‹ Robert HerrickChapitre 23 sur 88 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Herrick possède, à la \ ille, beaucoup d'amis. Il ne s'approche 2;uère de la Cour puisque, selon le mot de La Bruyère, " on ne prime point avec les grands, qui se défendent par leur grandeur, " mais il est en fréquents rapports avec ceux qui, sans porter un nom illustre, jouissent d'une situation aisée, aiment les poètes, se font leurs protecteurs, et admettent dans leur commerce avec eux une sincère cordialité. Il est en relations constantes, d'autre part, avec un bon nombre d'hommes d'église, d'hommes de lettres surtout, auxquels il adresse, sous le moindre prétexte, des panégyriques enthousiastes. Essayons de recueillir des poèmes divers que Herrick a consacrés à ses amis la conception, si révélatrice du tempérament d'un individu, qu'il se fait de l'amitié.

A l'égard de ses protecteurs, ou, comme il les appelle, de ses " patrons, " Herrick manifeste une très affectueuse franchise. Il remercie Sir Clipseby Crew, par exemple, de ses largesses, et ne se fait aucun scrupule, comme l'indique le poème qui suit, d'avoir de nouveau recours à sa libéralité :

Donne-moi du vin et des vivres pour créer en moi une ardeur, et que mon sang coule plus vite.

Le froid ni la faim n'ont jamais engendré un noble poème, comme font tes coupes de sack.

Donne m'en donc, mon Chevalier :

en un instant naîtra en moi l'exaltation prophétique.

Si j'écris quelque morceau neuf et rare, je dirai, mon Crew, que c'est toi seul qui l'inspiras. '

On ne tend point la main plus candidement, et nous apercevons ici notre Herrick bien à découvert. Il aime un fin repas qu'arrose un flacon de vin choisi. Il accueille volontiers une invitation chez un de ses riches protecteurs, et va môme jusqu'à la provoquer. Il rappelle de temps à autre, à sa façon, c'est-à-dire par un compliment enjoué, le " pas d'argent, pas de poète." Il n'a rien cependant d'un " valet de prince, " prodiguant des flagorneries menteuses. Il a pour son " patron " Clipseby Crew autant d'affection que de respect. II l'appelle Noble Sir (490), mais aussi my Knight (621), my Clipseby (427), et my Dearest Crew (427, 621). Dans un poème qu'il lui adresse à propos d'une querelle passagère, il lui laisse entendre l'inquiétude sincère où le jette l'idée d'une séparation, s'en déclare, en toute franchise, innocent, mais, en même temps, lui doime l'assurance que son amitié fidèle survivrait à leur éloignement (427)."

Avec ceux dont Herrick n'attend rien, qui n'appartiennent pas, de près ou de loin, à la Cour, ^ et qu'il n'est point tenu par conséquent de ménager, son allure indépendante s'accentue davaiitatie. Dans ce milieu plus simple, plus bourgeois dirions-nous, plus en rapport ainsi avec ses goûts et ses propres manières, notre poète se sent tout à fait à l'aise. Sa naissance, dans une famille ancienne et riche, autant que le rare talent qu'il a la conscience de posséder le mettent de plain-pied avec les principaux personnages de cette société. Il tient à eux, cependant, a\ec acharnement. La solitude à laquelle il est condamné, pendant si longtemps, lui rend plus

'621, To Sir Clipseby Crew.

- Hâtons-nous d'ajouter que ce ne fut là i|u'une iioure j^rise clans les lonj^ucs relations de Herrick avec Sir Clipseby Crew, et (jue le poète nous a laissé le témoignajîe d'heures plus claires, une ode épicurienne entre autres où il invite son ])rotecteur à venir le visiter dans son ermitaiie (545^ et un somptueux épithalaine (284), sur lequel il nous faudra revenir.

' Voir les poèmes, assez )ilats et d'une louange peu discrète, qu'il adresse à Endymion Porter, le patron, on s'en souvient, de tous les beaux esprits de l'épocjue : 117, To the Patron of Poets, M. Kmi. Porter ; 1 S 5, An Ode to Master Endymion Porter, upon lus Brothers death ; 49 j, \n Kclogue, or Pastorall between Endimion Porter an<l Lycidas Herrick, set and sung. ^

précieuses encore ces relations, qui lui représentent le bonheur perdu. Il n'a rien pour l'en distraire. Il ne se marie point, et reporte sur ses amis toutes ses forces d'affection, avec d'autant plus d'insistance qu'il •s'éloisine davantage de sa jeunesse. Herrick tâche de se persuader qu'il demeure toujours présent dans leur souvenir, comme, dans sa cure de l'ouest, il continue de songer à eux, si souvent. Quand en 1648 il se décidera à révéler au monde son " grand royaume poétique " (265), il ne manquera pas de leur y réserver une place d'honneur.

