‹ Robert Helmont: études et paysagesChapitre 3 sur 37 · I II. ■ I II ■■■■■■ 1 ^ M · texte numérisé non relu

I II. ■ I II ■■■■■■ 1 ^ M

passer là, cherchant la solitude et la fraîcheur à ce coin de parc. Le livre, la musique disaient une niature distinguée; et il était resté dans le demi-jour de ce léduit comme un parfum de Tété fini, de la femme disparue, 5'nne grâce réfugiée tout entière au sourire lie ce portrait.

Qui est-elle? Où est-elle? Je ne l'ai jamais vue. Je ne la rencontrerai probablement jamais. Et ccpen-^ dant, sans que je sache pourquoi, je me suis senti moins seul en la regardant. J^ai lu le livre qu'elle lisait, tout heureux d'y trouver des marques. Et depuis^ je ne passe pas un jour sans y penser. Il me semble que si j'avais ce portrait ici, l'Ermitage serait moins triste; mais pour compléter le charme du visage, il faudrait avoir aussi le jasmin grimpant du pavillon, les roseaux du bord de Teau^ et les petites plantés sauvages du fossé, dont la saveur amëre me iievfent en écrivant ces lignes.

Un Mr>'6B fwftMlii.

...Trouvé encore un Prussien mort. CèJui-là était couché dans un f&ssé du' bord dé l'a fôûte. t^%t te

52 ro»e;bt hbluont

troisième... Et toujours la même blessure, une entaille effroyable à la nuque... C*est comme une signature, toujours de la même main.

Mais qui?...

15 norembre.

.;. Pour la première fois depuis longtemps^ je puis mettre une date à mon journal, et me reconnaître un peu dans cet embrouillement de journées uniformes. Ha vie est toute changée. L'Ermitage ne me parait plus aussi niuet, aussi triste; il y a maintenant de longues causeries à voix basse la nuit près des feux couverts dont nous emplissons la cheminée de la salle. Le Robinson de la forêt de Sénart a trouvé son Vendredi^ et voici dans quelles circonstances.

Uq soir de la semaine dernière, vers les huit ou neuf heures, pendant que j'étais en train de faire rôtir une belle poule faisane à un tourne-broche de mon invention, j'entendis des coups de fhsil du côté de Ohamprosay. C'était si extraordinaire, que je restai très-attentif, tout prêt à éteindre mon feu, à faire dis* paraître cette petite lueur qui pouvait me trahir.

Presque aussitôt des pas précipités, très-lourds sur If-. gravier de la route, se rapprochèrent de rErmitagé, suivis d'aboiements et de galops furieux. On avait l'impression d'un homme relancé, chassé à courre, avec des chevaux et des chiens acharnés sur ses talons. En frissonnant, gagné par cette terreur vivanic que je sentais arriver vers moi, j'entr'ouvris ma fenêtre. Dans le clos plein de lune^ un homme entrait à ce moment, courant vers la maison du garde avec une certitude qui me frappa. Certainement il connaissait les êtres. Au passage, je ne pus distinguer ses traits. Je vis seulement la blouse bleue d'un paysan, toute remontée dans Tagitation d'une course folle. Par une croisée défoncée, il sauta (Jans la maison des Guillard, et disparut dans la nuit du logis vide. Derrière lui, un grand chien blanc arrivait à l'entrée du cloître. Dérouté une minute, il resta là à remuer la queue et à renifler, puis se coucha de tout son long devant le vieux portail, donnant de la voix pour attirer les chasseurs. Je savais que les Prussiens avaient souvent des chiens avec eux, et je m'attendais à voir paraître une patrouille de uhians... La vilaine bêtef comme je l'aurais étranglée volontiers, si elle avait

54 ' BOBBRT HELMONT

été à portée de mon biras. Je voyais déjà rErmitage envahi, fouillé, ma r^raîte'découvette, et j'en voulais à ce malheureux paysan d'ôlre venu se réfugier tout près de moi, comme si la fofrêt n'avait pus été assez grande. Quel sentîmeïit égoïste que la peur!...

