LES TROIS CORBEAUX
Vite, ouvre tes yeux, petit soldat, ouvre tes yeux s'ils voient encore.
Et le dernier : « Moi, je mangerai sa langue. Dans les pays latins, c'est encore le plus fin morceau. •
Mais parle^ parle donc, et crie-leur bien fort que, malgré tout le sang que tu as perdu, il t'en reste encore dans les veines...
On dirait vraiment qu'il est mort , et quand, leur conférence finie, les trois oiseaux, à Tœil torve, au bec vorace, s'approchent de lui, les ailes tombantes, son corps n'a pas môme frémi.
, Pauvre petit soldat de France! Ils vont te dépecer tout entier, et s'acharner après toi. Us emporteront jusqu'aux boutons de ta tunique; car ces oiseaux de pillage ramassent tout ce qui brille, même dans le sang.
Doucement, les trois corbeaux s'approchent, et le plus effronté se hasarde à le piquer au doigt. Cette fois, le petit soldat se réveille, et tressaille tout entier. « Il n'est pas mort... Il n'est pas mort... » se disent les bétes peureuses, et elles regagnent leur tertre en sautant.
Oh 1 non. Le petit soldat de France n'est pas mort.
Yoyez-le redresser sa tête, où rindignation fait remoa* ter un peu de vie. Son œil s*anime, sa narine sç gonfle. Il lui semble que Tair est moins lourd, et qu'il respire mieux.
Un rayon de soleil d^hiver, rose et pâle, se traîne sur la terre saccagée; et pendant qu'il admire ce triste couchant, qui prend pour lui des lueurs d*aurore, voilà que, sous sa main étendue, la neige fondant à la chaleur laisse passer une pointe verte, un petit brin de blé en herbe.
miracle de viel Le blessé se sent renaître. Appuyé de ses deux mains à la terre de la patrie, il essaie de se redresser. De loin, les trois corbeaux le guettent, prêts à partir; et lorsqu'ils le voient debout, cherchant autour de lui, d'un geste qui tremble encore, ses armes abandonnées, ils s'enlèvent ensemble et remontent vers le Nord déjà plein de nuit.
On entend dans le ciel des chocs d'ailes terribles et des claquements de bec. C'est un vol pressé, tumul-/^ tueux, où il y a de la peur et de la colère; On dirait des bandits qui ont manqué leur coup, et qui se battent entre eux et fuyant.
SALVETTE €T MftNADOU
C^t la^tii!Ile<^ 'No8I, Oans *ime grasse vilte de îavîèreJPtr les mes Manches* de -neige, flans la cobftision du broaillani , le iyniit des voitures et des doch€», la foule se presse, joyeuse, aux ilôtKseries en pl«n ^ent, aux baraques, aux étalages. Frôlant avec un bruiteement léger les boutiques enrubannées et fleuries, des brandies de houx -vert, des sapins eintiers chargés Qe pendeloques passent portés i'bras, dcsninanl tcnites les ^tétes, connue une ombre des forêts de Ttraringe/unsonvenrr die nature dans la vie fvcttce de l'hiver. Le jour tonibe. Là-bas, derrière'les jardins de la Résidence, onvoit encore^une hiear de soleil couchant, toute rouge à travers la brume, et il
. ÉTQIX&S ET PATSA0B8 ^2S(9
y^par la yiile!iiM4eUe gaieté, hmt de pr^aratiiistie ftte que diagve lumière qat«$i9^iuiBe aux vitres jsemble pendre à, un arbre de N(ri3l. G'esttiiiji^pjourd'imî n'est pas. un Noôl ordinaire l Nous sommes en r^oi^e grâce mil buit.cent soixanle^-dix, et la nai.s%nce du Christ n*est qu*un prétexte de plus pour boire à l'illustre Yon der Than et célébrer le trioQipbe dçs guerriers bavarois. Noéli.NoélI Les juifs de la ville basse eux-mêmes sont en liesse. Voilà le vieil Augustais Gabn qui tourne .en courant le.ooin^de la Grappe bleue, jamais ses yeux de furet nont relui comme ce aoir. Jamais sa petite quouette . en broussaille n'a frétillé <si .allègrement. Paas «sa manche usée >anx cordes des besaces est passé <un honnête petit panier, pleîn jusqu'aux bords, cou^rt d'une «serviette bise^ .^vec le goulot d'une, bouteille et une branche de houx qui dépassent.
Que diable le vieil usurier compte-t*il faire de tout .cda? Est-ce qu'il fêterait NoêU lui Aussi? Ausait-i) réuni ses amis, sa liiffliUe, pour.baife à la patrie aUemande?... MaisQonl Tout.Ie-«kmde sait bien que le vieux Gabn n^çasdepatrie. Son Vaterkmdh lui» c'est son colTre-fort. Il n'a pas de famille non plus»
S60 SALVBTTE KT BBRNADOU
pas d'amis; rien que des créanciers. Ses fils, ses asfiociés plutôt, sont partis depuis trois mois avec Farinée. Ils trafiquent là-bas derrière les fourgons de la landwehr, vendant de l'eau-de-vie, achetant des pen- -dules, et les soirs de bataille, s'en allant retourner les poches des morts, éventrer les sacs tombés aux fosi5és des routes. Trop vieux pour suivre ses enfants, le père Cahn est resté en Bavière, et il y fait des affaires magnifiques avec les prisonniers français. Toujours à rôder autour des baraquements, c'est lui qui rachète les montres, les aiguillettes, les médailles, les bons sur la poste. On le voit se glisser dans les hôpitaux, dans les ambulances. Il s'approche du lit des blessés, et leur demande tout bas en son hideux baragouin :
« Afez'fus guelguejôsse à f entre? o
Et tenez! en ce moment même, si vous le voyez trotter si vite avec son panier sous le bras, c'est que l'hôpital militaire ferme à cinq heures, et qu'il y a deux Français qui l'attendent là -haut dans cette grande maison noire aux fenêtres grillées et étroites, où Noël n'a, pour éclairer sa veillée, que les pâles lumières qui gardent le chevet des mourants...
ÉTUDBS ET PAT9À6BS 261
Ces deux Français s'appellent Salvelle et Bernadou. Ce sont deux chasseurs à pied, deux Provençaux du même \illage, enrôlés .au même bataillon et blessés par le même obus. Seulement Salvette avait la vie plus dure, et déjà il commence à se lever, à faire quelques pas de son lit à la fenêtre. Bernadou, lui, ne veut pas guérir. Dans les rideaux blafards de son lit d'bospice, sa figure parait plus maigre, plus languissante de jour en jour ; et quand il parle du pays, du retour, c^est avec ce sourire triste des malades, où il y a bien plus de résignation que d'espérance. Aujourd'hui cependant il s'est animé un peu, en pensant à cette belle fête de Noël qui dans nos campagnes de Provence ressemble à un grand feu de joie allumé au milieu de Tbiver^ en se rappelant les sorties des messes de minuit, l'église parée et lumineuse, les rues du village toutes noires^ pleines de monde, puis la longue veillée autour de la table, les trois flambeaux traditionnels, Taloli, les escargots et la jolie