‹ Robert Helmont: études et paysagesChapitre 15 sur 37 · PI · texte numérisé non relu

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a pas ûe petites mains pour brouiller les pelotons, ni de ces petits pieds (|ui font tant de poussière et de joli train. C'est cela surtout qui Tennuyait; mais, comme elle était très courageuse, elle &'est consolée en travaillant. Peu à peu le mouvement régulier de raiguille a calmé son chagrin, et Tintime contentement du travail fini, d'une minute de repos au bout d'une journée de peine lui a tenu lieu de bonheiA'. D'ailleurs,en vieillissant,le père Achille a bien changé. Il boit tout de même toujours plus que sa soif; mais après il se reprend mieux à son travail. On sent qu'il commence à la craindre un peu cette brave femme qui a pour lui des tendresses et des sévérités de mère. Quand il est ivre, il ne la bat plus jamais; et même de temps en temps, honteux de lui avoir fait une jeunesse si triste, il l'emmène promener le dimanche aux Lilas ou à Saint-Mandé.

Le couvert est mis, la chambre en ordre. On frappe.

« Entre donc! ... La clef est sur la porte. » On entre,

joiais ce n'est pas lui. C'est un grand beau garçon

' d'une vingtaine d'années, en bourgeron d'ouvrier.

La mère Achille ne Ta jamais vu ; pourtant il y a

pour elle dans l'expression de ce jeune et franc visage

quelque chose d'intimement connu, et qui la trouble : c Qu'est-ce que vous demandez ?

— Le père Achille n'est pas là?

— Non, mon garçon, mais il va rentrer bientôt. Si vous avez quelque chose à lui dire, vous pouvez Fattendre.

Elle avance une chaise ; puis, comme il lui est impossible de rester inactive, elle se remet à coudre dans l'embrasure de la croisée. Celui qui vient d'entrer regarde curieusement tout autour de la chambre. Il voit une photographie au mur, s'approche et l'eiamine avec attention : — C'est le père Achille, ça?,..

La femme est très étonnée : — Vous ne le connaissez donc pas?

— Non, mais ce n'est pas l'envie qui m'en manque. .

— Mais, eniin, qu'est-ce que vous lui voulez? Estce pour de l'argent que vous venez? Il me semblait pourtant qu'il ne devait plus rien à personne, nous avons tout payé.

— Non, non, il ne me doit rien. C'est même assez singulier qu'il ne me doive rien, puisque c'est mon père.

— Votre père?

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Elle se lève toute p&le, soh ouvrage lui glisse des mains.

— Ohl vous savez, madame Achille, ce n*est pas pour vous faire affront, ce que je v: dsdis là... Je suis d'avant votre mariage. C'est moi le fils de Sidonie ; vous avez peut-être entendu parler de ma mère ?

En effet, elle connaît ce nom. Dans le co)nmencement du ménage, ça Ta même rendue bien malheureuse. On lui disait que cette Sidonie, une ancienne de son mari, était une très jolie fille et qu*à eux deux ils faisaient le plus joli couple du pays. Ces choses-là sont toujours dures à entendre.

Le garçon continue :

— Ma mère est une brave femme, allez t D'abord, on m'avait mis aux Eofants-Trouvés; mais, à dix ans, elle m'a repris. Elle a travaillé ferme pour m'élever, me faire apprendre un état... Âh! je n'ai rien à lui reprocher, à elle! Mon père, lui, c'est autre chose; mais je ne suis paç venu pour cela... Je suis venu seulement pour le voir, pour le connaître. C'est vrai, ça m'a toujours taquiné, cette idée de ne pas connaître mon père. Tout petit, ça me tourmentait déjà et j'ai bien souvent fait pleurer n)a mère avec

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mBS cpiesttoûs : c le n'ai donc pas de père, moi? où est-il? Qu'est-ce qu^il !àit7 » Enfla un jour elle m*a avoué la vérité, et tout de suite je me suis dit: Il est à Paris, eh bien! j'irai le voir!... Elle voulait m*en empêcher : Puisque je te dis qu'il est marié, que tu ne lui es plus rien, qu'il ne s'est jamais informé de toi... ça n'a rien fait. Je voulais^ le connaître à toute force, et, ma foi! en arrivant à Paris, j'avais son adresse, et je suis venu tout droit... Il ne faut pas m'en vouloir, c'était plus fort que moi...

Oh 1 non, elle ne lui en veut pas I Hais au fond du cœur elle est jalouse. Elle pense en le regardant qu'il y a de bien mauvaises chances dans la vie; qu'il aurait dû être pour elle, cet enfant-là. Comme elle l'aurait bien soigné, bien élevé... C'est qu'en vérité, c'est tout le portrait d'Achille ; seulement il a en plus un air d'efifronterie, et elle ne peut pas s'empêcher de penser que sou fils à elle, ce fils tant désiré, aurait eu quelque chose de plus posé , de plus honnête dans le regard et dans la voix.

La situation est un peu embarrassante. Us se taisent tous les deux. Chacun songe de son côté. Tout à coup on entend des pas dans l'escalier. C'est le père. Il

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entre, long, voûté, avec la démarche traînante de

l'ouvrier qui a passé beaucoup de lundis à flâner par

les rues.

« Tiens, Achille, dit la femme^ voilà quelqu'un qui

veut te parler, » et elle s*en va dans la pièce à côté,

laissant son mari et le iils de la belle Sidonie en face

Tun de Tautre. Au premier mot, Achille change de

figure ; Tenfant le rassure : « Oh I vous savez, je ne

vous demande rien ; je n'ai besoin de personne pour

vivre ; je suis seulement venu vous voir, pas plus. »

Le père balbutie : c Sans doute, sans doute... Tu as... vous avez très bien fait, mon garçon. »

C'est égal, cette paternité subite le gêne un peu, surtout devant sa femme. Il regarde du côté de la cuisine, et baissant la voix : « Tenez, descendons, il y a un marchand de vins en bas, nous serons mieux pour causer... attends-moi, la mère, je reviens. »

Ils descendent, s'attablent devant un litre, et on cause.

— Qu'est-ce que vous faites ? demande le père, moi je suis dans la charpente.

Le fils répond : « Moi dans la menuiserie. »

— Est-ce que ça va bien, chez vous, les affaires T

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— Non, pas fort.

Et la conversation continue sur ce ton. Quelques détails de métier, c'est par là seulement qu'ils se tien* Dent. Du reste, pas la moindre émotion de se voir. Rien à se dire, rien. Pas un souvenir commun, deux vies complètement séparées qui n'ont jamais eu la moindre influence l'une sur l'autre.

Le litre fini, le fils se lève : « Allons , mon père, je ne veux pas vous retarder davantage ; je vous ai vu, je m'en vais content. A revoir. »

— Bonne chance, mon garçon.

Ils se serrent la main, froidement, Tenfant part de son côté, le père remonte chez lui ; ils ne se sont plus jamais revus.

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