CHAPITRE III
Selon une tradition déjà ancienne, c'est pendant son séjour parmi les paysans du Devonshire que Herrick composa la plupart des épigrammes que l'on trouve, en assez grand nombre, ^ dans les Hespèrides. Si l'on en rencontre quelques-unes écrites apparemment à la ville, sur une dame, par exemple, dans le portrait de laquelle on loue surtout le peintre (242), sur Case, un homme de loi (976), sur Pievis/i (411), Prat (693), et N^/5 (897), de méchants poètes, sur Shi/I, le balourd, et comment il se fraie un passage dans Cheapside, le jour de la procession du Lord-Maire (552), le nombre de ces épigrammes citadines ne laisse pas cependant d'être très restreint. ■ Presque toutes au contraire correspondent à la description que fait Herrick de sa province de l'ouest dans les " poèmes de mécontentement " que nous connaissons déjà, où il dit sa tristesse d'être dans cet "insipide Devonshire" (51), et le caractère hargneux, rugueux, " rocailleux " même de ses habitants (86). Elles renferment des allusions précises à des faits locaux, tel ce Lusie qui voulut être enseveli dans le gros drap du Devonshire dont il avait tiré sa fortune {i 1 15). Plusieurs des noms propres qu'elles contiennent, parmi ceux que ne forgea pas le poète, sont encore courants aujourd'hui dans la province, tels que Peapes (836) et Joël Michelditeh (801). D'autres se retrouvent dans le registre de paroisse de Dean Prior, pendant les années mêmes du ministère de Herrick: Scobhle (126), Dundrige (534), Coone (590), Mudge (966), ou avant et après lui : Tooley (569),
' 152 exactement, en restreif^nant le mot t'f>i^iatnme, comme on a coutume lie le faire pour Herrick, aux courts poèmes réalistes et satiriques, variant quelquetois de deux à six et luiit vers, mais consistant généralement en un quatrain.
• Certaines de ces épifjrammes londoniennes sont, au reste, de simples traductions de Martial. Celle Upoii Case (976) en est littéralement transcrite (I xcvii. Ad Naevolum Causidicum).
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Smetiton (705), Teage (881). Les épigrammes en outre décrivent des mœurs vilLiiïcoises, franchement et grossièrement rustaudes, comme devaient Tètre, vers le milieu du XV IP siècle, celles des paysans devonshiriens. Et qu'on ne s'étonne pas enfin qu'un pasteur ait ainsi mis à nu les faiblesses de ses ouailles, que la charité de son office aurait dû voiler. L'homme d'église en Herrick céda souvent le pas à l'artiste et au " fils " de Ben Jonson. On sent, dans les épigrammes, le poète citadin médisant des truands qu'il a le temps d'examiner de près, et se vengeant sur eux de ce " morne " loisir.
L'observation de Herrick s'attache d'abord à découvrir chez ces campagnards ce qui lui fournira l'occasion de les détester à coeur joie. Il décrit toutes les tares physiques, laideurs ou infirmités, de ses rustres. Les épigrammes forment comme une galerie où abondent les détails répugnants : yeux chassieux ou injectés de sang, paupières irritées pareilles à des plaies vives, d'où découle parfois une humeur visqueuse (99, 222, 274, 410, 475, 579, 817, 880, 1079, 1108) ; nez de travers ou camards (569, 590, 887, 946) ; dents noircies, gâtées, nauséabondes, ou mâchoires affreusement édentées (129, 420, 544, 669, 729, 966) ; haleines malodorantes, et corrompant tout à la ronde (131, 589, 599, 638, 660, 803) ; boutons purulents envahissant le visage entier (481, 595, 835) ; ongles crasseux (410, 649, 960) ; pieds aux odeurs fétides et surchargés de cors (669, 705, 732, II 14) ; toutes les difformités de la goutte (556, 578) ; toutes les horreurs en un mot de la pauvre bête humaine, étalées avec complaisance.
