‹ Robert HerrickChapitre 17 sur 88 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

C'est à Herrick lui-même qu'il nous faut demander le récit de sa vie depuis l'année 1620,011 il subit à Cambridge l'examen de Master (5/" /^r^i, jusqu'en 1629 où il est nommé par Charles T'' curé de Dean Prior. Aucun document n'a été découvert jusqu'ici qui nous permette de le suivre de près durant cette période essentielle de son existence, au moment où il est arrivé à l'âge d'homme et est entré dans la pleine possession de son talent. En revanche son œuvre, dont la plus grosse part date de cette époque, abonde en renseignements divers. Ces neuf années constituent une période d'activité heureuse dont Herrick ne perdra jamais le souvenir, dont le charme, bien plus, ne fera que s'accroître à mesure qu'elle s'éloignera dans le passé. C'est cet " Age d'or " de sa vie que nous allons essayer de décrire, en le dépouillant seulement du voile de poésie dont il orna toujours la réalité.

Herrick dut quitter Cambridge sans regret. Il venait d'avoir vingtneuf ans. La joie avec laquelle il y était arrivé, sept années auparavant, et dans laquelle entrait pour une bonne part Insatisfaction d'échapper au comptoir de son oncle, s'était peu à peu dissipée. Les espoirs qu'il n'avait point manqué d'apporter avec lui ne s'étaient pas réalisés. Il avait obtenu ses diplômes honnêtement, en temps normal, mais sans avoir pris aucun parti décisif, sans avoir poursuivi longtemps les études de droit entreprises à Trinit)' Hall, ni s'être résolu encore à entrer dans les ordres. La routine de la petite ville universitaire, d'autre part, devait lui peser beaucoup, aggravée par l'étroitesse de ses moyens d'existence. Surtout il se sentait poète. Il en avait déjà l'assurance. Il s'en était ouvert à ses amis qui sans doute n'avaient pas laissé de l'encourager. Il axait été jusqu'à le déclarer à son oncle lui-même,

f^ ROBERT HERRICK

sans y prendre garde peut-être, dans une lettre qui date de quatre années auparavant : " S'il vous plaît de vous souvenir de moi ainsi qu'un véritable Mécène, lui écrivait-il en février 1616, je me ferai une (gloire d'avoir, par mon récit, suscité un ami qui partage mes sentiments :

Miiltorum manibus grande levatur onus." '

Ne peut-on voir là l'assurance naïve d'un jeune homme qui ne se croit pas trop indigne des lauriers d'Horace ou de Virgile ? Herrick avait sûrement écrit déjà un bon nombre de vers, pour lesquels il désirait un auditoire moins restreint que celui de Trinity Hall, moins sévère aussi. Le souvenir de ses années d'apprentissage, ses rares voyages à la ville où il ne manquait pas, au sortir de Wood-Street, d'aller \ isiter quelque théâtre, quelque taverne même, et d'y entrevoir la vie joyeuse de ces jeunes poètes dont il s'estimait au moins l'égal, tout cela devait encore aviver son imagination. Ni le droit, d'une gravité vraiment trop terrîe, ni les ordres, auxquels il serait bien temps, plus tard, d'avoir recours, ne pouvaient rivaliser avec l'attrait de cette existence idéale de poète citadin, vivant chaque jour en la compagnie des écrivains célèbres, luttant avec eux d'esprit et de fantaisie, n'ayant d'autre souci que d'improviser au cabaret quelque couplet à boire, ou d'autre ambition que d'y faire applaudir, après avoir décroché un luth de la muraille, quelque gracieuse chanson d'amour.

Un homme personnifiait aux yeux de Herrick ce bonheur et cette gloire : Ben Jonson. Nous avons vu l'apprenti assistant à ses comédies et ses tragédies et défendant contre la sottise du public leur beauté un peu austère, calquée sur les modèles anciens. Or, quand Herrick rentre à Londres en 1620, la gloire de Jonson est à son apogée. Celui-ci a produit à la scène tous ses chefs-d'œuvre. ^ Il en a publié les plus remarquables dans le premier volume du folio de 1616,^ l'an-

' Hazliit, p. XLI ; Grosart, p. LVII.

* Every Alan in /lis Humour, 1598; T/ie Toetaster, 1 60 1 ; Sejanus, 1 603 ; Volpone, 1605 ; The Silent Woman, 1609 ; "The Akhemist, 16 10 ; Bartholomenjo F air, 16 14.

•* The Works of Ben Jonson, Volume First. Voir sur cette période de la vie de Ben Jonson les quelques pages de la thèse de Mr. Castelain {pwv. cit., pp. 45-58) où se trou\ent si nettement condensés tous les renseignements qui nous en sont parvenus.

LE "fils" de BEN JONSON 55

née même de la mort de Shakespeare. Et si le grand public n'a point apprécié au théâtre ses qualités sévères, l'opinion des meilleurs juges le déclare le premier écrivain du royaume. Un peu fâché par le maigre succès qu'obtient Le Diable est un Sot (i6i6), Ben Jonson abandonne la scène, pour un moment du moins, et s'occupe de travaux variés : un commentaire sur V Art Poétique^ dont la traduction est achevée depuis 1604 ; une grammaire, dont nous n'avons plus, semble-t-il, que l'abrégé; un poème en trois livres où il "raconte le destin de la jeune Sicilienne, " Proserpine, et qui disparaîtra ainsi que son Voyage (V Ecosse et une Histoire (Vlienry V dans l'incendie de sa bibliothèque, quelques années plus tard. C'est vers cette même époque que Jonson compose le plus grand nombre de ses Masques^ qui sont représentés presque tous à Whitehall où ils font les délices de Jacques T'' par leurs complexités mythologiques à la fois et par les décors somptueux auxquels ils servent de prétexte. La faveur dont il jouit à la Cour s'ajoutant ainsi à son génie personnel fait du "vieux Ben," aux abords de 1620, le chef puissant et autoritaire, le dictateur plutôt des lettres anglaises.

Et jamais pouvoir aussi arrogant ne fut plus généralement respecté. A l'exception de quelques écrivains que Jonson a fouaillés d'importance, tout ce qui occupe à Londres un certain rang par la naissance ou le talent se groupe autour de lui. Pendant la troisième décade du XVIP siècle, depuis son retour d'Ecosse en 16 19, jusqu'à la représentation de V Auberge Nouvelle en 1629, dont l'échec notoire provoquera, outre de généreuses protestations de la part de quelques jeunes écrivains, ' cette orgueilleuse Ode à Lui-même qu'on a appelée " le monument le plus prodigieux de son aveugle insolence," ' pendant la période même, on le voit, du séjour de Hcrrick dans la capitale, ce ne sont de toutes parts qu'acclamations et hommages empressés. Tous se tournent vers lui comme vers le Maître incontesté, les uns le prenant comme le modèle unique qu'il convient de suivre, les autres, ceux qui n'approuvent pas entièrement ses préceptes, demeurant fort désireux de son amitié. Dans le mouvement littéraire qui marque le

' De Carew entre autres, de Randolpli, et de Cleveland. Voir leurs poirmcs recueillis à la suite île T/ie Neiv Iiin dans T/ie U'or^ of Bttt Jonson, editcd by W. Gifiord et F. Cunninghain, 3 vol., London, n. d., vol. II, pp. 387-90.

'■^ M. Castelain, ouv. cit., p. 81.

premier tiers du XVIF siècle, confus encore, où se manifestent d'une part la lassitude d'une grande époque à son déclin, et de l'autre l'inquiétude que provoquent les récentes découvertes philosophiques et scientifiques, alors que l'on hésite sur la direction à suivre, que l'on est tiraillé entre l'idéal chevaleresque et médiéval, qui achève de mourir, et les idées de liberté, informulées encore, l'œuvre de Jonson attire à elle, avec ses aspects multiples, les sympathies les plus dissemblables. Par sa probité, son pessimisme bourru, son dogmatisme agressif même, elle n'est pas sans rapport avec le Puritanisme qui croît chaque jour à l'horizon, tandis que la grâce ou la gaîté des chansons légères et la fantaisie somptueuse des Masques la rattachent encore par quelques côtés à la glorieuse époque élizabéthaine. Ben Jonson a pu ne jamais être investi officiellement du titre de Poète Lauréat : tous s'inclinent devant lui, et lui rendent volontairement hommage.

Voici d'abord les dramatistes, ses contemporains comme Chapman, comme Beaumont et Fletcher, ceux de la jeune génération surtout qui se font ses disciples directs et s'inspirent nettement de sa technique théâtrale. Nathaniel Field, qui avait joué dans plusieurs pièces de Jonson, et à qui celui-ci fait à ce titre dans la Foire de Saint Barthélémy une très flatteuse allusion, ^ est 1' " élève " du poète, ^ et écrira à son exemple des comédies ingénieuses. ^ Richard Brome, son ancien serviteur, '^ atteint à son tour au succès :

en observant ces lois de la comédie

que moi, ton maître, j'ai le premier inculquées à cette époque,

et demeure toujours " son affectueux ami. " '" Shackerley Marmion introduit dans une de ses comédies *' un galant qui arrive de la

' Act. V, se. 3 "V\^hich is your Burbage now ? — What mean you by that, Sir ? — Your best actor, your Field. "

- Con'versations, XI .- Nid Field was his srhollar, and he had read to him the Satyres of Horace, and some Epigrames of Martial!.

^ A Woman is a Weather-coc^e, London, 4to, 1612; Amemhfor Ladies. A Comédie, London, 410, i 61 8.

* Cf. Bartholomenjo Fair, The Induction.

■' Under'woods, XXVIIl. " To my faithful servant, and (by his continued virtue) my loving friend, the author of this work [The No7-t/ieni Lass], Master Richard Brome." 1632, vv. 7-8.

'' A Fine Companion... 1633. Act. II, se. 4..

