SIR WILLIAM HERRICK
édition complète de leurs œuvres, ' et dans lequel une allusion à leur puissance tragique qui " fait s'évanouir les jeunes gens " " a bien l'air d'un souvenir personnel. Il soutient de ses applaudissements frénétiques le théâtre de Ben Jonson et l'une de ses pièces entre autres, V Alchimiste^ qu'un public imbécile s'obstine à trouver ennuyeuse. ^ On s'imagine aisément notre apprenti apercevant dans la rue, au retour du théâtre ou à la sortie d'un cabaret, celui qu'il considère déjà comme son maître. Il contemple avec admiration le visage si caractéristique : menton carré, front hautain, yeux perçants, de cet homme qui, à moins de quarante ans, a atteint le plus haut point de la gloire, et " l'apogée même de son génie. " "* Des rêves grandioses hantent son esprit. Lui aussi brûle de faire partie des admirateurs de Jonson et d'être compté au nombre de ses disciples. N'arriverait-il pas à l'égaler un jour, à le surpasser peut-être, en l'imitant ?
A mesure que les années passaient, la boutique de Sir William devait sembler à Herrick de moins en moins supportable : il finit par la quitter tout à fait en 1613, pour s'en aller étudier à Cambridge. Cette détermination du jeune homme qui venait d'atteindre sa majorité dut être fort déplaisante à son oncle. Homme pratique avant tout, et l'un des commerçants les plus notables de la Cité, celui-ci ne dut pas approuver ni même comprendre les raisons impérieuses qui poussaient son apprenti à changer de carrière. Il ne laissa pas de s'étonner en outre que son neveu fît si bon marché de l'expérience qu'il avait pu acquérir auprès de lui, de l'avenir confortable qui lui était assuré, et même de la perte importante qu'il aurait à subir, une partie du patrimoine ayant été sans nul doute
' Comédies and Tragédies luritten by Francis Benutnonl and John Fletcher, gentlemen, ne'ver prinled before... London, 1647. Upon Master Fletchers Incomparable Playcs, fol. E.
- Words of powcr to move
Young mcn to swoone...
' 383, Upon M. Ben Johnson. Epig. :
Such ignorance as ihcirs was, who once hist At tliy unequal'ed Play, the Alchymiu.
* Maurice Castelain : La Fie et rCEiiure de 'Ben Jonson, Paris, 1907, p. 36.
né ROBERT HERRICK
absorbée par les frais légaux d'apprentissage. ^ D'autre part, Sir William n'était pas sans connaître déjà le caractère du jeune Robert, son goût du plaisir plus que du travail, sa prodigalité même,^ et, en commerçant avisé, il devait s'inquiéter des résultats possibles de cette nouvelle entreprise. Thomas, le frère de Robert, qui, trois ans auparavant, était allé s'installer à la campagne dans quelque ferme, y avait piteusement échoué et venait d'adresser une lettre de lamentations "au très honorable Sir William Heyrick " où il implorait de lui le pardon de sa faute passée, et le suppliait de venir à son secours, " protestant sincèrement que là où il vous plaira de me placer comme fermier, non seulement je m'efforcerai fidèlement de vous payer mon loyer comme les autres, mais j'accepterai encore votre offre avec reconnaissance, et m'appliquerai de tout mon pouvoir à votre service. " ^ Rien n'indiquait que l'apprenti orfèvre n'allait pas recommencer pour son compte cette expérience fâcheuse. Pourtant Sir William n'usa pas du droit, très strictement observé encore, ■* qu'il avait de retenir près de lui son neveu, dont le contrat d'apprentissage ne prenait fin qu'en 1617. Il lui rendit, quatre ans d'avance, sa liberté.
C'est à S' John's Collège, Cambridge, que hous trouvons Herrick installé à titre de Fellow Commoner vers l'automne de l'année 1613. Peut-être même y vint-il avant, toutes les recherches faites pour
' Voir dans J. Nichols, ouv. cit., vol II, pt. 2, p. 631, un reçu donné par Thomas à Sir William "for the sum of 100 li. which my unkle aforesaid gave unto my master William Massam in my behalf, as per an obligation bearing date the 27"' of June 1610 more at large appeareth. I say, received the sum of 100 li. per me, Thomas Heyrick. "
' Le patrimoine de Herrick qui, en 1592, pouvait être évalué à environ 600 livres selon W.C. Hazlitt, p. XIV, ne s'élève plus en 161 3 qu'à 350 livres. Mr. Moorman a découvert dans les livres de comptes de Sir William, conservés à Beaumanor, les " entrées " suivantes :
Lent to Robart Hericke more at his request, 10 //. datée du 9 février 161 2, et encore :
Pd. to him the 5 March 1612 the suin of 42 //. 10 j. oi^. Owv. cit., p. 33. On sait que l'argent avait en Angleterre, au commencement du XVH" siècle, une valeur à peu près quintuple de celle qu'il a aujourd'hui. ' 12 mai 1613. Cité par J. Nichols : owv. cit., p. 631. ' Voir Remembrancia... owv. cit., p. 100.
découvrir quelque trace officielle du début de son séjour étant demeurées vaines. Son nom n'apparaît ni dans le registre général des admissions, qui ne commence qu'en janvier 1630 ; ni dans les registres d'admission des Fellows et Scho/ars, qui partent de 1545, et dans lesquels se trouvent par intervalles des listes de Pensionen et de Sizars^ mais jamais de Fellow Comtnoners ; ni enfin dans les comptes du collège, où l'on rencontre parfois, sous la rubrique Recepta Forinseca, quelques noms de Fellow Commoners dont il ne subsiste pas d'autre trace. ' En revanche, il nous reste quinze lettres ^ de Herrick lui-même, adressées à son oncle à des époques différentes, qui en s'ajoutant aux dates précises de ses examens de Bnchelor et de Master of Arts^ délimitent clairement la durée de son séjour à l'Université.