Heureusement, les Pruèsiens n'étaient sans doute pas en nombre, et le noir, l'inconnu de la forêt les intimida. Je les entendis rappeler leur chien, qui continuait devant la pofrte ses hurlements, ses petits cris de béte en atrêt. A la 'fin pourtant il se décida à partir, et le bruit de ses bonds à travers les branches, lies feuilles mortes, èe perdit au loin. Le silence tpii suivît me glaça. 11 y avait un homme là, en face de moi. Par l'ouverture ronde de ma lucarne, j'essayais de percer Tombre d'un regard. La petite îùaison du gâ*ae était toujours morne et silencieuse, avec les trous noirs de ses fenêtres sinistres sur îa façade blanche. Je me figurais le malheureux blotti dans un coin, tfânsi, petit-être blessé. Allais-je le laisser sans secotits?... Mon hésitation ue fut pas longue... Bàîs Jtrste au moflient où j^eùtr'^ouvî-àîè doucement ina porte, elle teçût du dehors unepousèéé violefite, 'et ^qù'un «e précipita dâis ta îfàldé :

ÉTUDES ET P^MtiSk^ES '55

— N*ayez pas penr, Homiear Robcfï^t, c'est moi... CestGottdeloup..*

C'était le fermier de Ghamprossiy, celtti«-là même que j'avais vu la coide au cou, |)rét à être pendu dass la cour de sa ferme. A la lueur du feu, je le reconnus tout de suite; pourtant il avait quelque chose de changé. Hâve, maigri, envahi par une barbe ti^dp longue, son regard aigu^ sa lèvre serrée en ftilsatient Mètre bien difiérent du fermier 4lsé, heureux, qbe j*av«s connu autrefois. Du coin de sa bloiise, il essuyait du sang sur ses audns.

- Vous êtes blessé, âoud^ut'?

Il eut un petit rfare^singulier :

— Non... Non... C'en est un que je viens desaigîiei là-bas sur la rrate. Seulement c^tte fois je ti*ai pas en de chance. Il «n est venu d'autres pendant que je travaillais..... C'est ^It Gëlhi-là ne se relèvera pas.

Et il ajouta, tonjours avec son petit rire féroce qui décoavrait'See dents espacées <?oimme des dents de loop:.

^ Voilà le quinzième que je couche depuis deux

niois J^espëre que c'eât joli potir un hotnme seul,

ettpira pas d^imtte amie (jê^ ça.

56 EOBEET HBLHONT

II avait tiré de sa blouse un sécateur, un de ces grands ciseaux de jardinier qui servent à tailler les rosiers, les arbustes. J*eus un frisson d'horreur en regardant cet outil d'assassin au bout de cette main sanglante; mais j'étais muet depuis si longtempsi privé de toute communication avec un être humain, que ce premier mouvement de répulsion vaincu, je fis asseoir ce malheureux à ma table. Alors, dans le bien-être de la petite salle, à la chaleur des bourrées, à l'odeur du faisan qui achevait de se dorer devant la flamme, sa figure de fauve sembla s'adoucir. Ses yeux habitués à l'ombre des longues nuits clignotèrent un peu, et d'une voix tranquille il me raconta son histoire.

— Vous m'avez cru pendu, monsieur Robert; eh beni moi aussi j'ai cru que je Tétais Figurezvous que lorsque les uhlans sont arrivés devant la ferme, j'avais d'abord essayé de me défendre;* mais ils ne m'ont pas même donné le temps de décharger mon second fusil. Pas plus tôt le premier coup parti, le portail était forcé, et j'avais trente de ces bandits sur le dos. Ils m'ont mis la corde du grenier au cou, et hisse! Pendant une minute, tout étourdi

de ne plus sentir la terre sous mes pieds, j*ai vu tourner autour de moi la ferme, les hangars, les che nils, ces grosses faces rouges qui riaient en me regardant, et vous-même que j'apercevais là-bas dans la brèche du mur, p&le comme un fantôme. Gela me

faisait l'effet d'un rôvel Voilà que tout à coup en

me débattant, je ne sais pas pourquoi l'idée m'est venue de faire le signe de détresse maçonnique. J'avais appris ça dans ma jeunesse, du temps que je faisais partie de la loge du Grand-Orient. Aussitôt mes bandits lâchent la corde, et je retrouve la terre sous mes pieds. G'était leur officier, — un gros à favoris noirs, — qui m'avait fait dépendre, rien que pour mon geste.

