CHAPITRE IV
Les impressions de Herrick, à l'approche du village devonshirien dont il était devenu le pasteur, durent être très différentes de celles que nous éprouvons aujourd'hui quand nous nous mettons en chemin pour y retrouver ses traces. On a quitté à Brent ^ la ligne de Londres à Plymouth, et l'on s'est dirigé vers le nord. La route serpente entre des haies touffues. Tantôt elle escalade une crête, d'où l'on domine de vastes prairies, avec par endroits le toit gris d'une ferme parmi les arbres ; tantôt elle plonge, entre des talus ombreux, jusqu'au fond de la vallée où un ruisseau, que franchit un pont de pierre, bondit entre les rocs. On a ainsi marché pendant près de quatre milles quand, à un tournant de la route grimpante, apparaît un vallon étroit, bordé d'un côté par une sombre ligne boisée, dominé de l'autre par une suite de prairies d'un vert intense, fermé dans le fond, vers le nord, par les hauteurs violacées du Dartmoor. Quelques chaumières sont groupées à nos pieds. Un gros bouquet de hêtres se dresse, d'où émerge à peine la tour carrée d'une église. Nous arrivons à Dean Prior.
La paroisse, assez étendue, ^ est formée de trois hameaux : Dean Prior, où l'on descend d'abord, et qui comprend une dizaine de maisons assemblées autour de l'église et du presbytère ; Dean Court, à un mille plus loin, au nord, avec ses cottages plus nombreux alignés de chaque côté de la route, son moulin à eau et son vieux manoir ; Dean Combe, vers la gauche, dont les quelques fermes, qui datent du temps de l'Armada, s'accrochent aux flancs d'un ravin rocheux, au fond duquel, à demi caché sous les ajoncs et les fougères,
' Situé à 16 milles de Plymouth, à 225 de Londres. Elle comprend 4165 acres, environ 1650 hectares.
gronde le Dean Bourn. L'aspect du village n'a pas dû changer beaucoup depuis le XVIP siècle. Sa population, alors de quatre à cinq cents habitants, ' se composait de laboureurs absorbés par les soins de leurs champs ou de leurs troupeaux, et de tisserands dont on entendait, au long du jour, la navette monotone. Une activité paisible, grave, morose même, emplissait cet étroit vallon situé si loin des villes, perdu au fond de la " Barbarie occidentale, " comme on appelait alors le Devonshire, Nul endroit ne semblait mieux justifier l'épithète Dira Damnonia que les vieilles chroniques avaient attribuée à toute la province. "
On devine le premier sentiment de Herrick, arrivant à Dean Prior vers la fin d'octobre, ^ après quatre ou cinq jours de voyage par des chemins à peine existants. L'isolement du village où il était destiné à vivre ne manqua pas de le frapper et de le faire songer avec amertume à tout ce qu'il venait de quitter à la ville. Puis l'accueil
' Elle n'est plus aujourd'hui que de 260, beaucoup <le petites fermes avant été englobées, comme pour tout le reste de l'Angleterre, dans de grandes propriétés, et par suite abandonnées. Le Registre de Paroisse comprend pour l'année 1629, par exemple, celle de l'arrivée de Herrick, 1 3 baptêmes, 4 enterrements, et 8 mariages ; pour 1632, 22 baptêmes, 6 enterrements, et 5 mariages ; pour 1674,. l'année delà mort du poète, 10 baptêmes, 10 enterrements, et 5 mariages.
Nous nous faisons un plaisir de remercier, dès le commencement de- cecliapitre, le successeur de Herrick à la cure de Dean Prior, le Rev. C.J. Perry- Keene, qui a bien voulu répondre, avec une obligeance inlassable, à toutes le» demandes de renseignements dont nous l'avons tourmenté depuis quatre ans. C'est à son aimable hospitalité en outre que nous avons dû de pouvoir séjourner quelque temps dans la retraite de notre poète. Recteur de la paroisse depuis plus de trenteans, chasseur infatigable, champion même des archers d'Angleterre, très averti d'autre part de toutes les choses herrickiennes, lui-même poète de talent, le curé actuel de Dean Prior a beaucoup contribué à entretenir dans le comté le souvenir de celui dont il se déclare " the unworthy but proud successor. "
-Consulter sur l'état du Devonshire au XVII' siècle: Risdon : The C/ioro- ^rap/iical Description, or Sur^ey of the Counly of De^'on, London, 17 14 ; W. Pôle : Collections toivards a description of the lounty of De^-on, London, 1791 ; Polwheler Historv of Devonshire, 3 vol., Exeter ; Id.: Historical Fieivs 0/ Dtt'onsAire, Exeter, 1793 ; Th. Westcote : /1 rieic of Devonshire in MDCXXX, ivith a PeMgree oj most ofits Gentry, Edited by the Rev. G. Oliver, Exeter, 1845.
' Il fut installé, non point le 2, comme on le déclare (Voir A. H. Bullcn, dans D. N. B., vol. 26, p. 253), mais le 29, d'après les registres mêmes de l'évêché (i' Exeter, Hall' s Remisiers, I, 17.
est peu empressé, soupçonneux plutôt, sinon sourdement hostile, que les paysans réservent au nouveau pasteur dont ils ne savent rien, qui remplace un homme parmi eux depuis longtemps, et qui, dans le cas même du prédécesseur de Herrick, D' Barnabas Potter, ^ leur était plus cher encore par ses tendances puritaines et populaires. Notre poète Cavalier dut traverser une première période de désarroi, où l'on hésite à croire à la réalité du présent, tant est proche encore le passé qui contient tout ce qu'on aime, et qui ne saurait avoir tout d'un coup disparu.
La nouveauté de son sacerdoce, cependant, lui est un puissant réconfort. Sans doute, Herrick n'a point la foi dévotieuse d'un Herbert, et quand on l'enferma tout seul, selon la coutume, dans sa nouvelle église, il ne demeura pas prosterné devant l'autel, comme le curé de Bemerton, jusqu'au moment où on vint le relever. Mais il a la foi courageuse d'un homme décidé à accomplir honnêtement le devoir qu'il s'est imposé. Il se persuade, en songeant à ses amis de Londres, qu'il a choisi le bon parti, et il prend le ferme propos de tenir les promesses qu'il a faites à Dieu. La tâche d'ailleurs ne laisse point de présenter quelque attrait à son tempérament de poète. En 1629, Laud inaugure seulement sa politique intolérante, et ne fait que commencer à introduire de force l'uniformité dans la doctrine, la discipline et le culte anglicans. Malgré la poussée A'igoureuse du Puritanisme, chaque jour plus agressif, et d'autre
' Né en 1577 dans le Cumbeiland, élève de Queen's Collège, Oxford, M. A. en 1602, B.D. en 16 10 ; D.D. en 161 5. Séjourne longtemps à Totnes, à quelques milles de Dean Prior. Le 4 octobre 161 5, Sir Edward Giles, le seigneur de Dean Court, et son parent par alliance, lui "présente" la cure de Dean Prior. Elu prévôt de Queen's Collège peu de temps après, il semble avoir été un moment chapelain de Charles., encore Prince de Galles, qui, après son avènement, le nomma à l'évêché de Carlisle. Le prédécesseur de Herrick réside souvent, entre 1615 et 1629, à Dean Prior, où naissent tous ses enfants. Notre poète dédiera à la première et à la dernière de ses filles deux jolis morceaux : 838, To Mistress Amie Potter ; 993, To the handsome Mistress Grâce Potter. — Voir sur Potter : W. Hutchinson : The History and Antiquities of Cumberland, Carlisle, 1794, vol. II> p. 631 ; Winslow Jones : Biograp/iy of D'' Barnaby Potter, Notes and Gleanings, II, p. 129. — Voir aussi : The Baronets Buriall, or a Funerall Sermon preached at the Solemnitie of that Honourable Baronet S'' Edivard Sevmours buriall, by Barnaby Potter... Preacher to the Towne of Totnes in Devon, Oxford, 1613. To the Kight worshipful S"" Edward Giles, Knight, High Sherife of Devon.
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part les efforts de l'Arminianisme dogmatique et absolutiste, une bonne partie du clergé est demeurée fidèle à l'ensemble de compromis pratiques qui est à la base même de l'Anglicanisme, aux concessions tolérantes qu'il fait aux sens et à la raison, au moyen terme en somme où il s'est arrêté, à mi-chemin de la tradition et de la liberté individuelle. ' Hcrrick devait goûter tout particulièrement ce libéralisme éclairé où se conciliaient tant de choses qui lui étaient chères, où la foi, si profonde qu'elle fût, ne méprisait point les ornements aimables, où l'église pouvait bien être, ainsi que les maisons des hommes, jonchée de feuilles, ornée de branches et de fleurs aux jours de fête, - où l'on pouvait brûler de l'encens à Dieu, ^ et chanter sa louange en termes tendres, comme l'on fait pour ceux qu'on aime. C'est ainsi que les derniers vers de son Adieu à la Poésie^ dans lequel, avant de quitter Londres, il renonce emphatiquement aux orgies coupables de sa jeunesse, ne sont pas sans exprimer quelque espoir de retour :
Encore un chaud baiser d'amour, et puis adieu... Chère âme, souviens-toi, quand ma muse divine demandera quelque assistance (et bien souvent), d'être prête à venir te ranger à ses ordres, sa servante à la fois et sa dame d'honneur. La palme du devoir est notre devoir même, et notre récompense est d'avoir bien agi.