Herrick insiste d'une façon particulière sur les détails odieux. Il pousse volontiers jusqu'à la scatologie (238, 429, 499, 552, 573, ^3^' ^37> ^5^5 79^)) voii'ti même jusqu'à l'obscénité (126, 199, 234, 243, 262, 380, 381, 412, 533, 611, 632, 754, 944). Or rien ne vient tempérer le dégoût qu'inspirent ces saletés si nombreuses. On n'y trouve point, comme dans la grossièreté de Rabelais, cette intense vie animale qui fait un peu perdre de vue la malpropreté dominante, cette sensualité passionnée, si l'on peut dire, qui s'élève parfois jusqu'au lyrisme, ce gros rire à ventre déboutonné, débordant, impétueux, comme torrentiel, et qui balaie tout devant lui. On n'y rencontre pas davantage, comme dans certains tableaux de jordaens.
la puissante gaîté des goinfres brabançons, rubiconds et gras, bâfrant, s'empifFrant, godaillant parmi les éclats de rire de la Flandre en kermesse. La grossièreté d'observation des épigrammes de Herrick n'a rien de cette impudeur naïve, rien de la gouaillerie robuste de notre curé de Meudon qui hurle, tonitrue, et qui, afin peut-être de donner le change aux persécuteurs d'hérésie, affecte de se réjouir de sa turbulence charlatanesque ; rien non plus du coloris fougueux du bourgeois d'Anvers où éclate l'exubérant naturalisme de son pays. Herrick se traîne dans la basse observation des défauts personnels. Son réalisme est malpropre, lourdement impudique, sans jamais une pointe polissonne. Ses épigrammes recherchent la laideur, pour elle-même. La seule lumière qui les éclaire parfois est la joie un peu trouble que procure à un être sain la vue des infirmités physiques des autres.
Ce réalisme cruel mène droit à la raillerie violente, souvent même à l'invective. Herrick, qui observe rapidement et en gros, qui examine les paysans autour de lui sans aucune sympathie, n'en voit que le dehors. Il ne prend pas la peine de rechercher le sens de leurs gestes un peu rudes, et s'en tient au grotesque du premier aspect, laissant ainsi dans l'ombre leurs qualités plus difficiles, ou plus lentes, à découvrir, ne s'attardant qu'à leurs travers, en somme, presque toujours insignifiants. Mease se vante d'avoir mangé du poulet, qui n'a jamais touché un croupion (362). Peapes affecte de se nettoyer les dents, comme s'il venait de se régaler d'une échine de boeuf, alors qu'il n'a dîné que de fromage et de pain rassis (836). Spokes est un glouton qui mangerait à lui seul un porc entier (983). Hog^ à la cuisine, se contente des foies mollasses et des gésiers bleuis (1080). A côté de ces goinfres, voici des ivrognes, comme Tr//), qui, pour se procurer de l'aie, a vendu les lunettes de sa vieille mère, et serait prêt à vendre encore ses yeux et son nez (830), comme Buggim^ qui est ivre toute la nuit et dort toute la journée (1012), comme Chuh qui tiéclare, le dernier jour de la moisson : " Mes gars, \oici de beau froment pour les gâteaux de Noël, " mais qui s'empresse de le \ endre pour boire, et iTaura menu- \)\vi-, de- pain à manger quand viendra Christmas (l 087). Les victuailles et les brocs de bière se paient un bon prix, malheureusement, et ce sont parmi les rustres de continuels stratagèmes pour se les procurer sans bourse délier ou, mieux encore, quand ils n'ont plus
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un penny vaillant. Nick Flimsey passe tout marri : il ne sait plus à qui emprunter (424). Roots a acheté à crédit une belle bourse : à quoi bon, puisqu'il n'a plus qu'y mettre (428) ? Huncks jure qu'il n'a pas d'argent sur lui, quand le moment est venu de régler l'écot au cabaret : mais en a-t-il davantage dans ses coffres, à la maison (464) ? Tom Pennie mange du pain bis par force, car il n'a plus le moyen d'en manger de blanc (998), Boreman perçoit des péages, triche, flatte, ment, et, malgré les conseils que lui prodigue le Diable, demeure toujours sans le sou (1026). Voilà le genre de satire que présentent les épigrammes de Herrick, et dont il est inutile d'apporter de plus nombreux exemples, toujours pareils. Ce ne sont que des cancans de village sans portée aucune, et qui font songer aux grossières improvisations d'un poète ivre :
Charbonn^w/ de ses vers les murs d'un cabaret.