Le collège où entre Herrick ^ est l'un des plus importants de Cambridge. ^ Fondé en 151 i par Lady Margaret Beaufort, la mère de Henrv VII, il a, dès la fin du XVT' siècle, acquis une très haute
' Par exemple le collège avait installé, au commencement du XVII' siècle, un
jeu de paume ouvert à tous les membres moyennant une rétribution spéciale. On
trouve ainsi dans les Recepta Forinseca :
First Qiiarter
Receivcd for the tennis court
pro Mro Lucio et Lorenzo
Cary, pro singulis ^ s.
ce qui est la seule "entrée " dans les registres du nom de Lucius Carey, Vicomte Falkland, le fameux Cavalier et ami de Ben Jonson, Lorenzo étant son plus jeune frère. — Ces renseignements publiés dans T/ie Ea^le, A Mtii;a'z,ine stipported hv Members 0/ S'- Jo/in's Collège, March, 1908, pp. 239-+1, par Mr. R.F. Scott, le Maître de S"^ John's lui-même, nous ont été très obligeamment communiqués par Mr. E.C. Quiggin, et par notre collègue Mr. L. Woltt".
- Quatorze de ces lettres, conservées à Beaumanor, ont été publiées par W.C. Hazlitt et Grosart. Une c|uinzième a été découverte par Mr. Moorman dans une collection d'autographes appartenant au Canon Egerton Leigh, de Richmond, Yorkshire {ou-v. cit., p. 37).
■'Vers le mois de septembre 1613, comme l'indique la première lettre à Sir William, dans laquelle le jeune homme le prie de "pourvoir de (juinze livres son frère Thomas, que le besoin presse de violente manière. "
' (Consulter : J.W. Clark : CamhriJt^e, /lis/oricn/ tinJ ilescripiivr notes, London, 1890 ; A. H. Thompson : CamhriJge anJ ils io/Ieges, l.ondon, 1898 ; J.B. Mullinger : S^ jfo/ni's Collège, London, 1901.
réputation et se pose en rival audacieux de Trinity Collège, dont il n'est séparé que par une étroite ruelle. La porte d'entrée, avec ses quatre tours et ses sculptures délicates rappelant le souvenir de la fondatrice : festons de marguerites qui se jouent autour de la statue de S' Jean, armes de France et d'Angleterre entrelacées que supportent les antilopes de la maison de Beaufort ; sa première cour, avec à droite la chapelle, la bibliothèque à gauche, en face le hall, la cuisine et les dépenses, le tout en briques rouges ; la seconde cour que vient de faire construire Mary Cavendish, comtesse de Shrewsbur\' ; les pelouses et les parterres de ses jardins qui descendent jusqu'à la Cam et se prolongent par de vastes prairies, tout cela lui donne vraiment grande allure. Sa population : trois cent soixante-dix membres, dont cinquante-quatre Fellows^ le place immédiatement après Trinity, qui en compte quatre cent quarante, et bien avant Christ's, qui ne dépasse point deux cent cinquante. ^ Le collège est dirigé, quand y arrive Herrick, par un Gallois, Owen Gwynn, qui a été élu l'année précédente, homme actif, souple, peu scrupuleux même dit-on déjà, et qui, quelques mois après son entrée en fonctions, avait offert au Prince Charles et à l'Electeur Palatin une hospitalité magnifique. ^ Les étudiants de S* John's manifestent envers leur fondation une loyauté absolue. " Cette très fameuse et très fortunée nourrice de toute science, s'écriera Thomas Nash quelques années après l'avoir quittée, était une université à elle seule, brillant à ce point au-dessus des autres fondations, halls, ou hospices, qu'aucun collège dans la ville ne pouvait se comparer au dixième seulement de ses étudiants. " ^ Cette affection prend même la forme d'une hostilité latente à l'égard de tous les autres collèges, et qui, au moindre prétexte, éclate en une violente querelle. '^
' John Scot : T/ie Foundation of the Uni'uersitv of Cambridge, 1611, British Muséum, Add. MSS., n» 11720. — Cité par D. Masson : The Life of John Mi/ton... London, 1881, vol. I, pp. 113-4..
- J.B. Mullinger, owv. cit., p. ico.
^ Préface de T. Nash " To the Gentlemen Students of both Universities " dans le Menaphon. Camillas alarum to slumhering Euphues... London, 1589, de Robert Greene, un autre "Johnian. "
^ J.B. Mullinger, ouv. cit., p. 103. "In 1602, Whitgift, master of Trinity, professed himself deeply pained that " there should be so slender friendlie considération and littlc love between collèges. " Thèse jealousies f'ound expression
Notre Fellow Commoner^ qui a vingt-deux ans, qui est plus âgé par conséquent que la moyenne des freshmen^ ' se mit avec ardeur à l'étude. On le conçoit sans peine travaillant avec un enthousiasme de novice sous les ordres de son tuteur, se rendant aux cours que font aux " Ecoles " (the Schooh) les professeurs d'Université, et qui sont communs aux étudiants de tous les collèges, ou même assistant aux " Actes " ou débats publics auxquels se livrent, avec un acharnement non simulé, les candidats qui se préparent aux examens. " On devine la joie qu'il éprouve à s'appliquer à ces matières du Trivium, ^ dont il n'avait jusqu'ici que des notions sans doute très incomplètes : la Grammaire, c'est-à-dire la langue latine d'après les ouvrages de Térence, de Virgile et d'Ovide ; la Rhétorique, d'après Cicéron et Quintilien ; la Logique, et avec elle l'étude de toutes les subtilités de la dialectique. L'ensemble est bien scolastique encore. Les mille façons ingénieuses de dire une chose valent mieux que cette chose elle-même et, si l'on en croit le pédant qu'est Jacques P"^, elles seules importent. ** L'érudition prédomine, lourde, riche,
in a set fight in the street betvveen the scholars of the two foundations, an encounter which resulted in the smashing of the windows of the library of S' John's which looked on to the street. "
' G. Herbert entre à Trinity en 1609, âgé de 16 ans ; Milton en aura 17 quand il entrera à Christ 's Collège, en 1625.
