L ENFANCE
... tu sauras nous parler de Sharon, où les roses
et le printemps sont à jamais épanouis ;
de Sion, du Nébo, et du mont Sina'l ;
nous connaîtrons par toi Jérusalem nouvelle,
le Mont des Oliviers, ainsi que le Calvaire,
et les lieux où tu vis le Tombeau du Sauveur... '
Ainsi donc Herrick ne laisse pas de s'associer fréquemment, dans le malheur ou dans la joie, aux diflférents membres de sa famille. Si l'on peut regretter qu'il ne nous ait jamais parlé de ses premières années, on ne saurait affirmer qu'il n'ait gardé d'elles aucun souvenir. Il est probable, au reste, que ses affections familiales occupèrent dans sa vie une place plus importante encore que dans son œuvre.
L'événement tragique lui-même qui plongea dans le deuil son enfance trouve un écho lointain dans les Hespèrides. En un poème dédié A Vomhre sacrée de son père révère^ Robert Herrick vient prier sur le tombeau paternel et s'accuse de l'avoir négligé " sept lustres durant. " Non seulement il était trop jeune, naturellement, pour se rendre compte du malheur qui, en 1592, était entré dans la maison, mais il semble, d'après ce morceau, avoir ignoré pendant trente-cinq années l'endroit précis où reposait Nicholas Herrick, ce qui ne fait qu'aggraver encore les doutes cjui pèsent sur cette mort mystérieuse. Malgré la forme déclamatoire du poème, nous y voyons une pensée émue adressée par un fils, arrivé à l'âge d'homme, à celui " à c]ui il de\ait sa naissance, " et qu'il ne lui avait jamais été donné de connaître. Et, à notre tour, nous ne pouvons nous empêcher de conjecturer sur le caractère de ce riche orfèvre de Cheapside dont nous savons si peu de chose, qui meurt à cinquante ans dans des circonstances étranges, qui semble s'être détaché, par quelques côtés, du reste de la famille provinciale, si saine et si robuste, et qui peut-être coinmuniqua à son fils cette sensibilité délicate, à la fois ardente et légère, qui est une des caractéristiques essentielles de notre poète :
De n'être point venu jamais, durant sept lustres,
prier sur ton tombeau sacré selon les rites ;
de n'avoir point versé sur toi des pleurs sincères,
' noi, To his brother Nicholas Herrick, vv. 10-15.
ni coupe mes cheveux (ainsi qu'on doit aux morts),
tiaigne me pardonner, car je ne savais point
si c'était bien ce lieu qui gardait ta dépouille.
le le sais à présent et me voici, regarde,
apportant mon offrande et mes libations,
et les herbes prescrites, le cyprès et l'if;
tout ce que l'on a dià ou que l'on doit aux mânes,
vois, je te le consacre, et davantage encore,
car je viens te payer ma dette de naissance.
Tu me donnas la vie (la vie mortelle seule) ;
or je veux m'acquitter pleinement envers toi ;
pour cette vie mortelle hors de la tombe sors,
et viens prendre en mes vers ton immortalité.
On ne laisse point de regretter enfin que celui qui avait inscrit en bonne place dans son œuvre ce témoignage d'affection filiale n'ait fait à sa mère qu'une allusion rapide, au cours d'un poème que nous avons rencontré déjà, à propos de la splendeur de Cheapside :
où je reçus le jour de 'Julïa Herrick.
On aurait aimé à trouver chez lui quelque indication sur la physionomie intime de cette femme qui n'est plus aujourd'hui pour nous qu'un simple nom. Mais il faut nous rappeler que l'époque n'était pas encore venue où les poètes entretenaient comme une religion le culte de leurs premières années, que Milton qui naîtra dans Cheapside moins de vingt ans après Herrick, et adressera à son père un long poème reconnaissant, " laissera dans l'ombre, lui aussi, la mémoire de sa mère. Qui sait néanmoins si le nom de Jul'ia qui fut si cher à Herrick, qu'il réserva à la plus exquise de ses amoureuses et à la plus tendrement aimée, ne garda point toujo\irs pour lui la douceur d'un pieux souvenir ?
' 82, To the révérend shade of his religious Father.
' Joannis Miltoni... Poemata. Londoni, ap. Humphredum Moseley, 1645 : Ad Patrem.