CHAPITRE PREMIER
Herriclc aime cordialement le roi. Dans le conflit politique qui déchire l'Angleterre, il prend le parti de la Cour contre le Parlement. Avec la noblesse et une grosse partie de la gentry^ il ne croit pas que Charles I" coure un danger réel. Le peuple anglais a perdu la tête, égaré par les conseils des Puritains sacrilèges, mais l'autorité royale, qui est de droit divin, ne saurait rencontrer longtemps de résistance. Certaines pièces des Hespèrides reflètent très précisément cet état d'esprit loyaliste, cette confiance chevaleresque dans le succès final de la Couronne, qui se prolongea, parmi les Cavaliers, jusqu'aux heures les plus sombres de la victoire parlementaire. Tout en effet avait contribué à faire de Herriclc un royaliste : son enfance passée en grande partie sans doute dans la Cité, où se déroulaient les processions magnifiques de la reine Elizabeth ; son séjour dans la maison de Sir William Herriclc, serviteur dévoué et ami- de Jacques I" ; ses années à Cambridge où les visites royales constituaient des événements considérables ; sa vie à Londres enfin, partagée entre le culte de Ben Jonson et l'admiration de Whitehall. Tout ce que Herriclc chérit le plus au monde : les élégances féminines, les chansons gracieuses, cette allégresse raffinée où l'on tâchait d'oublier, comme dans le tourbillon d'une fête, les mécontentements populaires, tout cela semblait appartenir aux Cavaliers, à ceux-là seuls qui s'étaient groupés autour du roi. De là son affection et sa vénération pour Charles I'^ Aux moments les plus critiques de la révolution puritaine, il persistera à l'appeler " un grandissime et universel génie " et " le meilleur des princes " (77). A la veille même de la déroute fatale de Naseby, il lui adressera, à propos de la prise insignifiante de Leicester, un enthousiaste acte de foi (824).
Les Hespèrides renferment, d'abord, une ili/.aiiic de pièces dédiées
au roi et à la famille royale. Ce sont des morceaux de circonstance composés à propos de la venue de Charles P"" dans l'ouest, par exemple, en 1644 et 1645 (77, 686) ; de la malheureuse séparation du roi et de la reine pendant la guerre civile (79) ; de la naissance du prince Charles en 1630 (213), et de son arrivée à Exeter, quinze ans plus tard (757). Un sentiment unique les anime : une confiance dévotieuse en la personne du roi. Ainsi, faisant allusion à la guérison des écrouelles, Herrick implore la main " bénie " de Charles, " branche d'arbre céleste, " de se poser sur lui :
Cherchant r.-irbre de vie dont les fruits nourrissaient
et les feuilles calmaient tous les maux des humains ;
cherchant Bethsaïda et l'ange du Seigneur
qui remuait les eaux, ' je suis venu. Enfin
j'ai découvert ici, après très longue peine,
l'arbre et Bethsaïda et l'ange tout ensemble
en votre main bénie qui a même pouvoir
pour calmer ou guérir que les fleurs et les herbes.
J'ai recours à présent à ce rameau magique,
doux charme, talisman, enchantement puissant ;
et cette main (branche du bel arbre céleste),
je l'implore à genoux ; pose sur moi ta main,
ô César adoré, et ma foi est si forte
que je serai guéri au toucher de mon Roi ;
puisque ce n'est pas toi qui souffres, mon mal chante ;
à moi seul la douleur, la guérison au Roi ! ^
Le morceau, on le voit, ne laisse pas d'être un peu simplet, et contraste singulièrement avec l'épigramme que Ben Jonson avait adressée à Charles F'' lui aussi, pour le remercier d'avoir su guérir non seulement " le mal du roi, " mais encore " le mal du poète " : la pauvreté. *
Si candide que soit la vénération que Herrick a vouée au roi, il l'exprime souvent sur un ton d'apothéose dont l'exaltation demeure
' Allusion à S' Jean, chap. 5, vv. 1-4. Voir dans Sir W. Basant : London in the tinte of the Stuarts, owv. cit., une gravure de l'époque intitulée : " Touching for King's Evil, " p. 165.
- 161, To the King, to cure the Evili.