- On connaît la violente protestation de Tyndale contre ces combats de dialectique dans T/ie Obediéce of a C/iristen man, and /lo-iv C/iristê rulers ought to governe... London, 1528. "First they nosell them in sophistry and in benefundatum... Moarover one holdeth this, another that, one is a reall, another is a nominall... When they hâve this vvise brauled VIII, X, or XII, or more yeres, and after that their judgements are utterly corrupte, then they begin their Devinite. " Voir aussi ce qu'en dit Addison, deux siècles plus tard : " Those who hâve been présent at j)ublic disputes in the university know that it is usual to maintain hérésies for argument's sake. I ha\e heard a nian a most impudent Socinian for half an hour, who has been an orthodox ilivine ail his lifc after. " T/ie Spectator, n" 556, 18 June 1714.
■' Voir les statuts d'Elizabeth, 1570, cap. VI. De rafione studioruni. Cités par CM. Neale : T/ie Early Honour Lists (i 498-9, 1746-7) of l/ie Uni-vasity of Cambridge, London, 1909.
* Il déclare un jour, dans un discours au Parlement (31 Mars 1607) : "Studied orations and nuuli i.lo(|uen(e upon little matter is fit for the Uiiiversities, where not tiic suhjcct \^ilich is spoken of, l>ut the trial of liis \\it tliat spcaketh is most coniinendable. " So/nrrs Tr/iits, znd Edit., II, p. 1 18.
sans aucune critique, le seul but étant de se familiariser avec le plus d'auteurs possible, quels qu'ils soient, pourvu qu'ils soient anciens. ' C'est dans cette atmosphère de Cambridge ainsi que Herrick puisa le goût des écrivains latins, des plus médiocres autant que des meilleurs, qu'il utilisera plus tard avec tant de persévérance. Bien plus, il en tirera une sorte d'euphuisme particulier qui consistera non plus, comme l'autre, à grouper des séries d'antithèses allitératives ou de métaphores bien balancées, mais à condenser en un poème court un nombre considérable de citations ou d'allusions peu connues.
Les occasions ne sont point rares, au surplus, qui interrompent la routine de la vie de collège. Sans parler des fastueuses visites royales comme celles de 1615 ^ auxquelles on se prépare longtemps d'avance, et qui pendant une semaine tiennent la population entière en suspens, la \ ie ordinaire des étudiants de Cambridge, au commencement du XVIF siècle, ne manque certes pas d'animation. De fait, tous les documents de l'époque s'accordent à déplorer un relâchement sensible dans les mœurs universitaires. Les statuts promulgués en 1570 ^ par Elizabeth étaient demeurés sans grand résultat. Si, à l'intérieur des collèges, les undergraduates continuaient de travailler honnêtement sous la direction immédiate de leurs tuteurs, les cours publics
' Simonds d'Ewes, qui se trouve à S' John's presque en même temps que Herrick, décrit ainsi ses études : " Mr. Richard Holdsworth, my tutor, read unto me... he went over ail Seton's Logic, exactly, and part of Kerkerman's, and Molineus. Of ethics, or moral philosophy, he read to me Gellius, and part of Pickolomineus ; of physics part of Magirus ; and of history part of Florus, which I after finished in my private study : in which also I perused most of the other authors, and read over Gellius' Attic Nights, and part of Macrobius' Saturnals. " The Autobtography of Sir Simonds d'E^ves, Edit. J.O. Ha!livvell, 2 vol., London, 1845, ^o'- Ij P- i2i-
- Le roi arriva le 7 mars 1615. Il prit tel plaisir à la comédie \cLÛn>i Ignoramus de George Ruggle, représentée le lendemain dans le hall de Trinity, qu'il revint à Cambridge deux mois plus tard pour assister à une nouvelle représentation. VoirJ. Nichols : T/ie progresses, processions and magnijice}it festivities of King James the Firs/, 4. vol., London, iHz^, passim.
' Les autorités s'étaient plaintes en effet, peu de temps avant, que si l'on n'y apportait remède "the University would become a storehouse for a staple of prodigall, wastfuli, ryotous, unlerned and insufficient perso n s. " C.H. Cooper, j^nna/s of Cambridge, Cambridge, 1845, vol. II, p. 360.
l'étudiant 41
des professeurs dans les " Ecoles " étaient de moins en moins suivis, et les " Actes " commençaient eux-mêmes d'être quelque peu négligés. ' " La plupart des étudiants, écrit dans son Gentleman accompli Henry Peacham, qui est à Trinity au commencement du XVII*" siècle, ne se soucient guère que de décorer leurs chambres de tableaux et de placer en pleine vue leurs plus jolis livres, qu'ils n'ont presque jamais ouverts... Et aussi avec la douceur de la liberté, la variété de la société, et tant de sortes de distractions dans la ville et la campagne, comment apprendraient-ils grand'chose r "- Le délicat Simonds d'Ewes tourne la chose plus au tragique : " Ce qui me dégoûta surtout dans mon collège était que le blasphème, l'ivrognerie, la débauche, la haine de toute piété et de toute \ertu... y abondaient, là comme dans toute l'Université en général. Le péché même de luxure commença d'être connu et commis par de jeunes garçons, de telle sorte que je fus contraint de vivre une vie de reclus, m'entretenant seulement dans notre collège avec quelques-uns des plus honnêtes Fellows. " '^ On s'habille de couleurs extravagantes. On fume partout, jusque dans le hall de Trinitv, et même dans l'église de S*^ Mary. ^ On assiste aux combats d'ours et de chiens. On danse, malgré la défense expresse des Proctors. On s'éloigne le long des rives de la Cam en galante compagnie, non sans y rencontrer parfois quelque accident heureux, comme celui que rapporte le
' Voir J.B. Mullinojer : Cambrii/ge c/iaracteris/ics in the XTII^^^ centurw London, 1867, />a«/;;/.
' Cité par A. G. Hyde : George Herbert and his limes, London, 1906, p. 42.
' Ou-v. cit., p. 141.