< — Vous êtes franc-maçon, me dit-il tout bas en

très-bon français, je le suis aussi et je n'ai pas

voulu laisser sans secours un frère qui m'implorait... Filez vite et qu'on ne vous revoie plus »

Je suis sorti de chez moi, la tête basse, comme un mendiant. Seulement je ne suis pas allé bien loin, vous pensez. Gâché dans les débris du pont, vivant de raves crues et de prunelles, j'ai assisté au (âllagc de mon bien; les greniers vidés, la poulie

58^ BOBBRT HEJ.1I0NT

" ' ^ ■ I , .1 m 1. ii. .1.

grinçant tout le jour pour descendre les sacs^ le bois brûlé en pleine cour, de grands fetix autour desquels on buvait mon vin, et mes meubles, mes trou* peaux s'en allant pièce à pièce par les routes. Enfio, quand il n*est plus rien resté» chassant devapt eux ma dernière vache à coups de fouet, ils. sont partis en mettant le feu à la msûson. Ce soir-là, lorsque j'ai eu fait le tour de ma ruine, lorsquej'ai calculé en PQnsant aux enfants, que de toute mai vie je ne pournus plus réunir un bien pareil, même eu. me tuant de travail, je suis devenu fou de rage. Le premier Prussien que j'ai rencontré suï; la, route, j'ai, saule dessus comme une bote sauvage», et je lui ai coupô Je cou avec ça...

À partir de ce moment, je n*at plus eu que cette idée : faire la chasse aux Prussiens. J'ai tenu l'affût la mïif le jour^ m'attaquant aux traînards, aux ma* raudeurs, au3^ estal^ettes^ aux sentinelles. Tous ceux que je tue, je les porte dan9 les carrières,, ou je les jette à, Teau. C'est cela surtout, qui est péoible, Dlffërommept, doux comme des. agneaux. On en fait autant dire ce qu'on veut... Pourtant, celui de ce soir était plus solide que les autres; et puis, c'est ce

ÉTUD£JS ET PAYSJ^GÇS 59

satiu^é chiea qui a donné révelU Aussi ms^ntenant, il va falloir se tenir tranquille un bout de temps ; et avec votre permission, monsieur Robert, je passerai, quelques jours chez vous. • .

Tout en parlant, il avait repris sa physionomie sinistre et la fixité singulière que ses terribles afiûts OQt donnée à soa regard. Quel sinistre compagjion je vais avoir là...

20 novembre...

NoQS venons de passer une semaine terrible.. Pendant huit jour^, des patrouilles prussiennes n'ont cessé de parcourir la forêt dans tous les sens. Elles longeaient les murs de TËrmitage, entraient même dans le clos; maiala petite maison du garde,. pillée et gif^ide ouvi^rte, les lierres, 1^ ronçqs qui donnent à la mienne un aspect si délabré, nous ont sauvés. Mpn ^nip^Qon et moi, nous sommes restés tout le temps eafermés, assourdissait nos pas dans la, salle, nos voix près du^ foy^r, et ne faisant plus de feu que la niûL

Si Ton nous avait découverts cette fois« c'était la

60 ROBERT HELHONT

mort. Aussi j'en voulais un peu à (îoudeloup d'avoir fait de moi son complice, en venant se réfugier ici. Le paysan le comprenait, et, à plusieurs reprises, il m'a proposé de s'en aller chercher un abri ailleurs. Mais je n'ai jamais pu y consentir. Pour me remercier de mon hospitalité, il me rend une foule de petits services. Très-empressé, très-adroit à tous les détails de la vie pratique que j'ignore, il m'a appris à faire du pain mangeable, du vrai cidre, de la bougie. C'est plaisir de le voir s'activer tout le jour, restreignant à l'espace étroit de notre unique salle ses facultés de travail et d'ordre, qu'il élargissait autrefois à la gérance de sa vaste ferme et de ses cinquante arpents de terre. Morne et silencieux du reste, immobile le soir pendant des heures, la tête dans ses mains comme tous ces travailleurs acharnés en qui la vie physique surmenée endort la vie morale; et je souris quelquefois en remarquant que, malgré les circonstances dramatiques où nous vivons. Il a conservé l'habitude des repas prolongés et met le temps d'une halte entre chaque bouchée. Tel qu'il est, cet homme m'intéresse. C'est le paysan dans toute sa férocité native. Sa terre, son bien lui tien-

lient autrement au cœur que la patrie, la famillij. Il me dit avec naïveté les choses les plus monstrueuses. S'il en veut aux Prussiens, c'est seulement parce qu'il ont brûlé sa ferme ; et les laideurs de l'invasion ne l'émeuvent que lorsqu'il songe à sa moisson perdue, à ses champs restés déserts là-bas, sans labour ni semence .