Adieu. '
L'adieu n'est donc pas définitif, et Herrick songe déjà, semble-t-il,
' Consuhcr sur l'église anglicane dans la première moitié du XVII'' siècle : Parry : T/ie History of tfie Cfiui\/i of Englmui, London, 1S61, vol. II ; Wakcman: The C/iurch and the Piirilans, London, 1887 ; W.H. Hutton : U'iliiiim LauJ, London, 1891 ; Id. : T/ie Engitsh Church unJer Charles I, London, 1899 ; C.S. Carter, The Eng/ish Church in the se'venteenth centun, London, 1909.
- On trouve, par exemple, dans les comptes des marguilliers {churchivarJens) de S*^ Mary, à Readins^, une note de six sliillings "for deckinjî the church at Xmas, toaster, and Whitsuntide «ith holly, ivy, roseniary, bays, and green boughs. " Cité par W.H. Hutton : The Eng/ish Church... ouv. cit., p. 99.
' G. Herbert : " The Countr\ Parson iiath a spécial care othis church, ihat ail tliings there be décent, and befittinij His nanie by which it is calle<l... He takes order that, at great festivals, it he strewed and stuck with boughs, and |HTfiiincil "itli incense. " A Priest to the VVw/iA, Kilit. E. Rhys, London, 18S5, p. 229.
' Edit. Saintsbury, vol. II, p. 26J.
à chanter le Ciel comme il avait chanté la terre. Sa foi de prêtre s'alliera à son talent d'écrivain pour célébrer plus dignement la gloire de Dieu. Les deux cent soixante-dix morceaux dont se composent les Poèmes Sacrés seront le résultat de cette consciencieuse collaboration.
Quel pays plus enchanteur, en outre, que celui où l'a relégué la Fortune ? La vallée de Dean Prior n'est-elle pas cette Arcadie dont il avait si souvent rêvé, dont il avait lu tant de descriptions glorieuses, dont il avait lui-même esquissé quelques tableaux, si inférieurs, les uns comme les autres, à la réalité qu'il a ici sous les yeux ? Le sentier qui longe son presbytère grimpe droit à travers les prairies jusqu'au haut de la colline, d'où les chaumières paraissent toutes basses, et comme agenouillées autour de son église. L'étroit chemin qui mène à Dean Court, la route d'aujourd'hui étant de date récente, se glisse entre les pommiers. Le curé le suit pour aller visiter ses paroissiens. Il s'attarde à contempler une touffe de primevères, " les infantes de l'année, " qui se pavanent sur un talus, ou à chercher sous une haie des violettes, les " timides dames d'honneur du printemps. " Il rencontre une jeune villageoise, s'arrête, cause un moment avec elle de choses familières, cependant qu'il admire son teint de lait ou sa lèvre plus rouge que cerise, et que l'un de ses plus beaux poèmes chante en sa mémoire. Poursuivant sa route, il s'intéresse aux travaux variés, qu'il connaît déjà, d'après Virgile. Il monte à Dean Combe, et traverse, pour pénétrer dans une chaumière, un jardinet fleuri, embaumé comme ses Hespèrides. Un renouveau s'est produit en lui depuis son arrivée. Sa sensibilité de poète s'imprègne de toute la fraîcheur et de toute la clarté de cette vie rustique. Aux jours de fête, le matin de mai ou le dernier soir de la moisson, il vient se mêler à ses paysans et prendre sa part de leurs joies. Des souvenirs mythologiques, que suscitent ces divertissements champêtres, les ennoblissent encore à ses yeux. Des réminiscences païennes vont même jusqu'à s'insinuer dans son rituel anglican, lorsque, le jour des Rogations, il parcourt cérémonieusement ses trois hameaux. Si sincère que soit l'homme en Herrick, si naïves que soient ses impressions, le poète survient toujours, qui les recouvre d'un voile de beauté.
Herrick vit, malgré tout, dans une complète solitude. Sa religion demeure personnelle. Elle n'a, avec sa substance grave à la fois et
sa forme raffinée, aucun rapport avec celle des paysans de Dean Prior, faite surtout de superstitions primitives, d'habitudes devenues indiflférentes, ou, chez certains d'entre eux à tendance déjà puritaine, d'étroite et intolérante sévérité. Si le valet de ferme que nous rencontrons aujourd'hui sur la route, et qui sent le fumier, nous paraît rude, brutal même dans sa marche lourdement balancée ; si le vieux garde-chasse croit toujours à l'histoire de Knowles, qu'il nous conte longuement, à cette légende de l'avare tisserand de Dean Combe, qui, après qu'il eut été enterré, réapparut un jour à son métier, se transforma, dès l'arrivée du curé, en un chien noir, et se sauva vers les bois, le long des rives du Dean Bourn, on conçoit ce qu'il en devait être au début du XVIP" siècle. Il n'y avait entre Herrick et ses rustres aucun point de contact. Le poète pouvait bien, son imagination aidant, se leurrer quelquefois sur leur compte, au cours d'une bruyante fête villageoise par exemple, mais le charme tombait dès qu'il les approchait en particulier. Il n'était pas capable de découvrir les qualités foncières qui se cachaient sous leurs défauts de surface, et, ne voyant que ces défauts, il n'avait point la charité de les pardonner. Au contraire, il dut être agacé souvent par leur malpropreté, leur gaucherie, leur obstination stupide, exaspéré même par leur somnolence, comme le jour où, en pleine église, il lança son sermon, avec un vilain mot, à la tête d'un villageois qui ronflait. Rentré dans son presbytère, il compose sur ses paroissiens des épigrammes farouches: Cuffe assiste régulièrement aux offices, sauf les dimanches où l'on fait une quête, qui l'empêcherait de dormir gratis (109) ; Comely^ qui chante faux tout le psaume, mériterait d'être envoyé au diable (800) ; Spenki\ qui a l'haleine forte, ne dit que de courtes prières, non par manque de souffle, mais de toi (885) ; d'autres encore, et pires, que nous verrons. A un moment de l'année surtout, lors du payement des dîmes, les rapports entre le curé et ses ouailles sont moins satisfaisants que jamais. Le paysan n'est pas donneur, celui du Devonshire moins qu'aucun autre, et cela le navre de porter au presbytère le dixième de sa récolte et de son jeune bétail. Il est de bonne guerre de n'\- aller qu'au dernier moment, et de frauder même le plus possible. ' Herrick n'en est point dupe.
' Voir P. Hcylin : T/ie uiulfii-it'in^ of l/ic peoplf i» t lu- point o/Tvthfs, London, 1648, ad fin. : " For many Country Peuple rcckoninj; ail ;:()(ul ;;aiiis of «hich
Much-more^ qui entasse comme une fourmi, va se plaignant de sa misère : que ne paie-t-il exactement ses dîmes ? il s'enrichirait bien davantage (l88). Bume ne paie jamais ; qu'il fixe au moins une date ferme, celle du Jugement dernier, par exemple, qui laissera au créancier quelque espoir (206). Faut-il ajouter que les paroissiens de Dean Prior ne manquaient point de rendre à leur curé, et d'une façon plus brutale sans doute, la piètre estime où il les tenait ?
Heureusement le village contient un certain nombre de yeomen^ de petits fermiers cultivant leurs propres terres, vivant à l'aise, et fréquentant les foires à la ronde pour y vendre leurs récoltes ou la laine de leurs moutons. Certains font de temps en temps un voyage à Londres, et en rapportent des choses précieuses, jusqu'à des boucles en or pour orner le ruban de leur chapeau ; ^ certains autres se piquent même de littérature, composant, comme Robert Furse de Dean Combe, un recueil de conseils moraux destinés à leurs descendants, et l'entremêlant de la fréquente énumération des biens qu'ils possèdent hy a just tytell and lineal dyssente. ^ Tous aiment également les bons repas suivis de longues parties de boules sur la prairie, auxquels ils se font un plaisir d'inviter leur brave curé.
Le manoir, à Dean Court, est habité en outre tout le long de l'année. Si déchu qu'il soit aujourd'hui, où il n'est plus qu'une maison de ferme, il a gardé quelques vestiges de sa dignité d'antan. Voici encore le porche sombre avec, de chaque côté, ses bancs de pierre.
they can defraud the Parson, are apt enough on ail occasions to subduct their tythes. " — J. Dryden : Kitig Arthur or the British H'orthy, A Dramatick Opéra, London, 1691, acte V:
We ha' cheated the Parson, we'U cheat him agen, For why shou'd a Blockhead ha' one in Ten ?... For Prating so long like a Book-Iearn'd Sot, Till Pudding and Dumpling burn to Pot ?
' Voir A De'vonshire Teoman's Diary, Written by William Honnywell of Rydon from 1596 to 1614. Edited by Curiosus (Rev. G. Oliver), The Western Times, Exeter (du 20 oct. au 24 nov. 1832).