* Voir, parmi les ordres donnés par le Vice-Chancelier avant la visite royale de 161 5 : " 10. That noe Graduatc, Schoiler, or Studi-nt of the Universitie présume to resort to any Inn. Taverne, Alehouse, or Tobacco-shop at any time dureing^ the aboadc of his Maiestie liere ; nor doe présume to take Tobacco in S' Marie's ( hiiich or in Trinity Colledgc Hall... — 11. Item, considcrinf; the fearfull enormitye and excesse of appareil seene in ai! degrees, as nainely strançe pekadivelas, vast bands, huf^e cuft's, shoe-roses, tufts, Jocks and topps of hair, unbeseeminf; that modestie and carridjje of Students in soe renowned an l'niversitye, it is straightlye charj^ed that noe Graduate or Student in this l'niversitye présume to weare any other appareil or ornaments, cspecially at the time of his Majestic's abodc iii the Towne, that sud) onely as the statutes and laudablc customs of this l'niversitye do aliowe. " Cité par J. Nichols : Progresses... vol. III, p. 44.
poète Thomas Randolph. ' On fréquente beaucoup les tavernes, Hamon, Wolf et Farlows, les propriétaires du Dauphin, de la Rose et de la Mitre étant " les trois meilleurs tuteurs de l'Université. " ^ On y joue aux cartes ou aux dés, et on y boit ferme, ^ Les jeunes poètes, oubliant de parler latin, y lisent leurs premières œuvres au milieu des applaudissements tapageurs, et Herrick a pu y déclamer quelque version primitive de sa Bienvenue au Vin des Canaries. ^ On accoste en sortant quelque paisible citadin, on le traite d'ivrogne, on lui tire la barbe, on lui fait mille avanies pires encore, ^ sans qu'il s'enhardisse toujours à répondre. Il n'est pas jusqu'à la fameuse foire annuelle, Stourbridge Fair, qui se tient aux portes de
' On six Maids bathing themsel'ves in a Ri-ver. Edit. W.C. Hazlitt, vol. II, pp. 643-5. Randolph entre à Trinity en 1623.
- Id., Aristippus, or t/ie lo'viall Philosopher, London, 1630. Edit. W.C. Hazlitt, vol. I, p. 19.
^ Voir encore le poème du même Randolph : On tlie Fall of the Mitre Ta'vern, qui fut détruite par un incendie :
Then drink. Sack, Sam [tlie landlord), and cheer thy heart,
Be not dismay'd at ail :
For we will drink it up again
Though ourselves do catch a fall.
We'U be thy workmen day and night.
In spite of bugbear Proctors :
We drank like freshmen ail before,
But now we'll drink as Doctors...
* 197, The Welcome to Sack.
"Th. Randolph : The Cambridge Tonxinsmen s pétition .•
... Thèse scholars keep such wreaks
As makes us ail afeard, That if to them a Towsman speaks,
They will put off his beard.
They call us silly drunkards too...
We dare not touch theni for our lives,
Good King, hâve pity on us, For first they play upon our wives.
And then make songs upon us...
And thus we are like fools outfac't,
And they do domineer...
Cité par Ch. Whibley ; In Cap and Go^un. Three Centuries of Cambridge Wit, London, 1908, p. 8, La population de la ville, au commencement du XVII« siècle, est évaluée à 7 ou 8000 habitants, et celle des collèges à plus de 3000. Coopers Annals, owv. cit., vol. II, p. 148.
la ville, le Beaucaire anglais et l'un des marchés les plus fréquentés de l'Europe, où l'on ne se rende plus ou moins ouvertement, où l'on ne s.'attarde parmi les baraques de toile, dans la foule des marchands étrangers, au milieu des charlatans, des magiciennes, des acteurs ambulants, ou des femmes de mauvais renom. '
Une seule chose manquait à Herrick pour que son bonheur fût complet : l'argent. Les trois cent cinquante livres qui lui restaient au moment de son départ pour Cambridge étaient demeurées à la garde de son oncle qui, pour en tirer tout le rapport possible sans doute, les employait à ses propres affaires, " le banquier devant fournir au jeune homme, sur cet humble patrimoine, une somme trimestrielle de dix livres. Or, Sir William semble s'être montré fort parcimonieux envers son ex-apprenti, et ne lui avoir jamais servi sa pension qu'à la suite de démarches pressantes. Peut-être gardait-il quelque rancune à l'étudiant qui avait déserté sa boutique et dédaigné le métier qu'il lui avait lui-même choisi. Peut-être aussi, connaissant le caractère de son frivole neveu, essayait-il, en fourmi économe, de conserver à la cigale le plus longtemps possible ses propres grains de mil. En tout cas Herrick, acculé par le besoin, se vit souvent obligé d'envoyer " à son oncle très attentionné Sir William Herrick, demeurant à Londres, dans Wood-Street " quelque supplique de ce genre :
Cambridge : S' John's.
... Entendez, Monsieur, que mon cœur (avec plus de ferveur que n'en peut exprimer ma plume) vous cric son affectueuse reconnaissance, et ne trouve plus grande joie que d'apercevoir quelques étincelles de votre affection cachée. Je ne vous ai point jusqu'à présent fait connaître les dépenses que j'encours ici, mais vous-même en pouvez être juge par mes fréquentes lettres touch.ml, comme celle-ci, demandes d'argent, que je vous fais non point pour dépenses frivoles, mais par contrainte nécessite. Car, jugez vousmême, alors que plus de vingt livres ne suffiraient point pour ma pension,
' Voir An Historical Accouiil of StoitrhriJi^t', Bitry anJ other Fitirs, printcil at Canibiiilge, 1750; aussi Th. Rogers : Histoiy of Apiculiure unJ Prufs in F/ii^/ii/h/, 1886, vol. 1, pp. 141-44.
