égal des dieux ? Mais un tel sommet est si haut que nous sommes pris de vertige rien qu'en y pensant, et nous nous contentons des petits résultats pratiques de tous les jours, satisfaits d'avoir un peu avancé. Kux, de leur foi ardente, avaient vu nettement le but, sûrs qu'un homme devait un jour l'atteindre, et s'y étaient élancés en aveugles, d'un bond puissant et téméraire. Ils devaient échouer, car l'homme ne va que lentement vers tous les sommets, mais dans leurs tentatives infructueuses, ils bâtissaient peu à peu les fondations de notre science ; de leurs faibles mains d'enfants inexpérimentés, ils dressaient jusqu'à la cime vertigineuse du savoir humain l'échelle immense dont nous gravissons à peine les premiers degrés.
Le Paracelse de Browning n'est spécialement ni alchimiste, ni médecin, ni philosophe, mais tout à la fois, le savant universel qui veut s'élever jusqu'à la connais-
sance absolue de l'univers et de Dieu. Nous assistons aux moments principaux de sa vie morale : l'éveil de sa vocation, ses échecs successifs au moment où il croit avoir trouvé, le succès et le triomphe final de son âme au moment de sa mort.
Le premier chant, ou plutôt la première scène, intitulée Paracelse aspire, nous montre le jeune homme — il n*a alors que 19 ans — sur le point de quitter sa ville natale, appelé par ce qu'il croit être sa vocation et prenant congé de ses amis. Ceux-ci sont deux fiancés, Festus et Michelle. Le premier sera l'ami fidèle que ni les infortunes, ni les erreurs de Paracelse ne détourneront de lui et qui accourra toutes les fois qu'il faudra à celuici un confident, un consolateur ou un appui. Il est plein de tendresse et de dévouement, d'admiration aussi pour le génie qu'il ne peut comprendre, mais qu'il sent au-dessus de lui, et cette admiration lui enlève souvent de sa clairvoyance et le fait céder à la volonté de son ami. Quant à Michelle, elle n'est que légèrement esquissée, plus légèrement encore que Festus, mais elle est bien digne de figurer la première dans la longue galerie de femipes de Browning, sœur aînée de Pippa, de Mildred, de Pompilia, de Balaustion. Tous les caractères que l'on voudrait trouver dans la jeune fille sont en elle : la jeunesse d'esprit, la gaieté franche et ouverte de « celles qui chantent quand elles sont seules », la tendresse qui ne peut être heureuse que dans le bonheur de ceux qu'elle aime, et surtout la connaissance intuitive de la vie, la clairvoyance du cœur, qui lui fait voir toutes les faiblesses de Paracelse et prédire son échec final. Mais celui-ci s'en va, les laisse à leur petit jardin d'Einsiedeln, « ce royaume limité uniquement par un vieux mur, vert et populeux, qu'habitent les mouches constamment affairées, les criquets gris, les lézards timides et les agiles araignées, où sont toutes les familles des mousses aux fils d'argent,
qui, vues de près, dans une certaine direction, ressemblenl à un champ de chaume ou à un fourré de cannes à sucre, ou à un marais de roseaux blanchis au soleil ». Ses yeux errants le mènent plus loin, ce regard inquiet dont parle Festus, « comme si partout où il regardait, se levait une étoile. » C'est qu'il en a assez de la fausse science de ses maîtres des universités qui ne peut point le satisfaire. Il veut aller par le monde chercher, à lui seul, la vérité. Il ne veut plus s'asseoir sur les bancs des étudiants, ni avoir rien à faire avec le passé. Les maîtres anciens n'ont point trouvé le secret de la vie. Il les oubliera, recommençant l'œuvre toute entière. Pourquoi s'assiérait-il « à côté de leurs sources taries, l'œil trouble et la lèvre blême, alors que dans le lointain le ciel est bleu au-dessus des montagnes où dorment les lacs que n'a point vus le soleil ?» 