- Robert Furse to hys hères ivysshethe to them and to there sequele that they may le-ue
yn ail thynges denx'tyfullye accordynge to there "vorasyon. Le curieux manuscrit, daté
de 1593, et découvert dans la ferme de Moreshead qui existe encore aujourd'hui,
a été publié dans Reports and Transactions qf the Devonshire Association, vol. 26,
1894, pp. 168-84.
Voici la lourde porte garnie de ferronnerie et de clous massifs. Voici le hall qui a été conservé presque intact, avec sa cheminée profonde, ses sièges de chêne dans les embrasures des fenêtres, d'où l'on domine tout le verger, ses lambris épais minutieusement sculptés, ses murailles basses ornées de têtes de daims et de cerfs, avec, à la place d'honneur, l'écusson familial. Dean Court était alors la demeure de Sir Edward Giles, originaire de Bowden, dans la paroisse de Totnes, ' mais dont le père John était venu s'installer ici vers la fin du XVP siècle. ' D'un tempérament actif, le jeune Edward s'était mis très tôt à voyager à l'étranger, avait servi dans les armées d'Elizabeth aux Pays-Bas, avait reçu le titre de baronnet en 1603, était revenu alors à la maison paternelle, avait été nommé shériff du comté en 161 3 et, peu de temps après, choisi par la ville de Totnes pour la représenter aux Communes. Marié mais n'ayant point d'enfant, il avait accueilli dans sa grande maison plusieurs de ses neveux et nièces, les Yarde et les Lowman * entre autres dont il fera plus tard ses héritiers. On conçoit les bonnes relations qui s'établirent entre nos deux hommes. ^ Le squire était sans doute fort heureux de recevoir son curé, avec qui il pouvait causer agréablement et qui devait avoir tant de choses à raconter sur la vie de Londres. Celui-ci, d'autre part, était ravi de trouver dans la demeure seigneuriale, entre le puissant baronnet et ses jeunes nièces, '' une aimable hospitalité, d'y passer les longues soirées d'hiver, un grand feu de bois flambant dans l'âtre, à évoquer ses années d'antan, ou mieux encore à écouter " la très
' Il y fut baptisé le 21 juillet 1566. Voir J.L. Vivian : T/ie risitations of the Countv of Devo)!, iomprising t/ie HerciLW Fisitations of \ ^l\ , 1564, 1620. Excter, 1896, p. 305.
- John Prince : Danmotiii Orientales Illustres: or the H'ort/iies ofDe-x'on, Exeter, 1701, p. 333.
•' Voir Vivian, ou-v. cit., passim ; et Devons/iire PeJii^rrts, publisheil by John Tuckett, London, 1860.
* Peut-être d'ailleurs sont-ils lointaincment apparentés, Tobias Heyrick, fils de l'alderman Robert de Leicester, le cousin germain par conséquent de notre poète, ayant épousé Elizabeth, fille de William ^'arde, originaire lui-même du Devonshire. Voir J.H. Hill, oii-v. cit., p. 120.
^ Voir : 314, The Flntertainment : or, Porch-Verse at the marriageot Mr. Hen. Northly, and the most witty Mrs. Lettice Yard ; 355, The meddow verse or Anniversary to Mistris Bridget Lowiiiaii.
g^ ROBERT HERRICK
ini2:<^nieuse " Mrs. Lettice Yarde chanter le Bid me to live, un de ses poèmes préfères, et qui avait été mis en musique par son ami, l'illustre Henry Lawes. Herrick, nous dit Anthony Wood, ^ " sut gagner l'affection de la gentry du pays par sa parole fleurie et spirituelle. " Dans la demeure de Sir Edward en eflfet, un des personnages les plus importants du comté, il put rencontrer plusieurs de ces amis du Devonshire auxquels il fera place plus tard dans son livre. C'est là en tout cas qu'il observa les fêtes du calendrier rustique qu'il décrira avec tant de charme, les réjouissances de la Christmas en particulier, quand le vaste hall était ouvert à tous, et que l'on célébrait, douze jours durant, la venue surnaturelle de l'Enfant-Roi.
Herrick enfin est assez casanier. Il aime à rester dans son presbytère, à l'ombre de son " petit clocher" (734). Le produit modeste de ses dîmes qui, ajouté à celui de sa glèbe, s'élève à vingt-et-une livres- suffit à ses besoins. Une brave villageoise, Prudence Baldwin, tient son ménage de vieux garçon. Et par moments il n'imagine pas de plus grand bonheur que celui qu'il trouve en " sa retraite bienaimée " (553). Ecoutons-le, par exemple, décrire lui-même, avec un réalisme précis, sa vie domestique :
Nulle horloge ne me dit où en est la fuite de la nuit ;
c'est mon coq qui m'annonce en chantant l'approche du matin.
J'ai ici une servante, Prew, qu'envoya la Fortune '
pour garder le peu que me donna ou prêta le Destin.
Je possède une poule dont le caquet, jour après jour,
m'avertit quand elle s'apprête à pondre son long œuf blanc ;
puis une oie qui, tenant aux aguets sa méfiante oreille,
me prévient
' Athenae Oxonienses, édit. cit., vol. II, fol. 122.
' Sir W. Pôle, owv. cit., p. 291. " Deane Pryor. Patron of the Vicarage of Duane Pryor ys S'' Edward Giles. K' ; valewed 21 //. " On sait qu'il faut à peu près quintupler cette somme pour avoir l'équivalent actuel.
de sa langue bavarde qu'un danger est proche ;
j'ai encore un agneau familier qui mange dans ma main,
dont la mère est morte récemment, le laissant orphelin ;
puis un chat qui s'amuse dans tous les coins de ma maison,
s'engraissant à force de manger mainte souris furtivc ;
et enfin j'ai un chien cpagneul, Tracy, qui lui aussi
fait paraître plus agréable encor ma retraite rustique... '
Il est des heures cependant où le poète s'abandonne à la tristesse. La foi religieuse de Herrick ne saurait lui servir de réconfort dans sa solitude. La campagne n'est pas toujours fleurie, et durant les hivers pluvieux du Devonshire, quand les chemins sont bourbeux et défoncés, la nostalgie pénètre dans sa maison silencieuse. - Là-bas, à la ville, ses amis chantent leurs poèmes, qui ne valent pas mieux que les siens, ou en composent de nouveaux, que tous admirent. Que sont devenus ses propres vers, qu'il récitait lui-même, que l'on goiitait tant jadis, dont l'écho ne parvient plus jamais jusqu'à lui r Certains jours, quand la pluie tombe sans discontinuer depuis le matin, ou que Spunge, Spur, Chub, Hag, Trap, Tubbs, Mudge, Raggs lui ont semblé plus stupides que de coutume, un grand dégoût le prend de ce morne vallon, et de ces rustres indiflférents à tout ce qui ne touche pas leur bétail ou leur toile. Il décoche alors, contre ce " Devonshire abominé, " un poème brutal, quelque chose qui ressemble à une boutade d'enfant, et en a toute la naïveté :
Je n'ai jamais eu plus de déplaisir
depuis le jour de ma naissance qu'ici, où je fus et suis toujours triste,
dans ce Devonshire insipide ;
' 725, His Grange, or privatc wcalth.
^ Un propos qui nous a été rapporté au sujet de Chafjgiford, un petit village du Dartmoor situé non loin de Dean, nous semble caractériser aussi hicn la paroisse de Herrick: " In Suininer, folk say " Chaggiford, ami wlut il'yc think o't .' " in Winter " Chaggiford, good Lord ! "
q6 ROBERT HERRICK
il me faut pourtant, en stricte justice,
avouer que je n'ai jamais écrit de plus nobles vers pour mon livre
qu'en ce pays abominé. '
Notons pourtant, dès le cinquième vers, le recul instinctif du bras brisant l'élan du trait qui se voulait farouche. Le séjour de Herrick à Dean Prior, en effet, ne lui cause pas un "mécontentement" perpétuel. Il ne le déteste que par moments, presque par accès de colère. Il n'est point de ceux que l'ennui de la province envahit peu à peu, affectant insensiblement leur mentalité entière, la recouvrant d'une teinte uniforme et grise. Lui se redresse brusquement, et se refuse à s'enliser. Ses plaintes, qui sont sincères, sont toujours un peu exagérées ; elles ne se nuancent point, avec le temps, de douce mélancolie ; elles s'exaspèrent plutôt à l'idée de la vieillesse qui arrive et, de loin, lui semble hideuse à l'égal de la mort. Des larmes vraies apparaissent dans ses yeux quand il songe au bon vivant qu'il était jadis, auprès de Ben Jonson, et au solitaire qu'il est maintenant devenu :
Ne m'appelle plus
comme aux jours d'antan la chanson de la fête,
las ! puisqu'aujourd'hui
la joie de mon cœur est défunte ou muette.
Avant de gagner
la terre d'exil dans l'ouest abominé,
je savais chanter
un couplet lyrique parmi les bons poètes.
Le temps, pauvre moi !
sur mon instrument posa son lourd sommeil,
et ma voix devint
pareille aux sanglots de qui veille en pleurant. ^
'51, Discontents in Devon.
^ 372, His Lachrimae or Mirth, turn'd to mourning.