22 noyembre...

Aujourd'hui nous avons eu ensemble une longue conversation. Nous étions sous le hangar, assis en travers d'une échelle; et malgré la froideur de l'air imprégné de pluie qui nous arrivait de la forêt avec des parfums de bois humide et de sol détrempé, nous éprouvions à respirer le plaisir de deux marmottes sortant de leur terrier. Goudeloup fumait une pipe bizarre qu'il s'est faite d'une coquille de colimaçon, et il y mettait une exagération de bien-être et de contentement qui n'était pas sans malice. Malgré ma grande envie de fumer, j'ai déjà refusé plusieurs fois de me servir de son tabac, sachant bien comment il se le procure, et m'attendant toujours à y voir des

petites floches du drap bleu dont soDtfaits les uniformes prussiens. Gomme il me surprenait la narine ouverte, humant cette bonne odeur de fumée qui me tentait, il m'a dit avec ce sourire matois des paysans qui plisse les yeux en amincissant la lèvre un pea nlauvaiswnent :

— Eh bien! voyons, vous ne fumez donc points...

MOI

Non, merci. Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas de votre tabac.

GOU0ELOUF.

Parce que je suis allé le prendre dans leurs- pcH chas? Pourtant c'était mondroiti llâm'ont'assez volé' poup^qiie je» les? voie aussi; et ce n'est pas^quelques poignées de mauvais tabac qui mo'payeront'toat mon blé) toute mon avoine...

MOI

Avec cette différence que ces gens vous ont laissé la vie» tandis que vous...

GOUDELOUP.

Oui, o'^t vrai) ils m'ont laissé là vie^ mais ils m'ont brûlé ma ferme... ma* pauvre fermei' C'était moi qui Tavaisfait b:\tir... Et mes troupeauxj et ma

ÉTITDBS ET I»ÂY3AGBS 63

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.moisson; dix ares de récolte. Tout cela était assuré contre la gréle, rincendie, le tonnerre; mais ()ui m'aurait dit que si près de Paris, avec tant d'impôts qu'on nous faisait payer pour avoir de bons soldats, il aurait fallu m'assuser contre les Prussiens? A présent je n'ai plus rien. Est^ee que ce n'est pas pire que la mort, des catastrophes pareilles?... Ah! oui, ils m'ont laissé la vie, les misérables. Ils m'ont iiissé la vie pour allei aux portes, tendre la "tnain avec la femme et les enfants. Voyez-vous, quand je pûnse à ça, il me vient des colëies rouges, des envies dasang, de...

MOI

Gemment 1 vous. n'en avez donc pas assez tué?...

GOUDELOUP.

Non, pas ^encore assez... Je vais même vous avouer imeetaose, monsieur Robert. Vous têtes un bon garçon, vous m'avez bien acoueilli, et ce n'esteerles pas à dédaigner, du temps qu'il fait, une cheminée comme la vôtre. Eh bien t tout de même il y a des moments où je m'emraie chez vous. J'ai envie de m6 sauver, de leoonunfflu^r mes afifùts au bord du lOtemin. C'est si amusaot d'attendre on de oes gMiB&-là au lauuwe,

de le guetter, de le suivre, de se dire : « Pas maintenant... }> et puis hopl on saute dessus et on le couche... Encore un qui ne mangera pas de mon blé !

MOI

Vous que j'ai connu si doux, si tranquille, comment pouvez->vous parler de tout cela sans la moindre émotion?

GOUDBLOUP.

Faut croire qu'il y avait au fond de moi une mauvaise bête que la guerre a fait sortir... Pourtant la première fois, je dois dire, ça m'a saisi. C'était ce soldat du train que j'ai rencontré le soir même de ma ruine. Je tapais de toutes mes forces sur l'uniforme, sans bien me rendre compte qu'il y avait un homme dessous; puis, quand j'ai senti fléchir ce grand corps, ce sang, cette chaleur vivante, qui m'inondait, alors j'ai eu peur. Mais, tout de suite, j'ai pensé aux sacs de farine crevés, éventrés dans ma cour ; et je n*ai plus rien eu.

MOI

Puisque vous leur en voulez tant, pourquoi n'essayez-vous pas de rentrer dans Paris ou de rejoindre les armées de province? Vous pourriez vous

battre à visage découvert, tuer des Prussiens, sans traîtrise^ sur un champ de bataille.

GOUDELOUP.