'■' On trouve dans les comptes de Sir Williafîi ** My Nephew, Robert Heriike of Cambridge, the 25"' March 1614, I owe liini upoii a Hond to ho paid at my House at 3 Months 300 II. " Cité par Mr. Moorman, p. 59.
sans y comprendre mon entretien personnel (je veux dire mon vêtement et autres détails) ni le coût de mon tuteur ni diverses autres occasions de dépenses, ceci donc considéré, il n'est âme raisonnable qui ne juge avec honte et indulgence de ma vie et de moi-même... Monsieur, je sais que vous entendez cela, et si vous saviez seulement dans quel dénûment j'arrivai à Cambridge, sans literie (dont je manque encore) ni autres choses de toute nécessité, vous auriez meilleure opinion de moi (ainsi que je l'attends de vous à présent), considérant l'obligation de ma dépense. Monsieur je vous supplie de me pourvoir de dix livres ce trimestre, car la dernière somme que je reçus vint seulement alors que le dernier trimestre était presque entièrement écoulé, ce qui me contraint à vous en demander si tôt davantage. Bon Monsieur, gardez-vous de me traiter de prodigue, car je tâche à fortifier plutôt qu'à débiliter mon faible patrimoine. Je remplirais beaucoup de papier si je m'abandonnais à mes sentiments, mais je veux briser là, vous suppliant seulement (s'il n'est mo}'en pour moi de vivre ici) de daigner m'écrire votre avis sur ce que je pourrais faire. Dans l'espoir que vous donnerez quelque satisfaction à mes désirs, avec tous mes devoirs et hommages, je m'arrête ici. Toujours à vos ordres et attentif à vous plaire,
R. Hearick. '
Cette épître, au style laborieux et contourné à souhait, est intéressante cependant à plusieurs égards. Notons-y d'abord, malgré le ton général de déférence obséquieuse, quelques traits de malice, lorsque Herrick, par exemple, appelle Sir William, dont il maudit sans doute la ladrerie, "son oncle très attentionné " {his most carefull uncle\ et exprime la joie qu'il aurait à " apercevoir quelques étincelles de son affection cachée" {tny hart... joyes in no greater thing then this^ that it can see some sparkes of your conceald affection). Nous y trouvons ensuite quelques détails précis sur l'arrivée du jeune homme à Cambridge, dans le plus complet dénûment, ayant pour toute ressource son allocation trimestrielle de dix livres, qui tarde tant à venir ! Or les dépenses de Herrick dans son collège devaient être assez élevées. A titre de Fellow Commoner., il a le privilège de prendre place dans le hall à la table haute, à la suite des FeUows^ et les quarante livres annuelles, qui eussent suffi à un Lesser Pensioner^ étaient dans son cas notablement insuffisantes, ^ d'autant que les étudiants de S* John's
' Texte publié par W.C. Hazlitt^p. XXXVII et Grosait, p. XLIX. ' D. Masson, ou'v. cit., p. 112. Voir encore le passage de Sir Simonds d'Ewes, qui fut, lui aussi, Fellonv Commoner à S^ John's : " We had discourse together
avaient la réputation de ne point dédaigner la bonne chère ni la vie joyeuse. ^ La " contrainte nécessité " sur laquelle il essaie d'apitoyer son oncle est donc très réelle, et elle constituera le thème unique de toutes ses lettres. Une autre fois la demande de subsides, enveloppée toujours de mille protestations respectueuses, se base sur un achat indispensable de livres " dans lesquels il est impatient de travailler. " Notre poète y fait, en quelque sorte, amende honorable pour sa jeunesse " stérile " dont " le temps a dévoré déjà quelques années, " et parle en revanche "de la fécondité prochaine." D'ailleurs son oncle en peut juger : n'a-t-il point fait de grands progrès déjà r N'est-il pas capable de manier avec adresse des phrases magnifiques, et de mettre en tête de son épître un adage latin des mieux appropriés ? On ne laisse point de se demander cependant l'impression que dut produire sur le parcimonieux banquier de Wood-Strcet la lettre qui suit, et le sentiment que devait pro\oquer en lui tant de littérature :
De S' John's, à Cambridge.
Qui timide rogat, Negare docct.
Les esprits des hommes sont-ils immuables ? et s'en tiennent-ils à une seule opinion sans la moindre apparence évidente de changement? Non, ils ne le peuvent point, car " Tempora mutantur et nos mutamur in illis, " c'est un ancien mais toujours jeune dicton : comme changent les temps, ainsi varient les esprits cies hommes. O si...., " quekjue pitoyable planète alors ranimerait d'une goutte de rosée nos languissants espoirs et ce faisant ren-
{■xvi//i liiijather) of an annual stipend to be allowed me. The utniost I dcsirod was but 60 li. ; but niy fatiier conccived 50 li. to bc sufficient... I cannot dcny but as tliis short allowance brouf^ht me one way nuich want and discontent, so another way it inade me avoid unnecessary arquaintance, idle visits, and niany needless expenses. Nay the want of outwani roinforts f^ave me just occasion more to prizc and seek after those whicli were of a divine and excellent nature, ami more permanent." Edit. cif., vol. 1, pj). 118-19. li est douteux cependant i|ue Herrick ait jamais partagé la résif^nation de son timide et austère condisciple.
' C. Whibley, owv. cit., p. XXV : " Qut)tations abound provinj; that the Johnians hâve been known as the .ç/v.v porconim, the herd of swine froin time immémorial. Their collège is constantly tcrnu-d the " sty, " the bands of veivet vvhicli distinguish their gown are known as " crackling, " while a pièce of ground wliich séparâtes it boni Trinity has been called "the Isthmus ot Sues. "
- MSS. effacé.