La tentation devait être bien forte pour notre poète de secouer un peu la torpeur de son village perdu, de retourner à Londres quelquefois, et de reprendre au milieu de ses confrères, ne fût-ce qu'un moment, la place qui lui revenait au temps de sa jeunesse.
Nous savons, de source presque certaine, que Herrick se trouve à Londres en 1640. Il a enterré, le 28 décembre 1637, le baronnet de Dean Court, Sir Edward Giles. ^ Il a baptisé en 1637, 1638, et 1639, Giles, Edward, et Sampson, les fils de Edward Yarde, Esq., qui a succédé à son grand-oncle. Il a " solennisé, " sur une licence spéciale accordée par Laud lui-même, '■'■ the right révèrent father in God IV'tU'iam Lord Arch : B'nhopp of Canterhur\\ " le mariage de " la très ingénieuse Mrs. Lettice Yarde avec Henry Northleigh, " le 5 septembre 1639, et a même écrit à cette occasion deux poèmes nuptiaux (314, 315). Or, deux mois après, à la date du 4 novembre, son nom apparaît dans le Stationers^ Reghter^ à la suite de ceux de Shakespeare, de Jonson, et de Beaumont. " Les trois poèmes de Herrick contenus dans ce volume ^ : His Aïlstris Shude^ (L 5) ; The Prit7irou\ (L 8) ; Am I despis^d hecanse \ou sûy\ (M 2), qui viennent à la suite des sonnets de Shakespeare, du lai au rossignol de Richard Barnfield : As it fell upon a Dny f In the merry moneth of Ma\^ du Corne live with me and be my love de \Iarlowc, du If ail the ivorld and love ivere young de Ralcigh, la réponse de la n\ niphc au berger, de l'admirable épitaphe de Milton : Jflutt nede my Shakespeare for his honored hones^ de deux pièces de Ben Jonson, mort trois ans auparavant, de l'épîtrc de Beaumont sur les " combats d'esprit " à la Sirène, ces trois poèmes se trouvent, on le voit, en compagnie glorieuse. Etant à Londres en ce moment, enhardi par cette publica-
' Voir à YAppetiJice A (IX) quelques extraits du Paris/i Remisier de Dean Prior.
- 4" Novembris 1639. John Bcnson : F.ntrcd tor his Copie under riie hands ot doctor U'vkes, and IA:xsut ffet/iers/on wanlen An AJJiiion of some e.welltiit Foems to Sfiakespeares Poems by other gentlemen, viz' His Mistris tiraivne and /irr minJ by Henianiin Johnson. Au Epiitle to Beniamin Johmoii, by ffrancis Beaumont. His Mistris S/iaJe, bv R. Herrick, t.tc. vj d. — Arber's Transcripts, London, 1877, vol. 4, p. 461.
^ Poems .• ivritten bv U'il. S/iakespeure, Cent., Frinteil at I.oiidon by Iho. Cotes,
and are to bc sold by John Benson... 1640.
tion, ^ Hcrrick prend le parti de faire enfin paraître le recueil auquel il travaille depuis si longtemps, et le 2g avril le libraire Crooke faisait inscrire un volume prochain intitulé The seuerall Poems written hy Master Robert Herrick. ^ Le livre fut-il publié, comme on l'a prétendu, aucun exemplaire en tout cas n'ayant pu être retrouvé ? Ou bien le poète se ravisa-t-il, considérant son œuvre imparfaite encore, et indigne par là de voir le jour ? ^ On ne sait. Peut-être un événement grave se produisit-il juste alors qui, en forçant notre curé à regagner au plus tôt sa paroisse, ajourna à des temps meilleurs l'apparition de son livre.
Un document en effet, que nous croyions avoir découvert au Record Office^ mais qui a été publié depuis par Mr. Moorman, ^ nous surprend assez fâcheusement. C'est une dénonciation en termes précis, faite par un des hommes au service de Mr. Dell, secrétaire de l'Archevêque Laud :
Thomsen Parsons a eu un bâtard récemment ; elle a accouché à Greenwich.
M'' Herricque, un ministre qui possède un très bon bénéfice dans le Devonshire, n'y réside point depuis quelque temps, n'ayant point de licence pour sa non-résidence, et n'étant chapelain d'aucun noble ou d'aucune autre personne qualifiée par la loi, m'informe-t-on ; il loge à Westminster, dans la petite Aumônerie chez Nicholas Weilkes, où demeure la dite Thomsen Parsons.
La lettre porte au verso :
L'homme de M'' Dell, au sujet de M'' Henrique = un ministre. *
L'accusation vise, pensons-nous, notre poète. L'orthographe de son nom, on s'en souvient, est des plus variables. Sa cure de Dean Prior, sans être " très bonne, " n'était certes point des plus mauvaises. Thomasin était une des filles de John Parsons, l'organiste de
' Qui n'était cependant point Li première, un poème de Herrick ayant paru déjà en 1635 dans A Description of the King and Queene of Fayries. Voir notre thèse complémentaire, ouu. cit.. Appendice I.
* Arber's Transcripts, ou-u. cit., p. 483. ' Voir : 1023, Posting to Printing.
* Owv. cit., p. 118.
^ Dont. St. Pap., Charles I, vol. 474, n" 77. Voir le texte à l'Appendice A (VII).
Westminster qui était mort en 1623, ' "^^'^ ^^^ Herrick avait pu connaître aussitôt après son retour de Cambridge ; et le nom de la jeune fille se retrouve, ainsi que celui de sa sœur Dorothy, dans les Hespèridesr Le nom de Wcilkes est celui d'un musicien célèbre avec lequel Herrick a pu être également en relations. ^ Il n'est pas enfin jusqu'à r " entrée " dans le Registre des Libraires en 164O qui ne corresponde à la date approximative de cette dénonciation. ^
Il serait vain d'essayer, comme on n'a point manqué de le faire, ^ de laver Herrick de cette faute. Son œuvre amoureuse, si délicate et raffinée en sa forme, recèle un fond de sensualité brutale, qui apparaît même en plus d'un endroit. Qu'on relise en outre le morceau intitulé Les soupçons sur son excessive familiarité avec une Dame. Le poète y proteste hautement de son innocence, mais d'une façon qu'on ne peut s'empêcher de trouver peu sincère, et qui demeure, en tout cas, peu convaincante :
Faut-il nous quitter parce que l'on dit notre amour trop franc, notre badinage plus familier qu'il ne conviendrait ?
Ah ! quelle pitié que notre innocence si pure se trouve ainsi outragée !...
Donc, fille avenante au parfum suave, que ces racontars te rendent discrète, mais ne t'effraient pas ; car, tu le vois bien, toujours la plus belle est plus soupçonnée... Viens donc, tu es belle, il faut qu'on te voie tandis que tu es en ton gai printemps ; et quand je t'aurais étreinte en mes bras, cela touchc-t-il à ta chasteté ?... ''
' Voir son épitaphc dans W. Canulen : oiiz\ cit., p. ^.jS : Upon Mastcr Parsons, Organist at Westminster.
* 980, On Tomasin Parsons. — 501, To Mistresse Dorothy Parsons.
* Le prénom diffère, il est vrai, le musicien, ne vers 1570, mort avant 1641 s'appelant non point Nicfiolas, mais T/iotruis. Remarquons pourtant tju'Antliony Wood le désigne sous le nom de Hilluim W'celks.
* Le document lui-même ne porte point de date. On a écrit au dos : Tr\ 1640.
* Par exemple Mr. Moorman, ouv. cit., p. 119:" Thcrc is no need to acccpt |the insinuation of Mr. Dell's maii tliat Henick was concerned «itli Thomasin
Parsons' child. "
" 136, The suspition upoii liis over-nuicli taniiliaritv witli a Gentlewomaii.
lOO ROBERT HERRICK
On se rend compte que la morale de Herrick ne va pas sans accommodement, et qu'elle consiste surtout, en somme, à donner raison à sa nature. La fin du vilain épisode ne nous est point parvenue. William Dell, " my Lord of Canterbury''s secretary^ " qui ne dédaignait pas les lourdes plaisanteries, ^ ferma-t-il les yeux, et empêcha-t-il la dénonciation d'arriver jusqu'à l'intraitable archevêque 1 Il n'entrait nullement dans ses fonctions, au reste, d'ouvrir une enquête sur une offense commise par un curé du Devonshire qui avait abandonné sa paroisse. Les autorisations de non-résidence du clergé anglican ont toujours été accordées par l'évêque lui-même dans chaque diocèse, sauf à être approuvées, en certains cas, par l'archevêque de Canterbury. Les infractions à cette régie étaient soumises à la cour diocésaine seulement. ^ Nous n'avons pu retrouver dans les archives épiscopales d'Exeter aucun document ayant trait à cette affaire, qui vraisemblablement n'eut pas de suite.
Rentré à Dean Prior, Herrick se reprend à la routine de sa vie pastorale. Il a renoncé à se marier à présent, ^ lui qui dans son oeuvre a si glorieusement chanté l'amour conjugal, et qui a même écrit des poèmes à son épouse et à sa fille supposées. ^ Une de ses
' Voir, dans Dom. St. Tap., Charles I, vol. 352, n° 37, la lettre humoristique qu'il adresse à Sir John Lambe, à la date du 6 avril 1637 ; et aussi ces quelques mots au même : "William Dell to Sir John Lambe, Dean of the Arches. Thèse are to usher this lady to your présence, who is the Forsaken mistress of Sir Edward Powell. My Lord desires you to take her examination, in doing whereof you will discover him to be a very beast, or her a notable quean, or both. " Vol. 371, n° 35, nov. 4, 1637.