Aller à la guerre, monsieur Robert?... Mais je né suis pas un militaire. Mes parents ont même payé assez cher pour m'empêcher de l'être... Je suis un paysan, moi, un malheureux paysan qui se reveng$^ et qui n'a besoin de personne pour l'aider.

A mesure qu'il me parlait, je voyais revenir en lui l'être farouche que j'avais recueilli un soir. Les yeux fous se rapprochaient du nez. Ses lèvres se pinçaient. Ses doigts crispés cherchaient une arme...

28 novembre.

n est parti. Je devais m'y attendre. Le misérable

s'ennuyait de ne plus tuer. Avec la promesse de venir quelquefois la nuit gratter à ma porte, il s'est enfoncé dans l'ombre moins sinistre que lui-même. Eh bient si brute qu'il fût, je le regrette. La solitude amène à la longue une torpeur, un endormement de tout. Tétre, qui a vraiment quelque chose de malsain. Il j a dans la parole une mise en train pour les idées. A^

^6 ' ROBBRT IIBLifOf^T

force de parler à ce paysan de patrie, de dévouement, j*ai réveillé en moi tout ceque je m'acharnais à iiodre naître en lui. Je me sens tout autre maintenant. Et ,pois la guérison, la conscience de la force qui revient 4e jour en jour... Je voudrais agir, me battre...

30 noyembre, i", 3 décembre.

Un froid épouvantable. Vers Paris, la canonnade

rnrésonne de toute la sécberessedu sol et de Tair. Je

^n'avais encore rien entendu de pareil. Ce doitétr&

une vraie bataille. Par momeDts, il me semble qu'elle

se rapproche, car je distingue les feux de peloton, les

déchirements horribles des mitrailleuses. Tout autour

d'ici, il 7 a une agitation générale, et comme des

contre^conps dô la bataille. Sur la route de Utelvin,

•c'est un mouvement continuel de troupes. Sur celle

de CorbeiU des estafettes efitaiées filent au grand ga-

jlop... gueuse passe-t-il donc?... Malgré. le ^froid, je

vsiB, je rôde, cherchant les routes du bois ^oùda ca-

inonnade m'arnve plus distincte...

Quelquefois je fais ce rêve : Paiâs sortant des semûpaits joù il est prisonnier, les troupes francaiaftajuriî-

ÉTUDES BT PAYSAGE 67

vant jusqu'ici, la forêt de Sénart pleiae de pantalons rouges, et moi-même me mêlant à eux pour ctkasser les Prussiens, reconquérir la France... Dieul...

s décembre.

A la canonnade incessante de ces derniers jours a succédé un silence de mort. Que se passe-t-il? Je^uis dans une anxiété horrible. Si Paris était sorti de ses murs et marchait maintenant par les routes, les Prussiens débandés, refoulés, encombreraient la campagne, changeraient leurs campements. Mais non. Depuis hier, je ne fais que parcourir dans tous les sens les quatre lieues de forêt qui m'entourent comme une muraille, et c'est en vain que j'interroge les chemins environnants, silencieux, mornes comme à l'ordinaire. De loin, à travers les branchesi, j*ai aperçu, en approchant de Montgeron, une compagnie de Bavarois faisant l'exercice au découvert d'une immense plaine. Alignés tristement sous le ciel bas et jaune, ils remuaient d'un air résigné la boue de cette terre morte, privée de semence... Évidemment, Paris n'a pas fait encore sa trouée ; mais il ne s'est pas r^ndu

non plus, car ces soldats avaient des mines bien piteuses pour des triomphateurs.

Sur leurs têtes, des tourbillons de corbeaux passaient s'en allant tous vers la grande ville, avec des cris, des repos aux plis de terrain. Jamais je n'en avais tant vu, môme aux hivers paisibles où la France entière est semée de blé. Cette année, c'est une autre semence qui les attire.

6 décembre...