11 va « prouver son âme », trouver « le secret du monde et de l'homme, et son but réel, ses voies et son destin ». Savoir est tout ce qu'il demande, sans chercher aucun résultat pratique pour lui-même. Il n'aura de sympathie ni d'amour pour rien, donnera sa science à l'humanité sans se mêler à elle, solitaire comme un Dieu, rassasié de savoir et à qui le savoir suffit. Ce savoir, il le trouvera, non dans les livres des savants, mais dans les hommes eux-mêmes, quelque simples qu'ils soient. La vérité est en nous tous, mais notre corps de chair nous .la cache ; il faut forcer les appétits physiques à se taire, savoir lire les âmes derrière les corps, déchirer le voile, et faire sortir la Vérité cachée au fond de toutes les consciences. C'est à ce travail qu'il va s'appliquer. C'est là ce qu'il croit être sa vocation. En vain Festus lui exprime ses doutes, craint qu'il ne prenne pour vocation une ambition égoïste et un désir personnel, en vain sent-il qu'un homme sans amour ne peut être l'homme que Dieu appelle pour lui confier ses secrets ; en vain lui représente-t-il que celui qui cherche la Vérité pour elle-même n'a pas le droit de
négliger les efforts d'autrui ; en vain Michelle essaie-telle par ses larmes de le retenir en lui prédisant qu'il réussira dans ce qu'il veut mais que ce sera là précisément l'échec essentiel de sa vie. Il est plein d'ambition, de foi en lui-même et d'espérance. Son dernier mot est une parole de confiance en l'avenir, si enthousiaste qu'elle se communique à ses amis.
« J'ai dit tout ce que je confierai jamais à un mortel; dites, croyez-vous que j'accomplirai tout ceci ? Fcstas : Je crois. — Michelle : J'ai toujours cru. — Paracelse : Ces mots ne s'effaceront jamais de mon esprit; cette garantie du succès final ne s'effarera jamais. N'y a-t-il pas, Festus, n'y a-t-il pas, chère Michelle, deux moments dans l'aventure du pêcheur de perles : l'un où, gueux, il se prépare à plonger — l'autre, où, prince, il remonte, la perle à la main ? Festus, je plonge ! — Festus. iNous vous attendons jusqu'à ce que vous remontiez ».
Le deuxième chant, intitulé Paracelse atteint, nous montre Paracelse seul à Gonstantinople dans la maison d'un vieux magicien, neuf ans après. Il a beaucoup voyagé, beaucoup appris et, à la demande du magicien, pour avoir un secret de plus de sa part, il essaie de résumer sa science en une formule générale. Il ne peut y parvenir. Il s'aperçoit qu'il n'a que des fragments de connaissance, des apparences de science et qu'il est tout aussi loin que jamais du but qu'il poursuivait. Il est incapable de formuler la loi de la vie. Pourquoi donc cet échec ? Il ne peut pas admettre qu'il se soit trompé sur sa vocation. Dans sa recherche, il a tout sacrifié à la science. Il a négligé toute fin pratique, ne voulant que savoir. Il n'a même pas accordé un regard à la beauté du monde, qui n'est que la robe splendide dont se revêt la nature; il n'a voulu en voir que les organes intimes et les lois de leur développement, comme l'anatomiste, aveugle à la beauté du corps qu'il va disséquer. Tout cela a été inutile. Il n'a plus qu'à pleurer sa jeunesse
passée et ses espérances perdues. Quelle est donc la faute qu'il a pu commettre, pour que Dieu, qui l'avait appelé, l'abandonne ainsi ? Tandis qu'il se le demande avec angoisse, il entend derrière lui, comme réponse, une voix inconnue chanter la ballade de tous les rêveurs qui, comme lui, ont perdu leur vie et qui appellent quelqu'un au milieu d'eux.