* Nous tenons ces détails de Mr. K. Munro, Record-Keeper in the Arches Court Registry, que nous avons consulté sur ce point, et que nous remercions ici bien sincèrement.
^ Le Robert Herrick qui, le 5 juin 1632, épouse Jane Gibbons à S' Clément Danes est, non point le poète lui-même, comme l'avait cru Mr. J. P. Collier, J Bibliographical and Critical Account of the Rarest Books, London, 1865, vol. I, p. 370, mais un de ses cousins éloignés.
* Ces poèmes ne sauraient en aucune façon être retenus par le biographe de Herrick. (466, The parting Verse, or Charge to his supposed Wtfenxihen he tra'uelled; Mr. Hericke his Daughters Doivrje. Edit. Saintsbury, vol. II, p. 258). Ce sont de simples développements sur des thèmes connus, (Cf Crashaw : (Vishes. To his
LE CURÉ DE DEAN PRIOR lOI
belles-sœurs, Elizabeth Herrick, femme de son frère Thomas, est venue habiter avec lui, ' mais elle meurt au printemps de 1643 *^^ '^ vide est considérable qu'elle laisse dans le petit presbytère. - La tristesse prédomine dans les poèmes qui datent de ces années. Dans l'un, écrit en 1640 même, Herrick s'afflige de " son chef qui grisonne " (1089) ; dans l'autre il se plaint de sa vue qui s'affaiblit (483) ; dans un autre encore il laisse entendre, comme en un soupir lassé, son désir de solitude (771).
Puis l'horizon politique s'assombrit. La guerre civile éclate, et se propage bientôt jusque dans les provinces de l'ouest. Tout le pays est en suspens. Sir Ralph Hopton remporte une grande victoire à Stratton, en Cornouailles, le 16 mai 1643, ^^ Herrick le conjure en un poème ardemment royaliste de mettre fin d'un coup à la révolte (1003). L'année suivante, Charles r"" entre à Exeter au mois d'août, et l'humble curé de Dean Prior, qui a déploré déjà le départ de la reine Henriette-Marie pour la France (79), souhaite la bienvenue au roi en termes enthousiastes :
Tous nos vœux avec nous te crient la bienvenue, ô toi universel, grandissime génie !
L'ouest dépérissant, jusqu'ici demeure ainsi que dans un long et lamenté veuvage, semble une fiancée, ou un berceau de fleurs récemment rafraîchi de soleil et d'averses. La guerre, jusqu'ici horrible, nous paraît tout aimable avec toi. Prince des Cavaliers ! Ta venue fait jaillir dedans chaque poitrine un souffle de courage (ô le meilleur des Rois !) Va ton chemin sous des présages favorables ; lève ton étendard, et nous serons vainqueurs ! '
(supi>osed) Mistresse), et qui ne nous permettent pas plus d'en déduire que Herrick eut femme et enfant que ses continuelles protestations de chasteté :
Jocond his Musc w.-is, but his Lite was chast, 1 1 ^o littéralement traduites d'Ovitle, ne nous autorisent à nier l'accusation <1c " l'homme de Mr. Dell."
' Cf 31, No Spouse but a Sister.
" Elle fut enterrée le 1 1 avril. Voir à V AppenJuf A, (IX). Herrick écrivit pour elle une épitaphe : 72, Upon his Sistcr-in-Law, Mistresse Elizab. Herrick.
' 77, To thc Kin^, Upon his coinmins with his .Arniy into the Wesi.
Ces " présages favorables " ne devaient point se réaliser. Exeter est assiégé par les troupes de Fairfax au commencement de 1645, et Herrick envoie au gouverneur de la ville, Sir John Berkeley, un encouragement tout plein d'espoir encore (746), Le Prince Charles, qui arrive dans la place au mois d'août, est accueilli lui aussi par un cri de triomphe (757). Les désastres royalistes cependant s'accumulent, et Herrick, qui les suit avec inquiétude du fond de sa retraite, écrit à présent des poèmes désolés. Il pleure la mort du " Très vaillant Lord Bernard Stuart, " tué à Rowton Heath, le 24 septembre (21g). Il s'afflige de "la misère des temps" (613), et bientôt se soucie de ce qu'il adviendra de lui dans le " désastre public " :
O temps lamentables qui ne laissent même l'espérance d'un meilleur avenir !
Où donc m'en irai-je ?
vers quel lieu courir pour y fuir ce désastre public ?
Il n'est point d'endroit (j'en ai l'assurance) qui soit sûr ' dans nos luttes funestes.
Saufs jusqu'à cette heure, nous devrons pourtant tomber tous et mourrons à la fin. '
La calamité qu'il redoute ne tarde plus à se produire. En 1647 apparemment, " la victoire des Parlementaires étant définitive, John Syms, un Puritain des environs, sinon de Dean Prior même, prit
' 597, Upon the troublesome times.
• Le Paris// Résister ne peut no;is renseigner sur ce point. L'écriture petite, nette, régulière de Herrick y apparaît exclusivement de 1630 à 1636, et par intervalles seulement après cette date, •au milieu d'une autre écriture plus grande, plus fioriturée aussi, très appliquée. Il est possible, ainsi que nous le suggère le Rev. C.J. Perry-Keene, que les " entrées " aient été faites dans le Registre une ou deux fois l'an seulement, et recopiées d'un cahier où elles étaient inscrites au fur et à mesure. Le baptême suivant : Nat/ianiell the sonne of Mr. John Svmes Ficar n.uas
Lk CURÉ DE DEAN PRIOR IO3
possession du presbytère et força notre curé royaliste à déguerpir.' Herrick, qui fait dans son œu\ re beaucoup d'allusions à cette époque de sa vie, semble avoir été aux prises alors avec deux sentiments opposés. Ce n'est pas sans un sincère regret qu'il abandonne la vallée paisible où, selon l'expression de G. Herbert, il avait été " le député de Dieu, " où les belles saisons étaient si exquises, où son humble ermitage était après tout si confortable, et il ne peut s'empêcher, avant de partir, de dire un adieu ému au génie de sa maison (334). Mais quel soulagement, d'autre part, de s'échapper enfin de l'exil auquel il a été si longtemps condamné, et de rentrer à Londres, pour passer au milieu de ses amis les quelques années qui lui restent à vivre (457) ! Il peut ne pas être sans inquiétude sur le genre de vie qu'il mènera à la ville, mais tout, même le pire, vaut mieux que de séjourner plus longtemps parmi les barbares :
Dieux lares, debout, mettons-nous en route ; quel sera le but, moi-même l'ignore.
Demeurons d'abord sur les mers farouches ; puis chez les sauvages les plus cruels ; choisissons enfin pour notre séjour les lieux que jamais l'homme ne foula, les pays glacés même, et vivons-y plutôt qu'en ce Devonshire abhorré ! '
baptiz.ed the 28"' ofMav 1648, est de la même main cjuc ceux qui datent de dix ans plus tôt.
' On sait que l'expulsion des membres du clergé anjjlican fut générale partout où dominaient les forces parlementaires. "The ejected ministcrs were oftcn driven to the si't^^test distress ; such men as D'' Peterson, Dean ot Exeter and Rector of S' Breock, though much beloved by his parishioners was driven out of home with a sick wife by a troop of horse. " M. Fuller : T/ie Lite of Thomm Ftiller, London, 1S9S, vol. II, p. 5S. L'iiistorien de i'é^dise d'.Angleterre au XVII'' siècle, Mr. VV.H. Hutton écrit d'autre part : " From 164J theclergy be>,'an to be ejected from their livimjs, partly as mali;,mants or aids to the Kinjj's party, partly for refusini; the Covenant and adherinj; to the Frayer-Book. The number of ejected cannot hâve fallen far short of 2.000." Ouv. cit., p. 129. Et ailleurs : "The incumbent was required peacefully to surrender his house and i>roperty, without words of dispute and ani,ar e\en from his wife and children ; he was oblified to remove from the parish, takin;; an oatli, if rcqiiireil, to obey orders ot the conimittee as to his future résidence. " p. 16].
'279, To His Houshold goils.
Et de crainte que le Puritain qui le chasse et les rustres qui rient entre eux de sa mésaventure n'aillent s'imaginer qu'il lui en coûte beaucoup de quitter leur \ illage, il partira en faisant un éclat, il lancera au Dean Boum, en le traversant pour la dernière fois, une imprécation brutale, dont la violence en outre fera taire les regrets qui s'attristent en lui :
Dean Bourn, adieu ; jamais je ne voudrais revoir
ce village, et non plus ta barbarie rugueuse.
Ton lit fait de rochers qui déchirent tes flots
et les poussent jusqu'à la rage exaspérée,
qu'il me soit accordé de ne le plus connaître,
fussent tes eaux d'argent et tes rochers tout d'or !