Dieu soit loué 1 Paris est encore debout et bien vivant. J'ai eu deson existence une preuve charmante. J'étais ce matin au puits du cloître, quand j'ai entendu du côté de Draveil une fusillade assez vive. Presque aussitôt un bruit singulier, comme le claquement de toile d'une voile en pleine mer, l'effort d'un cordage qui crie en se tendant, a passé dans l'air au-dessus de moi. C'était un ballon, un beau ballon jaune, trèsvisible sur la teinte sombre des nuages. D*où j'étais, il me semblait flotter à la pointe des arbres, quoiqu'en réalité il fût beaucoup plus haut. Je ne puis dire combien la fragilité de ce ballon de soie, dont je

ETUDES ET PAYSAGES ' b9

voyais très-bien le filet d'enveloppe, m'a ému, enthousiasmé. Je songeais qu'en effet au-dessus de toute cette France vaincue planait encore Tâme de Paris, une force vive plus puissante que tous les canons Knipp rassemblés, et moi, Parisien, cela me rendait fier. J'avais envie de pleurer, de crier, d'appeler. J'ai levé les bras en l'air vers deux points noirs immobiles au bord de la nacelle, deux vies humaines ballottées par tous les courants du ciel, au-dessus des rivières où l'on se noie, des précipices où Ton se brise et des armées prussiennes que l'on doit voir de làhaut comme d'immenses grouillements de fourmilières au ras du sol... Une ligne noire très-légère s'est dessinée sous le ballon. J'ai entendu dans les branches un bruit de sable répandu, et la vision s'est perdue au fond des nuages.

9 décembre.

Qu'est-ce que je fais ici ? En vérité, je commence à être honteux de mon inaction... Aujourd'hui j'avais du pain à cuire, je n'en ai pas eu le courage. Tous ces détails auxquels je prenais plaisir, — comme les

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reclus» les sditaires, ces égoïstes déguisés^ — à présent je les trouve méprisables. Me voilà tout à fait guéri, à peine quelques douleurs les jours de grand froide Je n'ai plus le droit de. rester à rBrmitase. Ha place.est là-bas sur le rempart, avec les autres... Mais.coaiment faire pour les rejoindre? Il parait que rinvestissement est très-serré, que d*une sentinelle à Tautre il n'y a qu'une portée de fusil. )Si au moios j'avais un.compagnon, quelqu'un du pays qui connût bien les routes. Je pense à Goudeloup. Je n -aurais pas dû le laisser partir. Qui. sait où il est maintenant ? Seut-vétre pcnduà quelque croix de. carrefour, ou mort ide froid au fond d'une, carrière. Pourtant l'autre soir, du côté des Meiilottes, j'ai entendu un. cri, rien qu'un cri» maishorribie, long, désespéré comme un sanglot, et tout de suite j'ai pensé : a Goudeloup est là »... Eh I oui, cet homme est un assassin. Hais au moins il agit, il satisfait grossièrement un besoin de vengeance, de justice, qui est en lui. Moi, je mange, je me chauffe, Je dois. De nous deux, quel est Je plus méprisable?

làTUDESET PAYSAGES 71

10 décembre^.

Retouroé à Ghamprosay par un froid terrible; Les maisons au long.de la roate^ aveugles de toutes lenra fenétrtô noires, avaient Taiide mendiantes: tristes. Tai revu le parc, le pavillon «du bord de Teau, et lé portrait souriant qui Thabite» Le froid n'avai l\vs% terni le visage reposé, ni les teintes douces de la robe d^^ Sentement le regard m'a semblé plus (fermer plils sévëre^jcomme si j'y sentais un reproche^ Dâs le^sewi^ j'ai compris qu'on, ne m'acceptait plus 4à. Discrète^ ment j'ai refermé la: porte, descendu, les maeehes coavertes de mousse gelée;»... £l toute k nuit, caclairr regard de Parisienne m'a poursuivi * comme un re^ mords.

Il décembre...

GematiU) en allant relever les collets* au fond du^. jardin, j*ai trouvé un pigeons Gela m'a étonné. Le» pîgeens fauoiiiiiers^ne restent pa»sur les^ toits déserts^ et jusqu'à présent^ je n'avais pris que des tourterelles^ des bois; Celui- ci? était bien* un pigecm domestique, assez gros^ les pattes et le bec roses, les ailes mêlées