Les Hespèrides ne contiennent pas moins d'une trentaine de pièces dédiées au culte des amitiés du poète. Voici les hommes d'église d'abord : Joseph Hall, évêque d'Exeter, son supérieur direct par conséquent, le prédicateur rapide et fougueux, plus connu par ses satires vigoureuses, mordantes, souvent grossières, composées avant son entrée dans les ordres (168) ; John Williams, évêque de Lincoln, dont Herrick semble avoir eu à se plaindre, et à qui il adresse dans sa prison des souhaits pour son élargissement prochain, non sans les tempérer de quelque ironie gracieuse (146) ; le jovial John Weeks surtout, son " ami privé " à qui il consacre trois poèmes : Sa Fieillesse, un long morceau épicurien (337) ; puis une sorte d'épître qui reprend le même thème, en ces vers par exemple :

...Le temps rapide fuit, comme fuit le ruisseau ;

nous glissons loin d'ici emportés avec lui.

Rien ne rappellera les heures envolées,

ni la rose, une fois qu'elle sera flétrie,

ni nous non plus, ami, quand nous serons perdus,

pareils à la rosée ou la gelée fondue.

Or donc vivons joyeux, et profitons de l'heure,

faisons un âge d'or de notre âge de fer ;

festoyons, folâtrons, chantons, amusons-nous...

Nous agirons ainsi, bravement, sachant bien

qu'il nous faudra partir, les sabliers vidés,

pour être, tous les deux, confondus dans la tombe

dont nul, jusqu'à présent, n'est jamais revenu. ^

Enfin, et après avoir été expulsé, il semble, de Dean Prior, Herrick adressera encore à son ami plus heureux une requête, très affec-

671, A Paranaeticall, or Advisive Verse to his friend, M. John Wicks.

tueuse au début, mais qui s'achèv e en un sursaut de fierté, et comme en un raidissement de son indépendance jalouse (1057).

Herrick se montre autrement chaleureux envers ses confrères en poésie. Le métier d'écrivain lui paraît la plus noble des vocations humaines, et c'est son propre panégyrique ainsi qu'il semble chanter quand il entonne l'éloge enthousiaste de quelques-uns de ses contemporains. Il implore John Selden de lui accorder une consécration qui le vengera du dédain du monde (366). Il vante, avec une ardeur sincère, les " incomparables pièces " de John Fletcher (1408). Il accable de fleurs la muse méditative et raisonneuse de Denham, et reconnaît, avec une humilité emphatique à plaisir, la supériorité éclatante de son poème descriptif, le fameux Coopcrs Hill^ si correct, si lisse, si terne cependant dans sa régularité (674). Herrick remercie encore Charles Cotton de l'éloge que celui-ci accorde à ses vers, et qui en sont, l'assure-t-il, " le plus glorieux laurier " (948). Il encense un certain nombre de poétereaux, tout à fait inconnus aujourd'hui : Mr. John Hall, auteur des Horae f^acivac^ or Essaxs 1646, qu'il compare à Apollon lui-même, tout simplement (957) ; Sir John Mynts, ou Mennis, le familier de Samuel Pcpys, un des collaborateurs de la collection, parfois si obscène, des Muianim De/iciae, 1656, et qui apparaît dans les Hespèridfi comme un parangon de pureté (527) ; le Docteur Alablaster, un prolixe auteur de traités théologiques et apocalyptiques (764) ; Léonard VVillan, un autre de ses " amis privés, " poète et traducteur fort au-dessous du médiocre, dont il proclame les capacités littéraires presque universelles ; craignant même de ne pas l'avoir célébré comme il convenait, il s'en remet imprudemment à la postérité du soin de compléter son éloge (956).

Qu'on ne cherche point dans les divers morceaux auxquels nous venons de faire allusion une peinture complète de l'amitié. Herrick exagère démesurément l'éloge qu'il fait de ses amis, mais ne s'oublie jamais lui-même. Il ignore ce don total de soi où, sui\ ant l'expression de Montaigne, " les Ames se meslent et confondent l'une en l'autre d'un meslange si universel qu'elles effacent et ne retrouxent plus la couture qui les a joinctes. " Il voit surtout dans l'amitié le plaisir, c'est-à-dire le profit personnel ()u'il en pourra retirer. Il décrit rarement les qualités d'un ami d'une tatjon désintéressée. S'il s'y

efforce, comme pour John Wear, et trace le portrait idéal d'un homme de loi, il ne peut s'empêcher de laisser poindre l'oreille, et de laisser échapper, avant la fin du morceau, quelque trait immodeste (558). Plus souvent Herriclc se met résolument en scène, tantôt donnant de graves conseils à ses amis et leur prophétisant l'avenir (484), tantôt leur indiquant la façon d'étudier ses vers (1063), ou les complimentant sur la manière dont ils les lisent :