Tu es fait de rochers, et rocheux sont tes hommes,
et rocheux nous paraît tout ce qui t'appartient.
Quels hommes, quelles mœurs, qu'en tous temps et tous lieux
on a connus pour être une race rocheuse !
O villageois hargneux, rudes comme les mers,
et grossiers presque autant que les grossiers sauvages ;
j'ai vécu près de vous, mais quand j'}- reviendrai
les rocs seront torrents, les torrents seront hommes ! '
L'entrée de Herrick à Londres, en revanche, " l'endroit béni de sa nativité," est marqué par un cri de triomphe :
De l'ouest languissant et ses mornes confins,
pour voir naître le jour du sein de l'orient,
l'esprit extasié, je viens, mais non, je vole
vers toi, endroit béni de ma nativité !
D'un pied religieux je touche le terrain
que de mille bienfaits a comblé la Fortune.
O généreux esprit ! qui dispenses ici
l'abondance éternelle, année après année.
O lieux ! ô peuple ! ô mœurs ! capables de charmer
toutes les nations, coutumes, races, langues I
Je suis libre Romain, et vous souffrirez donc
que je réclame ici mes droits de citoyen.
Londres est ma patrie, bien qu'un destin cruel
m'envoya dans un long, fastidieux exil ;
' 86, To Dean Bourn, a rude River in Devon : by which sometimes he lived.
cependant, puisqu'on m'a rappelé, désormais reprends-moi tout entier, ô mon pays natal ! Car plutôt que jamais retourner dans l'ouest je te demanderai d'avoir ici mon urne.
Je suis devenu faible, et ma fin est prochaine ; donne un lieu de repos à mes restes sacrés. *
Les temps malheureusement ne sont pas à l'alicgresse. Le roi vient de tomber aux mains des Presbytériens, et la cause des Cavaliers est perdue. Néanmoins, durant le séjour de Charles I'"' à Hampton Court, pendant l'été de 1647,^ Herrick lui adresse un nouveau panégyrique (962), où il l'appelle " le dieu de la paix survenant après une guerre funeste. " Si peu clairvoyant qu'un tel enthousiasme nous paraisse aujourd'hui, soyons assurés que beaucoup de gens partageaient encore, à cette date, l'espérance du poète loyaliste, et étaient persuadés que le conflit, qui avait tant duré, touchait maintenant à sa fin.
Herrick, en outre, s'occupe de plus en plus de son œuvre. Sans parler de la série de poèmes, royalistes ou domestiques, auxquels nous venons de faire allusion, il en écrit maints autres encore : sentences morales et épigrammes politiques, où il enferme les idées que lui suggèrent les événements ; poèmes adressés, soit à des protecteurs comme le Très Honorable Henry, Marquis de Dorchester (963) qui n'a été élevé au marquisat qu'en mars 1645, ^^'^ ^ des amis comme Mr. Denham " à propos de son poème descriptif, " Coopers Hill, publié en 1642 (674), Mr. John Hall, "son digne ami, étudiant de Gray's Inn, " dont les Horae Vacivae sont de 1646, et qui n'a quitté Cambridge qu'en 1647 (957), Mr. Léonard VVillan, "son ami intime," traducteur et auteur médiocre dont les (ouvres : The Phrygian fnhu/ist, or the Fables of Miop^ et /Estrniei, or True Love'' i yl^jrrowr ne seront publiées qu'en 1650 et 165 i respectivement (956), Charles Cotton enfin, c|ui n'a que dix-huit ans quand paraissent les Hespérides^ ■' et qui est déjà " son très honoré et très ingénieux
' 714, His rcturne to Lonilon.
■ Du 24. août au i 1 novembre, où il s'entuit vers l'île de VV'ifjlu. Voir Claiendon : Hislorj of the Rébellion in EngltinJ, Eilit. W .D. Macray, 6 vol., Oxtord, 1888. Ch. X, pp. 109-132.
' Mr. Pollard écrit (t'i///. ei/., vol. Il, p. 292) : " D' Grosart annotâtes " The translator of Montaigne ami associate of Izaak Wallon " ; but as the youngcr
To6 ROBERT HERRICK
ami" (948). En 1647 Herrick publie, en compagnie de beaucoup d'autres, un poème admiratif en tête de la première édition des comédies et tragédies de Beaumont et Fletcher. ^ Dès cette année même, et peut-être avant son " éjection " de Dean Prior, il a imprimé la partie religieuse de son œuvre, qu'il songe à faire paraître d'abord sous ce titre : Ses Poèmes Sacrés, ou Ses pièces pieuses, où (parmi d^ autres choses) il chante la naissance de son Dieu, et soupire sur les: souffrances de son Sauveur crucifie. Mais maintenant que le voici; redevenu laïque, pourquoi Robert Herrick, Esquire, ne publierait-il pas ses œuvres complètes, profanes aussi bien que sacrées, les. quatorze cents morceaux auxquels il travaille depuis tant d'années, qui ont trouvé place, sous une forme imparfaite, dans un grand nombre de recueils manuscrits, ^ et ont été mis en musique par les meilleurs compositeurs du temps ? ^ Deux d'entre eux, et des plus parfaits,, venant d'être attribués à Carew par son éditeur posthume, * il convient en outre de les réclamer. Et ainsi s'imprime, en 1648, sous le titre général : Les Hespèrides, ou les œuvres à la fois humaines et divines de Robert Herrick, Esq., l'élément profane prenant ainsi le pas sur le religieux, le volume épais auquel notre poète a si souvent songé, et pour lequel W. Marshall, un des artistes les plus en vogue alors, dessine un frontispice approprié. L'impression ne va pas sans difficulté semble-t-il, ou l'auteur n'est point saris exigences, telle page ayant été composée à nouveau, tout entière, bien que certaines feuilles eussent
Cotton wds only eighteen when Hesperides were printed, it is perhaps more probable that the father is meant, though we may note that Herrick and the younger Cotton were joint-contributors in 1649 to the Lachrymae Musarum published in memory of Lord Hastings. " Rappelons, pour confirmer la conjecture de Grosart qui nous semble préférable, la sympathie très réelle qui devait unir notre auteur au poète de The Retirement, A Summers Day, Corne let's tnind our dr'inking, " hearty, cheerful Mr. Cotton, " selon l'expression de Charles Lamb.
' Comédie!, and Tragédies ivril/en bv Francis Beaumont and John Fletcher... London, 1647. Le poème de Herrick : Upon Master Fletchers Incomparable Playes (fol. E), suit immédiatement celui de Jonson : How I doe love thee, Beaumont, and thy Musc...
- Voir à V Appendice E : Bibliographie de Herrick.
' Voir à V Appendice C : Herrick et les Musiciens.
< Toemi by Thomas Care-iv, Esq., London, 1640: The Enquiry, pp. 170-71 (264, Mrs. Eliz. Wheeler, under the name of the lost Shepardesse) ; et The Primrose, p. 188 (581, The Primrose).
déjà été tirées. Une partie de ces exemplaires porte, outre les noms de John Williams et Francis Eglesfield, libraires au cimetière de S' Paul, celui de Thomas Hunt, d'Exeter, ' ce qui nous permet de croire que Herrick avait déjà acquis quelque notoriété dans sa province "abominée," à moins qu'il n'ait pas abandonné l'idée d'y retourner un jour, bien avant que " les rocs soient torrents, et les torrents des hommes ! "
Le livre semble n'avoir eu aucun succès. Non point, comme on l'a souvent répété, à cause de l'époque de sa publication, où paraissent aussi les œuvres de Milton, de Waller, de Crashaw, de Cowlev, de Lovelace, de Stanley, de D'Avenant, de Cartwright, de Cleveland, mais surtout à cause du caractère de l'œuvre elle-même. Les Hespèrides paraissent trop tard pour qu'on apprécie à sa valeur leur atmosphère si délicatement ensoleillée, et qui prolonge jusqu'au milieu du XVIP siècle le moelleux épicurisme d'un grand nombre de lyristes élizabéthains ; et trop tôt pour qu'on ne soit point choqué encore par la simplicité, le naturel, la verdeur un peu brutale même de tant de morceaux. Autrement populaires étaient un Waller et un Denham qui, par réaction contre les exagérations de la Renaissance plus encore que par imitation du classicisme français, avaient introduit dans la poésie lyrique la réserve prudente, la froide perfection de style, et qui commençaient, comme on l'a dit joliment, " à ratisser les allées et à border de buis correct les plates-bandes de la poésie classique dont Pope sera le maître jardinier. " ■ Ce fils attardé de Ben Jonson qui rentre à Londres à près de soixante ans y est aussi perdu qu'au fond de sa pro\ince lointaine. Et l'œuvre uniquement sentimentale et pittoresque qu'il apporte passe inaperçue au milieu des pamphlets politiques ou des énormes folios de théologie, tlans le tumulte d'idées qui passionne alors toute l'Angleterre.
Que fait Herrick durant les années qui suixent son " éjection " de
' LonJon, Printed for John U'ilUtinn and Frumis E^li-ffii-IJ, <»«./ tin- to hr ioU hy T/io. Hunt, Book-seller in Exon, 164S. Signait- p;ir \\ C. lla/litt : ThirJ anJ final Séries of Bibliograp/iical eolleaions anJ notes on Early Engiis/i Literaturr, London, 1887, p. 109.