72 ROBERT ^BLHONT

de roux et de blanc. Le collet ne l'avait pas blessé; il était surtout engourdi pat le froid. Je l'ai porté chez moi, devant le feu, et là, en le tenant des deux mains sans qu'il fit le moindre effort pour s'échapper, comme une bête privée, j'ai distingué sur une de ses ailes un chiffre imprimé : 523, et plus bas : Société de VEspéronce. Puis sous les plumes^ j'ai trouvé un tuyau un peu plus fort que les autres, où tremblait une petite feuille de papier-pelure roulée très-fln. J'avais pris un pigeon messager. Yenait-il de Paris ou de la province ? Portait-il la victoire ou la défaite, une bonne ou mauvaise nouvelle ?••• Je l'ai regardé longtemps avec une tendresse religieuse. Libre dans la salle^ il tournait tranquillement en becquetant entre les carreaux. Peu à peu ses plumes se sont gonflées à la chaleur, les forces lui sont revenues. Alors j'ai ouvert la fenêtre toute grande, et l'ai posé sur le rebord. Il y est resté un moment, scrutant le ciel, allongeant le cou, cherchant à retrouver sa direction. Enfin, il est monté droit en l'air, puis à une certaine hauteur, tout blanc dans le jour sombre, il a tourné brusquement vers Paris. Ah I si je pouvais prendre le même chemin que lui.. ••

18 décembre...

C'est décidé. Nous partons demain. Je dis « nous i» parce que Gcudeloup est venu me retrouver. Je l'ai vu arriver hier à la brune, plus h&ve, plus effrayant que l'autre fois. Le malheureux en est à son vingt ev wiième /... Pourtant sa vengeance commence à avoir assez de sang. En outre il est traqué. Les affûts deviennent très-difficiles. Aussi je n'ai pas eu de peine pour le décider à tenter l'expédition de Paris avec moi. Nous partirons demain à la nuit, dans mon bateau qui est resté là-bas en Seine, amarré à sa bouée sous les saules de la rive. C'est une idée de Goudeloup. Il croit qu'avec une nuit très-noire nous pouvons gagner par eau le Port-aux-Ânglais, et de là, en rampant sur le chemin de halage^ atteindre la première barricade

française. Nous verrons bien J*ai préparé mon

revolver, des couvertures, deux ou trois pains, et une grosse gourde d'eau de noix très-forte qui nous tiendra lieu d'eau-de-vie.

Certes l'aventure est dangereuse ; mais depuis que

je suis résolu à la tenter, je me sens plus tranquille.

71 AOWn SiLHMV

m^immkmÊ^mmmmmÊiimÊmtmammÊMm^^mÊt0mamÊÊmmmmmtÊmmmmmmmimÊmÉmmttHfÊf0maÊmmÊlk^i^Ê^ÊÊmai^m^it0»

Au lieu de me troubler, le canon de Paris m'électrise. , Il me fait l'effet d'un appel ; et chaque fois qu'il gronde, j'ai envie de répondre : « On y va! i> Je pense que le portrait dupavillmame soucitdiiUKon cadre d'or, €ft a repria sa calme pbynionûmied'iiiiage..*. Da seulregreten quittant rErnriti^i (pe devlefiâmmoii pauvre Colaquet? Je laisse l'^urie oiYêtlè po&r qu'il puisse cberchcrsa viedans la forêt. J'entasse près de lui'mes deniières boUest de paîUey ec en ftâssnt ces prâparati&, jlévite de reneontrep iesi yeuftâtoanés^ 1»0DS qui ont l'aîr de médire amc isepiracfaê : « OA ,va64u ? »

«,».. Et maîntenant» snr ma table, ouvert àeette pigainacbevée^j'abandonM mon. ji3unial)a«6c ces derniers mots qui le tecmi&eisoiit sans doute : 8n routOipour £ans 1 «.«••••••*..

Je rentre Goudëloup estmort... Voyagemanquâ.

SS déembÊè,.,

Difijouia! ^ ne suis resdé absent cpit dix joniSy et

ÉTfrDCd ST patSâobs ' 75

il me semble qu'avec la nraltiitBde d'image, de 8il« honettes, d^npressioi» confases et terribles que je< rapporte de mon voyage si coaii, il y aurait de ijmt remplir plnsiettrs^xistenceBb Maintenant que me voioii revenu et qu'à Tâtrott de mon Ermitaige tous ces sm^r^ veoirs'me liantent et me tourmentent, je vais essaye? * de les écrire uniquement pour m'en débarrasser.

