HERRICK POETE DE SOCIETE
Herrick est, avant tout, un poète de société. Il aime la bonne compagnie de son temps, composée de puissants seigneurs ou de poètes pauvres, mais tous, à la Cour ou à la taverne, animés du même désir d'élégance, du même besoin de chansons courtoises ou de musiques amoureuses. Il a beaucoup d'amis, dont il parle sans se lasser, auxquels il tient éperdument. Il a " maintes fraîches et fragrantes maîtresses, " qu'il aime toutes à la fois, pour l'atmosphère exquise qu'elles créent autour de lui. La solitude, d'autre part, lui est une souffrance. Nous l'avons vu, dans sa cure de Dean Prior, regretter son existence londonienne, et se sentir, au milieu de ses paysans, isolé comme en un désert. Ce qu'il aime à la ville, c'est la vie agissante, mêlée et dense ; c'est la Cour et la splendeur joyeuse de Whitchall, plus imaginaire que réelle peut-être, mais si fascinante dans le rê\ e doré du poète ; ce sont les relations nombreuses : protecteurs, amis, ou compagnons de lettres, les goûts communs, le contact ou le choc des pensées, l'esprit aiguisé par une émulation de bon aloi, la sensibilité plus perceptive d'être constamment on éveil ; c'est l'existence qu'on y mène, des palais de Westminster aux cabarets de la Cité, ardente et gaie, toute prête par là à animer sa chanson.
Une partie considérable des Hespèruiii nous apparaît ainsi comme un tableau de la vie sociale en Angleterre dans la première moitié du XVIT' siècle. Ce recueil nous renseigne sur les mœurs polies de l'époque presque aussi bien que le pourrait faire un album de costumes, ou encore l'autobiographie ifun homme du inonde. Il conserve, entre ses feuillets surannés, quelque chose des traditions et des modes du temps. Un parfum désuet s'en exhale. \]\\ mot \ re\ icnt fréquemment : civilii\\ la politesse, k■^ manières courtoises et même
affables, la qualité essentielle des Cavaliers, et qui à elle seule faisait un peu oublier leurs mesquines préoccupations et leur optimisme désinvolte. Sans doute cette urbanité se revêt chez Herrick d'une nuance très spéciale. Elle ne va pas jusqu'au respect d'une étiquette sévère. Au mot civi/ity^ le poète associe souvent l'épithète wi/dy qui en est le contrepied exact. Sa politesse sort de la règle commune. Elle est volontaire, fantasque même. Elle aime qu'on la remarque par certains côtés. Elle ne pousse jamais, cependant, jusqu'à l'exagération. A la brusque franchise de Ben Jonson, Herrick préfère cette grâce capricieuse et frivole qui lui est si particulière. Son œuvre, pour si primesautière qu'elle semble par endroits, demeure surtout mondaine. Elle est faite, pour une grande part, de "vers de société" d'un genre supérieur.
Et c'est ce mélange, en proportions sans cesse changeantes chez Herrick, de sentiments élégants communs à toute une époque et d'émotions finement personnelles qui constitue un des principaux caractères des Hespêrides. C'est du jeu alterné des goûts de la société contemporaine et des fantaisies du poète que naît le charme du recueil, nuancé, irisé souvent comme la nacre. Herrick est le plus individuel peut-être des lyristes anglais du XVIP siècle, le plus insaisissable, en tout cas, et comme le plus insubstantiel. Son œuvre ressemble à un pastel ancien dont les couleurs seraient un peu jaunies, où survivrait cependant l'atmosphère d'une époque, où l'on reconnaîtrait en outre, et à première vue, la main d'un de ses plus prestigieux artistes.