' An epigram to King Charles for an hundred pounds he sent me in my sickness (1630). Underwoods, LXXX. Wori^, Edit. cit., vol. III, p. 334.
bien artificielle. Voici le commencement du morceau qu'il adresse au monarque pour lui souhaiter la bienvenue à Hampton Court, en 1647 •
Tu es le bienvenu, grand César, parmi nous,
comme est la paix après la guerre meurtrière,
comme est le doux sommeil, ou un lit de repos
après une hargneuse et longue maladie.
O faste de la gloire ! au milieu de nos vœux
regagne ton fo\cr si longtemps désiré.
Un millier d'autels fument, et mille bœufs
sont égorgés et sont tout prêts au sacrifice.
Approche, et sois heureux, tandis que nos yeux guettent
dans la fumée qui monte un favorable augure
sous lequel nous pourrons, de notre sûreté
poser la fondation et la première pierre.
Et ensuite, ô César, vis près de nous et sois
notre destin, notre bonheur, notre génie... '
L'éloge, à force d'être excessif, devient presque ridicule. Hcrrick a pu être sincèrement affecté : le désir qu'il a de plaire porte préjudice à son sentiment. Les allégories dont il le recouvre le rendent gauche et inerte, comme de lourds vêtements d'apparat mal ajustés. Mais aussi comment renouveler les thèmes de la poésie de Cour .'' Tout n'a-t-il pas été dit déjà ? Et comment échapper à la banalité traditionnelle, si l'on n'exagère les lignes et les couleurs, si l'on ne rachète l'indigence du fond par la richesse de la forme, c'est-à-dire par la prolixité des détails de toute sorte : Herrick veut-il encore célébrer l'enfance du jeune Prince, le Duc d'York : Il composera ce morceau qui est un modèle assez réussi de panégyrique courtisanesque :
Que le gracieux Duc grandisse comme rose de Jéricho ; plus suave qu'aucune chose créée de soleil et d'averses ; que les Gr.îccs avec les Heures jonchent de fleurs ses espérances, et lui prodiguent leur amour pour que Jupiter le chérisse.
' 962, To tlic Kinij, ujiou his wilconu- to Hampton fourt. Si-t ami Sim^j.
Que les neuf Muses le proclament le souverain de leur printemps, et ne confèrent qu'à lui seul le nom de Prince d'Hélicon.
Que son pied léger, où qu'il pose, fasse naître jardins et prés, et que s'emplissent ces prairies de roses et de violettes.
Enfin que son nom retentisse jusqu'au dernier siècle des siècles ; et que ses exploits, connus de l'univers, soient inscrits dans l'or. '
La pièce, qui contient quelques jolis détails, demeure encore trop conventionnelle. Le poète a voulu faire un compliment agréable, et son morceau, qui a un objet précis, n'en dépasse pas les limites. Herrick ne prend pas les événements comme points d'appui, ainsi que le fait si souvent Horace, pour en dégager une considération générale, ni même une impression personnelle capable par là d'éveiller en nous la même émotion. Aussi se tire-t-il médiocrement du genre, si malaisé d'ailleurs, de la poésie de Cour. Son vers s'alourdit et se guindé. Sa langue, si preste à l'ordinaire, s'adapte mal aux nobles hyperboles. Ses pièces, malgré la sincérité qui les anime, sentent la besogne officielle. N'oublions pas, cependant, que de tels vers charmaient ceux pour qui ils étaient composés, si même ils ne leur semblaient pas trop discrets ; et qu'on les lisait avec beaucoup plus de plaisir sans doute que les autres œuvres, amoureuses ou rustiques, et celles-là essentielles, de notre auteur. Herrick, poète de société, admirait trop les mœurs et participait trop aux aspirations de son époque pour n'y avoir pas adapté son talent, ou, comme il eût dit, pour n'avoir point accoutumé sa Muse à ces façons de plaire.
En même temps qu'il chante la louange du roi sur ce ton misincère, mi-conventionnel, Herrick écrit le panégyrique des princes de la Cour, et des seigneurs qui ont pris en main la cause de Charles l". Le poète tient les grands en haute estime. Il les consi-
' 267, The Poets good wishes for the most hopefull and handsome Prince, the Duke cf York.