Partis la nuit du t6. Nuit ti^froide, sans lumière au dei, éclairée dn^ sol blanc do givre. Le» arbiw cristallisés ressenAliiem tous à de grandes aubépines fleofies avMt la venue des^ feuilles. Nous travenone im GbaanpMBair lugnbie et silencieiix ^mme te givre qui tombaiil et^i<«masB8it snr ses toits froids> au lien de fondre doacementau barddes gouttières^ à la du* leur des fbax allomés. Paa de Piuinensur rhorizon^ et c'est un bonbeuf) cardan la grande plaioenuenoe deux siUiouettes étaient trâB^4lstinotes^ Je trouve mait bateau dans une petite anse cKcbée entre les rives. C'est unenorwégienne très^égtee. Les ramesgaroies de Hoge, nous nous enbarqueos aansbruit^ seols eu la rivière^ beurlés de teBq>s en temps par des giaçoM qui glissent à fleur d'eau comme des blocs da cristai. Bien des fois» les amées précédentes^ je m^é*

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tais embarqué par des nuits aussi sombres, aussi froides, pour aller poser ou visiter mes verveux. Mais quelle vie s^agitait alors sur la rivière autour de moi 1 Une vie un peu mystérieuse, rêveuse, s'imprégaant de silence au sommeil environnant Les longs traios de boiS| avec leurs feux d'avant et d'arrière, des silhouettes debout près du gouvernail, descendaient lentement vers Paris, traversant toute cette ombre champêtre pour entrer au jour levant en plein Bercy, dans les quartiers bruyants et populeux. Sur la rive, des wagons passaient; Texpress de nuit se déroulait aux sinuosités de la voie comme un serpent aux yeux de feu. Et Ton rêvait à toutes les raisons lugubres ou joyeuses qu'avaient ces gens de se déplacer ainsi. .. De loin en loin, au bord du fleuve qui mouillait presque leurs murs, des maisons d'éclusiers, des baraques de passeurs, des auberges pour la marine reflétaient dans Teau vague la lueur de leurs vitres troublées.

Aujourd'hui, rien de tout cela. Nous avions devant nous comme une rivière nouvelle, noire et déserte, dérangée par tous ces ponts brisés qui changeaient les courants. Cependant je menais assez bien notre petite norwégienne, donnant à peine quelques coups d'avi-

roD, juste assez pour tenir le milieu de l'eau et éviter les lies submergées, distinctes à des pointes de saules.

^ Ça va bien... me disait tout bas Goudeloup.

A ce moment, le bruit d*une rame tombant dans un bateau nous arriva du bord, puis une forte voix méri- , dionale cria à travers la nuit :

— Allons, passeur, dépêchons 1...

— C'est le médecin de Draveil, murmura mon compagnon.

J'avais reconnu, moi aussi, cette voix de brave homme qu*on er^teni jour et nuit sur toutes les roules du pays, toujours encourageante et pressée. Comment se trouvait-il là? Il était donc resté k Draveil?.. . J'avais envie de lui crier : « Bonsoir, docteur ! » Hais une pensée me retint. Une heureuse pensée, ma foi ! car presque aussitôt nous croisions un lourd bachot traversant d'un bord à l'autre avec une lanterne àl'avant ; et j'aperçus, à côté du bon docteur R... et de son éternel chapeau de feutre mouillé à toutes les pluies de Sdne-et-Oise, des casques luisants.

Nous étions, par bonheur, hors du rayon de leur lanterne qui rendait plus obscure l'ombre où notre

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bateau gliasaiU et nous pafia&mesiiaaperciiB.lIa autoe dftDger, non umm grave,iiioiis attandaitrufl peu pte loin : le poBt du chemin de fer dont on avait fait lav* ter trois arches et <p]i eoeoBibvait la rivière :ile ses gigantesques débris. Je ne sais vraiment poaeoimœnt nous pûmes, sans nous engloutir st noas briser, fraa* tiiir à Taveugiette ce sinistre barsage. A Part-Coupcellès, mêmes transes. Les saules noueux» énormes, des deux lies, finrmaieot dons la nuit autant d*âcueils que nous eûmes la chance d'éviter.

Enfin Toici Ablonet son écluse. D^id, le euioo de Paris, distinct, terrible, nous, envoie à* chaque nrinoie l'éclair rougeAtve de son bruit de tounerre.*. Noua deviens nous y attendre : Fédase est fermée. Hraraose* ment notre barque est légère, et nous pounous à>iians dwx, comme j'ai tait tant de f(ds, la hissar sur la berge et passer de Tautre côtédu barrage. Nous abofdoos à ce petit eacaliear où Taubergiste d'Ablon dô^ pottille ses anguilles, les. dimanchee d'été, où. les pô- 4Efarars à la ligne s'installent, inondés de soleil de b pointe de leurs chapeaux canotieraileurs pieds chausflés d'espadrilles. C'est étonnant comme le daqger change l'aspect des ctaosest*.. Arrivé aux dexniàns

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