Lis toi-même mes vers, Swetnaham ; s'il s'y trouve un défaut, il sera caché par ta lecture. Ta voix rendrait plaisants les plus aigres poèmes ; c'est du miel pur qui coule quand tu dis les miens. '

Le dernier vers est caractéristique. Ce que Herrick recherche dans un ami c'est, le plus souvent, quelqu'un qui partage non seulement ses goiàts, mais aussi la haute opinion qu'il a lui-même de son œuvre. Nous n'apercevons, dans les plus admiratives descriptions qu'il trace de ses amis, que le reflet de son propre portrait, tel du moins qu'il se voyait, et qu'il lui plaisait d'être connu de nous. Il nous fait penser à l'auteur ancien, cité par Bacon, déclarant qu'un ami est un autre soi-même, moins imparfait pourtant, et comme doué d'une idéale beauté. "

De là l'attention avec laquelle Herrick cultive ses amitiés. S'il ne va pas jusqu'au froid calcul du chancelier de Jacques P"", dont il n'a à aucun degré la prudence cauteleuse ni la froide volonté de parvenir à tout prix, il demeure plus éloigné encore de la dévotion passionnée qui unit Shakespeare au jeune seigneur des Sonnets. ^ Un certain calcul de vanité s'insinue toujours chez notre poète, qui ne laisse pas de tempérer la sincérité de son sentiment. Il ne lui déplaît pas de faire parade de l'affection qu'il accorde à ses amis, au lieu de s'associer à leur vie, de souffrir de leurs souffrances, de se réjouir de leurs joies, de les aimer, en un mot, tout simplement. Herrick suggérerait plutôt le souvenir d'Horace, si peu spontané, lui aussi, dans ses effusions, gardant jalousement son indépendante dignité, ne

' 1090, To M. Laurence Swetnaham.

- Essay XX H I .- Of Frendship.

' Voir Waher Thomas : La conception de l' amitié dans 'Bacon et Shakespeare, Revue Germanique, mai 1906.

s'abandonnant ni avec Mécène, malgré l'affectueuse reconnaissance qu'il lui a vouée, ni avec Virgile, en dépit de la vénération qu'il entretient pour lui, ni même avec Auguste, qui ne manqua pas, à plusieurs reprises, de lui en faire le reproche. Comme Horace encore dédiant des odes légères, si aimablement enjouées, au poète et grammairien Fuscus, au chevalier Scptimius, à Pompeius Varus, son ancien compagnon d'armes, admirant plutôt l'amitié en tant que sentiment humain qu'estimant l'ami lui-même, peignant avec sympathie, dans ses strophes gracieuses et vives, les marques de tendresse que se donnent les hommes plutôt que les réclamant à son profit, cultixant en un mot la modération, cette mediocritas dont il fait tant de cas, jusque dans ses sentiments personnels, ainsi Herrick ne se livre point corps et Ame à ses amitiés, et ne perd jamais possession de lui-même. Il est affable, souriant, également empressé envers un grand nombre de personnes à la fois, mais il ne se laisse accaparer par aucune d'elles. Il ne parvient jamais à laisser un peu dans l'ombre sa personnalité, ni à imposer à son " moi, " ne fût-ce qu'un moment, un silence modeste.

Notre auteur, au surplus, est loin d'atteindre à l'harmonie parfaite, sans heurt ni disparate, de son modèle classique préféré. Herrick essaie bien de montrer que les amis qu'il célèbre, et à qui il promet l'immortalité, sont des hommes de tous points éminents qui dexront à leur propre élévation morale de ne point disparaître de la mémoire des hommes. Mais, et avec une inconséquente naïveté, il insiste sur le fait que cette vie immortelle est une faveur par lui seul conférée. C'est lui qui sera le grand prêtre du Temple de la Renommée. Les images abondent dans les Hespèrides qui tendent à faire du livre un tombeau de grands hommes, et comme un Panthéon de gloires impérissables. Les pièces qu'y consacre le poète sont à ce point nombreuses qu'on a pu conjecturer qu'elles étaient destinées à former un recueil indépendant. ' Les Hespèridts sont ou un temple, ou une cité de héros :

Du temple fortuné que pcuplciu mes héros orné partout ici d'imposantes figures...

approche, vaill.mt homme...

' Grosart, Mcm.-httr., pp. CXIV-CXIX.

(lit-il à " son honoré cousin " Sir Richard Stone (497) ; et s^adressant à son savant ami, Mr. John Selden (366) :

La cité de héros que j'élève en ce livre

a ses fondations profondes sur le roc,

et ne croulera point ; lors fais-y ta demeure.