« Perdus! Perdus ! vient cependant, fixe ta demeure avec notre troupe pâle. Viens, viens, car nous n'exhalerons pas même un souffle de reproche contre toi, sachant le fardeau sous lequel tu succombes. Ainsi nous avons succombé dans les années écoulées, nous qui te disons de venir, toi, le dernier qui vivant encore, as dépassé les bornes de la vie ! »
Ce n'est pas à Paracelse que cet appel est adressé, mais à un nouveau personnage, Aprile, que l'on voit maintenant apparaître. Aprile, le poète par excellence, est le romantique de l'art, comme Paracelse est celui de la science. Comme ce dernier dans la sphère du savoir, il a rêvé de grandes choses dans la sphère de la beauté et de l'amour. Rêves vains d'un côté aussi bien que de l'autre, parce qu'ils étaient trop vastes en eux-mêmes et s'excluaient trop l'un l'autre. L'un a voulu savoir sans aimer, l'autre, aimer et admirer sans savoir. L'un a voulu embrasser toute la science, l'autre tous les arts et tous les deux n'ont réussi en rien. C'est là la leçon vivante qu' Aprile vient donner à Paracelse. Il lui raconte ses rêves et ses ambitions d'art universel. Jamais peutêtre idéal d'artiste n'a été peint avec plus de véhément enthousiasme que dans ce rêve de sculpteur, de peintre, de poète, de musicien où Browning a semblé mettre toute son âme :
« Je voulais aimer infiniment et être aimé. D'abord je voulais sculpter dans la pierre ou fondre dans le bronze les formes qui sont sur la terre. Aucun chasseur antique élevé par sa renommée jusqu'aux dieux, aucune nymphe
supposée être l'âme douce de quelque arbre des forêts ou l'esprit de saphir d'une étoile crépusculaire n'eût été trop difficile pour moi ; aucun roi pasteur, royal par ses cheveux blancs, aucun jeune homme debout, silencieux et calme, au milieu de la foule, la main droite toujours cachée sous sa robe jusqu'à ce que passe le tyran — aucun législateur, aucune femme à la douceur de cygne, ointe d'une huile translucide qu'un dieu lui aurait donnée par amour, — rien n'eût été trop difficile ! »
Puis il aurait exprimé toutes les passions de l'homme, le corps maîtrisé par l'esprit, l'esprit torturé par un corps débile et s'efforçant de lui communiquer sa splendeur. Ces créations achevées, il aurait imaginé, comme Dieu, un monde pour les placer, plein de paysages, bois, vallées, rochers et plaines, « lacs qui lorsque le matin se lève sur leur surface frémissante flamboient comme un dragon qui vole autour du soleil, îles de l'Océan si petites que le squale, suivant à la trace une baleine morte, et les rencontrant, nagerait trois fois autour avant d'aller plus loin », villes avec tous leurs monuments, marchés, théâtres, palais, pyramides, labyrinthes, et tout cela rempli d'hommes, grouillant de mouvement et de vie. Maintenant c'eût été la venue de la poésie. « Aucune pensée qui ait jamais agité le cœur humain ne serait restée sans expression, toutes les émotions douces, depuis l'agitation turbulente d'un cœur nourri de désirs semblables aux miens jusqu'à la dernière sensation de bien-être fermant les paupières fatiguées de celui qui dort par une heure de midi accablante de chaleur au-dessous de la tente d'un arbre, à côté de la fontaine, au bord du chemin. » Enfin, « comme un brouillard lumineux qui joint une étoile à l'autre, tous les vides seraient remplis par de la musique, exhalant les mouvements mystérieux de l'âme, indéfinissables excepté par des mélodies étranges. »
Quand il serait ainsi arrivé au sommet de tous les arts.
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ayant absorbé en lui toute la beauté de la vie, il s'en irait satisfait vers Dieu, soit pour s'abîmer en lui, soit pour trouver encore, créé pour lui-même, un amour sans fin.