a6 ROBERT HERRICK
drait la vie à ce qui est proche de la mort. Le corps se conserve par nourriture, et la vie par espérance, et manquant de l'un ou de l'autre de ces aliments ils s'en vont faiblissant, défaillant, baissant, se glaçant, et meurent à la fin. Il est en votre pouvoir de porter remède à tout, en faisant pénétrer à profusion double vie en un seul corps. Homo homini Deus : ainsi devrait être l'homme, et ainsi lui est-il commandé. Mais, faible et cassant comme verre, l'homme se montre fragile en maintes choses. Quelle fut la bonté du philosophe Arcésilas envers le peintre Apelle, Plutarque vous le dira en sa Morale, et je vous le dépeindrais ici si je ne craignais que la longueur de ma lettre ne dissimulât la vue de mon travail, ce que voulant éviter je mets un frein à ma plume, et doucement, mais j'en ai peur avec encore trop de témérité et d'audace, vous fais savoir et vous découvre ce que ma modestie aimerait à cacher. Voici toute la chose : mes études sollicitent votre assistance pour les pourvoir des livres en lesquels elles sont impatientes de travailler ; ne blâmez point leur timide hardiesse, mais souffrez que les aspersions de votre amour se répandent sur elles, et elles vous consacreront, après le ciel, leurs travaux ; et parce que le Temps a dévoré déjà quelques années, j'en suis plus importun dans ma requête. Ne souffrez pas que la distance empêche ce que, je le sais, votre inclination ne refusera point. Et voici venir la saison (cette flor'uia aetas) qui promet la fécondité en retour de la stérilité d'antan, et nous convie tous à l'espérance. Puisqu'il faut que chaque chose finisse, ainsi cette lettre, qui se voudrait étendre, et déborder ses limites, je la dois de force arrêter. Souhaitant que le bonheur de ce monde vous accompagne et vous suive ici-bas, et que d'une triomphante couronne de gloire vous soyez
couronné dans le monde meilleur à venir.
Robert Hearick. '
Herrick n'était pas le seul étudiant de Cambridge qui adressait à sa famille de telles suppliques. Dans le même temps, George Herbert, le futur poète du Temple^ écrivait à son beau-père, de Trinity Collège, des lettres qui n'étaient point sans rapport avec celles que nous venons de lire. Il exposait à Sir John Danvers la fâcheuse obligation où il se trouvait d'emprunter les livres qui lui étaient nécessaires, se plaignait " de construire ainsi sur des fondations appartenant à autrui, " " et s'excusait, une autre fois, de " ses besoins criards et voraces de livres. " ^ Sir William lui-même, dont
' W.C. Hazlitt, p. XXXVIII ; Grosait, p. LU.
- Lettre du i8 mars 1617. Citée par Grosart, p. LXIII, et A. H. Hyde, ouv. cit., p. 68.
3 Lettre non datée. Citée par A. H. Hyde, p. 76.
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le fils aîné, William, était entré à S' John's Collège, Oxford, en même temps que son neveu partait pour Cambridge, connaissait par expérience personnelle les exigences des tutors, ' et n'ignorait rien non plus des supplications familières aux étudiants. - Ajoutons d'ailleurs que notre poète ne devait point s'affliger outre mesure de la gène constante où on le tenait, et que, sa lettre écrite a\ec le plus grand soin et envoyée à qui de droit, il se hâtait de n^ plus penser, en bon escolier dont la bourse creuse n'a jamais réussi à assombrir l'humeur. Son caractère cordial et franc, en outre, sa réputation commençante de poète joyeux lui attirent de nombreux amis. C'est à S' John's même qu'il fit la connaissance de Clipseby Crew, dont le père occupait à Londres une position considérable et auquel il n'adressera pas moins de cinq poèmes ; ^ de John Weeks, le bon compagnon de " caractère jovial, " avec lequel, dès cette époque, ^ il ne devait point manquer de célébrer les bacchanales bruyantes qu'il chantera plus tard, l'Age venant, avec
' Voir dans J. Nichols, History... of Leicestershire... vol. III, pt. I, p. 163 une lettre datée du 21 octobre 1616, adressée à Sir William par Christopher Wren, le tuteur de son fils : " Your sonnes last bill vvas liu^e, and I understand you thouijht it so " ; et le digne homme en explique longuement les raisons au riche banquier. L'année précédente, le jeune Oxonien ayant exprimé le désir d'aller à Cambridge, lors de la visite royale, et de loger à S' John's avec son cousin, C. Wren écrit à Lady Herrick : "... Yf it please Sir William and your Ladyship to commit him to my care in this jornye, hce shall bec as the best parte of mysclfe, and I know as vveUome to my brother. Will Ilerricke tells me, yf hee goe, he had appointed his lodginge with his cosin ; but I had rather, yf it soe like your Ladyship, that I might bave him witli mec unseparablye, both on the waye and there too. " îb., pp. 162-3.
- Le jeune William — il était né en 1597 — écrivait à son pire, de S' John's, le 3 mai 1613 "I spcnd my time iiere very well ; but when I hâve finisht my business at noones and nights, I know not how to spend the idle tyme ; whercfore I ilesire you, if you please, that next time the carrier comes to buy me a stone-bowe, and to send it me to shoote at sparrowes... " J. Nichols. //>, p. 162.
' Ranulpiie Crew, Speaker du Parlement qui se réunit le 5 avril 1614, Baronnet au lendemain de sa dissolution prématurée, le 7 juin suivant, Sergeant-at-law en 1623, Chief Justice le 26 janvier 1625. A propos de cette nomination, les autorités du collèf;!' lui enverront une lettre de téiicitaiions, en latin. Voir Th. Baker : History of the Collège oj ^^ John the E-vangelist, CambriJge. Kdit. J.E.B. Mayor, Cambridge, 1S69, p. +92.
* Weeks (ou Weekes, ou Wickcs) fut admis le 26 mars 1613. Ih., p. 293.
^g ROBERT HERRICK
tant de re<2:ret. ^ La fin du trimestre approchant, et la pension se faisant toujours attendre, une nouvelle lettre partait pour Londres. Celles qui nous restent, et qui n'ont été conservées que parce qu'elles servaient de reçus au banquier de Wood-Street, reproduisent toutes, avec des variations plus ou moins ingénieuses, le même refrain : mitte pecuniam. Elles continuent d'abonder en lourdes phrases magnifiques. Le plus court billet ne va pas sans un préambule d'obséquieuse .révérence, que relève parfois une pointe timidement ironique :
Cambridge. ^ Monsieur, Mes vœux pour votre prospérité étant faits, et pour le bonheur de votre famille, je vous rends mes devoirs, et me souhaite quelque félicité à moi-même (ainsi que fait toute créature). Je vous supplie (comme auparavant) de payer à M'' Adrian Morrus, libraire <à Blackfriars, la somme de lo livres, qu'il m'a versée à Cambridge...
