‹ Robert Helmont: études et paysagesChapitre 5 sur 37 · MARI-ANTO · texte numérisé non relu

MARI-ANTO

en train en débarquant. Ce que j*entendis à la préfecture acheva de me déconcerter. Quoique seul avec moi dans son cabinet, le préfet me parla tout le temps ' à voix basse, d*un air inquiet : « Surtout soyez prudent, jeune homme. Vous tombez pour vos débuts sur un pays terriblement dangereux. Les gens y sont susceptibles, méfiants^ vindicatifs... Si les coups de stylet et d'escopette sont un peu plus rares que dans les temps, en revanche les délations, les lettres anonymes foisonnent. Ne vous faites d*affaire avec qui que ce soit. Ici, il n*y a pas de petites affaires ; tout a son Importance... Vous avez des démêlés avec un pécheur de sardines, bon! c'est un cousin de M. Bacciocchi, et vous voilà tout Tempire à dos. (Ceci, bien entendu, se passait sous Tcmpire). Tenez! vous voyez ce vieux jardinier qui est en train d'arroser mes yuccas enfumant sa grosse pipe de terre rouge, eh bien 1 c'est le père nourricier du ministre de l'intérieur. Vous pensez si je le ménage... Ainsi, mon cher conseiller, vous voilà prévenu. Regardez bien où vous poserez vos pas. » Je sortis de la préfecture encore plus gelé qu'en y entrant. Pourtant, une fois dehors, le pittoresque de la rue, les citronniers en

fleurs, le soleil, la mer, ce grand ciel couleur de turquoise, et toutes ces jolies cigarières qui travaillaient devant leurs portes en riant au nez des promeneurs, dissipèrent vite cette f&cheuse impression.

Mon installation fut assez difScile. Je voulais absolument avoir déis fenêtres sur la mer; et i Âjaccio, par je ne sais quelle bizarrerie, presque toutes les maisons lui tournent le dos. Je finis pourtant par découvrir, tout au bout de la ville, chez une veuve Perrini, deux grandes chambres meublées qui avaient la vue du golfe et son merveilleux horizon de roches, d*eau et de verdure. Paysage à part, Tendroit manquait d*agrément. On suivait, pour arriver chez moi, un quai mélancolique et nu, sans parapets, sans réverbères, avec un grand diable d'abreuvoir où les charretiers menaient boire leurs bêtes. Le soir, quand je revenais du cercle, il fallait chercher ma maison en tâtonnant à travers des jurons, des coups de trlqnes, des ruades de mules mouillée3. Et quelle maison ! une vaste baraque peinte en vert à l'italienne^ haute, froide, du carreau partout, le silence et la sonorité d'un vieux couvent, et, pour achever d'assombrir le tableau, TéterneUe dame Perrini qu'oA

Vit ]i»Ami'ANTO

reaGMtrait toujoois par resmiîer tanot ks mu» îCGOime une ombre dans son long TOile âe vtute €orse.». Iteurensement que j'aTioîs ma toîaîQe Marir Ânto.

Cette Mari-Anto, Maria-Antoma de ma vmi nom, était la kmme d*ua muletier de lIlé^Roufloe presque ! toujours eu voyage. Elle habitait sur le même palier -4ae moi. Jolie? pas précisém«nt; mais jenoe^ svelte, marchant bien^ des yeux iierts q/ài regardaient d'un Air malin, la bouche comme un ^ftenade^ et par*ci ,9ar4à, malgré le madras qai lui masquait à la.mao- -tissque le haut et le bas de la fignre, qnelqnas tadies 'de* rousseur comme le soleil en met aux peaux tiqp ^blanches. Sa cruche en grès sur la tftte ou bien une ^grande corbeille i pains, elle courait, elle riait, le ^buste m avant, la jupe plaquée aux ImneheSy et de ftoutes les portes on l'appelait : « Mari-Anto 1 6 Mari- Jjitoi... » )Mari-Anto et moi .nous étions tiès-bons Mois. Vous trouverez pent-ètre que je ne tenais pas immiang; mais, vous savez, le voisiiiage.«..£tpuis Aes relations sont si difficiles là-^bas pour un jeune Jiemme. Mon préfet m'avait prévami. Il y a en Corse èeancoup de demoiselles à marier, toutes trës-joUes,

tfTuiyss at iPiàTgAGES i03

tièHoyet, inali Mns fiirtime. Et démet quand il ar- Tiie im FmifaiSi ce que le peuple appieUenni^mwlo (mrpolnto) et la beorgeoiaie un &miiimUaly toute nie est sur pieds. Les yeux noirs s^alhnnent, fes invitations pleuvent. Dans les grands salons tout gelés, <m époussèle les vieux lustres, <m enlève tes housses des lunteoilSy des ohveclns, etunbeau jour le pinnt(o Kirott've avoir épousé la huitième demoiselle A-na employé' de la mairie à douze cents francs. (Tétaient ces eoiisidéralions qui m'empochaient d'aller dana le monde. D*aillears, j*avais pris lesflèvies presque à mon arrivée, et je sortais peu de chez moi.

Dn jour que j'étais au coin de mon feu à grelotter, je vis BDlivr ma voisin^, qui m'apportait un verre de limonade. Elle le posa en souriant sur ma cheminée, et medttdans son meilleur français : « Tisano... c'est bon pour r«oMottnui9t«o...» C'était la première fois que nous nous pariions. J'aurais youIu la retenir ; mais la grosse voix du mari vint nous interrompre : •01iari-Antol...Yetlfari-^Antosesauva avec un joli coup dhs jupe.