Tel était le rêve, l'idéal à réaliser. Mais combien difficile ! Les forces de l'homme n'y suffisent pas, les matériaux qu'il a à sa disposition sont grossiers. Qu'importe ? De ces matériaux imparfaits — argile, couleurs, mots, sons — il exprimera des fragments de son rêve, semblable au voyageur qui, revenu de pays enchantés, montre quelques plantes magiques qu'il en a rapportées disant : « Voyez ! je ne puis vous montrer ce pays tel qu'il a paru à mes regards, mais regardez ceci et essayez d'imaginer ce que doit être le reste. » Non seulement il donnerait ce fragment de vision de l'idéal, mais il peindrait aussi le monde réel, la vie des humbles, parlant mieux qu'eux le langage de leur cœur; cette argile, une fois coulée dans le moule de son âme à lui, en ressortirait recouverte d'une incrustation de joyaux. Tout cela, rêves du ciel, aussi bien que peintures familières serait l'œuvre du même esprit, « d'une façon plus humble mais le même, comme le souffle de printemps qui déchaîne les neiges des montagnes, et qui va consoler les violettes dans leur ermitage ».
Maintenant voici sa faute : il n'a pu tout embrasser ; il aurait dû au moins faire quelque petite chose, avancer de quelques pas dans la voie splendide qu'il voyait devant lui, s'occuper d'une forme d'art exclusivement. Mais toutes les fois qu'il essayait, la vision immense revenait toute entière devant lui, tentatrice et éblouissante, ses yeux se refermaient et il retombait, impuissant et découragé. Aujourd'hui il a compris, mais sa vie est passée. Il vient mourir dans les bras de Paracelse, qu'il salue dans son erreur comme le poète destiné à le remplacer, le roi des hommes, qui n'a point failli. Déjà les ombres des poètes perdus accourent autour de lui
avec la couronne à donner, et il ne distingue plus leurs formes pâles de la réalité qui l'entoure. Il refuse leur couronne, leur montre Paracelse et mourant, le leur désigne comme roi.
Paracelse a compris la leçon. Il saura se contenter d'un fragment de la connaissance idéale, il essaiera d'allier l'amour à la science et il se prépare, d'après ses principes nouveaux, à recommencer sa vie.
Cinq ans se sont passés lorsque commence la troisième scène, Paracelse. Devenu célèbre dans le monde, il a été nommé professeur à l'université de Bâle et son vieil ami Festus vient le voir et se réjouir avec lui de son succès. Mais là encore quelle déception ! Ce n'est pas un succès pour Paracelse d'être professeur à Bâle, il rêvait quelque chose de bien plus haut. A quoi lui a-t-il servi de restreindre son idéal, de chercher des résultats pratiques ? Sans doute, il est devenu un savant médecin, il a rendu des services aux hommes, mais quelle récompense en a-t-il eue ? Ceux même qu'il a sauvés l'ont maltraité. Des rivaux anciens ont été jaloux de lui et ont réussi à lui nuire. Ceux qui viennent l'écouter dans sa chaire de professeur y viennent sans foi en lui, par curiosité, par intérêt, par malveillance même, et il n'y a pas communion d'âmes entre eux et lui. A quoi bon sa renommée ? elle ne lui a fait que des ennemis. Gomme Luther à Wittenberg, il a attaqué toutes les vieilles théories fausses en les frappant à coups redoublés, mais la vérité n'est pas faite pour les hommes. Ils aiment leurs erreurs, ils l'ont honni et méprisé. De nouveau, toute sa foi s'en est allée sans espoir de retour, et ce second échec de sa vie, quoiqu'il n'en ait pas les apparences, est pire que le premier. Festus essaie en vain de le consoler en lui montrant par la grandeur même de sa chute la hauteur de son idéal, en lui disant qu'il ne doit point appliquer à lui-même, esprit supérieur, les principes qu'il applique aux autres hommes. Ils se perdent l'un et l'autre dans
de longues discussions philosophiques, trop chères à Browning. La nuit se paisse et Festus est obligé de quitter son ami désespéré, isentant qu'il a perdu tout ce qui constitue l'humanité, c'est-à-dire l'amour, l'espérance, la crainte et la foi, comme si Dieu l'avait abandonné.