" Chambre d'Apollon, " et fait du maître de l'endroit une description enflammée. Joseph Rutter publiera en tête de son drame pastoral, La Fête des Bergers^ une préface de Ben adressée " à mon cher fîls et très érudit ami. " ' Jasper Mavnc, l'auteur de comédies amusantes, souvent très libres, " écrit pour le 'Jomomu Virhius un morceau enthousiaste. ^ James Shirley, poète d'une tout autre valeur,* et dont le st)le gracieux attirera l'attention de Charles r"", * parle dans une préface de " notre maître incontesté, l'érudit Ben Jonson. " *' William Cartwright, dramatiste et homme d'éçlise, un autre favori de Charles F"^, est également un des fils préférés du vieux Ben, ' ainsi que Randolph enfin, le futur auteur iV Âmyntas et l'un des membres les plus intempérants de la " Tribu, " qui du temps même de son séjour à Cambridge avait su conquérir l'affection paternelle du grand écrivain. ^

' The Shep/ieards Hoiv-Day. A Pastorall Tra^i-Comœdie. Acted Before Both t/ieir Majesties at White-hall, London, 1635. " To my dcare sonne anti right learned fiicnd.

- Voir entre autres : The Ci/ve Match, 1639.

•' To the Memoiy ofBen Jonson. The ll'orh ofB. J., edit. cit.,\o\. III, pp. 5oî^-io.

' The Schoole of Complément, 1625-31 ; The Wedding, 1629 ; The Gratefull Servant, 1630 ; The Gamester, 1634-37.

* On trome en effet dans le livre du Master of the Re-z'e/s : " On Thursday niglit, 6 of February 1633(34), The Gamester was acted at Court, made by Shirley out of a plot of the king's, given him by inee ; and wel! iikte. The king said it was the best play he had seen for seven years. " Cité par A. Dyce : The Dramatu Works and Poems of Shirley, London, 1833, vol. III, p. 185.

* The Gratefull Servant. A Comédie, 1630. To the Right Honourable Frances, Earl of Rutland... Our acknowledg'd master, learned Jonson.

" On connaît sa fameuse déclaration : " My son Cartwright writes ail like a iiian ! " Celui-ci composa un long poème pour le Jonsonus rirbius {Works, e'dit. lit., vol. III, pp. 510-12).

*■ Voir plus loin l'anecdote célèbre de l'entrée de Randolph à la Chambre d'Apollon, et l'exclamation de Ben : " Why, I believe this is my son Randolph! " Ce dernier écrivit peu de temps après A gratulaton to Master Ben Johnson, for his adopting of him to be his son :

Havc I ;i sp.irk ot" th.nt «•Icsti.'il tlamo Within nu- ? I lonk-ss I stole the sanic, Promethcus-likc, t'rom tlu-c ; and may I Iced His vulture, whcn I dare lii-ny tlu* decd.

Works. Kdit. W. C. Hazlift, London, 1875, ^"1- "> !'• 5 3^- ^'*'''' •">"**' = •^" '^"i'^^f

rg ROBERT HERRICK

Les poètes lyriques ne le cèdent en rien aux dramatistes. Bien plus, alors que les " fils " de Ben Jonson ne réussiront pas à faire triompher à la scène le drame jonsonien et ne laisseront en somme aucune œuvre de premier ordre, ceux-ci poussent jusqu'à la perfection l'art des vers légers qui, chez Ben, était si incomplet encore. Thomas Carcw imite la fantaisie érudite du poète de la Forêt et des Sous-Bois, sans tomber jamais cependant dans son ennuyeuse pédanterie ; et il adopte sa théorie du style, qu'il faut polir sans relâche, au point même d'en affaiblir la robustesse en l'affinant. ^ Edmund Waller, loin d'inaugurer, comme on l'a prétendu, un nouveau " classicisme, " " ne fait qu'adapter aux vers de société, en l'assouplissant, la précision un peu rigide qui marque la comédie jonsonienne. ^

to Master Ben Jo/insons Ode to persuade htm not to lea-ve the stage. Ib., pp. 581-3 ; An Eclogue to Master Jonson. Ib., pp. 605-61 1.

' Voir : Upon occasion of his ode of défiance annexed to his play of the Nenv Inn, dans Poems, London, 1640.

" Edm. Gosse : F)-o?n Shal^speare to Pope, Cambridge, 1885.

' Cette correction de l'auteur du Renard et de Sejan lui est même si particulière qu'elle a frappé la plupart de ses contemporains. Voir dans le seul Jonsonus Firbius:

Thou great refîner of our poesy,

Who turn'st to gold that which before was lead...

Sir John Beaumont, e'd. cit., p. 501.

For 'tis but truth ; thou taught'st the ruder âge To speak by grammar...

Henry King, p. 503.

No foui loose line did prostitute thy wit...

J. Mayne, p. 510.

...Thy thoughts so ordered, so expressed, that we Conclude that thou didst not discourse, but see, Language so mastered...

W. Cartwight, p. 510.

Voir plus spécialement l'éloge sans réserve que fait Waller : Upon Ben Jonson, the most excellent of comte poets (p. 506) dont voici le commencement :

Mirror of poets ! mirror of our âge ! Which her whole face beholding on thy stage... et la fin :

Likc Proteus in variety of shapes,

Who was nor this nor that, but ail we find

And ail we can imagine in mankind.

Suckling et Lovelace emploient le style exact, aux contours arrêtés, dont a donné l'exemple Ben Jonson et qu'il a rapporté de son long commerce avec les poètes latins, en y ajoutant parfois une pointe de cynisme sentimental, ou encore quelque trait emprunté directement aux " poètes métaphysiques. " Les auteurs eux-mêmes que l'on a accoutumé, par une de ces généralisations critiques si fertiles en erreurs, de lui opposer en tant que " fils " de Donne viennent les uns après les autres l'assurer de leur fidélité : le tendre Henry King, par exemple, l'auteur d'un des plus beaux poèmes du XVIP siècle, et des moins connus, ' dont l'ode " sur la mort de mon ami toujours regretté. Docteur Donne " est accompagnée d'un autre morceau " à mon ami mort, Ben Johnson " ; Habington, le dévot de Castara, et le dernier des Pétrarquisants anglais ; - Edward, Lord Herbert de Cherbury, le frère du poète du Temple^ subtil, contourné, " obscur " comme dira Jonson lui-même, ^ à qui cependant il adresse une satire et une autre fois, à propos de sa traduction d'Horace, quelques \ ers des plus élogieux. * Il n'est pas jusqu'à Donne qui ne se départira envers lui de l'indifférence qu'il manifeste à l'égard de tous ses contemporains : il dédie à Jonson un poème dès 1603, * et lui envoie, au lendemain de la première représentation du Rrnnrri, un compliment vraiment flatteur. ®

' T/ie Surrender clans Poetus and Psalms by Henry King, edited by Rev. J. Hannah, London, i 843, p. 29.

■ Voir le Jonsonus firbius, e'dit. cit., p. 505.

^Conversa/ions, Fil: That Donc said to liim, lie wrott that Epitaph on Prince Henry, Look to me, Fait/i, to match Sir Ed. Herbert in obscurenesse.

* Oaasional 'verses of Ed-tuard, Lord Herbert Baron of Cherbury... London, 1665. Satyra secunda : Of Travellers from Paris, Sept. 1608. — To lus friend Mastcr Ben Jonson, on liis Translation, 1640 :

'Twas not cnougii, Hcn Jonson, to bc tliought Of Englisii pocts bcst, but to havc brought In greater statc, to tlicir aciiuaintanci-, one Made eqiial to himsclf and tlicc ; that nonc Might bc thy second : whilc thy glory is To bc the Horace of our timcs, .nnd his.

* To Ben Jonson, 9 Novembris 1603. Publié pour la première fois dans l'édition de 1635.

* Amicissimo et meritissimo Ben Jonson, In Volponeni. l'ai 11 dans le quarto de 1607 ; reproduit dans l'édition de 1650 seulement.

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Nombreux aussi sont les hommes qui, sans être à proprement parler des gens de lettres et bien que se mouvant dans les plus hautes classes de la société, ne dédaignent point de fréquenter cet écrivain de pauvre et obscure origine et s'honorent même d'être comptés au nombre de ses amis. Citons James Howell, qui écrit à son " père " des lettres badines où il lui conte des histoires de vo\a<ie, " pour qu'il les mette sur son métier, " ou encore lui répète ce qu'on a dit de lui à la Cour, avec une franchise qu'excuse seule l'affection qu'il lui porte ; ^ Sir Kenelm Digby, marin, voyageur, diplomate, astrologue et alchimiste, l'ami de Sir Thomas Browne et de Descartes, le Pic de la Mirandole de son époque selon Aubrey, et, selon Evelyn, un insigne charlatan, le type du gentleman accompli au demeurant, et qui, après la mort de Ben Jonson, son " intime ami, " suggérera le premier à l'évêque Duppa l'idée du "Jomonus Virb'im ; ' Lucius Carey, Vicomte Falkland, l'ancien étudiant de S' John's, qui se retira dans sa solitude de Great Tew, Oxfordshire, d'où il écrivit pour le même recueil une longue églogue affectueuse ; ^ George Morley, le futur évêque de Chichester, bel esprit et adroit causeur ; Selden enfin, un des plus vieux amis de Jonson, '' celui-là seul dont la réputation peut alors être comparée à

' "To my father, Mr. Ben Johnson... This being the second time that Vulcan has threatened you, it may be because you hâve spoken ill of his wife, and been too busy with his horns. I rest your son, and contiguousneighbour. Westminster, 27 June 1629. " — "This is choice and rich stuff for you to put upon your loom, and make a curious web of... I heard you censur'd lately at Court, that you lighted too foui upon Sir Inigo and that you write with a porcupine's quill dipt in too much gall. Excuse me that I am so free with you ; it is because I am, in no common way of friendship, yours, J. H. Westminster, 3 May 1635." Epistolae Ho-Elianae... Familiar Letters domesùc and forren. By J. H. Esq., London, H. Moseley, 1645.

- On sait que c'est à la mémoire de sa femme, morte en 1633, la trop célèbre Venetia Digby, que Jonson dédia les dix pièces réunies sous le titre de : Eupheme, or the fatr famé lejt to posterity of t/,at truly noble lady, The Lady Venetia Digby, Late W'ife ofSir Kenelme Digby, Knt., a Gentleinan absoliite in ail numbers. Works,

m. pp- 357-363.

•' An Eglogue on the death ofBen Jonson. Works, III, p. 497.