Herrick est à cent lieues d'un Burns chantant le bonheur qui s'abrite sous les plus humbles cottages, ou encore la misère du paysan ennoblie par son labeur opiniâtre, et comme illuminée par son âme fervente. ^
II est presque aussi loin de Crabbe dont il a été parfois inconsidérément rapproché, qui, tout en accumulant dans le portrait pessimiste qu'il trace de ses paysans du Suffolk les détails les plus vulgaires et en apparence les plus futiles, tout en obéissant, comme on l'a fait remarquer, " à un penchant manifeste pour le sarcasme et la méfiance ironique, " ne ridiculise les hommes cependant que pour les guérir de leurs ridicules mêmes, et conserve à sa satire un caractère " social et non personnel, moralisant et non haineux. " ^ Le réalisme et la raillerie de Herrick au contraire sont d'une violence gratuite et purement égoïste. Ses épigrammes sont visiblement un passe-temps vengeur où, l'agacement aidant, le poète frappe vite plutôt que juste et fort. En répandant ainsi son invective brutale, en ne la retenant même pas à l'égard des femmes, à qui il décoche bon nombre d'épigrammes, et non des moins immondes (99, 243, 357, 380, 532, 544, 572, 579, 599, 669, 729, 733), Herrick met surtout à jour sa propre vanité, sa morgue de citadin jugeant cette canaille, non pas seulement avec l'indifférence qui prend à peine parti, ni même avec
' Voir The Cotter's Saturday Night.
' R. Huchon : Un poète réaliste anglais, George Crabbe, Paris, 1906, pp. 351-53.
le peu de clairvoyance provenant du manque de toute estime, mais avec un mépris très arrêté. Les paysans du Devonshire pouvaient être peu "civilisés" encore, fort peu semblables aux amis que notre poète avait laissés à Londres : cela ne fournissait qu'une bien méchante excuse à son impitoyable sévérité.
Si l'observation et la satire de Herrick manquent de cet attendrissement qui semble faire partie intégrante de l'humour, de cette tendance à s'affecter, à éprouver, au sens étymologique du mot, quelque " humeur, " de cet écho sentimental qu'éveille parfois la raillerie au profond de nous-mêmes, le poète ne rachète-t-il pas cette sécheresse de cœur par l'esprit, l'autre qualité qui, de fait, constitue tout l'intérêt de l'épigramme r Herrick, qui ne provoque jamais en nous un sourire compatissant au sujet de ses paysans du Devonshire, ne compense-t-il pas ce défaut par quelque remarque ingénieuse qui pique et fouette, par quelque saillie qui présente les choses sous un aspect imprévu ? Les exemples que nous avons examinés jusqu'ici nous ont renseignés sur ce point. Les épigrammes de Herrick, qui sont pour la plupart des quatrains, présentent bien la brièveté qui est une des conditions du genre, et l'un des vestiges de la nature primitive de l'épigramme : une inscription dans le marbre sur un monument ou une statue, mais elles manquent totalement de cette condensation autour d'une idée unique, de cette pointe finale surtout, qui caractérisent l'épigramme moderne. Elles sont molles et flottantes au contraire, mal composées, sans gradation, sans tension d'aucune sorte. La chute n'en est jamais imprévue. L'esprit en est fade, cachant sa faiblesse sous de la violence, voire même de la brutalité injurieuse. Ainsi, et pour nous en tenir à quelques exemples, sait-on pourquoi Batt a beaucoup d'enfants r dans l'espoir que sa femme trouvera la mort en leur donnant le jour (184) ; pourquoi Guhhs appelle les siens chatons? à cause du plaisir qu'il aurait à les voir noyés (200) ; pourquoi Hariih^ le maître d'école, qui a tout récemment enterré sa femme, pleure et soupire le long du jour r de joie, tout simplement (843). Voici, à côté de ces plaisanteries, et les égalant, les vieilles banalités du médecin Leich qui prétend soigner les autres, mais ne peut réussir à se guérir lui-même (237, 316) ; de Ctntii\ le marchand de lunettes qui, bien qu'il ait la vue faible, se refuse à en porter (402) ; de Hornc^ le fabricant de peignes, qui fait en outre com-
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merce de dents, mais n'en a pas une seule pour regarnir ses propres mâchoires (596). Tout ceci est d'une faiblesse affligeante, et met Herrick au rang des insipides auteurs de pasquinades dont les élucubrations gonflaient maint recueil de l'époque. Cette maladroite épigramme (693) :
Prai écrit des satires, mais voici leur faute : dans aucune satire il n'est un grain de sel
s'applique à Herrick lui-même, fort justement.