L'ironie devient plus évidente dans la lettre qui suit, tout en demeurant simple, quelque peu naïve même, et en se rehaussant toujours de citations latines ou d'allusions à quelque auteur sacré ;
Cambridge (Janvier 1616).
Très Honorable Monsieur, Avant que d'en rompre le cachet, je ne puis mettre en doute que vous ayez parfaite connaissance de la substance de ma lettre, sans l'avoir lue ; car l'accoutumance vous a instruit de mon ordinaire chanson ^ (mitte pecuniam), cela en étant la cause sine quâ non, le pouvoir qui donne la vie et l'être à toute chose... Je me rends compte qu'il me faut crier avec les affligés usquequo, usquequo. Domine. * Néanmoins je m'assure que je vis en votre mémoire, bien c]ue le temps n'amène point la maturité justement espérée ; mais ma foi est grande, et je bâtis mes espérances sur le roc, et ne redoute point les sables mouvants, vous étant mon ferme soutien, et les bons effets devant suivre, produits par vertueuses causes... ''
' 337, His Age, dedicated to his peculiar friend, M. John Wickes, under the name of Posthumus.
- La lettre n'est point datée, mais porte au dos le reçu de Robert Martin : Jan. 24, i6is-(i6). Texte W.C. HazHtt, XXXIX ; Grosart, LIV.
2 ...for custome hath made you expert in my playne songe {mitte pecuniam), avec un jeu de mots intraduisible sur le double sens de l'expression.
< Psaume XIII.
' H^zlitt, p. XXXIX ; Grosart, p. LV.
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Plus loin, Herriclc s'enhardit davantage :
Cambridge.
Monsieur, J'attends depuis longtemps votre retour, et votre longue absence m'a mis dans une difficulté d'où m'aurait pu tirer votre présence. Vous n'ignorez point, je pense, ce que je veux dire ; et donc qu'il vous plaise de m'envoyer dix livres, car mes besoins en demandent autant ; et le long temps où Votre Honneur a été absent de Londres m'a contraint de m'cndcttcr assez profondément envers mon tailleur... '
Les rapports se tendent visiblement. L'étudiant de S' John's qui a conscience que l'argent qu'il a tant de mal à obtenir lui appartient, et est chaque fois soigneusement déduit de sa " petite fortune, se montre de moins en moins prévenant. Il arrive à notre prolixe épistolier de se contenter d'un simple billet, d'un laconisme un peu brutal :
Cambridge, 1 1 octobre.
Monsieur, Je vous présente mes respects, ainsi qu'à Lady Hearick ; la raison essentielle de ceci est que je vous supplie de payer au porteur... la somme de dix livres, versée ici à mon tuteur pour être remboursée à Londres. J'ai telle occupation qui m'empêche d'écrire abondamment et j'implore votre pardon pour cette impolitesse, comptant voir toujours briller le soleil de votre faveur... ■
Au milieu de ses protestations respectueuses, la lettre suivante contient même une phrase qui ne va point sans audace :
... Je prends la hardiesse de vous supplier que l'argent me puisse être envoyé cette semaine, car la nécessité l'exige à grands cris, et je m'afflige d'être pour Votre Honneur sujet de si grande contrariété ; mais, comptant sur votre patience, je prends la hardiesse de vous dire que les esprits généreux ont toujours le plus de contentement et portent volontiers secours là où l'j besoin apparaît évident... '
Le jour vint néanmoins où Herriclc dut abandonner la partie. Ses dépenses ne pouvant aller qu'en augmentant, et ses subsides étant de plus en plus ilifticiles à obtenir, il prit la détermination de restreindre
' Hazlitt, p. XLIl ; (îrosart, p. LIX. — Voir une autre lettre, à peu pr^s identique : Hazlitt, p. XLIl ; Grosart, p. I,X - Hazlitt, p. XLIV ; Grosart, p. LXI.
' Ha/litt, p. xXLIV ; Grosart, p. LXII.
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son train de vie et de quitter son dispendieux collège pour une fondation plus modeste. Son attention en outre ayant été attirée vers les études de droit, il quitta S^ John's pour Trinity Hall, où nous le trouvons au commencement de l'année 1616. Voici en quels termes il avait expliqué à son oncle sa résolution :
Vous a\ant amplement remercié, Monsieur, pour la dernière preuve de votre grande affection, fier de votre faveur ainsi que de la bonté témoignée par Madame à ma très indigne personne, je me vais ouvrir à vous : puisque je ne pourrai continuer longtemps à me mouvoir en la sphère où je me trouve, je vous fais connaître mes pensées, et humblement j'implore votre avis pour savoir s'il me serait préférable de diriger, ou non, mes études vers le droit. Si je m'y décide (et cela pourrait n'être point hors de propos) je puis facilement prendre mes mesures pour entrer dans un autre collège désigné à telles fins et à telles études, dans lequel, j'en ai assurance, les charges seraient moins lourdes qu'en celui où je vis à présent. Je m'enhardis à vous faire connaître mes pensées et vous supplie de me répondre : ceci m'embarrasse surtout, à savoir que le temps qui me reste étant court, je pense, je ne puis viser qu'un but modeste et qu'un humble dessein ; mais il 'en sera fait ainsi que vous voudrez bien m'indiquer. '
Trinity Hall ne ressemblait en rien à l'opulent collège de S' John. Beaucoup plus ancien, fondé dès 1350 par William Bateman, évoque de Norwich, il était devenu le centre des études de droit à Cambridge. - La Réforme cependant, avec son mépris du droit canon, lui avait été funeste ; et, avec ses soixante membres à peine, ^ il figurait non seulement après de puissants collèges comme Trinity, S' John's ou Christ's, mais même au dernier rang des seize collèges de l'Université. Son réfectoire étroit, avec son toit de chêne noirci de fumée de tourbe, son humble bibliothèque dont les digestes étaient enchaînés aux casiers, à angle droit avec la muraille, durent dans les premiers temps paraître bien maussades au Ff/Iow Commoner de S'' John's. En revanche, le nombre restreint des étudiants ne pouvait que faciliter leurs rapports et créer entre eux plus d'intimité. Et la gaîté n'était certes point absente quand, durant
' Hazlitt, p. XLV ; Grosart, p. LXVI.