* Cf le trait suivant rapporté par Mr. Castelain [ou-xi. cit., p. 56, n.) " Le grand légiste ayant déplu au royal érudit pour quelques passages de son Histoire des Dîmes (16 18), il pria son vieil ami d'intercéder pour lui : "The storm was

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la sienne, le jurisconsulte qui par son libéralisme indépendant jouit du respect des partis opposés, l'historien et l'antiquaire dont l'œuvre énorme ' est connue à travers l'Europe, l'observateur dont la malice pousse môme jusqu'au c\'iiisme, - qui cependant apporte dans ses affections une haine de la flatterie et une sincérité à toute épreuve, assez semblables par là encore à la fierté brutale de Ben Jonson. Scldcn l'appelle quelque part " mon ami très cher, ce rare poète dont le mérite spécial en littérature, le jugement précis et l'œuvre... ont toujours excité, depuis le temps où je commençai d'étudier, ma croissante admiration. " ^

De tous ces hommes, riches seigneurs ou dramatistes miséreux, poètes déjà célèbres ou humbles débutants, qui forment autour de Ben Jonson un glorieux cortège, nul n'apparaît plus enthousiaste que le jeune Robert Herrick. L'affection, qui chez lui se métamorphose en un culte dévotieux, se manifeste par une révérence passionnée pour la personne d'abord, puis par une soumission absolue à tous les dogmes littéraires du grand poète au point qu'on a pu l'accuser d'être " un disciple obséquieux " et même un simple " parasite. "* Il parle souvent de Ben dans son œuvre. Il nous le montre occupant aux Champs-Elysées une place d'honneur. ''' Il l'invoque même comme un céleste patron en qui il a une confiance surnaturelle et qu'il inscrit, pieusement, " parmi les saints de son psautier. " ^

On conçoit l'empressement avec lequel Herrick cherche à se faire admettre dans la "Tribu." L'homme, en Jonson, devait l'attirer

blown over by the interest of his fricnd Ben Jonson v\ith the King. " Un peu plus tard, le roi fit inander Selden pour lui imposer son opinion, et c'est Jonson t)ui présenta le délinquant. "

' Voir Opéra omnia, London, 1726, 34 vol., fol.

- Voir Table-Talk .- beiii^ the Discourses of Jo/iit SelJen, Esq. ; or his senie qf 'varions tnatters of iveight anJ high conséquence relating especiallv to Ke/igion ami State, London, 1689.

' Titli's ofHonoiir. Fol. 1631, p. 93. — Voir aussi, dans l'éloije que fait de Selden David Lloyd : Memoirs ofthe Lives... of those noble Personages that suffereJ... for the Protestant Religion... London, 1668 : " being taught bv Ben Johnson, as hc would brag, to rellish Horace." p. 519.

* A.C. Swinburne : /l StuJv of Ben Jonson, London, 1889, p. 99. ~"^^ 576, Tiie Apparition of his Mistresse calling hini to Eliziutn.

"^ 605, His Prayer to Ben Johnson.

autant que le poète. S'il a la conscience arrogante de sa valeur, s'il raille durement les méchants écrivains et n'a pour l'indifférence du public à son égard qu'un mépris insolent, le vieux Ben, en revanche^ est d'une cordialité sincère avec ses amis, faisant ses délices de leur conversation, de la sienne surtout au milieu d'eux, quand les rasades de vin des Canaries le mettent en verve. Le cabaret qu'il fréquente le plus assidûment et dans lequel il donne rendez-vous à ses " fils " est non plus celui de la Sirène, où se sont tus à présent les fameux " combats d'esprit, " mais celui à l'enseigne du Diable et de S' Dunstan. Située sur le côté sud de Fleet-Street, entre la porte de Middle Temple et Temple Bar, ^ la taverne arrêtait l'attention par la grande enseigne qui se balançait au-dessus de la porte, et représentait le saint homme tirant avec ses pinces de forgeron le nez du Malin. ■ C'était une des plus anciennes tavernes de la Cité et qui, tenue alors par un certain Simon Wadloe, ^ était encore très fréquentée. Sa notoriété cependant provenait surtout de la fameuse " Chambre d'Apollon " où Ben Jonson tenait ses assises. On appelait ainsi une salle séparée du cabaret, assez spacieuse, avec une galerie pour des musiciens, et une large table, dans le milieu, entourée d'escabeaux. Au-dessus de la porte était placé un buste du dieu du Soleil, avec quelques vers, en lettres d'or sur fond noir, souhaitant la bienvenue à ses " fidèles " et leur vantant la vertu du vin, " lait de Vénus " et " Pégase du poète. " ^ Sur une autre tablette enfin, fixée au-dessus de la cheminée, était gravé le règlement du club, les Lois de Festivité, Leges Conviva/eSy qu'avait rédigées, dans la langue et un peu aussi dans le style de Martial, Jonson lui-même. ^

Ces lois n'étaient rien moins qu'austères. Très rigides quant à l'admission des membres :

Idiota, insulsus, tristis, turpis, abesto, Eruditi, urbani, hilares, honesti, adsciscuntor,

' A l'endroit où s'élève aujourd'hui la banque de Messrs. Child.

-G. Williamson : Trade Tol^ns in the 17"' century, London, 1889, vol. I, p. 765.

' Son nom apparaît pour la première fois en 1609, dans "The List oflicensed Vintners returned in the ward of Farringdon Without. " G. Williamson, Ib.

* The H'or^s ofB. Jonson, /dit. cit., vol. III, p. 366.

* Ib., pp. 364-66.

elles se relAchaieiit à propos de l'admission du beau sexe :

Ncc lectae fœminac rcpudiantor,

allant même jusqu'à prévoir les entretiens et les débats amoureux :

Amatoriis querclis, ac suspiriis liber angulus este,

ce qui nous permet de supposer, avec Mr. Casteiain, ' que " si les honnêtes femmes ne se hasardaient pas dans la Chambre d'Apollon, il n'était point défendu aux jeunes membres du club d'y amener leurs amies, pourvu qu'elles fussent jolies et point trop sottes, " et que, plus d'une fois sans doute, la Julia de Herrick égaya de ses yeux et de son sourire ces "lyriques festins." Les choses "sérieuses et sacrées, " ainsi que les discussions trop bruyantes, étaient interdites, mais on y pouvait sauter et danser, faire des mots " sans fiel " et des chansons " qui ne fussent point insipides. " Surtout, on y buvait ferme et d'un vin non adultéré :

Vina puris fontibus ministrcntor aut vapulet hospes.

Jonson avait un goût excessif pour le snck^ - et chacun s'efforçait de l'imiter. Tantôt c'était la " folle anarchie de l'ivresse, " ' la grosse orgie où l'on roulait sous la table, où il semble, dira Herrick, que "le toit tourne au-dessus de la tête du buveur. " ' Tantôt c'était l'allé-

' Ou-v. cit., p. 6 I, n.

^ On dcsigfnait sous ce nom un vin sec d'Espaiîne très répandu depuis répoc|ue élizabéthaine. Gascoigne le mentionne {Diluale Ditt) parmi les boissons les plus en vof^ue, en 1576. Selon une ballade populaire du temps de Jacques I"', on le vendait " 18 pence a t|uart. "

' ...t/ie ivilt/ Anarchy of Drinl^ dans : Au Epistlc, ansiver'ntg to one tliat asl^d to be sealed of t/ie Trihe of Ben, Uiult'rtvooJs, LXVI.

^ 583, A Frolick ; 1 037, His Désire. — \^oir aussi la lettre curieuse lie J. Howell décrivant un "solennel souper" donné par Ben Jonson, et qui, bien que se rapportant à ([uelques années plus tard, rend bien l'aspect de ces agapes littéraires : " ... One thing interven'd, vvhich almost spoil'd the relish of the rest, that B. began to engross ail the discourse, to vapour extremely of himself, and, by vilitying others, to magnify lus own Muse... It maile me think upon tiie Lady (not very young) wlio having a good while given her guests ncat cntcrtainment, a capon being brouglit upon ilie table, instead of a spoon she took a mouthtul ot clarct, and spouted it into the pooj) ot the hollow bir(l ; such an accident happen'd in this entertainment, you know... Prof>iio /tins son/ft in ore ; be a man's brcath ever so svveet, yet it makes one's praise stink, if lie makes his own mouth the conduit-pipe ot it. " 5 -April 1636.

gresse insouciante qui fait monter les chansons au bord des lèvres, soit quelque érudit couplet comme le :

Drink to me only with thine eyes, And I will pledge with mine, '

soit quelque refrain accoutume entonné à la ronde comme celui du "Vieux Simon, roi des Taverniers, " l'hôte lui-même :

For drinking will make a man quafF,

Quaffing will make a man sing ; Singing will make a man laugh,

And laughing long life doth bring, Says Old Simon the King. '

Tantôt même on atteignait à la " noble extravagance, " et du fond des coupes jaillissait l'inspiration. La Chambre d'Apollon se transformait alors, selon l'expression du personnage de Marmion, en " un paradis de délices où le joyeux dieu delphique buvait du iack^ célébrait ses bacchanales, avait son encens et ses autels fumants, parlait en étincelantes prophéties. " Chacun se pressait autour de lui, " l'esprit comme parfumé des riches vapeurs de l'Inde. " ^ Un nouveau venu parfois troublait l'extase. " Entre donc, cligne-musette " s'écria un jour Ben Jonson, en apercevant par l'ouverture de la porte le visage timide d'un étudiant de Cambridge qui n'avait point voulu quitter la capitale sans, une fois au moins, entrevoir le Maître. A peine entré, chacun de le plaisanter sur la pauvreté de ses vêtements, et de le

' The Forest, IX, Song, To Celia.

Cette chanson, très populaire, fut souvent imprimée ; nous la citons d'après IVit and Mirth. An Antidote against Melancholy... London, 1684, 3rd édition, p. 46. Voir, dans le même recueil, The Virtue ofSack, p. 59 :

Fetch me Ben Johnsons seuil, and fiU't with sack, Rich as the same he drank...

Quant à Simon Wadloe, son nom demeurera très connu, grâce surtout à cette chanson qui, on le sait, faisait les délices de Squire Western. Voir encore son amusante épitaphe latine :

ApoUo et cohors Musarum...

Adeste omnes cum tristitia,

Sub signo malo bene vixit, mirabile !

Si ad cœlos récessif, gratias Diabole !