dère comme les " piliers " du royaume. Il est ravi surtout d'être connu d'eux, de se compter au nombre de leurs relations, presque de leurs amis. Il compare Buclcingham à un " nuage de gloire qui emplit son livre " (246). Il dédie à la nièce du Duc, " Mary Villars, gouvernante de la Princesse Henriette, " un noble madrigal (342). Avouons néanmoins qu'il ne prodigue pas ses éloges, et ne célèbre que ceux qui ont quelque mérite réel, autre que celui de leur naissance ou de leur nom : Sir Ralph Hopton, par exemple, le vainqueur de Bradock Down et de Stratton (1003) ; Sir John Berkeley, le commandant des forces royalistes dans le Devonshire qui s'empara d'Exeter en septembre 1643 ^^ ^"^ garder la place jusqu'en avril 1646 (746) ; le " Très vaillant Lord, Bernard Stuart," tué à Rowton Heath, en 1645 (219)5 le " Très gracieux Prince Lodwick, " qui appartient à une famille de héros (452). Ceux que chante ainsi Herrick sont des hommes de courage, qui se tiennent loyalement aux côtés du roi pendant les épreuves qu'il traverse, et lui sacrifient leur fortune, leur vie même, avec enthousiasme. Ils ressemblent peu à ces Cavaliers frivoles aux boucles blondes et à la fine barbe en pointe, insouciants, vivant pour le plaisir et la galanterie, prisant pardessus tout l'élégance. Le Cavalier de Herrick ne rappelle en rien la gaîté gracieuse et vagabonde d'un Suckling ou d'un Lovelace. C'est, au contraire, un héros d'une intrépide vertu :
Qu'on me montre cet homme cnfourch.int h.irdiment le vigoureux cheval marin, et fièrement traversant avec lui l'immense champ des eaux ;
l'homme dont le regard aussi peut apaiser et les vents déchaînes et les mers furieuses dans le plus fort moment où sévit la tempête.
Voici ce que peut faire un homme vertueux :
voguer droit sur les rocs et les faire éclater,
oui, ou bien traverser toute une armée de piques. '
Herrick cependant ne se départit jamais d'une certaine réserve. Si hyperbolique que soit sa louange, il la pousse rarement jusqu'à l'adulation. " Quand mon présage se sera réalisé, et que vous serez de nouveau réunis," dit-il au roi et à la reine," souvenez-vous de moi "(79).
' 90, His Cavalier.
Il n'insiste pas, car il vaut la peine, pense-t-il, qu'on se souvienne. II a nettement conscience de son talent de poète. Ainsi, outre les Cavaliers vaillants et preux, il vante de préférence, parmi les îirands, ceux que distingue quelque mérite littéraire. Ils sont ses supérieurs, sans doute, et il les honore dignement, mais à ses hommages se mêle une sympathie avisée, qui fait de lui presque leur égal. Ou bien c'est leur jugement sur ses propres vers qu'il récompense en faisant leur éloge, soit qu'il s'inquiète, comme pour le " très savant Dorchester " de leur opinion (963), soit qu'il les remercie de l'idée favorable qu'ils en ont conçue, et qui, déclare-t-il au Comte de Dorset, est sa plus noble récompense (507). Faut-il faire ressortir tout l'orgueil qui se cache sous de tels compliments ? Parler sur ce ton à des personnes qui vous tiennent en haute estime, n'est-ce pas, sans en avoir l'air, s'exalter soi-même ?
Le sentiment très marqué qu'entretient Herrick de sa propre valeur apparaît, au surplus, jusque dans ses rapports avec le roi. Nous avons vu le culte dévot qu'il a voué à la personne du monarque, et les raisons qui l'y poussaient. Ajoutons-y l'estime que Charles P'' est censé accorder à son œuvre. Herrick évoque avec ravissement le moment où sa Majesté entendra ses vers et daignera marquer sa préférence pour tel ou tel poème particulier (265). Dans le morceau qui suit, adressé à Henriette-Marie, la vanité littéraire de notre auteur se manifeste plus ouvertement encore. Le recueil des Hespérides est comparé à un bois sacré tout hanté de nymphes, et celles-ci viennent rendre hommage à la reine, qui n'est que la plus gracieuse d'entre elles :
Déesse de jeunesse et Dame du printemps,
(très digne d'être ainsi la compagne d'un Roi),
daigne te reposer en ce bosquet sacré,
dont les myrtes versent l'amour par chaque feuille.
On peut voir mainte nymphe ici, au doux visage :
de ces chastes beautés, à présent tu es Reine ; .-5
en ton honneur, regarde, elles viennent joncher I
tous tes sentiers de fleurs, et t'offrir leurs couronnes. "
Sur ton trône feuillu et fleurdelisé, monte ;
sois ici à la fois Princesse et Poétesse. '
266, To the Quccne.