=* Voir H.E. Maldcn : Trinity Hall, London, 1902. ' D. Masson, ou-v. cit., p. 114, donne les chiffres suivants pour Trinity Hall : 56 membres, dont un jnaiter, izfellonjusm 14 scholars.
les soirées d'hiver, on se réunissait dans la grande salle commune pour économiser le feu et la chandelle dans les chambres. Là aussi Herrick ne tarda point à faire de nouveaux amis, comme Sir Simeon Steward, par exemple, ' à qui il dédiera plus tard un poème,' et qui lui-même composera un morceau féerique, peut-être imité de notre auteur. ^ Il continua de travailler en outre, et, quelques mois après son arrivée, subit victorieusement les épreuves traditionnelles : les deux débats publics soutenus en latin devant le Modérateur, dans l'Ecole, qui lui conférèrent le titre de Bachelor of Arts. *
L'année 1617 ne marque point la fin du séjour de Herrick à Cambridge. Sans doute nous ne possédons plus, à partir de cette date, aucune lettre adressée par lui à son oncle. Mais il est possible que celles qui suivirent n'aient pas été conservées par Sir William. Peut-être même l'étudiant, qui a atteint maintenant l'âge de vingt-six ans et qui, les dix années de son contrat d'apprentissage étant écoulées, est tout à fait indépendant de l'orfèvre-banquier de Wood-Strcet, lui a-t-il retiré ce qui restait de sa " fortune déclinante, " n'éprouvant aucun besoin, dès lors, de correspondre encore avec lui. Il semble bien, en tout cas, qu'il soit resté à Cambridge jusqu'en 1620, où nous le voyons prendre, de Trinity Hall, son diplôme de Master of Arts. * Cet examen marquait la dernière étape de sa carrière universitaire.
Les projets d'économie que notre poète avait formés en entrant à Trinity Hall furent-ils sincères, ou n'étaient-ils qu'un subterfuge destiné à calmer les inquiétudes de l'avaricieux Sir William r l'hésitation est permise. Quand il quitta Cambridge, Herrick laissa en effet quelques dettes. Son nom figure pour une somme de 57 shillings 7 pence '^ dans les comptes du dépensier, en 1623 ; et dans un
' Thomas Fiiller écrit à son sujet : " I rcinrinbiT hc livcd, aftcr he was kniijlitecl, a Fcllow Commoner in Trinity Hall, whcrc his .Vrms are tairly (lepicted in his chamber... " The Hiitory of tlu U'orthies of EiiglanJ... London, 181 I, vol. I, p. 178.
" 320, A New yeares gift sent to Sir Siincon Steward.
•• Voir, sur ce point, notre thèse complémentaire : Ait FsSiiv on Eng/is/i Fairv Poetry front tlie origins to Ihe Xf^Il'^' itnfun; pp. 174-77.
* Son nom figure dans le Registry pour l'année 1616-17, "i^^^c sa signature : Robertits tiear'uk.
' Cambriilge Registry, 1620. Sign. Robert Heoriik.
* Et non 3 li. 17 s. 7 d., comme rin(lit)ue Mr. Moorman (p. 54). Voir The
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mémorandum non daté, mais appartenant à l'année 1630,1! est au nombre de ceux "qui seront poursuivis," la somme dont il est resté redevable envers son collège s'élevant, déduction faite de sa caution, à 7 livres, 16 shillings, 9 pence, la plus considérable de toute la liste. ^ Les efforts généreux de Grosart n'ont pas réussi à absoudre Herrick de cette faute de jeunesse. - La sage économie ne fut jamais son fait, et il est probable que la conduite de son oncle à son égard acheva de l'en dégoûter. ^ Il appréciait l'argent autant que personne, sans doute, puisque :
Lorsque tous les oiseaux cessent leur mélodie, l'argent chante toujours comme un doux rossignol. *
Mais ce n'est pas un malheur d'être pauvre, pensait-il, si gênant que cela puisse être, et quelques livres de plus ou de moins n'étaient pas pour l'inquiéter beaucoup. Au demeurant, ce n'était point les dettes que Herrick laissait dans les livres du dépensier de Trinity Hall qui devaient le préoccuper le plus, le jour où il quitta définitivement l'Université pour rentrer à Londres.
Steward /lis accompt of the -cv/iole Gommons Booke the ^rd ofOctober 1623. Colonne 2 page 3 : " Naines of those who were in Collège on the 3rd day of October 1623, and their debts. " Cité par H. T. Riley. dans The Appendix to the Second Report oj the Royal Commission on Historical MSS., i87i,p. 123. On n'en saurait déduire que Herrick soit demeuré à Cambridge jusqu'en 1623. " As he was not a Fellow, fait remarquer justement Grosart, it is not likely that he would continue in résidence. Besides had he remained and taught, there must hâve been some memorials of his teaching and pupils. " (p. LXIX). Nos recherches sur ce dernier point sont demeurées sans résultat.
' Ib., p. 122 : " The names of those that are to be sued... Herricke, 3 //. " prae manibus " being deducted, 7 li. 16 s. 9 d. "
- Ouv. cit., p. LXX.
' Cette conduite, dont nous avons essayé d'expliquer les raisons diverses, a été en général très sévèrement jugée. Cf les imprécations de Grosart : " For my part, across the centuries, I cry, Beshrew the close-fisted old Knight ! " (p. LXV).
* 727, Money makes the mirth.