Dans le quatrième chant intitulé, comme le premier^ Paracelse aspire, nous retrouvons Paracelse tombé plus bas encore. Deux ans se sont écoulés. Il a été chassé de Bâle et Festus, qu'il a appelé près de lui, le retrouve à Colmar, sur le point de recommencer ses courses errantes à travers le monde. Tout ce chant est encore rempli des confessions de Paracelse, avec ses regrets vagues et ses desseins plus vagues encore. Il se remet à poursuivre ses anciens buts, mais avec de nouveaux moyens : il n'aura plus d'idéal exclusif ; il prendra toutes les joies du monde à mesure qu'elles viendront et elles l'aideront à atteindre à la connaissance des choses. Ses anciens principes et ses rêves, il les abandonne; il veut brûler tous ses anciens dieux sur un bûcher fait de choses antiques parfumées et mystérieuses.
A la place de ces idéals ainsi consumés, il ne songe qu'à se satisfaire en se vengeant de Bâle et de ses professeurs, à se livrer à tous les plaisirs sensuels, à haïr et à mépriser l'humanité. Ici nous retrouvons le Paracelse débauché et peu sympathique de l'histoire. Il est semblable à ces voyageurs qui, débarquant sur une île déserte, y ont bâti des temples inutiles et ont négligé l'humanité. Il ne peut plus faire autrement, ayant éteint dans son âme tout l'amour qui le rattachait aux hommes. Il se méprise lui-même et ne se juge plus digne même de revenir à Einsiedeln avec Festus et d'y jouir du repos tranquille de sa première jeunesse. C'est alors que Festus lui montre la fausseté de son idéal et tout ce qu'il y avait en lui d'ambition et d'orgueil. Celui qui veut servir Dieu, doit le servir comme il plaît à Dieu et non selon son propre plaisir. Ce prétendu service de Dieu n'était qu'une appa-
rcnce pour échapper aux conditions ordinaires de Thumanité — le génie qui se croit dispensé de tous les devoirs humains — et il a voulu se faire croire à lui-même que la voix de son orgueil était une voix divine. Paracelse s'affaisse sous le reproche et rien ne peut plus agir sur lui que le nom de Michelle. Il apprend qu'elle est morte. Alors son cœur éclate et ses yeux s'ouvrent :
Paracelse : Du chagrin, Festus, vous avez éprouvé du chagrin?... Du chagrin, alors que la douce Michelle est à vous! Vous avez raison; qu'elle ne sache jamais cette fin dernière de tout, que ces mécréants ont osé m'insulter, moi qu'elle aimait ; aussi ne lui faites pas cette peine. — Festus : Votre insuccès ne peut plus l'affliger maintenant. — Paracelse : Michelle est morte ! Priez le Christ que je ne devienne pas fou ! — Festus : Auréole, cher Auréole, ne me regardez pas ainsi! Insensé! Insensé ! c'était donc là le cœur qu'aucun chagrin ne pouvait plus toucher! Je ne puis pas supporter vos yeux. — /*aracelse : Morte, réellement ? — Festus : Il y a à peine un mois ! — Paracelse : Bien morte ! alors déjà vous l'avez déposée parmi les fleurs ! »
Dans ce cœur endurci et aveugle, l'amour se réveille, la lumière de la foi jaillit de nouveau et Paracelse affirme hautement sa croyance en l'âme et en l'immortalité :
« Je ne suis pas capable de revêtir de mots intelligibles une pensée aussi étrange, mais recevez ceci comme ma conviction : elle n'est pas morte ! »
Il n'a plus maintenant qu'un désir : finir rapidement la comédie de sa vie, agir, recommencer ses luttes oratoires contre ses ennemis, décidé à les renverser ou à périr.