Il n'est pas jusqu'à la dédicace même des Hespérides au jeune Prince Charles qui, toute grandiloquente qu'elle soit, comme il convenait, ne conserve dans sa flatterie une certaine raideur. '
Herriclc ne laisse pas de s'éloigner ici des pratiques alors courantes, et la différence est assez sensible qui le sépare des complimenteurs de Cour si nombreux autour de Charles ^^ Le ton prédominant de cette poésie quasi-officielle est la louange enthousiaste, presque chevaleresque, raffinée en outre jusqu'à la préciosité, suprêmement élégante. Ce ne sont plus les dithyrambes de l'âge précédent en l'honneur d'Elizabeth, avec leur élan énergique et leur chaude somptuosité, ni les flagorneries énormes à l'adresse de Jacques r"", à qui rien ne plaisait autant qu'une allusion à son autorité divine, ou qu'un hommage rendu à sa pédantesque érudition. Charles a des goûts moins pompeux que son père, plus délicats, presque féminins même. Il offre un modèle de vertu conjugale au milieu d'une cour frivole et dissolue. Il se montre grand ami des artistes, appelant Rubens à Londres, et s'attachant Van Dyclc jalousement. Aussi tous les panégyristes se mettent-ils à suivre le petit-fils de Mary Stuart dans ses inclinations personnelles. L'inquiétude des temps surexcitant encore leur loyauté, ce ne sont que protestations éclatant de toutes parts, que poèmes jaillissant comme une étincelle d'une rapière, au moindre choc, sous le plus futile prétexte. John Beaumont, le frère aîné du dramatiste, affirme que la nature avait suspendu son cours pendant le fameux voyage du Prince à Madrid en 1624, et que les plantes axaient conservé leurs couleurs et leur beauté jusqu'à son retour. ^ Edmund Waller, au lendemain de l'assassinat de Buckingham, le 23 août 1628, que le roi a\ait appris sans laisser paraître sa douleur ni même interrompre sa prière, admire la force d'âme de Charles I"" et la grandeur de son esprit :
' To the most illustrious, and niost hopefull Prince, Charles, Prince of VV'alcs.
* The plants, whicli whcn lie wcnt were growing greenc,
Retaine their former liu'ries to be scène, When he rcviewes them : his expected eye Preseru'd their beauty, ready où to die...
On the Prince's Most Happy Retiirne. Bosivorth Fifl.t : with a tastc of the variety of other poems left by Sir John Beaumont... Lomlon, 1629.
...habité de si vastes extrêmes, comme Dieu impassible et bon comme une femme. '
Drummond d'Hawthornden célèbre son entrée à Edimbourg, le 15 juin 1633 et, sous le prétexte de lire son horoscope, exalte ses vertus innombrables. ' Cowley, l'accueillant à son retour, voit en lui le svmbole vivant de la paix, et chante sa douceur qui, mieux que les batailles, l'assure de la victoire. ^ William D'Avenant, qui devait recevoir le titre de baronnet pour sa conduite au siège de Gloucester, souhaitait à Charles P'', dès 1630, toutes les joies de l'ardente jeunesse, de la fortune, de la santé, tous les bonheurs des amants dont la nuit nuptiale va s'ouvrir. * Ben Jonson lui-même, le grand fournisseur de masques pour la cour de Jacques P"", consacre à son successeur un bon nombre de pièces ^ qui, si elles ne vont assurément pas jusqu'à la sincère admiration, sont peut-être autre chose cependant que les éloges faits " presque à contre-cœur par un poète patenté. " ^ C'est l'un de ses " fils " enfin, William Cartwright, qui est le plus typique et le plus audacieux de ces laudateurs de Cour, chantant sans répit le roi, la reine, leur " quatrième enfant, " leur " sixième enfant, " toute la famille royale aussi, saisissant au vol les moindres occasions, prodiguant sa fantaisie élégante, raffinée souvent jusqu'à la mièvrerie,
' Such huge extrêmes inhabit thy great mind,
God-like unmoved, and yet lilce woman kind.
On his Majesty's receiving the news of the Duke of Buckingham's Death. Toems, etc., Written by M' Ed. VValIer... London, 1645.