A défaut d'esprit véritable, l'auteur des Hespérides se rattrape sur des faux-fuyants. Il a recours aux jeux de mots, qu'on ne dénomme jeux d'esprit que par erreur, et qui sont à l'esprit ce que la monnaie de billon est aux pièces d'or, ou la caricature au portrait. Il recherche assidûment les pointes et les calembours, dont l'intérêt consiste en l'imprévu de la rencontre. Ainsi il donne volontiers à la victime de son épigramme un nom propre tiré de son caractère même. Prickles ressemble " à une guêpe dardant son aiguillon...; comme sa nature convient bien à son nom ! " (904). Celui qui tergiverse et fait mille façons s'appellera Eeles^ l'anguille (399) ; et la blanchisseuse Sudds, l'eau de savon (238). Le rude buveur aura nom Spunge^ l'éponge (455), ou T«/>, le robinet (830), et le bâfreur Hog^ le pourceau (1080). La plaisanterie se continue sur ce ton, au point de ne pouvoir être toujours décemment rapportée. ^ Ou bien elle se développe en un véritable calembour. Moon^ Lune, est un usurier dont les bénéfices "ne connaissent jamais de déclin " (370). Citons une épigramme entière, celle sur Greedy, par exemple :
Il voulut épouser une très vieille veuve non par affection pour elle ou pour sa couche, mais parce que souvent on disait que la vieille lui rapporterait plus qu'on ne saurait conter. Il la prit donc ; voici où le tour apparaît : ce furent ses années que nul ne put compter. '^
Le calembour devient, dans les deux épigrammes qui suivent, intraduisible :
Prigg, when he cornes to houses, oft doth use
' 637, Upon Gander.
* 327, Upon Greedy.
(Rathcr thcn fail) to stcal from thcncc old shocs : Sound or unsound, or be they or rent or whole, Prigg bears away thc body and the sole. '
Wherever Nodes do's in the Summer corne, He prayes his Harvest may be well brought home. What store oî Corn has carefull Nodes, thinke you, Whose Field his foot is, and whose Barn his shooe ? '
L'esprit consiste ici en un misérable jeu sur riiomonvmie des mots, sans rien d'intéressant dans l'idée même de l'cpigramme. Herrick cssaie-t-il ailleurs d'ajouter à son calembour quelque brillante image empruntée à ses souvenirs classiques, il aboutira à ceci :
Tom Bl'tnks his Nose is full of wheales, and thèse
Tom calls not pimples, but Pimpk'idcs ;
Sometimes (in mirth) hc sayes each whclk's a sparke
(When drunkc with Beere) to light him home, i' th' dark. '
Qu'on ne manque pas de remarquer le mot nouveau forgé par Herrick : PhnpleideSy formé de pimple et de Pléiades., et le genre de plaisanterie familier au spirituel Tom Blinks, ou à notre poète.
Les épigrammes ont déconcerté la plupart des éditeurs de Herrick, et inquiété même quelques-uns de ses plus chauds admirateurs. La critique anglaise, toujours un peu prude, les a parcourues à grandes enjambées, comme si elle craignait de se salir en les traversant. Grosart gravemeiK " s'en afflige et s'en scandalise. " Il les appelle *' des coins putrides " et se refuse à croire que leur auteur ait jamais songé à les publier en même temps que les Hespèrides. * Mr. Pollard, craignant que leur seule présence ne contamine le recueil tout entier, les relègue dans un appendice, ^ ce qui \a certainement à rencontre du dessein du poète. Swinburne, dans une préface à cette même édition de Mr. Pollard, se demande si ce n'est pas afin de relever la monotonie du recueil que Herrick "pensa qu'il convenait
' 369, Upon Prifîg '"' 823, Upon Noiies.
•' 835, Upon Blinks.
' Edit. cit., Mem.-Intr., pp. CXXI, CXXIII.