Remains concerning Britain, by William Camden, London, 1870, p. 437. ^ A Fine Companion, owv. cit., act. II, se. 4.

sommer de commander à boire, s'il est incapable de composer sur-lechamp quelque bout-rimé. L'état de sa bourse ne lui laissait pas le choix, et son impromptu spirituel ravit tout le monde. " Par Jupiter, tonna le vieux Ben, je crois que voilà mon fils Randolph, " qui fut du coup admis dans la " Tribu. "

On devine que le jeune Herrick ne tarda point à occuper une place importante dans le cénacle et à y briller au premier rang. Nous trouvons dans les Hespérides un bon nombre d'échos de ces " festins lyriques, " qui, de fait, avec le passage de Marmion et quelques allusions dans le Jonsonus Firbius^ constituent les seuls renseignements qui nous en aient été conservés. Ecoutez le commencement de cette ode que notre poète adressa, beaucoup plus tard sans doute, à Ben Jonson, un jour peut-être où il remuait ses souvenirs de folle jeunesse :

Ah Ben !

Quand serons-nous encore réunis près de toi, tes hôtes aux festins lyriques

qu'on tenait au Soleil, au Chien ou à la Triple Tonne, quand, tous ensemble, nous prenait l'inspiration noble et claire et que chacun de tes poèmes surpassait tous les mets, même le vin joyeux ?'

On se représente aisément la scène : le toast porté au président, les coupes vidées d'un trait, les rasades successives, afin d'exciter la " fureur poétique, " ce délire inspiré auquel les jeunes poètes dé*sespèrent de jamais atteindre aussi complètement que leur maître. Herrick a bien marqué aussi l'atmosphère spéciale de ces réunions où les Anciens, les modèles préférés de Ben Jonson, étaient l'objet de la vénération générale, et où l'on ne trouvait île meilleur hommage à leur rendre que de les imiter servilement. C'est ainsi que cette chanson érudite dut être entonnée plus d'une fois dans la Chambre d'Apollon, ou dans quelque autre taverne littéraire de la Cité :

Voici le temps de nous gaudir, qu'aucune langue ne se taise,

'912, An Ode tor Ikn Johnson. Voir aussi : 654, A Uacchanalian Verso.

car avec la terre fleurie la fête d'or est revenue.

La fête d'or est revenue,

car voici que chaque arbre porte, faits de sa sève et de sa gomme,

des colliers d'ambre précieux.

A cette heure la rose est reine,

et les essences d'Arabie ont parfumé mon front fougueux,

et ma chevelure crépue. '

Homère, à toi cette rasade

d'un sack d'une telle vertu qu'il pourrait te rendre la vue,

pour si aveugle que tu sois !

Puis c'est Virgile que j'invoque,

pour qu'il me fasse aussi raison avec ce vin dont chaque coupe

vaut un état de l'Orient.

Puis je boirai un gobelet

à Ovide, et si par hasard il me fait raison, il croira

que tout l'univers n'a qu'«« nex. '

Ensuite cette immense coupe

de liqueur aromatisée, Catulle, je la viderai

à ta Muse si élégante.

Je suis fou et bouillant d'ardeur ;

ô Bacchus, apaise tes flammes, ou délirant j'irai manger

ton thyrse, et mordre tes lauriers.

' And my retorted ha'ir. Cf. Martial, VI, 39, v. 6 : Hic qui retorto cr'ine Maurus incedit.

- The world had ail one Nose. Cf la note de Mr. Saintsbury : " A confused réminiscence (with a play on Naso) of the Catullian parfume, so sweet that the user would pray to the gods :

Totum ut te faciant, FabuUe, nasum. "

Le toit tourne, tourne toujours;

ainsi emporté avec lui, allons ! je veux boire une tonne

à la santé de mon Properce.

Ensuite en ton honneur, Tibulle,

je boirai tout ce flot de vin ; mais attendez, voici un texte

que le poète me présente.

Voyez, Tibulle ici repose ;

toutes les cendres de son corps rassemblées parviennent à peine

à remplir une urne modeste. '

Adonc, ayons foi aux bons vers ;

seuls ils se dresseront après que le feu aura consumé

les bûchers ainsi que les hommes.

Et quand tous les corps réunis

s'iront noyer dans le Léthé, seuls les rythmes harmonieux

vivront d'une vie éternelle. "

Ce sera une douleur véritable pour Herrick, la plus cruelle peut-être qu'il éprouva jamais, que d'abandonner ces fêtes glorieuses dont il était, selon son expression même, " la chanson. " Le poème où il en rappelle le souvenir, du fond de son exil provincial, éclate dans son œuvre comme un sanglot.

Le séjour de Herrick à Londres fut, oti le conçoit, sa plus ardente " saison d'amour. " Fi à présent de la retenue qu'imposaient encore à Cambridge les convenances universitaires. Fi aussi de ce respectueux amour que chantaient les iyristes élizabéthains, un Sidney par exemple qui s'éprend de Stella, astre inaccessible, et chante longuement son mélancolique bonheur, un Spcnser qui exalte à l'infini les vertus île celle qui va dc\cnir sa femme, un Shakespeare qui descend ilaiis l'abîme de la douleur à cause de

' Cf. Ovide, Amons, III, ix, 39-40 :

Carminilnis confidc bonis. Jacct, cicc, Tibullus : Vix nianct c toto parva (juod urna capit.

^201, To livc mcrrily, and trust to good Verses.

l'âpre et aveuglante passion qui le lie à une Dame Brune. C'en est fait au XVII'' siècle, chez nos lyristes citadins, de ce culte fervent où persistait un reste de chevalerie. Bien qu'elle soit capable d'émotions tendres, voire même d'affection ou de dévouement sincère, la femme, selon eux, ne saurait être considérée comme l'égale de l'homme. Ils la traitent comme un jouet précieux et délicat. Elle sert de matière à leurs plus exquises chansons, et ils l'aiment un peu comme ils font le vin des Canaries, pour la " noble extravagance " qu'elle excite dans leur esprit. Fait-elle mine de résister d'autre part : ils se montrent aussitôt impertinents et s'écrient avec Suckling :

Si d'elle-même elle ne veut aimer,

Rien n'y fera. Gagne vite la porte....

Le diable l'emporte ! '

Il est naturel qu'avec cette conception de la femme et de l'amour si répandue au XVIP siècle, et qui, nous le verrons, se trouve très abondamment exposée dans les Hespèrides^ Herrick ne nous ait laissé sur ses nombreuses amantes aucune indication précise. Sauf dans quelques poèmes adressés soit à des femmes de sa famille, que nous avons signalés déjà, soit aux épouses ou aux filles de ses amis, comme Mrs. Dorothy Keneday (122), Mrs. Katherine Bradshaw (225), Mrs. Lettice Yard (314), Mrs. Bridget Lowman (355), Dorothy {501) et Tomasin Parsons (980), Mrs. Mary Willand (517), Mrs. Susanna Southwell (524), Mrs. Margaret Falconbridge (790), Amie (838) et Grâce Potter (993), Mrs. Elizabeth Finch (959), soit même à de grandes dames comme Lady Crew (515, 979), Lady Tracie {619), Lady Mary Villiers, la nièce de Buckingham (342) ou la fameuse Comtesse de Carlisle (169), l'amie de la Reine Henriette et l'Egérie de Strafford, que chantèrent également Cartwright et Carew, Davenant et Waller, " Herrick ne nous renseigne en aucune façon sur ses " fraîches et fragrantes maîtresses. " C'est en vain que notre curiosité s'attarde autour de ces mortes dont il fut amoureux. Nous pouvons bien penser que Corinna, qu'il veut emmener avec lui, dès l'aurore du jour de mai, vers les prairies de Finsbury ou de

' Why so pale and wan, fond lover... Aglaura, 1638.

■'' Voir .'\.H. Upham : The French Influence in English Literature, New York, 1908, p. 351.

Kensington, est une citadine spirituelle et délurée ; ^ que Lucia, avec qui il joue à la balle, l'accompagna sans doute, ainsi que Myrrha et Electra, dans mainte promenade sur la Tamise ; ^ que Julia ne laissa point de le suivre quelquefois à la Taverne du Diable. Mais ce sont là de simples hypothèses que ne vient confirmer aucune évidence extérieure. Les amantes de Hcrrick ne sont jamais sorties de la pénombre de rêve qu'il sut créer autour d'elles.

Avouons que cela n'est point pour nous affliger beaucoup. L'histoire littéraire n'a rien de commun avec cette avide curiosité qui, dans le but de publier quelques papiers inédits, dont l'intérêt, presque toujours,^ consiste en leur seule nouveauté, n'hésite point à arracher aux morts ce qu'ils avaient voulu nous cacher, et à amener au grand jour ce qu'ils avaient religieusement tenu dans l'ombre. En admettant même que dans le cas d'un grand poète dont on veut suivre l'évolution profonde, un Shelley ou un Keats par exemple, il soit indispensable de connaître la femme qu'il aima à telle période précise de sa vie, et comment elle répondit à son amour, ceci devient inutile chez un Herricic dont le cœur ne se fixa jamais, qui aima moins ses amantes, que l'amour lui-mêine, et avec son esprit surtout et sa capricieuse imagination. Comment saurons-nous si c'est leur charme réel qu'il chanta, ou le rêve joli qu'elles personnifiaient à ses yeux ? Retenons seulement que "les maintes amoureuses" de Herricic jouent dans son existence, à cette époque en particulier, un rôle considérable, mais n'essayons point de soulever, par de vaines conjectures, le voile de mystère qui flotte sur leurs fronts graves ou plus souvent rieurs. Résignons-nous à ne connaître jamais que l'artistique mensonge dont il lui a plu de les parer. Ne nous suffit-il point de savoir qu'elles furent jugées dignes, par notre poète, du culte qui les immortalisa ?

Les plus précieuses chansons d'amour, malheureusement, ne nourrissent point leur homine, et Herricic, suivant une mode univer-

' 39, Upon tlic lossc of liis Mistrcsses :

...Ncxt Corinmi, for lier wit And thc gr.iccful use of it.

' 1029, His Teares to Thamasis.

yo ROBERT HERRICK

sellement répandue, ne devait point tarder à se mettre en quête de quelques riches patrons. A un certain Mr. Kellam il demande sans ambages de n'être point oublié. ^ A Sir Lewis Pemberton, un opulent gentilhomme campagnard du Northamptonshire, shériff du comté dés 1622," il adresse un long panégyrique où il fait surtout l'éloge de son hospitalité généreuse (378). A Sir Clipseby Crew, un de ses anciens camarades de S^ John's, qui est peut-être lui-même poète, ^ et pour lequel il composera en 1625 un somptueux épithalame (284), il parle en termes de la plus étroite intimité (427), et il le remercie de ses largesses pour l'inciter à les lui continuer dans l'avenir (621).