* T/ie Entertainment of the high and mighty Monarch Charles, King of Great Britaine, France and Ireland, into his auncient and royall citieof Edinburgh, the fifteenth of June 1633, Edinburgh, 1633.
' On his Majesties Returne out of Scotland. Toems... Authore A.C. (owley), London, 1656, fol.
* To the King, on New Years Day, 1630, T/ie IVorks ofS' William D'Auenant nonxi fubliihed out of the Authors originall copies, London, 1673.
* Underiuoods : To King Charles and Queen Mary for the loss of their firstborn ; To our great and good King Charles, on his anniversary day, 1629 ; On the Prince's birth, 1630 ; To the Queen then lying-in, 1630 ; An Ode or Song, By AU the Muses, in célébration of her Majesty's Birthday, 1630 ; etc.
* Voir sur cette question l'intéressant chapitre de Mr. Castelain [owv. cit.) consacré à "Jonson dans ses rapports avec le roi et les grands" (pp. 922-50), où l'auteur toutefois nous semble insister un peu trop sur la "froideur marquée" des relations de Jonson avec Charles I".
à propos d'un retour ou d'un départ, d'un mariage ou d'une naissance, d'une maladie ou d'une guérison. ' La même dévotion intense à la personne du roi et de la reine anime tous ces écrivains. La poésie courtisanesque au temps de Charles I'"' est devenue moins largement nationale que sous Elizabeth, moins pédante et abstruse que sous Jacques I". Elle est plus personnelle, et comme plus intime. Elle fait l'éloge de la beauté du monarque, de son élégance, de la courtoisie et de la délicatesse hautaine de ses manières. Elle flatte en lui l'ami de la paix et le libéral protecteur des arts. Elle fait appel, en outre, à la frivolité de la reine Henriette, à la vivacité impétueuse de la fille de Henri IV, de celle que son père avait amoureusement surnommée " la petite Italienne. " Cette poésie apparaît comme l'écho des fêtes insouciantes de Whitehall, comme le souvenir des propos raffinés où se jouaient à la Cour les brillants gentilshommespoètes, pendant les années qui précédèrent le Long Parlement. Elle est identique aux chansons qu'ils improvisaient avec une si désinvolte facilité ; ou encore aux toasts qu'ils portaient, la veille des batailles, à la victoire certaine du roi, d'une bravoure allègre, romanesque, comme empanachée, d'une loyauté enfin toujours enthousiaste.
Les Hespèrides contiennent peu de traces de cette vibrante exaltation et de cette délicatesse aristocratique tout ensemble. Herrick, isolé dans son village lointain, a perdu contact depuis trop longtemps avec l'élégance de la Cour. Quand il écrit ses poèmes au roi et à la reine qui, presque tous, datent de la guerre civile, il a plus de cinquante ans. Son ton sérieux, ses longs vers pleins qui contrastent avec les rythmes légers et vifs de sa chanson accoutumée, ressemblent encore moins aux couplets si prestes des lyristes plus jeunes, des Cartwright et des D'Avenant. Herrick se rapproche plutôt de Ben Jonson par sa robustesse un peu massive. Il rappelle Horace, dès à présent, Horace chantant la gloire d'Auguste, glorifiant les vertus de
' Voir entre autres : On his Majesties recovery froni thc small Pox :
Lot tlien the nanic be alter'd, Ict us say Thcy were small stars fixt in a Milky «ay, Or faitht'ull Turquoises, which Hoavcn sent For a Discovcry, not a Punishnient...
Corne Jiei, Tragi Comédies, ivith olher Poems, London, 1651.