- Emile Le^ouis : Dans les Sentiers Je la Renaissance Ani^laise, Paris, 1907, p. 65.
Io8 ROBERT HERRICK
Dean Piior r On ne sait. Il habite Westminster, nous dit-on, ^ dans S' Anne Lanc, une ruelle étroite et sombre qui débouche dans Great Peter Street, et dont le nom seul, si l'on en croit l'amusante anecdote rapportée par Addison, ■ exaspère les Puritains. Ses biographes vont répétant- sur la foi de Walker, l'auteur des fameuses Souffrances du Cleroè de V Egïne d' Angleterre^ qu'il vécut pauvre, et même qu'il " subsista par charité. " ^ Entendons par là que, comme naguère, il a recours à des amis plus favorisés que lui, tel que son " ami privé, " John Weeks (1057), '^^ ^ ^^ riches patrons amis des lettres, tels que le Marquis de Dorchester ou le Comte de Westmoreland, ces derniers devant s'intéresser doublement à un clergyman loyaliste frustré de son bénéfice par les Parlementaires. La famille de Herrick, d'autre part, à laquelle il vient de faire dans son livre une si honorable place, ne souffrirait point sans doute qu'il fût dans la misère. Si Sir William, qui vit toujours retiré dans sa propriété de Beaumanor, ^ et a subi de grosses pertes durant la guerre civile, ^
' H.B. Wheatley : London Past and Présent, London, 1891, vol. I, p. 51.
- The Spectator, n° 125, Tuesday, July 24, 171 1.
^ Walker écrit : An Attempt fo-ivards reco-vering an Account of the Numbers and Stifferings of the Clergy of the Chtirch of England, London, 1714, pt. II, p. 263 : " Herrick Robert, Dean Prior. He was a Sober and Learned Man ; and was Presented to this living by his Majesty King Charles I on the Promotion of D' Potter to the see of Carlisle. After his Ejectment he retired to London, and having no Fifths paid him, was subsisted by Charity, until the Restoration ; at vvhich time he returned to this Vicaridge."
Sur cette question des Fifths, voir W.H. Hutton, otcv. cit., p. 163 : "The committees had power to give one fitth of the income of the sequestrated bénéfices to the extruded incumbents, but... it seems to hâve been required that the ciaim should be inade by a wife in person, which would exclude bachelors and widowers from ail pensions. "
' Il y mourra le 2 mars 1653, à l'âge de 91 ans, et sera enterré dans la Hejrict Chape/, dans l'église de S' Martin, à Leicester. Lady Herrick était morte à Londres quelques années auparavant. On lit en effet dans le registre de la paroisse de Allhallo-jjs Chiirch, "Bread Street.- "1645, The 3rd of July was buryed my lady Hcaricke. She lyeth in the chance) at the upper end, under the great stone next to the vestry. " C'est dans le même registre que l'on peut lire : " 1608. The 20"' day of December was baptised John, the sonne of John Mylton, scrivener. "
'■" Il peut être intéressant de noter que l'un de ses fils, Richard, un cousin germain donc de notre poète, auquel Jacques I" avait accordé, en échange d'un
ne lui est d'aucun secours, ses parents à Londres, les Stone, les Soame, les Bennett, son frère Nicholas et son bj^au-frère Wingfield, de Brantham, ne manquent pas de lui venir en aide.
Puis Herrick n'a point renoncé tout à fait à la littérature. En 1649, '' écrit un long poème, Le Nouveau Charon, sur la mort de Henr\\ Lord Hastings^ qui prend place dans le " tombeau poétique " consacré à la mémoire du jeune seigneur, et que met encore en musique, comme autrefois, Henry Lawes. ^ La quatrième édition des Récréations de r Esprit qui paraît en 1650, " ce populaire recueil de madrigaux et de pastorales, de récits et de ballades burlesques, de satires et d'épigrammes, le tout entassé dans un désordre complet, renferme soixante-douze poèmes publiés deux ans auparavant dans les HespèrideSy auxquels la cinquième édition de 1654 en ajoutera dix autres encore. ^ Le Parnasse Anglais de J. Poole, qui parut en 1657, sorte de " thésaurus " à l'usage des versificateurs, emprunte à Herrick un bon nombre d'exemples, bien que son nom
prêt consenti par son père, la succession éventuelle du titre de U'arJen of the Collégiale Cliurch de Manchester, c]ui l'avait obtenu en 1635, """ *^"* dirticulté, et grâce à l'intervention personnelle de Laud, se plia cependant, pour conserver son riche bénéfice (700 //. par an), à la discipline presbytérienne, se fit même le chef des Presbytériens dans le Lancashire en i 646, quitte à venir à résipiscence lors du retour de Charles II. " Upon the approach of his Majesty's Restoration, écrit Anthony Wood {Atlwn. Oxoii., 1820, vol. III, col. 780), he seemed to be zealous for it, and turning about, as many of his party did, kept his wardenship to his dying day. " Il est piquant de comparer tieux de ses sermons : Oueen Eithers Résolves :... Sermon preached before the Honourable House of Commons at the Monethly Fast, May 27, 1646, by Richard Heyricke... one of the Assembly of Divines, London, 1646; et A Sermon preached at the Collejjiate Church at Manchester, on Tuesday the 23 of April 1661, Being the Coronation- Day of iiis Royal Majestie Charles II, bv Richard Heyrick... London, 1661. Robert eût été incapable d'une aussi effrontée palinodie et, tout pauvre qu'il tût auprès de son cousin, ne manqua pas de le jujjer sévèrement.
' LacJirymae Miisanim. The Tears oft/ie Muses .- exprest in Elejjies written by divers persons of Nobility and VVorth, upon the death of the most liopehdl IKnry, i.ord Hastin',rs... Collected and set forth by R(ichard) B(rome), London, 1649, pp. 38-9.
- H'i//s Récréations reJiiieiL Auj^mentcd witli Ingenious Conceites tor tiie vvittie and Merrie Medicines for the nielancholy, Loniion, 1650.
' Voir sur ce point A. PoUard, eJit. ci/., vol. II, Appendix I : Herrick's Poeins in Witts Récréations.
IIO ROBERT HERRICK
ne soit point cité dans la liste des écrivains dont s'est servi le compilateur. ' Il figure en revanche dans le morceau initial de Musarum Df/iciae, - un recueil analogue aux Récréations de F Esprit^ intitulé To Parson ÎVeeki^ — l'ami même de Herrick, — An Invitation to London :
One friend ? vvhy thou hast thousands hère
Will strive to make thee better chear.
Ships lately from the islands came
With Wines, thou never heardst their name.
Montcfiasco, Frontïniac,
Viatico, and that old Sack
Young Herrtc took to entertaine
The Muses in a sprightly vein.
Dans un simple pamphlet enfin paru en 1658,^ nous trouvons le plus bel éloge qui ait jamais été fait de Herrick, et qui dut le transporter de joie. On vient de parler des anciens, d'Ovide, de Martial, de Virgile " qui a tout volé à Homère, " et l'on arrive à Horace :
And then Flaccus Horace,
He was but a sowr ass, And good for nothing but Lyricks :
There's but One to be found
In ail English ground Writes as well ; who is hight Robert Herick. Az.
Si modeste donc qu'ait été à Londres la situation de notre poète, ^ si peu qu'elle ait répondu à l'enthousiasme avec lequel il avait chanté son retour, elle est loin d'être aussi lamentable qu'on l'a voulu dire. Outre ses protecteurs et sa famille, Herrick a pu retrouver quelques anciens amis du temps de la Taverne du Diable, ou
' The English Parnassus, or a Helpe to English Poésie, containing a short institution of that art ; a Collection of ail Rhyming monosyllabes, the choicest Epithets and Phrases, with some gênerai forms upon ail Occasions, Subjects and Thèmes alphabetically digested, by Josua Poole, London, i657.Réimp., 1677.
- Musarum Deliciae .- or, The Muses Récréation, conteining severall pièces of poétique wit. By S' J.M. and Ja : S., London, 1656.
^ Naps upon Parnassus. A Sleepy Muse nipt and pincht, though not anvakened. Such Voluntary and Jovial Copies of Verses as were lately receiv'd from some of the Wits of the Universities... London, 1658.