Herrick vise plus haut encore, et s'adresse aux grands seigneurs. Il demande au Très Honorable Mildmay, Comte de Westmoreland, de protéger son œuvre après qu'il sera mort (112). Il le presse de publier ses propres vers, car le comte est, lui aussi, poète (460). Westmoreland suivra le conseil de Herrick et fera paraître en 1648, l'année même de la publication des Hespèrides^ un recueil intitulé Otia Sacra, * dans lequel les pièces purement religieuses seront accompagnées de quelques esquisses champêtres :

Such as the Hills, and Grevés, and Brooks AfFord the Fancy, 'stead of Bocks, ^

et qui, pour si médiocres qu'elles soient, ne laissent pas de rappeler

' 919, To M. Kellam.

- J. Bridges: T/ie History and Antiquities of Northamptonshire, Oxford, 1791, vol. II, p. 191.

^ On trouve en effet, dans la correspondance de Sir Henry Wotton, deux lettres adressées à « Sir C. C, " que Mr. L.P. Smith [The Life and Letters of Sir Henry H'otton, Oxford, 1907, vol. II, pp. 385-86) identifie vraisemblablement avec l'ami de Herrick : "May, 1638. I thank you... for a promise which I receive from you by my servant, or at least a hope, that you will send me some of your own rural poesy : that will be a nearer image of your inward self, especially when you were retired into yourself " Dans une autre lettre, datée du même mois, on lit encore: "Sir, let me first thank you much for that rural communication with your own thoughts, the best of ail companions " ; il trouve dans ces vers " a natural suavity in the elocution, which, though it be lyrical, yet it shows you can put on the buskin when you list. "

• London, 1648. Avec un dessin de W. Marshall. Réédité par Grosart en 1879. '5-

certains tableaux de Herrick, le Hock-Cort en particulier, ' dédié d'ailleurs au gentilhomme-poète lui-même." A Philip, Comte de Pembroke et de Montgomery, le neveu de Sidney, celui-là même qui, après avoir été l'un des favoris de Jacques I'""', devait passer plus tard, bien que chancelier d'Oxford, dans le camp parlementaire, Herrick adresse aussi un poème où il avoue ingénument combien il est sensible à la bonne opinion que l'illustre seigneur a formée de ses vers, à la façon plus effective, surtout, trébuchante et sonnante, dont il les récompense. ^ Le patron cependant auquel Herrick semble avoir le plus volontiers recours est " l'honorable Mr, Endymion Porter." Né en 1587, élevé en Espagne, entré au service de Buckingham à qui il rend, lors du fameux voyage à Madrid de 1623, de signalés services, recommandé par lui au Prince Charles qui le nomme gentilhomme de sa Chambre Privée, marié à une nièce du puissant favori, la pétulante et jalouse Olive à laquelle il écrit, au cours de ses déplacements qu'elle trouve trop nombreux ou trop prolongés, des lettres chaudement affectueuses, ^ Porter apparaît, entre 1620 et 1640, comme le protecteur attitré de tous les beaux esprits de la capitale. Les auteurs sont innom-

' Cf. To Retiredness, p. 173.

Here is no other case in Law

But what the Sun-burnt Hat of Straw

With crooked Sickle rcaps and bindes

Up into Sheaves to hclp the hindcs ;

Whose arguing alon's this,

Which Cop lies well, and which amiss,

How the Hock-cart with ail its gcar

Should be trick'd up...

» 251, The Hock-Cart, or Harvest Home : To the Right Honourable, Mildmay, Earle of Westmorland. — Voir encore un curieux poème In Obitum Ben Jo/ins., Poetee eximii, qui commence :

He who bcgan froni Brick and Lime

The Muses Hill to climbe ; And whiloni busied in laying Ston,

Thirstcd to drink of Hclicon ;

Changing his Trowcil for a l'en Wrotc straight the Tenipcr, net ot' Dirt, but Mon.

■' 360, To the Right Honourable, Philip, Earle of Pembroke, and Montgomcrie. ' Un bon nombre de ces lettres ont été publiées «lans les Dont. St. Pap., et dans D. lOwnshcnd : Life ami Letten of Mr. EiiJymioti Portn; l.ondon, 1S97.

brables qui ont recours à lui, qui lui adressent les dédicaces les plus hyperboliques, qui espèrent en retour quelque encouragement, voire même quelque secours très précis ; des écrivains d'ordre inférieur comme Edmund Bolton ^ ou Gervase Warmstrey, ^ des poètes nécessiteux comme Dekker ^ ou Randolph, * et même des auteurs richement apparentés comme Thomas May * ou William D'Avenant. Lui-même s'y prête d'ailleurs avec complaisance. Très cultivé, se piquant d'être un connaisseur en art et en littérature, ami personnel de Rubens et de Van Dyck, chargé par Charles P'" d'acheter des tableaux en Italie, ne dédaignant pas à l'occasion de fréquenter les Muses, ^ il fait profiter de ses énormes revenus, ' qui exaspèrent les Puritains pour qui il n'est qu'un dangereux "papiste,"^ tous les

' An Historicall Parallel ; or, a Démonstration of tlie notable oddes for the more use ofLife, betnxeene reading large historiés, and briefe ones, ho^iu excellent soe-uer, as those ofLucius Florus... Privately written to my good and noble friend Endymion Porter, Esq., one of the Gentlemen of the Princes Bed-Chamber, London, 1627.

■ Firescit Vulnere Virtus. Englands Woiind and Cure, by G. W., London, 1628. To the most Générons and Worthie Favourer of my weake endeavours, M. Endymion Porter, the improvement and reward of his deserving vertues.

■" Dekker, His Dreame. In iv/iich, beeing rapt nuith a Poeticall Enthusiasme, the great ^volumes of Hea'ven and Hell to him vjere opened... London, 1620. To the truely accomplished Gentleman and worthy deserver of ail mens loves, Master Endymion Porter.

■* A Pareneticon to the truly noble Gentleman Master Endymion Porter. Edit. cit., p. 639.

' The Tragedy of Antigone, The Theban Princesse. Written by T. M., London, 1631. To the most worthily honoured Endymion Porter, Esq., one of his Majesties Bed-chamber.

® Il écrit une élégie sur la mort de Donne, et un poème publié en tête du Madagascar de D'Avenant (1638). Voir dans les Dom. St. Pap., James I, vol. 124, n" 143, une lettre à Olive : " You sent me word in your letter to Salisbury that you hopcd I did not think what I spoke on the hill, which subject hath made me a poet, and I hâve sent you the fruits of my labour hère. "

' Son nom apparaît souvent dans les Dom. St. Pap., et presque toujours à l'occasion de quelque concession de terrain ou de monopole. Voir, entre autres, 1625-26, p. 23 ; 1628-29, PP- '99 et 219.

Ainsi, en 1642, Porter sera au nombre de ceux dont le Parlement demandera au roi de se séparer, " being ail persons of evil famé, and disaffected to the public peace and prosperity of the kingdom, and instruments of jealousy and discontent bctwecn the King and the Parliament. " Voir Clarendon : The Historj of the Rébellion and Cinjil IVars in England, 6 vol., Oxford, 1888, vol IV, p. 122.

jeunes poètes qui s'adressent à lui. Or, sans avoir jamais été comme D'Avenant le " lauréat " de Porter, ni avoir chanté sur le mode lyrique les moindres événements de sa vie, ' Herrick se met nettement sous sa protection. Il se pose en porte-paroles de sa " clientèle,' ' à la façon antique (1072). Il lui décerne le titre de "patron des poètes" (117). Il lui dédiera quelques morceaux encore, soit au lendemain de la mort de son propre frère, qui le laisse si désemparé et alors qu'il cherche un ami à qui confier sa détresse, " soit, à deux reprises différentes (493, 663), pour lui vanter les charmes de la vie des champs, et l'encourager, de la façon la moins convaincante qui soit, à quitter la Cour.

Herrick enfin devait désirer ardemment s'approcher de cette Cour de Whitehall, que son thème pastoral seul le force à mépriser. L'influence de ses patrons pouvait en cela lui être fort utile, et l'on aime à croire que le puissant Endvmion Porter ^ en particulier ne devait point manquer d'étendre jusqu'à lui la protection qu'il prodigue si généreusement à tous ses confrères. On a parlé aussi de

' Voir, par exemple, dans The If'orh ofS' H^i//iam D' Avenant, uoiv publis/ieJ ont of the Aiit/iors origina/i Copies, London, 1673, fol. : To Entlymion Porter, p. 2 1 7 ; to E. P., p. 223 ; to the Lady Olivia Porter, a Présent upon a New- Years day, p. 223 ; to E. P., p. 233 ; to E. P., when my comedy (call'd T/ie ffitsj was j)resented at Black Fryers, p. 235 ; to E. P., upon his recovery from a long sickness, p. 237 ; to E. P., passing to Court..., p. 240 ; to E. P., 2 + 3 ; to ail Poets, upon the recovery of E. P. troni a long sickness, 324. La pièce de D'Avenant : T/ie fi'its, pour laquelle Porter avait intercédé auprès du roi, est dédiée: " To the chiefly beloved of ail tiiat is ingenious and noble, Endymion Porter. "

- 185, An Ode to Master Endymion Porter, upon his Brothers death. — On s'étonne de voir Mr. Moorman reproiluire encore la tradition erronée qui voulait que cette ode eût été occasionnée par la mort du frère d'Endymion, Captain Thomas Porter en 1637 (p. 111). "The supposition is possibly right, écrit Mr. Pollard, but if so, the ode, despite ifs beauty, is so gratingly and e.xtraordinarily selrtsh that vve mav wonder if the dead brother is not the William Herrick of the next poem. " (£.///, lit., vol. I, p. 273). Cela ne fait pour nous aucun doute, le morceau n'étant qu'un suppliant appel à la sympathie de Porter. — Voir encore sur ce point T/ie Alfieuaeum, May 14, 1910.