l'empereur, sans se départir cependant d'une certaine sobriété, sans oublier son talent personnel ainsi dépensé, ni la dette, il semble, que le panégyriste impose par là à son héros. Les pièces courtisanesques des Hespèrides abondent en images empruntées à la mythologie et à l'histoire romaines. En usant ainsi de cette sorte de recul dans le passé, en disciplinant selon des formules classiques ses sentiments actuels, le poète évite l'excitation un peu fébrile des lyristes Cavaliers. Ce qu'il y a dans le tempérament de Herrick de positif et de robuste s'y reflète avec précision. Et il n'est pas jusqu'à sa réserve un peu orgueilleuse qui n'y trouve son compte. *
Car enfin, et pour si cordialement dévoué qu'ait été Herrick à la personne du roi, son loyalisme eut toujours des limites très marquées. C'est quelques mois à peine avant l'exécution de Charles P"" qu'il publie ses Hespèrides^ son recueil où les hymnes profanes à la gaîté et à l'amour tiennent la plus grande place, dans lequel nous l'apercevons, au détour de chaque page, couronné de pampres ou entouré de " la troupe fraîche et parfumée de ses maîtresses. " C'est que malgré les efforts du sujet fidèle, voire même du prêtre anglican, le poète prédomine en Herrick, le païen raffiné, l'artiste de la vie avant tout, et qui ne peut s'empêcher de voir dans les malheurs de la nation la ruine de sa tranquillité personnelle. ^ Cette attitude n'est plus en harmonie avec nos sentiments modernes, et nous trouverait volontiers hostiles : elle est néanmoins tout à fait représentative de notre poète. La complaisance en son œuvre, la satisfaction de soi n'allaient pas chez lui sans un réel égoïsme. Sa nature n'avait rien d'héroïque. Elle manqua toujours de cet enthousiasme, de cette foi convaincue et agissante, de cette earnestness qui jeta la plupart des jeunes poètes du temps dans la lutte, qui réduisit presque à rien l'œuvre d'un Lovelace f ou d'un Suckling, qui força Crashaw à se réfugier dans l'extase, qui durcit les délicates mélodies de la jeunesse de Milton, qui démentit les promesses de D'Avenant, et ruina les ambitions premières de Cowley. Durant la période troublée qui s'ouvre au temps de son âge mûr, Herrick s'inquiète moins de l'état général du royaume, ou même des souffrances du roi, qu'il croit passagères, que du bouleversement apporté dans sa propre vie. - Son aflUiction cependant,
' 597» Upon the troublesome times.
' 210, To his Friend, on the untuneable Times.
hâtons-nous de l'ajouter, n'est point continuelle. Les pires tristesses, celles que l'on voudrait loyalement persistantes, sont susceptibles d'un oubli passager. Et les plus pessimistes moments eux-mêmes, comme l'indique si bien le morceau qui suit, s'éclairent toujours chez Herrick d'un espoir en un avenir enchanteur :
Je suis tout triste et las, et presque mort pour elle, la troupe fraîche et parfumée de mes amantes ; c'en est fait des chansons à présent, puisque tout a revêtu ici l'aspect de la douleur ; la patrie est atteinte au cœur, et les remèdes désespérés ne font qu'accroître sa faiblesse. Pourtant s'il m'advenait de revoir l'âge d'or et le règne de Charles ainsi qu'aux jours d'antan ; si les saisons coulaient égales et paisibles, notre douce Marie revivant parmi nous, avec délice alors, me couronnant de roses, je noierais mes cheveux dans les parfums de Tyr, et une fois encore, avant que de mourir, je heurterais, de mon front levé, une étoile. '
Dans la mer sombre où tout est en tumulte autour de lui, Herrick ne peut s'empêcher d'avoir la nostalgie de son bonheur disparu, de suivre le mirage d'une vie, comme naguère, doucement nonchalante, ainsi qu'on aperçoit au loin, dans le couchant doré, une île de volupté et de rêve.
Aux poèmes que nous venons d'examiner, et qui définissent son attitude sentimentale envers le souverain, Herrick ajoute une cinquantaine de pièces courtes, des couplets pour la plupart, où il exprime son attitude critique envers le pou\oir royal. Ces opinions naturellement sont loin de concorder toujours. Inspirées par les événements, elles reproduisent leurs fluctuations, amplifiées encore par la sensibilité du poète. Elles ne sont que la fixation, que la cristallisation, si l'on peut dire, d'une émotion en idée. De là, dans ces couplets, des ressemblances, mais surtout des contradictions nombreuses. Nous rencontrons d'abord l'affirmation du droit divin des rois (25), et du devoir d'obéissance des sujets, même envers les
'613, The bad Season makcs the Poet sad.