Nous le perdons de vue pendant une longue période de treize ans pour le retrouver à l'hôpital de Salsbourg, avec Festus à son chevet (^Paracelse atteint^, il va mourir, mais en mourant, il atteindra la vérité. Il est sans connaissance et Festus prie auprès de lui comme pour un agonisant. A son réveil, il n'a que des paroles de délire.
voyant auprès de lui tantôt Aprile pardonné, tantôt ses ennemis bafoués, tantôt des formes mystérieuses qui l'ont tenté, tantôt Michelle qui s'enfuit :
« Je la cherche maintenant à genoux — je pousse des cris — je saisis son vêtement — mais elle disparaît, elle disparaît toujours — elle n'est plus là ; le doux amour humain s'en est allé. Ce n'est que lorsqu'ils s'élancent vers le ciel que les anges se révèlent à vous ; ils restent assis toute la journée à vos côtés, ils sont couchés la nuit près de vous qui ne faites aucune attention à leur présence, qui rêvez ou dormez; puis tout-à-coup, ils vous quittent et alors vous les connaissez ! »
Tantôt il se sent prêt à recommencer la vie avec un enthousiasme nouveau et demande à Dieu la force de sa première jeunesse, tantôt il recule, sentant la faiblesse de son corps, incapable d'obéir à son esprit, tantôt il essaie d'échapper aux figures de démons qui l'entourent. Dans ses paroles désordonnées, Festus ne peut s'empêcher de reconnaître sa grandeur passée et de lui rendre hommage du fond du cœur. A la fin, par un vieux chant plein de douceur, il calme son âme, le ramène à la raison et à la réalité des choses.
Paracelse peut lui décrire ce qu'il sent avant sa mort et comment il revoit nettement les scènes de sa vie. Il n'est point effrayé de mourir, a Qu'est-ce que la vie pour moi ? Où que je regarde, c'est de la flamme, où que j'écoute, c'est de la musique, où que je me dirige, le bonheur à tout jamais ». Il peut maintenant regarder son passé avec calme, sûr d'en avoir compris les enseignements. Il se lève, se revêt de sa robe et de son épée et donne à Festus ses dernières leçons. Le temps qu'il regarde comme heureux est celui où il s'est consacré au service des hommes, quelle qu'ait été leur attitude envers lui. Il n'a pas eu les hésitations et les doutes de la plupart des hommes. Il a senti du premier coup la vie et ses splendeurs. Il a su la joie de Dieu en toutes choses, a
compris que partout où est la joie, là aussi se trouve Dieu. Alors il évoque le vaste tableau de la création de Tunivers dans la joie divine. Et nous voyons, en un langage dont la hauteur n'a pas encore été dépassée, les grandes conceptions de la science contemporaine à Browning, la théorie de l'évolution, qui était dans tous les esprits, avant même que Darwin n'eût publié son livre fameux (^Origine des espèces) ou que Spencer ne l'eût si magistralement exposée dans son œuvre immense, celle du surhomme, un demi-siècle avant que Nietzsche lui eût donné un nom et l'eût fait sien. Ce sont d'abord les changements géologiques de la terre :
« Le feu central se soulève sous la terre et la terre change comme un visage humain, le minerai fondu jaillit au milieu des rochers, serpente dans le cœur de la pierre, se ramifie brillant dans des mines cachées, va tacheter des lits stériles de fleuves, s'émiettant en sable menu où se baignent les rayons du soleil. En tout cela, Dieu se réjouit. Les vagues de la mer irritée se bordent d'une écume blanche comme la lèvre mordue de la haine, alors que dans l'abîme solitaire surgissent des groupes étranges de jeunes volcans, semblables à des cyclopes dardant ensemble leurs yeux enflammés. Dieu trouve son plaisir dans leur étrange fierté. Puis, tout est immobile ; la terre est comme une masse d'argile en hiver. Mais le vent du printemps, semblable à une danseuse jouant du psaltérion, passe sur son sein pour l'éveiller; une verdure resplendissante bourgeonne, tendre, sur les pentes rudes, entre les racines desséchées des arbres, les fentes de la gelée, comme un sourire s'efforçant de paraître sur un visage ridé ».