^ Voir dans les Dom. Si. Pap., Charles I, vol. 44, n" 60, une lettre piquante où le frère lui-même de Buckingham supplie Porter d'intéresser le roi .i une affaire le concernant.

l'influence de Ben Jonson et de Sir William Herrick, qui nous semble cependant plus douteuse. Si estimés qu'aient été à Whitehall, du temps de Jacques F'', le " père " et l'oncle de Herrick, celui-ci fournissant, pour une bonne part, les sommes considérables nécessitées par les masques de celui-là, cette estime décroît rapidement sous le règne qui suit, et dés 1625, alors précisément qu'elle aurait pu être le plus profitable à notre poète. Jonson est loin de retrouver auprès du délicat et réservé Charles P"' la faveur que lui accordait le pédantesque Jacques, et Sir William lui-même, remplacé dans son office de joaillier de la Cour par James Heriot dès l'avènement du nouveau roi, semble s'être définitivement retiré à Beaumanor peu de temps après. ^ Il est probable d'ailleurs que Herrick, qui ne fera pas à son oncle la moindre place dans son œuvre, avait cessé tout rapport avec lui dès son retour de Cambridge, et se serait bien gardé, même en d'autres circonstances, d'avoir de nouveau recours à son aide.

Bien plus utile devait lui être la connaissance de personnes en contact direct avec la Cour, de son " fidèle ami " John Crofts, par exemple, échanson du roi, poète lui-même, ^ auquel il dédie un morceau élogieux en retour de ses " nombreuses bontés " (805) ; ou encore du " très accompli Edward Norgate, " ^ principal garde du sceau de Sa Majesté, celui-là même peut-être qui, dès 161 1, avait été nommé " accordeur des épinettes, orgues, et autres instruments du roi, " qui en 1637 recevait une somme de cent quarante

Il refusera même, en 1635, "O" seulement de payer le s/iip-money, mais encore de venir à Londres s'expliquer sur ce point. Voir Dom. St. Pap., Charles I, vol. 376, n" 115. — Voir aussi, dans la correspondance de Laud, une lettre adressée à son sujet à Sir John Lambe, un des hommes de confiance de l'archevêque, qui avait été chargé d'exercer la juridiction ecclésiastique dans le comté de Leicester pendant la suspension de l'évêque Williams : " Send this paper to Sir William Herrick, who is not far from you, and know what answer he will give ; that if he refuse to do reason, some further course may be taken. And, I pray, be careful in this to do the best you can. They say you bear a great sway in those parts ; and I shall be glad if in this particular it may be said you bear the bell away. " Dec. 23, 1636. The Works of ... IV. Laud, 7 vol., Oxford, 1847-60, vol. 7,

Voir A. Pollard : Herrick's Friends, Macmillan's Magazine, Dec. 1892, pp. 142-3 ; aussi son édition : vol. II, p. 286.

' Ib., p. 145 ; édit., vol. I, pp. 297-8 ; David Lloyd, oiiv. cit., p. 634.

livres pour la réparation du grand orgue de Hampton Court, et à qui Herrick adresse un tribut flatteur sur l'universalité de ses talents (302).

Herrick est en relations en outre avec les principaux musiciens de l'époque, qui jouissent à la Cour d'une haute faveur, L'Angleterre est, dans la première moitié du XVIT' siècle, à l'apogée de sa gloire musicale. Déjà, sous le régne d'Elizabcth, elle était un véritable nid d'oiseaux chanteurs. " L'incapacité de déchiffrer un morceau à vue, écrivait en 1597 Thomas Morlcy, • est considérée comme le signe d'une éducation extrêmement incomplète. " Les domestiques se prévalaient de leurs capacités musicales. Les chaudronniers avaient leurs propres couplets, les charretiers leurs sifflets, les mendiants leurs complaintes, les laitières leurs ballades. Des luths étaient accrochés non seulement dans les tavernes, mais aussi dans la boutique des barbiers, pour faire prendre patience aux clients. Les poètes eux-mêmes sont tous musiciens, composent des chansons sur des airs connus, les introduisent dans leurs drames et jusque dans leurs romances en prose. Le nombre est considérable, d'autre part, des song-hooks que publient, sur des paroles le plus souvent anonymes, des compositeurs de grand talent comme William Hyrd et John Dowland, Philip Rosseter et Robert Jones, Thomas Morley et Thomas Campion. - Cette vogue ne fait que s'accroître sous les Stuarts. La musique vocale constitue un des éléments essentiels du cérémonial de Whitehall. Elle achève de se débarrasser des lonijs récitatifs dramatiques et des chœurs pol\'phoniques des madrigaux à l'italienne. Elle se sépare de plus en plus de la musique d'église et se sécularise très nettement. Elle affectionne les airs pour une, deux, ou trois voix, les soli en particulier, écrits moins pour des hommes de

' Dans Plain and Ean' Introduction to Practical Mmic, citù par \N'alker : Historv 0/ Engiis/i Music, Oxford, 1906, p. 57.

- H. Davcy, Histoty of Englisfi Music, London, 1895, donne une liste d'environ 90 collections de niadri<i;aux, d'airs, de canzonots, de ballades puMios entre 15S7 et 1630, sans compter la quantité énorme de musique vocale circulant en MSS. Voir A. H. Bullen : Lyrics from the Song-BooJ^ of l/ie Eli'Z.abft/ian Af^f, London, 1891 ; W. Chappcll : Popular Music of the oLien tinie, London. 1 vol., 1S93 ; F. A. Cox : Eng/is/i Madrigals in the tinte of Sha^spetire, London, 1S99; VV.B. Squire : Madrigals and Part-Songs ofthe t6"' und 17"' centuries, London (en cours de publication).

métier que pour des amateurs, qui apprécient surtout la beauté du sentiment exprimé. Elle s'efforce, par la simplicité de ses harmonies, par la précision et la lenteur de ses rythmes, de fournir un accompagnement au poème, mais d'une flexibilité telle que celui-ci gardera toujours sa valeur propre. ^ Herrick est en rapports avec tous les membres de cette école nouvelle. Il fait des allusions familières à Jacques Gaultier, un musicien français installé à Whitehall, et au D'' John Wilson (i 11, 852) ; à Nicholas Lanière, un Italien très en faveur auprès de Charles P"^ et qui, en 1630, mettra en musique la pastorale qu'écrira Herrick sur la naissance du Prince Charles (213) ; à R. Ramsey, le compositeur du dialogue entre Horace et Lydie (181), qu'il a pu rencontrer à Cambridge, où nous le trouvons, un peu plus tard il est vrai, organiste de Trinity Collège. Il connaît les deux frères Lawes enfin, les musiciens les plus renommés de l'époque, écrivant sur la mort de l'aîné, William, tué en 1645 ^^ siège de Chester, un éloge dithyrambique, " et adressant au second, Henry, le célèbre ami de Milton ^ et de Waller ■* et " l'excellent

' Voir C.H. Parry : T/ie Music ofthe seventeenth centurj, Oxford, 1902.

* 908, Upon M. William Lawes, the rare Musitian.

•' On sait que c'est Henry Lawes qui fit publier, en 1637, la première édition du Cornus, qu'il avait mis en musique, et l'on connaît, d'autre part, le chaleureux sonnet que Milton dédia à son ami : To Mr. H. La-uues, on hi$ Aires :

Harry whose tuneful and well measur'd Song First taught our English Musick how to span Words with just note and accent...

en tête de Choice Psalmes, put into Musick for three 'voices, composed by Henry and fVilliam La-wes... 1648.

To Mr. Henry Lawes, who had then newly set a song of mine, in the year 1635 :

As a church-window, thick with paint, Lets in a light but dim and faint ; So others, with division, hide The h'ght of sensé, the poet's pride ; Rut you alone may truly boast That not a syllable is lost...

Vv. 17-22. Edit. G. Thorn Drury, vol. I, p. 19. Voir (vol. II, p. 165) la note de l'éditeur sur ce poème : " Lawes, to ridicule the practice of singing songs the words of which neither the singer nor the audience understood, set to music a succession of titles of Italian airs as they appeared in an index and was

compositeur de ses chansons, " un remerciement fort soigneusement tourné. ^

Herrick est un des poètes chez lesquels tous ces musiciens empruntent le plus volontiers leurs paroles. Une vingtaine de morceaux tirés des Hespètides se retrouvent constamment dans les nombreux recueils qui paraissent vers le milieu du siècle, * dans ceux en particulier que publiera l'infatigable John Playford. ■* Ces vieux " airs " ou " dialogues, " qui demeurent aujourd'hui encore pleins de charme, valent la peine qu'on aille les chercher dans les gros volumes oubliés. Leur rythme monotone, leurs mesures lentes où la mélodie se joue en un nombre de notes très restreint permettent à celui qui chante, comme à celui qui écoute, de prêter attention aux moindres détails de l'expression du poète lui-même. Par instants, il est vrai, la mélodie paraît plus compliquée ; elle use de variations subtiles qui font prévoir déjà les ariettes des grands maîtres du siècle suivant ; mais cet effort original du musicien dure quelques mesures à peine, et laisse place bientôt à la cadence régulière, qu'elle empêche toutefois de tomber jamais dans l'accompagnement mécanique. L'air ainsi s'adapte aux paroles, sans les absorber tout à fait ; il présente avec elles une homogénéité essentielle ; il n'en est en somme que l'harmonieux prolongement. *

Or, il est assez vraisemblable que ces musiciens qui occupent à Whitehall, après 1625 surtout, une place importante, aient tenu à en faciliter l'accès à l'un de leurs poètes favoris. On sait l'attrait qu'exerçaient sur la pétulante Henriette Marie les divertissements de toutes sortes, et le patronage effectif que Charles r'"" accordait non seulement aux musiciens, mais aussi aux peintres et aux poètes, installant Van Dyck à Londres, réunissant, malgré les difficultés croissantes de son échiquier, de très riches collections de tableaux, se faisant, d'autre part, le protecteur attitré de Sliirle}' et de Massinger, de Thoinas

sucfcssful in passing thein oft" as a vcritable Italian sonj^. Hc juiblislu'il this composition in Ayres and Dialo^ue>, 1653. "

' 852, To M. Henry Lawcs, tlic excellent Composer of his Lyricks.

- Voir V Appeihiice C : Herrick et les Musiciens.

' Consulter sur Playford l'article île Fred VVhimper dans T/if Earl\ Ent^liih Musical Magazine, Febr. 1891.