■^ Dans la première édition seulement ; dans la seconde, elles sont pour la plupart supprimées.
d'entremêler cet interminable égouttement de parfums naturels et artificiels avec d'autres, de l'odeur la plus forte et la plus intolérable ; mais ce régime de sucreries et d'émétiques alternés est, en général, aussi mauvais au goût que pour la santé. " ^ Mr. Saintsbury s'emporte, et se montre impitoyable. " Cette partie de l'œuvre de Herrick, déclare-t-il, est incomparablement la pire, au point de vue littéraire, qu'il ait laissée ; et elle est, même parmi la masse de ternes et grossières épigrammes que nous ont léguées la fin du seizième et le commencement du dix-septième siècle, exceptionnellement grossière et terne. " ^ Ailleurs il ajoute : " Les épigrammes sont plus malpropres que l'œuvre la plus malpropre de Swift ; elles sont plus stupides que les plus stupides essais de Davies de Hereford ; elles sont plus loin de ce que l'auteur a de meilleur que ne le sont les plus mauvaises parties des odes de Young des meilleures parties de ses Méditations Nocturnes. " ^ Les anthologistes, ceux qui ne donnent que la fleur de l'œuvre de Herrick, comme Palgrave, ■* ou tout dernièrement Mr. Beeching, '" observent à leur égard un silence significatif. Mr. Morley semble avoir été un des rares critiques qui ne les aient pas considérées avec un dédain effarouché. Il n'y a nulle incompatibilité, selon lui, entre un sens enjoué de la laideur et la très délicate perception de toutes les formes de la beauté. " Les épigrammes de Herrick sur les yeux chassieux, les dents gâtées et autres choses semblables sont de ces exagérations qu'on laisse souvent tomber naturellement au cours d'une conversation joyeuse,, et qui, si elles plaisaient assez à Herrick, étaient dûment recueillies dans son livre. Dans un esprit sain, ce sens de la laideur peut n'être que le revers d'un sens affiné de la beauté. " ^ Mr. Haie, '' et le récent critique de la Revue d' Edimbourg " expriment à peu près la même opinion. Rien ne sert en effet de récriminer, ni surtout de se
' Vol. I, p. XII.
« Edit. cit., Introd., p. XXXVI.
^ A History of Elï%ahethan Literature, London, 1887, p. 355.
* Chrjsomela, A Sélection front the LyricalPoeins of R. Herrick, London, 1877.
* Poems of Herrick, Sélecte d... London, 1907.
« Hesperides .- or Works both Human and Di'vine of Robert Herricl^, London, 1883, p. 7.
' Sélections Jrom the poetry of Robert Herrick, Boston, 1895. '' Edinburgh Re'vienv, Vol. 199, Jan. 1904..
bander les yeux pour ne point voir. Les épigrammes font partie de l'œuvre herrickienne, et il ne nous appartient en aucune façon de les négliger. Essayons plutôt de déterminer jusqu'à quel point elles sont révélatrices du tempérament de Herrick. Sans vouloir excuser en aucune façon leur nauséabonde présence, plus que fâcheuse en effet dans le recueil doux-fleurant des Hespèrides^ nous voudrions les considérer à leur valeur précise, comme un élément important de l'œuvre de notre poète, et non point comme " un squelette dans la demeure," dont il convient de ne parler jamais.
On oublie trop, d'abord, les innombrables exemples du genre épigrammatique que Herrick avait sous les yeux, et l'attraction très spéciale qu'exerça sur lui Martial, le maître de l'épigramme. C'est à lui vraisemblablement que le poète des Hespèrides a emprunté son goiit pour le naturalisme vulgaire et laid, poussé souvent jusqu'à la triviale saleté, ' voire même pour les exhalaisons repoussantes. - Ajoutons néanmoins que Herrick n'a pas suivi son modèle jusque dans les obscénités qu'on y rencontre à chaque page, où s'étale, semblc-t-il, toute la luxure de la société romaine sous Domitien. D'autre part il est loin d'atteindre à l'idéal littéraire qu'il admire en Martial. A côté de ces licences ordurières, les endroits abondent dans les épigrammes du poète latin qui nous révèlent un esprit vif, alerte, nerveux, habile à percevoir le menu détail qui distingue un personnage. Martial est un citadin raffiné, qui fait de la \ ille le centre unique de ses occupations et de ses plaisirs, et qui consacre une grande partie de son œuvre à en raconter la chronique scandaleuse. C'est un écrivain délicieux, qui excelle à dessiner, en
' Un certain nombre de traits des épigrammes de Herrick proviennent directement des Ep'tgrammata du poète latin. Cf. Martial, 1, 20 : Ad /Eliam .-
Si mcmini, fucrniit tibi i]uatu<)r, /ïliii, doiUcs : Exspuit, una duos tussis, et iina duos.
et Herrick, Upon Bridget, 420 :
Of fourc tcctli oncly Bridgct was posscsst ; Two she spat ont, a coiigh forc'd out tlif rcst ;
OU encore Martial, VII, 95 ; XI, 98, et Herrick, 590.