* Cf. 461, 831, 1062.
en attirer à lui de nouveaux, parmi les jeunes écrivains qui le considèrent, à son tour, comme un maître, et l'environnent d'une admiration d'autant plus vive qu'il demeure méconnu de tous. Ainsi s'écoulent les années troubles de la république, qui déjà, sous la main vigoureuse de Cromwcll, tourne à la dictature. Hcrrick, qui déteste les Puritains, participa sans nul doute à la joie presque unanime qui, le 3 septembre 1658, accueillit la mort du Protecteur,' et à l'enthousiasme national au milieu duquel Charles II, le " soleil de son œuvre " ^ comme il l'avait appelé douze ans aupara\ant, rentra à Londres le 29 mai 1660. '^
Quand moins d'un mois après, le 22 juin, la Chambre des Lords ordonna que les dîmes et autres biens dont le clergé anglican avait été dépouillé pendant la révolution fussent remis, dans chaque paroisse, aux mains des marguillicrs {churchwar-dens) ou des inspecteurs des paurves (overseers), en attendant qu'ils pussent être restitués à leurs titulaires véritables, Herrick fut un des premiers à réclamer son bénéfice. Et voici la pétition qu'il adressa aux " Lords assemblés en Parlement, à Westminster, " où nous l'avons découverte, d'une écriture vieillie à présent, mais toujours nette et ferme :
^ux Très Honorables Lords assemblés en Parlement,
L'humble pétition de Robert Herrickc, Curé de Deane Prier dans le comté de Devon montre
que la susdite cure a été depuis un certain nombre d'années enlevée à votre pétitionnaire à cause de l'affection qu'il porta à sa défunte M.ijcstc de bienheureuse mémoire. Votre pétitionnaire prie humblement que les Dîmes, Glèbes et tous autres profits appartenant à la susdite Cure puissent être mis en sûreté et séquestrés entre les mains des Marguillicrs et Inspecteurs des pauvres
' J. Evelyn : Dinn; Sept. 3, 165S : "Today «lied that aicli-rehei, Oliver Cromwell, called Protector. " Et plus loin " It was thc joyfullcst funeral 1 e\ei savv, fort hère «ère none that cried, luit dogs, which the soldiers hootcd away with a barbarous noise, drinking and taking tobacco in the streets as they went. "
■' Dédicace des Hispcrit/fs.
' Voir les très belles paj^es (|ue t larendon a consacrées à cette rentrée triomplialc, et sur lesquelles il termine son livre.
de la susdite paroisse, en attendant que votre pétitionnaire puisse prouver ses titres conformément à la Loi.
Et votre pétitionnaire priera à jamais,
C'est sans regret que Herrick quitta Londres pour retourner dans le Devonshire, quand par l'Acte d'Uniformité du 24 août 1662 tous les bénéfices eurent été rendus à leurs titulaires d'avant la guerre civile, à tous ceux du moins qui s'étaient souciés de les réclamer. John Syms dut à son tour céder la place qu'il occupait depuis quinze ans, en même temps d'ailleurs que près de deux mille autres qui, ou bien refusèrent de souscrire à l'Acte, ou plutôt, dépourvus de toute instruction : ouvriers, marchands, soldats qui s'étaient mis à prêcher l'éxangile et s'étaient installés dans les cures abandonnées, ne purent recevoir des évêques l'ordination strictement requise. - Il continua de vivre et de prêcher dans les environs, nous dit Calamy, l'historien passionné de " la S' Barthélémy du Nonconformisme, " ^ sans que
' House of Lords, Calendar, 1660. Reproduit à V Appendice A (VIII). Nous nous faisons un plaisir sincère de remercier Mr. Cuthbert Headlam, archiviste à la Chambre des Lords, de l'amabilité avec laquelle il a bien voulu nous recevoir, et nous aider dans nos recherches.
■ C.P. Carter, ounj. cit., pp. 64-5.
•* Edm. Calamy : An Abridgment ofMr. Baxter s history ofhis life and times, tvith an account of manv... ministers nuko -m hère ejected... and a continuation of their history till the year 1691, London, 1702 : " Dean Prior, V. 21 //. Mr. John Syms. Some years after he vvas ejected, he lived at Water, in the parish of Ashburton, and afterwards at Metley, in West Ogwell. He preached in his own house as often as he could. He was a man of eminent piety, and a great sufFerer for Nonconformity ; often exposed to dangers, and sometimes reduced to straits ; but he trusted in God, and experienced his goodness in delivering and providing for Him. He once hid himsclf in a hay-loft, when some of his enemies, in searching for him, thrust their svvords into the hay, and yet he escaped unhurt ; sometimes when his wife went to market to get necessaries for her family, though she went out empty and sorrowfu!, she met with unexpected supplies, and came home fuU and joyous... One of his persecutors threatened him that when he returned from London, he would do his business. M' Syms replied : " Sir, you should ask God's leave. " M' Stawel went to London, but it was remarkable he never returned." Le Rev. Grosart, qui emprunte ces faits à Calamy, lequel est aussi partial en faveur des Nonconformistes que l'était Walker en faveur du clergé anglican, qui de plus voit en Syms un coreligionnaire à défendre, pousse
Herrick, qui aurait pu le dénoncer, s'en soit préoccupe, notre poète imitant ainsi l'exemple d'un grand nombre de clergymen de Londres qui déclarèrent que, " leurs souffrances passées ayant été infligées par Dieu, " ils se refusaient " à entretenir aucune pensée violente à l'égard de ceux qui n'en avaient été que les instruments. " '
Les relations entre le curé de Dean Prior et ses paroissiens sont,, au reste, bien changées. Ceux-ci n'ont pas manqué d'accueillir a\ec joie leur ancien pasteur, dont le retour parmi eux marque la fin de la révolution. Les quinze années écoulées depuis le départ de Herrick, en effaçant le souvenir de son humeur variable, ont laissé subsister celui de sa cordialité un peu brusque, un peu brutale même, mais toujours sincère. Notre poète, d'autre part, a soixante-et-onze ans. Il est plus tolérant envers cette racaille qu'il calomnia jadis, et dont l'apparence grossière pourrait bien être, après tout, celle " d'un diamant non taillé." Il reprend son ministère dans " sa petite église, '* un peu délabrée sans doute, mais si pittoresque avec sa tour à créneaux, au milieu de ce paisible cimetière où il va bientôt reposer. Il recommence ses promenades, plus courtes à présent, dans les chemins creux embaumés de violettes ou à travers les pommeraies en fleurs. Il songe souvent à son livre, dont personne ne parle plus aujourd'hui, mais qui, il en a gardé la foi, ne périra point. Pendant les mois d'hiver, il demeure dans son "ermitage," au coin de la grande cheminée " où chantent ses grillons. " Il a retrouvé sa brave servante, Prue Baldwin, qui ne le quittera plus. Il écrit quelques vers encore, de temps à autre, l'inscription par exemple du monument élevé dans l'église à Sir et à Lad\' Gilcs, qui sont partis, il v a bien longtemps. ■ Pendant douze années Herrick mène ainsi une \ie tranquille, grave, heureuse, qui n'a plus d'histoire.
plus loin encore le panégyrique : "John Syms was a nian ot inen, an humble, devoted, learned, conscience-rulecl sci\aiit of the " jjreat Taskinaster, " a nian whose meniory bore fragrance witli it across a century and more, as well for the inultitiuie of nis " suft'erin<js " on aceount ot his heroie Nomortorniity, as tor the meekness and inodesty and unclamorousness with whieh he bore tluni. " EJit. cit., p. CI.
' W.H. Hutton, oiiv. cit., p. 179.
-' Le monument existe encore aujourd'hui. Sir Edward y est représenté dans une armure (]ui fut ricliemcnt dorée, les mains jointes en prière, avec, en face de lui, Lady Mary en larije collerette et en vertuf^adin rijjide. l/épita])he (Saints-
Quand il fut enterré le 1 5 octobre 1 674, à plus de quatre-vingt-trois ans, personne dans la grand'ville qu'il avait tant aimée ne s'aperçut de sa disparition, et rien n'y conserve aujourd'hui son souvenir. Mais le petit village devonshirien qu'il détesta et chanta tout ensemble est plein encore de sa mémoire. Les vieilles femmes vous parlent, avec respect, de sa Litanie. Les rustres vigoureux et sales qui l'agacèrent 5i souvent vous assurent que son ombre a été aperçue quelquefois sur la route. Voici les chaumières où il a pu entrer, le manoir où il alla souvent, l'église où il officia, le presbytère accueillant, si calme avec son toit d'ardoises et ses fenêtres blanches encadrées de vigne vierge, le vaste jardin empli de tulipes et de pivoines, de roses et de lis éclatants quand on y arrive au mois d'août, de pâles primevères, de jonquilles dorées, de simples violettes quand on y revient à l'entrée du printemps. Aucune pierre ne marque dans le cimetière l'endroit où il repose. Son ami le rouge-gorge, Robin Red-Breasty a exaucé sa prière :
Lorsque je serai mort, que ta bonté suprême me vienne recouvrir de feuilles et de mousse ; tandis que les nymphes des bois m'enterreront, chante mon Requiem, choriste doux-jaseur ; pour épitaphe enfin, écris dans le feuillage : Foici, voici la tombe oîi gît Robin Herrick. ^
bury, II, p. 267) est gravée sur une tablette de marbre noir, placée sous les deux statues. John Prince [pw-v. cit., p. 334) écrit à ce sujet : "The author of this Epitaph was Mr. Herrick, at that time Vicar of the Parish of Dean Prior, and 'very aged, but in his youth he had been an eminent Poet as his printed works déclare. '* Comme Sir Edward mourut en 1637 et Lady Giles en 1642, Herrick n'était pas "très âgé" alors. L'épitaphe n'ayant point paru dans les Hespe'rides, et contenant ces vers :
...ril but be Vndrest And so to Bed,
on peut supposer que le monument ne fut élevé par les Yarde de Dean Court qu'après la guerre civile.
' 50, To Robin Red-brest.