* Cf. les trois morceaux de Lanière, de Henry et île William Lawes cités dans V Appendice C.

yg ROBERT HERRICK

May et de Carew. ^ Il eût été naturel qu'il étendît cette protection jusqu'à Herrick, dont il n'ignorait certainement pas le nom, cinq poèmes de ce dernier ayant été mis en musique par Lanière et Henry Lawes, et chantés en sa présence à Whitehall. ^

Aucune preuve n'a été découverte jusqu'ici qui transformerait en certitude ces hypothèses diverses. Une conjecture déjà ancienne de W.C. Hazlitt selon laquelle Herrick aurait occupé quelque poste subalterne dans la Chapelle Royale qui, outre le doyen, le vice-doyen, les quarante-huit chapelains et les dix prêtres ordinaires, comprenait un chœur très nombreux de " gentilshommes de la Chapelle " et de jeunes garçons, n'a pu être appuyée encore sur aucun document. Le nom de notre poète ne figure point dans le livre de comptes de la Chapelle, ^ et cette omission, qui ne serait pas à elle seule décisive, * ne laisse point d'avoir son importance en tant qu'elle correspond au manque absolu d'autres preuves. * Résignons-nous donc à ignorer, pour si vraisemblable que cela paraisse, si Herrick pénétra jamais à Whitehall. Il est en entière sympathie, en tout cas, avec l'atmosphère qui y règne. S'il est moins raffiné, moins conventionnel qu'un Carew, moins effronté aussi qu'un Suckling, il partage le goût

' Consulter sur Charles I" artiste : Iti'ventories of the Pictures, nuith their Valuattons, as possess'd bv King Charles I, and appraised during the Comtnonnjjealth, MSS. de la Bibliothèque de South Kensington ; Henry G. Hewlett : Charles I as a Picture Collector, The Nineteenth Century, August 1890 ; W.G.B. Murdoch : The Royal Stuarts in their connection ^with Art and Letters, Edinburgh,

' The Old Cheque-Book, or Book of Remembrance of the Chape l Royal from 1561 to 1744. Edited by E.F. Rimbault, Camden Society, 1872. Voir aussi C.W. Wailace : The Children of the Chapel, University of Nebraska Studies, 1908.

^ On n'y trouve point davantage le nom de John Wilson, par exemple, le célèbre joueur de luth, qui était pourtant " in constant attendance upon Charles I. " Rimbault, oua;. cit., p. 211.

'■' Nous avons parcouru en vain les Patent Rolls de 1620 à 1629. Mrs. C.C. Stopes à qui toutes les question; se rapportant à la Chapelle Royale sont si familières, et que nous avons consultée sur ce point, nous a répondu : " I do not think Herrick can hâve been on the regular staff of the Chapel Royal Service. But there were a good many appointments of a more transitory nature, appointments of Royal Chaplains, or Royal Preachers, which only necessitated occasional sermons... I do not think Herrick would hâve been connected with the Chapel in any way without some record having been left. "

mythologique qui prédomine alors dans l'entourage de Charles r"", et qui, quelque idée qu'on veuille exprimer, personnelle ou générale, profane ou sacrée, a recours aux fables anciennes et aux images du paganisme. Herricic participe enfin à l'ignorance où l'on est, parmi les fêtes perpétuelles de Whitehall, des ressentiments populaires, au mépris plutôt où l'on tient leur menace qui commence de gronder. Il appelle Van Dyck "la gloire du monde" (385), et il égale Henry Lawes à Apollon (H 5 2) dans le même temps que s'avance à grands pas, exaspérée par les irrésolutions ou les entêtements du roi artiste, la révolution puritaine. *

Herrick réapparaît à nos yeux, d'une façon positive cette fois, en 1627, où il fait partie de l'expédition à l'île de Ré, à titre de chapelain de Buckingham. Si médiocre qu'ait été cette fonction, notre poète n'étant qu'un des divers protégés que le Duc avait attachés, à ce même titre, à sa personne, elle prouve cependant que celui que nous soupçonnions d'avoir pénétré à Whitehall avait réussi, en tout cas, à se faire remarquer du puissant favori de Charles P"", On aimerait à connaître la date de l'entrée de Herrick dans les ordres, date que nous n'avons pu retrouver, cette détermination ne laissant pas de surprendre d'abord. Rien pourtant là que de très normal. Ce n'était point la première fois qu'un poète, ses folles années écoulées, avait cherché refuge dans l'église et y avait même occupé une place très honorable, tel John Donne, le voluptueux et mélancolique penseur devenu, après une jeunesse aventureuse, l'édifiant doyen de S' Paul, tel encore George Herbert qui, après une jeunesse brillante destinée, semblait-il, aux plus hautes dignités universitaires, devait se retirer dans sa cure de Bemerton et y passer, dans l'humilité et la dévotion fervente, la fin de sa vie. Il n'est donc point étonnant qu'après s'être lancé à corps perdu dans la vie londonienne, qu'après avoir dépensé, sans se soucier du lendemain, les restes de son maigre patrimoine, Herrick s'avisât de mettre à profit son diplôme de Maître es Arts et de se faire chapelain de quelque grand seigneur. Reconnaissons qu'il

' Jamais littérature n'a été moins l'expression île la société en général, et plus celle d'une élite restreinte qu'en Ant^letorre dans la première moitié du WII» siècle : qu'on sonj^e aux rares allusions que fait à la protluction littéraire de cette époque son plus grand historien, S. R. Gardiner.

aurait pu choisir plus mal : car en pénétrant dans l'entourage de Buckingham, l'homme le plus influent à la Cour, qui jouissait de la confiance et de l'affection absolues du roi, qui, sans parler de sa propre munificence, disposait à sa fantaisie de toutes les situations du royaume, ne faisait-il point, comme tant d'autres, les premiers pas vers la fortune ?

De la part que prit Herrick à l'expédition de l'île de Ré qui, destinée à encourager les Huguenots de la Rochelle dans leur révolte contre Richelieu, à assurer surtout à l'Angleterre la domination des côtes de France, s'acheva en un désastre, nous ne savons absolument rien. Son nom ne se rencontre dans aucune des relations de la campagne que nous possédons, ^ et c'est une phrase seulement, contenue dans un document officiel sur lequel il nous faudra revenir, qui nous permet d'affirmer qu'il en fit partie. On est surpris cependant qu'ayant écrit, peu de temps avant son départ sans doute, un poème d'adieu à Julia, ' et un autre à son épouse supposée, ^ Herrick n'ait fait dans son œuvre aucune allusion précise à l'expédition. Le départ de la flotte, qui eut lieu à Portsmouth le 27 juin 1627, avec ses quatre-vingts voiles divisées en cinq escadres, ses cent chevaux et ses six mille hommes de troupe, ne lui suggéra aucune ode triomphale, comme celle que composa à cette occasion Thomas May. "* Le

* Nous avons consuhé : Journal of the Expédition to the Isle of Rhé, from June 27 to July 20 ; Journal kept by Mr. Graham of the proceedings of the Duke of Buckingham from June 24 to July 21 : Dom. St. Pap., Charles I, vol. 71, July 1627 ; Sir Pierce Crosby's narrative : Ib., vol. 84, nov. 1627 ; James Howell : To the Right Honourable, the Lord Clifford, London, 24 Sept. 1627 ; The Salvetti Correspondence, passim, dans Eleventh Report of the Historical Manuscripts Commission, Append'ix I, 1887 ; Arcis Sammartinianae Obsidio et Fuga Anglorum a Rea Iiisula, Scriptore Jacobo Isnard, Parisiis, 1629 ; Le Mercure François : Tome Treziesme, 1629 ; The Expédition to the Isle of Rhé, by Edward, Lord Herbert of Cherbury, London, 1860. Voir aussi S.R. Gardiner : History of England from the Accession of James I to the Out break of the Ci'vil Wars, 10 vol., London, 1883-84, vol. 6, The expédition to Rhé, pp. 167-200.

* 35, His sailing from Julia.

^ 466, The parting Verse, or Charge to his supposed W^ife when he travelled.

* Neptune to King Charles : Dom. St. Pap.. Charles I, vol. 68, n" 74.

St. 2. I feele thy grciitncss, nor alone

Doe Lands adore thy awfull throne ; But Seas doe honor thee.

LE "fils" de BEN JONSON 8l

poème qu'il adresse à Buckingham (246) demeure froid et artificiel, sans mention aucune de la conduite valeureuse du Duc, que ne nient point ses pires ennemis, celui-ci se mettant à la tête de ses troupes à demi mutinées, les ralliant un bâton à la main, " frappant les uns et menaçant les autres, " couchant en plein air, à la dure, se rendant compte de tout par lui-même, rachetant ainsi sa vanité de politicien par son héroïsme de soldat. Herrick laisse encore à un obscur officier, Robert Markham, le soin de déplorer la mort du colonel Sir John Burgh, tué un soir dans une tranchée, et dont la perte jeta l'armée dans un si profond découragement. ' Bien que le jovial John Weeks, son ancien ami de S' John's, fasse partie de la campagne, et au même titre que lui, - le moment ne se prête guère à la gaîté. Les Rochelois que Buckingham est venu défendre hésitent à prendre pour défenseur un général anglais. Le fort S*^ Martin est vigoureusement commandé par

Nor o'er my waves in time of old Did any Brittaine Monarch hold

So deare a Soveraignty ; Or with less losse of blood or greater feare Was e'er acknowlcdgd such a Master hère... ' The Description ofthat enier to befamed Ktiight, Sir John Burgh, Colonell Gêner ail of his Majesties Armie. . . njjith his unfortunate Death, then -uohen the Armie had most need of such a Pilote. Written by Robert Markham, Captaine of a foote Company in the same Régiment, and Shot also in the same service. Printed 1628, 22 pp. A côté de termes amphigouriques tels que :

... O Ict me Write thy fall With my cyes inke, imbrew'd with bitter gall p. i i.

... Thy shot Made me to stone my very breast with tearcs p. i 2.

on trouve dans cet opuscule quelques traits que n'aurait point désavoués

Herrick :

Thiis, thus, alas, deare tcare be-dabled Ghost... Shall I goe reape a crop of fatall Rew, Be-pearld ail oucr with the drops of dcw... p. j.

At length I fell into a daintie slecpc, Such as be-charmcs a Countrcy Farmers cyes Aftcr the merrv shtaring of his shccpc... p. c,.