Je' ne sais pas ce ^qu'dle avait mis dans sa Mme- BOrie, lefdit est que ma Qèvre se trouva coupée, seu-

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lement il m'en vint une autre. Quelquefois je riais tout seul en pensant à ma voisine. Au milieu des travaux les plus graves, en plein conseil de préfecture, je croyais sentir dans mes cheveux, dans mes favoris, le coup de vent de sa jupe. Chez moi, je ne vivais plus. Je passais mon temps. à la fenêtre, sur Tcscalier. Je lui faisais positivement la cour, à cette Mari-Ânto ; mais elle ne s'apercevait de rien. Il faut dire aussi que j'y allais avec prudence, car je me méfiais du mari, un grand gars que j'avais entrevu, large et haut deux fois comme moi; sans compter cinq ou six colosses de beaux-frères qui venaient dîner le dimanche, rasés, le nez romain, des cous de jeunes buffles, et tout frisés en astrakan noir. Des hommes terribles. L'escalier tremblait quand ils montaient.

Une fois pourtant qu'ils étaient tous en voyage, je me décidai à entrer chez Mari-Anto. Elle ne parut pas surprise de me voir. Je m*assis à côté d'elle et lui demandai où était son mari. Par la fenêtre ouverte, elle me montra la montagne sur l'autre rive du golfe, en envoyant un baiser de ce cdté-là. Ce n*était pas encourageant, mais je me lançai tout de même, et d'une Voix pleine d'émotion : a Oh I que mi piace Ifari-

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Antot... » Sabitement elle dégagea sa petite main sèche et brune que j'avais déjà prise, courut i un coffre qui se trouvait là, l'ouvrit, et revint vers moi avec un grand couteau triangulaire. Cotello del mcH ribt,.. Je lui fis répéter deux fois. C'était bien le couteau de son mari. Il parait que ce muletier était trèsjaloux et que quand on faisait la cour à sa femme... Et l'œil terrible, relevant de bas en haut la large lame ijni luisait, mon ange fit le geste de me découdre. J'eus Tair de prendre la chose en riant ; mais au fond j'étais très-impressionné, et ce jour-là nous n*en dîmes pas davantage. De quelque temps on ne voisina plus, c Bonjour ! bonsoir I » sur le palier, et voilà tout.

Une nuit de mardi-gras, je revenais chez moi de lK)Dne heure, n*ayant trouvé personne au cercle. Toute la ville était en carnaval. On rencontrait par les rues des bandes de masques qui allaient d'une maison à l'autre, pour intriguer. Cette nuit-là, en effet, les salons d'Ajaccio restent ouverts jusqu'au matin, et entre qui veut. Le long du quai, au bord de Teau, les gamins se poursuivaient avec je ne sais quel chant de grenouille, mystérieux et mélancolique : « Ragani.«

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cbo dotto... » i(0, Ragwil.** 6 monaieiir te âooleurt)

Je ma sentais en pays perdu, l^enJûtn, bien moI. Tout à coup, en relevant la tète^L j'apetçûis de Iftlninière à la Jènétré de ma ehambce^Je monte yiAe^.et qo^'est^ieque je vois? Installé danstmon meiUeiiT fiaoteuil, un petit arnseiller de pséteebiie en ftac eien chapeau à claque. Cét^t Uari'Aato qoi,> en. mcm absence, avait mis mes armoiies au pîUage, et venait faire toute seule son petit carnaval cbes moi. Fabord je cius devoir prendre unair digne. Pensez àaacl si

mon préfet avait vu çal.,. Mais que diable vouli^

voua? fille était si charmante en.conseilleryicetta petite muletière. Tout craquait, la culotte brodée et le gilet blanc. Sans rien dire» elle me prit la main, et m^emmenadans sa cbambre... Obi rassura&*^voos, mesdames, vous pouvez écouter jnsqu^au bout,. A peine entrés,, i*étcange créature me fit signe deTattendre, et passant vivement dans son alc6ve» elteien sortit une, minute après avec une grande poupée faite d*un. oreiller, de son fichu et de sa robe.

« Ça, c*est Mari-Anto, me dit-elle en riant;, moi je suis le i^nsuto. Tout à l'heure, quand mon mari va

ÊTUDE9 ET PATSAGES IVT

leatreT) iUrouvem le |)(ri»5tfto avec Màîi^ADto,«tneB& verrom ce qnll dim,*. » Là-deesos elle B*assit) sa glande poupée eirtfe se» braa, et se mit à la presa^^ à l'embrasser cooiiqaeDient; en imitant mon accent , mes intonatianB ; « Ob t que mf ptace Hari-Anto ! »: Et eUe riait, elle riait litt je ne riais pas, je Tatone. Je tnm^s que comme farce de carnaval on agirait pa monter autre obose, meds je n'ew pas le temps de iBreiplNiaor. fin ba» la porte v«natt de ^euvrir. Des pas lourds ébrankient la rampe, -^v Mon mari 1... StBveft'^rouS) » me dit IhiriH^nto en soufflant sa bougie ; et dans la chambre sans lumière, il "ne resta plus qu'on petit conseiller de préfecture assis, sous ua rayon de lune, avec Mari-Ânto sur ses genoux.

Rentré chez moi, je collai Toreille i la cloison, et. j^écontai. Le cœur me battait, ma parole! comme si. j'avais été dans mon habit brodél... Malgré l'obscuritéde la pièce, le grand muletier en entrant dut distinguer quelque chose, surprendre un rire étouffé, car il s'arrêta net et murmura : « Che cos'é?... Qu'est-ce qu'il y^ a? » J'entendis le frottement d'une allumette contre la muraille, puis un cri rauque, un juron, des pas rapides dans la chambre, et le bruit d*un coffre qu'on ouvrait.

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