tyrans (97), puisque toute la gloire d'un sujet réside en l'obéissance (270), et que, si c'est être esclave que d'être soumis à de nombreux maîtres, c'est être libre que d'en servir un seul (888). Que le prince soit sans peur, et sans scrupule (489) ; qu'il ne cède point à la multitude (537) ; qu'il ne s'approche de la foule que rarement, la distance ajoutant toujours à la majesté (683) ; qu'il se montre intrépide (1098), puisque la sûreté d'un roi n'est que dans sa force (972), et puisque, en cas de conflit, c'est l'épée de la guerre qui seule, ratio ultima regum^ décidera de la souveraineté (1103). Les ombres de la tyrannie toutefois sont plus nombreuses que ses reflets brillants, et Herrick les mentionne dans le détail. Le pouvoir et la paix n'occupent que rarement, ou jamais, le même trône (789). Même s'il n'y a point d'ennemis au dehors, il se trouvera des adversaires, pires encore, à l'intérieur (1031), puisque les plus vils et les plus apparemment négligeables sont, en fait, les plus dangereux, tel qui fait le sacrifice de sa vie étant maître par là de celle des rois (487, 703, 1000). D'autre part, il ne faut point songer à contenter tout le monde, le gouvernement actuel étant invariablement coupable, et détesté des sujets, toujours mécontents ou soupçonneux (922). Enfin, si le roi subit à lui seul le blâme de tous les échecs (775), il n'obtiendra en récompense de ses plus hauts services que la vile calomnie des hommes (933).
En regard de ces théories absolutistes apparaissent dans les Hespèrides des réflexions sentencieuses d'une tout autre portée. Le poète juge, avec une clairvoyance un peu inquiète, le gouvernement de Charles P"" et de ses conseillers. Malgré la généralisation qui atténue singulièrement sa critique, il se laisse aller parfois à une indépendance de langage qui ne s'accorde guère avec son conformisme accoutumé. Il insistait tout-à-l'heure sur les droits du prince, il s'attarde plus encore sur ses devoirs. Le roi, écrit-il, doit ménager ses sujets : le mauvais prince seul pille et affame son peuple (827) ; et si un tyran cherche son propre bien, un roi n'aura jamais en vue que celui de son royaume (862). Herrick énuinère les qualités multiples qu'il exige du souverain : la clémence, surtout envers les plus petits (776), et qui doit être d'autant plus large que l'on est plus puissant (1058) ; la modération : il faut tondre son troupeau, non l'écorcher (781) ; la patience, qui corrige les fautes,
mieux que la hache du bourreau (999) ; la douceur, qui fait aimer l'autorité (1068). Que les rois sachent bien que la cruauté envers leurs ennemis, détestable en soi (598), n'a jamais fait qu'en augmenter le nombre (930) ; que rien n'est stable que ce qui est obtenu justement (1024) ; que leur puissance réside dans le seul consentement de ceux qui obéissent, et que c'en serait fait de leur trône si cette obéissance venait à leur être refusée (1074). Herrick rappelle aux rois la responsabilité qui pèse sur eux, et que tel prince^ tel peuple (615, 760). Qu'ils résistent aux plaisirs pernicieux où s'énerve leur volonté (1088) ; qu'ils se mettent en garde contre les favoris, toujours impatients de les aider de leurs conseils (1038, 1073), contre un favori unique surtout, qui les dominerait en les flattant (439). Que le roi au contraire accorde aux lois leur plein pouvoir (609) ; les violenter, c'est porter préjudice non pas à un seul, mais à la nation entière (1042) ; rien enfin ne saurait être plus fatal qu'un attentat à la liberté :
Tous les maux qu'un mortel endure peuvent se guérir, si longtemps qu'il est sûr de sa liberté ; ne l'est-il plus r la moindre peine ébranle et détruit l'édifice. '
Cette divergence entre les idées et les sentiments de Herrick à l'égard de la royauté a embarrassé les critiques de son ccuvre. On a fait remarquer que la plupart de ces aphorismes étaient traduits des auteurs anciens, et qu'ils ne représentent point, en conséquence, l'opinion du poète. Leur grand nombre cependant, plus d'une cinquantaine ; l'insistance avec laquelle ils répètent, sous des formes différentes, des idées semblables ; les soins surtout que Herrick apporte à les exprimer d'une façon personnelle ne nous autorisent guère à les négliger. Ou encore, se basant sur les écarts considérables qui apparaissent de temps à autre, même entre deux couplets consécutifs, on a voulu n^y voir que des pensées détachées, sans unité réelle, sans vérité profonde d'aucune sorte.