Puis ce sont les animaux qui s'éveillent à la vie, pendant que Dieu retrouve à nouveau ses ravissements d'autrefois. Ainsi le progrès continue, toujours pour la joie de Dieu, jusqu'à ce que vienne l'homme, le dernier créé des êtres, rassemblant en lui toutes les qualités éparses
chez les autres créatures. A son tour, l'homme transforme la nature en la concevant à sa propre image et en lui donnant une âme. Puis de même que l'univers progressait, marchant vers l'homme, voici que commence la marche de l'homme vers Dieu. Nous n'en sommes encore qu'à l'enfance de l'humanité et le progrès doit continuer longtemps, longtemps, avant que la race entière se soit élevée jusqu'à la divinité. Déjà maintenant des hommes s'élèvent au-dessus des autres ; ils sont les précurseurs de cet homme complet qui sera plus près de Dieu ; ceuxlà deviennent trop grands pour les credos étroits du bien et du mal, qui s'effacent devant leur soif immesurable de bien. Il existe de tels hommes, sereins au milieu des autres mortels à demi formés qui leur devront leur salut. Lui, Paracelse était un de ceux-là. Mais il s'est trompé en ne regardant que la puissance divine, qu'il voulait communiquer à l'humanité, en méprisant le passé de la race humaine et ses faiblesses , en ne voyant pas que le présent n'a qu'une beauté tremblante mise en relief par l'ombre du passé, en ne comprenant pas que l'homme devait rester homme et par conséquent garder toujours l'amour, l'espérance et la crainte et n'atteindre à la joie que par la douleur. Il avait étouffé l'amour dans son âme, n'y laissant que le désir de la puissance. Aprile lui a appris que dans l'homme, l'un ne peut aller sans l'autre, qu'ils doivent augmenter dans des proportions égales — étant (théorie chère à Browning) les deux traits caractéristiques de l'homme, de même que ceux de Dieu sont la puissance et l'amour infinis. Puis, quand il a cherché l'amour des hommes et a été maltraité par eux, il s'est trompé. Il avait cru trouver d'abord l'amour parfait et pur — il n'a pas vu que pour cela aussi, il fallait une marche graduelle.
« Dans mon propre cœur, l'amour n'était pas devenu assez sage pour reconnaître les faibles commencements de l'amour dans l'humanité, pour savoir que même la haine
n'est qu'un des masques de l'amour, pour voir un bien dans le mal, une espérance dans l'insuccès, pour avoir de la sympathie pour les hommes, pour être fier de leur demi-raison, de leurs faibles aspirations, de leurs vagues efforts vers la vérité. Leurs erreurs les plus pauvres, leurs préjugés, leurs craintes, leurs soucis et leurs doutes, toutes ces choses avec leur trace de noblesse, en dépit de leur erreur, veulent s'élever, quoique faibles, comme ces plantes des mines qui n'ont jamais vu le soleil, mais qui en rêvent et devinent où il peut être et font de leur mieux pour grimper et aller jusqu'à lui. »
Il faudra que le poète idéal de l'avenir reçoive sa leçon de lui, Paracelse, et d'Aprile, et qu'au lieu d'essayer de planer à des hauteurs inaccessibles, il vole dans le monde de l'humanité. Quant à lui, il est sûr que les hommes reconnaîtront plus tard sa grandeur, si maintenant ils ne voient que ses fautes. Il ne voit autour de lui qu'obscurité, mais il y a la lampe de Dieu qu'il presse sur son sein et qui, tôt ou tard, doit percer la nuit. Puis il met sa main dans celle de Festus en signe d'adieu. Il appartient maintenant au monde des esprits, voit Aprile qui l'attend et, dans cet univers inconnu de l'idéal, le rêveur de la science va rejoindre le rêveur de l'art, ne laissant plus aux hommes que ce qui fut Paracelse.