^ Voir, sur Jolui Wecks, la notice qui lui est consacrée dans Athenae Oxonienses, London, 1721, vol. II, toi. 39 5 et aussi David Lloyd, ouv. iit., p. 152 : " D'' Weeks, a Devonshire gentleman, chaplain formerly to the Duke of Buckingham at the Isle of Rlié ; a chocrful nian that was good at making a jcst, but made not a trade of jesting. " Wood avait également appelé Weeks "a jocular person. "

M. de Toiras, et ne peut être réduit que par la famine. La place va succomber vers la fin de septembre cependant quand, par une nuit de tempête, vingt-neuf bateaux français, chargés d'approvisionnements, réussissent à s'en approcher. D'autre part, les secours promis aux assiégeants par Charles F'' n'arrivent pas, et c'est en vain qu'on fouille l'horizon, jour après jour, pour y découvrir les premières voiles <le la flotte de Holland, si anxieusement attendue. Avec le mois d'octobre, le froid, l'humidité et les maladies viennent s'ajouter aux privations. Schomberg s'installe au fort de La Prée, constituant pour les troupes de Buckingham un danger constant. Un assaut désespéré donné le 27 contre la citadelle de S' Martin échoue d'une façon pitoyable. Deux jours plus tard Schomberg s'avance lui-même à l'attaque, à la tête de six mille hommes. La retraite est urgente. Les Français, qui se rendent maîtres du pont de bois réunissant l'île de Ré elle-même à une petite île voisine où doit avoir lieu l'embarquement, massacrent les fuyards pris de panique. Quand Buckingham lève l'ancre le 8 novembre, il a perdu dans l'île malheureuse quatre mille hommes et quarante drapeaux. ^

La tempête d'indignation qui accueillit à son retour en Angleterre le favori de Charles L"" " ne fit que rendre plus étroits encore les liens qui l'attachaient à son souverain. Dans le même temps que la

' Dont. St. Pap., C/iarles I, 1627, vol. 82, n" 43. Ib., vol. 85, n° 95.

■ Les documents abondent sur ce point. En voici quelques-uns assez typiques : ■" Our army's lingering so long at the Isle of Rhé... hath been the occasion of the greatest and shamefullest overthrow the English hâve received since we lost Normandy... The greatest particular of dishonour was the lossofsome 40 ensigns, which the French won from us, and hâve sent to Paris, to set up in their church at Notre-Dame." To the Rev. Joseph Mead, Nov. 16, 1627, The Court and Times of Charles the First, 2 vol., London. vol. I, p. 285. — " In short, this unhappy voyage lost ail the honour our glorious ancestors had ever gotten over that nation." Sir Anthony Weldon : The Court of King Charles, London, 1651, P- 28. — "Tongues and pens sharpen'd upon this unglorious expédition ; and the Pulpit itself could not be restrain'd from Reflections on it. D' Moor, Prebendary of Winchester, a man of wit, took occasion to cite in his sermon the saying of Augustus : Ouintili Fare redde Legiones, which perish'd (says he), by the Historian's Account, propter inscitiam et temeritatem Ducis, dwelling on the word Ducis with such a particular Emphasis as made most of the Auditors understand the Allusion. " The Life and Reign of King Charles I, dans A Complète History of England, London, 1706, vol. III, p. 37.

LE "fils" de BEN JONSON 83

nation entière maudissait le nom du Duc, qui l'avait couverte d'un tel opprobre, le roi faisait remettre à Buckingham par Porter, aussitôt après son arrivée à Portsmouth, une lettre affectueuse, et Herrick pouvait encore compter que ses services ne seraient pas oubliés. Or, l'assassinat du favori, le 23 août de l'année suivante, ruina tous ces espoirs. La mort de Buckingham fut, selon l'expression ampoulée d'un auteur du temps, " le coucher du grand soleil, ou plutôt de la prodigieuse comète dont l'influence donnait la vie et la chaleur à tous ceux qui l'entouraient. " ^

Il restait une solution : renoncer à la Cour, à Londres même, et s'en aller vivre, en simple curé de village, dans un presbytère lointain. Le roi ne refuserait point d'accorder à l'un des protégés de son ami si regretté un des nombreux bénéfices auquel il avait le droit de présentation.^ En septembre 1629, Herrick était en effet nommé curé de Dean Prior, dans le Devonshire, comme en témoigne r " entrée " suivante dans un Docquet Book conservé au Record OflRce :

Présentation à la cure de Deane Prior, dans le diocèse d'Exeter, de Robert Hearick, Clerc et Maître es Arts, celle-ci étant à la disposition de Sa Majesté par la promotion du dernier titulaire A l'évêché de Carlisle.... ^

Le contraste était frappant entre l'existence qu'avait menée jusqu'ici l'étudiant de Cambridge, le " fils " de Ben Jonson, ou le chapelain de Buckingham, et celle qui attendait, à l'autre bout de l'Angleterre, l'humble recteur de campagne. Mais Herrick semble

' Sir Anthony Weldon, owv. cit., p. 48.

- On trouve ainsi dans les Dom. St. 'Pap., Charles I, vol. i 19, à la date du 22 Oct. 1628 : " Minutes of pétitions to be subinitted to the Kinjj. They arc from William Cradock, chaplain to the latc Duke of Buckingham, for a dispensation to hold the parsonage of Stonegrave, co. York, with the vicarage of Nuneaton. "

'Signet Office, Docquelts. Octob. 1627 to July 1630, Scptcmbcr 1629. Voir le texte complet de ce document à V Appendice A. Il avait été publié déjà par W.C. Hazlitt, mais incorrectement : " the same being voiJ by the promocon ot the last Incumbent" au lieu de "the same being in /tis Ma^ guifi by the promocon... " La (iiffcrcnce est, on le voit, importante. Mr. Moonnan rcproiluit cette erreur (p. 87). Nous donnons aussi dans le même Appendice un extrait des FctJera de Th. Rymer à propos de cette nomination, signalé par J. Nichols dans T/te Gentleman's Magazine (II, p. 631) dès 1798.

avoir envisagé avec fermeté sa situation nouvelle. Il avait trente-huit ans sonnés. Sa mère, Julian Herrick, venait de mourir à Brantham, ^ Suffolk, dans la maison de sa fille Mercie, femme d'un certain John Wino;fîeld, et cette disparition avait pu contribuer à assombrir ses pensées, à lui faire faire du moins un retour sur lui-même. Au reste, il a essayé de décrire l'état d'esprit où il se trouvait vers cette époque et, dans une longue pièce intitulée Son Adieu à la Poésie^ ^ il développe les raisons qui l'ont poussé à entrer, pour tout de bon, dans les ordres. Il y prend congé de la Poésie, compagne inséparable de sa jeunesse :

Que ta voix me soit rude à présent, car voici

(mon âme avec le ciel sont témoins de mon vœu)

que j'arrache de toi mes désirs, et les pousse

ainsi que mon esprit vers la pensée sublime

et vers la conscience aussi du sacerdoce.

Ce n'est pas le besoin (épouvantai! de l'homme)

qui fait naître en mon cœur ces sages décisions,

puisque j'ai plus d'argent qu'il ne m'en faut pour vivre ;

sinon, j'arrêterais cette envie dévorante

de désirer toujours, et je me croirais riche.

Mais c'est ma nature divine qui dirige

et qui tourne ma vie vers de plus hautes fins :

un baiser, et va-t-en ; non, reste un peu pour voir

les lignes du chagrin qui ont laissé leurs traces

dans mes mots, sur mes traits ; comme on voit des coupables

(quand jugement et mort sont prononcés contre eux)

faire à tous des adieux éplorés, torturés

des joies qu'ils n'auront plus, des plaisirs qu'ils ont eus,

se lamenter entre eux et, secouant la tête,

songer au noir pays dont nul ne reviendra...

Le morceau se poursuit sur ce ton grave et austère. Le poète a quitté les sentiers fleuris de l'Hélicon où chantaient les neuf Vierges pour se mettre, lui aussi, aux ordres de " Celui qui lui donna sa tâche. "

' Voir son testament dans Grosart (p. LXXXIV). Robert obtient, ainsi que son frère Nichoias, " a Ringe of Twenty Shillings apeece," John et Mercie Wingfield étant les principaux légataires.

'^ Non publiée dans les Hespe'rides. Voir édit. G. Saintsbury, vol. II, pp. 260-63.

Un retard se produisit-il, comme le suggère W.C. Hazlitt, dans la " nomination définitive " P Herrick, en tout cas, adressa au roi lui-même, peu de temps après, cette requête :

J sa Très Haute Majesté le Roi,

L'humble pétition de Robert Hericke Chapelain du feu Duc de Buckingham à l'île de Ré,

Attendu que la faveur particulière de Votre Majesté accorda au pétitionnaire la cure de Deane, par suite de la promotion du Docteur Potter à l'évcché de Carlisle. Qu'il plaise maintenant à votre Très Sainte Majesté (la commende ' concédée à celui-ci par \'otre Majesté expirant à présent, à la S*^ Michel) que sa volonté souveraine pourvoie à la signature pour la nomination définitive du pétitionnaire, qui priera toujours pour le long et heureux règne de Votre Majesté.

— caetera mando Deo."-

On s'imagine l'état d'esprit de notre poète, le matin d'octobre où il prit la diligence qui devait l'emmener vers Exeter. L'automne était venu avec la mélancolie des brumes silencieuses, avec l'abondance des souvenirs aussi, dont la turbulence devait résonner si longtemps dans son cœur solitaire. Dualisme étrange où la résignation à ce qui est se fait plus noble de la douceur de ce qui fut. Herrick, sur le chemin de la province lointaine, ne pouvait s'empêcher de penser qu'il partait, volontairement, pour l'exil. On aimerait à être sûr que, de toutes les visites d'adieu qu'il ne manqua pas de rendre à ses nombreux amis, il réserva la dernière et la plus cordialement affectueuse au vieux Ben qui, dès cette année 1629, l'année de l'insuccès retentissant de V Auberge Nouvelle^ commence d'être atteint par la paralysie et d'être cloué sur son lit de douleur. Le " père " et le " fils " ne devaient plus se revoir.

' On désignait ainsi la jouissance d'un bénéfice vacant accordée par le roi à l'ancien titulaire jus(]u'à la nomination de son successeur. - Voir le texte à V Appiiuiiù- A.

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