Or, Herrick nous semble très sincère dans chacune de ses opinions, si contradictoires qu'elles puissent paraître. Il nous
' 396, Liberty.
représente les vacillations d'un royaliste qui obéit, mais déjà raisonne son obéissance, qui critique les actes de son souverain sans que cela entame en rien son affectueuse loyauté. C'est l'inquiétude, le déséquilibre de la première moitié du XVIP siècle en Angleterre que nous révèlent ainsi certaines parties des Hespêrides. Les jours sont révolus où Elizabeth ne pouvait supporter qu'on mît seulement en question son despotisme. Les prérogatives royales que Jacques L'" avait si imprudemment aventurées dans des controverses érudites étaient devenues, sous son successeur, une matière courante de <]iscussion. Par le conflit qu'il laisse ainsi apercevoir entre ses sentiments et ses idées, Herrick nous découvre assez bien la lutte que l'idéal chevaleresque et médiéval essaie de soutenir contre les aspirations modernes. Déjà il a perdu la foi qui animait un Sidney ou un Spenser, et il commence de douter. Il ne connaît plus l'enthousiasme généreux. L'esprit du Puritanisme, flottant dans l'air, lui a appris le devoir d'écouter en lui son individualisme grandissant. L'aff'ection qu'il a témoignée dans ses poèmes loyalistes l'autorise, d'ailleurs, à être plus sévère dans ses jugements généralisés. Un idéal assez net surgit ainsi de l'ensemble de son recueil, le rêve d'un prince aimé de ses sujets, puissant, redouté même, bon en outre, ami de la clémence et de la liberté. Le souverain serait parfait à ses yeux qui accommoderait les prérogatives limitées de la couronne avec les droits, limités eux aussi, des sujets ; qui maintiendrait une sorte d'équilibre entre le despotisme monarchique, qu'il réprouve, et la tyrannie démagogique ■qu'il exècre (346, 537, 888). Herrick, faut-il le dire, n'alla jamais Jusqu'à coordonner ses impressions et ses jugements en un système logique. Il se contenta de les juxtaposer sans les fondre, sans les dépouiller même d'un certain dilettantisme. Il demeure essentiellement artiste. En songeant à amender ce qui est, il voudrait surtout pouvoir l'aimer sans restriction, et s'y abandonner sans crainte. Où se réfugier, en effet, pour éviter " la calamité publique ? " Et quand prendra fin, " avec cette saison mauvaise, la tristesse du poète r "
L'attitude de Herrick envers le Roi et la Cour est donc intéressante à plusieurs égards, et les morceaux où elle se trouve représentée ont une importance psychologique qui dépasse de beaucoup leur valeur littéraire. Sous leurs hyperboles fleuries ou leur concision gnomique,
SOUS leurs formes multiples de dédicaces, de compliments, de chants de triomphe, ou bien de simples couplets sentencieux, ces poèmes loyalistes nous font pénétrer assez profondément dans la personnalité ■de Herrick. Ils nous découvrent un des aspects importants de son caractère, l'aspect capital même pour un homme du XVIP siècle, et •qui reflétait en quelque sorte tous les autres. Le poète des Hespêrides nous apparaît, dès à présent, avec sa paradoxale complexité. Royaliste de cœur, mais indépendant d'esprit, il adresse des paroles d'espérance à Charles I''' jusqu'en 1648, et, dans le même temps, critique son absolutisme sur un ton si dégagé qu'on pourrait le croire indifférent à l'issue de la lutte. Par le culte qu'il a voué à la personne du roi et par le soin jaloux tout ensemble aveclequel il veille sur sa propre individualité, il nous présente un type d'Anglais nettement caractérisé. Herrick méritait bien d'être l'ami de John Selden, " l'érudit, le sage, le maître antiquaire, " comme il l'appelle, ' qui, tout "en aimant ses aises," suivant l'expression de Clarendon, "' ne cessa à la fois de jouir de la confiance de Charles I'"'' et de défendre, en chaque occasion, les droits constitutionnels du Parlement. Si Herrick n'eût pas toujours suivi Selden dans sa raillerie, parfois sarcastique ou même irrévérencieuse, il l'eût sans doute approuvé dans cette épigramme, foncièrement dévouée sous son dehors égoïste : " Un roi est une chose que les hommes ont faite dans leur propre intérêt, pour être tranquilles. " ^
• 366, To the most learned, wise, and Arch-Antiquary, M. John Selden. " Edit. cit., V. 209 : " He... loved his ease. "
3 Table-Talk, Art. King : " A King is a tliing men havc made for thcir own sakes, for quietness' sake. "