Telles sont les grandes lignes de ce remarquable poème. Si maintenant, après avoir fermé le livre, nous voulons le juger froidement dans son ensemble, notre enthousiasme n'ira pas sans restrictions. Une chose qui doit frapper le plus le lecteur français, c'est la longueur des dissertations purement psychologiques et quelquefois leur peu d'intérêt. La nature de Paracelse telle que Ta conçue Browning est une nature spéciale, toute intellectuelle, dans laquelle manquent bien des traits de l'humanité. C'est l'âme d'un savant ou d'un chercheur ambitieux qui ne serait que cela et pas un homme. Une telle âme peut sans doute nous intéresser par les grands ins-
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tincts qui la constiluent et sont communs à tous, mais il y a en elle bien des préoccupations, bien des vacillations de pensée que jamais nous n'avons éprouvées nous-mêmes . Delà, une certaine absence d'intérêt devant des questions qui nous paraissent oiseuses. Que nous importent, par exemple, les longues discussions entre Festus et Paracelse sur le vrai caractère de la vocation et les distinct lions subtiles entre la voix du génie et celle du désir d'arriver? De simples indications nettes et fortes auraient suffi. Il en est de même de tout le développement intellectuel de Paracelse. La recherche de la science absolue, la loi générale qui englobera toutes les autres et fera de son possesseur un Dieu, sont choses trop vagues et trop éloignées de nous pour nous retenir longtemps. Un Paracelse à côté d'une cornue, surveillant telle ou telle combinaison chimique, manipulant des métaux, espérant tel ou tel résultat — semblable à un Palissy attendant anxieusement son émail et sacrifiant tout pour l'obtenir — serait davantage un homme comme nous et nous intéresserait plus longtemps. Nous aimons à suivre les luttes d'une âme forte contre des obstacles bien nets et visibles ; mais nous nous lassons vite de la voir se débattre contre des abstractions auxquelles elle devient elle-même semblable. Delà, sans doute, l'impression de longueur et de fatigue du poème entier, de là aussi le peu de succès qu'il eut à sa publication. On accusa l'auteur de verbiage parce qu'on ne voulut pas se donner la peine d'examiner le tissu délicat et enchevêtré des pensées qu'il y avait sous les mots ; on le trouva obscur parce qu'on ne suivait pas facilement ses analyses psychologiques et sa subtile philosophie. C'est là d'ailleurs un des défauts de Browning, il veut mettre dans la poésie ce qui est fait surtout pour la discussion en prose.
Mais heureusement, bien des fois, Paracelse cesse d'être uniquement un métaphysicien vivant dans le monde
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des abstractions. Il devient homme, soit par ses idées, soit par ses sentiments, et là la poésie est parfaite. Là se trouvent les passages admirables qui font oublier le reste, les émotions personnelles, l'amitié si humaine de Festus, les évocations de la vie tranquille et heureuse d'Einsiedeln, les paysages reposants du Mein, la vision angélique de Michelle, les enthousiasmes et les aspirations d'un esprit jeune et plein de confiance, les abattements inévitables après les échecs, les rêves d'art infini d'un Aprile, les grandes idées qui sont le couronnement des doctrines de Paracelse, le progrès universel dans la marche de la création vers l'homme et de l'homme vers Dieu, l'optimisme qui ressort d'une telle vision, l'amour infini de l'humanité, la nécessité des fautes, des échecs, des erreurs, pour que le progrès même puisse exister, tout cela ce sont les grands problèmes de notre destinée, les faits primordiaux de notre vie individuelle comme de la vie de la race, et par suite, ce sont des éléments de la poésie profondément humaine. Ceux-là, Browning les a sentis avec force et exposés avec un enthousiasme véhément; il les a vus avec netteté, montrés avec toute la splendeur d'une jeune et riche imagination, et ils remplissent les pages du poème de grandes taches de lumière.
Qu'on ajoute à cela les images abondantes, toutes nouvelles, inattendues et justes — marque indiscutable du poète — la musique des vers, surtout dans les passages lyriques, les grandes envolées d'enthousiasme d'un style soutenu et puissant toutes les fois que la pensée s'élève, les mois d'émotion profonde qui remuent les âmes, toutes choses dont nos citations ne peuvent donner qu'une faible idée, et on comprendra l'admiration des esprits cultivés qui, déjà surent distinguer dans les longueurs de l'œuvre tout ce qu'il y avait de puissance poétique débordante et qui saluèrent comme un grand poète Browning encore si jeune et tout à fait inconnu.