Ou encore, le recueil est un " collège " fameux que le poète aurait lui-même fondé (984). Ailleurs, changeant d'image, Herridc parle de ses " élus, " ou de ses " justes " :

Aime-moi, puisque je te place parmi la tribu de mes justes ; les plants bcâtards dépériront manquant de racine et de terre ; assure-toi que tu vivras immortel, avec mes Elus. '

Quand tu dormiras, bien plus tard, en ton linceul, près des aïeux, quand on distinguera à peine ton écusson tant délabré, ton nom, ta gloire ici vivront avec la race de mes Justes. "

Il décrit la troupe de ses saints " s'avançant en majestueuses processions " (764) ou " vêtus d'une blanche étole " (546). Son livre est une "poétique liturgie" où sont "canonisés" ses héros (511); un " calendrier éternel " où ses amis réapparaîtront à jamais (445) ; un " firmament spacieux " où ils brilleront avec " la beauté et la virginale splendeur des étoiles " (517). Sans doute, c'est une troupe d'hommes vertueux que sanctifie Herrick, et dont les mérites se propagent de tous côtés, comme les plus suaves parfums (332). Mais c'est l'art seul du poète qui met sur leur front la couronne d'éternité (790). C'est lui, le "prophète lyrique, " qui leur distribue les lauriers (366). C'est parce qu'il les admet dans son " Testament " qu'ils ne mourront pas (978). C'est la seule puissance de son génie, en un mot, qui assurera leur destin (870). Qu'importe donc, après d'aussi

' 860, To his friend, Master J. Jincks.

' 665, To his worthy friend, M. Arthur Bartly.

grandiloquentes certitudes, l'ordre selon lequel ils apparaissent dans les Hespèrides? Tous parviendront ensemble, avec le poète lui-même, à l'immortalité.

Cette superbe complaisance que Herrick, sous le prétexte d'honorer ses amis, professe ainsi envers lui-même est caractéristique de notre poète. Sans doute il a pu trouver chez son maître lien Joiison, et dans la célèbre " Tribu " dont il faisait partie, l'idée de faire de son li\rc un " Collège " ou un " Temple " impérissable. En outre, ce thème de l'éternité conférée par la poésie est un des plus fréquents parmi les lyristes élizabéthains. ' Shakespeare, on le sait, prit comme thème essentiel de vingt-six de ses sonnets les ravages du temps que peut seule combattre la pérennité des vers. La beauté cédera à la mort, mais son souvenir demeurera dans le poème qu'elle aura inspiré :

Ni le marbre au grain dur, ni l'or des mausolées Royaux, ne survivront à mes sonnets puissants... Les lettres de ton nom y brilleront coulées. *

L'effort du temps vorace demeure \ain, et :

Au ciel de l'avenir, malgré sa main cruelle. Ta gloire avec mes vers s'envole à tire d'aile. '

Or ce privilège insigne que les Elizabéthains réservaient à une seule personne, ami ou amante, Herrick l'étend au groupe compact de ses relations. De plus, à la joie d'exalter leurs vertus se mêle toujours, chez le poète des H.es.pèndes^ l'idée de la gloire qui en rejaillira sur lui-méme. La pensée semble le ravir que ceux qui, par leur naissance ou leurs mérites propres, étaient pour le présent ses égaux, ne survivraient que par la grâce insigne qu'il leur avait consentie en les introduisant dans son immortel recueil. Sur ces deux thèmes, qu'il sépare rarement, Herrick est intarissable :

Regarde dans mon livre, et vois-y la promesse pour toi, comme pour moi, de la vie éternelle ; nous nous envolerons des sépulcres fatals, tandis que périront les générations ! *

' Voir dans Sidney Lcc : Tlie hrouh Riiiainance in EnglanJ, Oxford, 1910, les quclc|iics jxif^cs intitulées " The Poetic Vaunt of Immortality '" (pp. 276-281). ' Sonnet LV. Traduction Ch. M. Garnicr.

* Sonnet LX.

* 907, To a Friend.

Ou encore :

Je puis voir à présent les bornes de mon livre, mais non la fin de ceux qui y sont avec moi ; lors que nous commençons ici nouvelle vie, des milliers sont perdus dans la nuit éternelle. '

Cette confiance enthousiaste que Herrick met ainsi en la destinée de son œuvre peut paraître indiscrète : elle est si naïve, comme si naturelle, qu'elle en semble moins outrecuidante. Avouons néanmoins que l'histoire littéraire offre peu d'exemples d'un auteur dévoilant avec une telle nudité d'expression l'impudente idée qu'il se fait de son talent, tout en prétendant en faire hommage à autrui. Le Exegi monumentum aère perennius d'Horace paraît presque modeste en regard de cet orgueil que Herrick a si magnifiquement étendu à tout le " collège " de ses protecteurs et de ses amis.

1 On his Booke, 1020

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