‹ Robert HerrickChapitre 19 sur 88 · LE CARACTERE DE HERRICK · texte numérisé non relu

LE CARACTERE DE HERRICK

Le moment est venu d'esquisser l'aspect général de l'homme dont nous avons essayé, en rassemblant tels détails épars qui nous restaient, de reconstituer la vie. L'unique portrait que nous ayons de Herrick est, à vrai dire, peu attrayant. ^ Le visage est charnu et gras, le cou épais, raccourci encore par le double menton, les cheveux drus et bouclés. L'oeil est grand, vif, hardi, avec des sourcils puissants. Le nez est massif. Les lèvres au contraire sont minces, sensuelles, la lèvre supérieure surtout, que recouvre à peine une fine moustache. L'ensemble, très complexe, a quelque chose de narquois, d'agressif plutôt, et de robuste. Il présente un mélange de volupté raffinée et de force brutale qui fait songer aux bustes de certains empereurs romains.

La pleine santé, " ce plaisir solide, charnu et moelleux, " disait Montaigne, est une des caractéristiques essentielles de Herrick. Rien de languide chez lui. Il aime le vin capiteux et " non adultéré, la grosse chère, les bons compagnons. Il aime les femmes, presque sans distinction, et n'attend d'elles que son plaisir. Il demeure célibataire, et en explique longuement les raisons, les plus égoïstes qu'on puisse trouver. Il y a en lui un côté lourdement charnel, qui se complaît à la jovialité rabelaisienne. Son buste, tel qu'il se dresse dans le décor pastoral de Marshall, évoque l'idée d'un dieu des jardins, hilare et rubicond. Souvent vulgaire, volontiers gouailleur, il est capable de s'emporter centre celui qui l'agace, de jeter même, du haut de sa chaire, son sermon à la tête d'un dormeur. Il ignore la

' Reproduit en tête de cette étude, d'après l'édition originale des Htsp/riJfs. Il conviendrait d'ajouter cependant que le dessinateur, William Marshall, dont on sait les démêlés avec Milton, était loin d'être partait, et que le frontispice dont il orna le recueil de Herrick est tout particulièrement médiocre.

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haine néanmoins, ou seulement la malice : sa colère s'achève presque toujours en un éclat de rire.

Son sens moral est médiocre. Il jouit de la surface aimable des choses, sans prendre la peine de les approfondir pour les connaître. Il sait que la vie est courte, que la rose, à peine ouverte, sera morte demain, et il la cueille le jour même. C'est un pessimiste, mais qui tire le plus joyeux parti possible de tout ce qui ne doit plus revenir. Il salue les héros, de loin, et avoue sa propre faiblesse devant la souffrance. Il croit en l'autre monde, il compte bien y avoir accès, le temps venu, mais il ne demande qu'à s'attarder en celui-ci, pieusement content de ce qu'il y trouve. Il écrit des vers allègres, insouciants, pareils, dira Hazlitt, " aux atomes qui dansent dans un rayon de soleil. " Il ignore le froid dédain ou le scepticisme inerte. Il est naïf jusque dans son immoralité. Il nous pousse ainsi à l'indulgence, qui ne va pas sans un peu de mépris. Ben Jonson, dont le caractère était autrement digne, ne lui aurait jamais appliqué " le nom d'honnête, qu'il aimait le plus. "

Le caractère de Herrick contient un certain nombre de traits bourgeois. Il possède une sorte de probité passive, qui consiste moins à faire le bien pour lui-même qu'à ne point faire le mal, et qui, au reste, trouve toujours mille façons d'excuser ses moindres fautes. Il a hérité de ses ancêtres du Leicestershire ses goûts modestes, la faculté de se contenter de ressources moyennes, et d'apprécier le charme des humbles choses familières. Il n'est point généreux, mais il est avec plaisir charitable. Ignorant la passion qui entraîne tout l'être comme dans un vertige, il conserve sur ses sentiments une maîtrise complète. Il y a en lui un élément calme, pondéré, positif même, qui le rattache à l'ancienne famille provinciale dont il est issu.

Son tour d'esprit n'est guère personnel. Herrick est, au sens large du mot, conformiste. Il aime les idées fermes, bien établies, acceptées généralement, les idées dont on aperçoit le contour précis, nettement délimité ; mais il ne remarque point cette sorte de brume qui les enveloppe pour la plupart, où elles se mêlent si mystérieusement les unes aux autres. Il vit uniquement dans le tangible. La spéculation philosophique ou mystique le laisse indifférent. Il accepte les idées qui sont courantes à l'époque, sans les vivifier jamais de son expérience individuelle, et il imite sans réserve, de tous côtés, par

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