'' Cf. Martial I, 38, 58 ; II, 15 ; III, 28 ; IV. 4 ; VI, 9î ; et Herrick : 5^2. 638, 660, 732, 803, Il 14.
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quelques traits concis et justes, des scènes rapides. Rien de tout ceci n'a passé dans l'œuvre réaliste et satirique de Herrick, rien de cette politesse si prestement maligne, ni de ce style mordant, acéré souvent comme une lame. Les épigrammes de notre campagnard d'occasion s'appesantissent sur des caractéristiques extérieures, qui crèvent les veux. Son urbanité n'apparaît que dans sa suffisance dédaigneuse, dans le mépris avec lequel il caricature ses rustres devonshiriens, dans la malveillance même qu'il témoigne envers leurs faiblesses individuelles, au lieu de s'en tenir, comme son modèle, à peindre les vices, non les personnes. Son style enfin, qui n'a rien conservé de la concision à la fois énergique et nuancée des Epigrammata, est lourd comme un épais badigeon. L'élève ici, comme il arrive, n'a pris à son maître, à " Martial aux crocs pointus " comme il l'appelle [iharp-fang d Martial^ 576) que ses défauts saillants, et quelques-unes de ses qualités les plus superficielles. Il n'a pas vu, ou a été incapable de s'assimiler, ce qui constitue son originalité profonde.
Herrick, on le sait, ne fut point le seul écrivain de son temps qui apprécia et imita Martial. Durant la première moitié du X VIP siècle, l'auteur latin fut un des plus goûtés parmi les Anciens, un de ceux que l'on étudiait avec le plus de plaisir et qui contribuèrent largement à la vogue dont le genre épigrammatique jouit alors en Angleterre. ^ Si vers le milieu du siècle précédent John Heywood, le favori de Henri VIII, le jovial auteur de The Foure P.P. A new and a very mery enterlude ofa Palmer^ a Pardoner^ a Potycary., a Pedler^ compose plus de six cents épigrammes, médiocres pour la plupart, encore très frustes et rudes, " il faut, en laissant de côté le groupe des épigrammatistes élizabéthains ■* qui participent à la faiblesse générale des satiristes de
' Voir par exemple l'édition qu'en donne Thomas Farnaby en 1615 : M. V. Mart'ialïi Epigrammaton lihri .■ an'tmadversi, emendati, et commeniariolis lucutenter explicati, Réimp. 1627, 1633, 1644, 1645, etc.
^ John Hejnvoodes ivoorJ^s. A dialogue conteynyng the number of the effectuait pro-uerbes in the EngUshe tounge, compact in a matter concernynge tivo maner of maryages. With one hundred of Epi gramme î .- and three hundred of Epigrammes upon three hundred pro-uerbes .- and a fifth hundred of Epigrams. Whereunto are noiv nenvly added a syxt hundred of Epigrams by the sayde lohn Heyiuood, London, 1562. Réimp. 1566, 1576, 1587, 1598.
' Citons-en quelques-uns au moins : Timothy Kendall : Floxvers of Epigrammes, oui of sundrie the most singuLir au/hors selected... London, 1577. — Thomas
l'époque, trop amoureuse encore de la \ ie pour la critiquer avec sévérité, arriver jusqu'à Ben Jonsoii pour voir l'épigramme s'élever au rang de genre littéraire. Les épigrammes du vieux Ben, qu'il semble avoir tenues lui-même en haute estime, et qu'il appelle, dans son épître dédicatoire au Comte de Pembroke, " les plus mûrs de ses travaux, " ' ne reproduisent que rarement la forme concise et spirituelle que l'on rencontre cliez Martial. Jonson réunit au contraire sous ie titre général d' " épigrammes " un certain nombre de morceaux d'une longueur moyenne de dix à vingt vers, dont quelques-uns sont même beaucoup plus longs, écrits en des circonstances diverses et sur toutes sortes de sujets. L'observation et le bon sens, ainsi qu'on l'a justement noté, - y jouent un rôle plus important que l'esprit. Ce sont plutôt des satires que de véritables épigrammes, où réapparaît par endroits toute l'obscénité de Martial, où dominent surtout cette hauteur dédaigneuse et cette véhémence agressive qui sont si caractéristiques de Jonson. Notre homme regarde les choses en face et les appelle par leur nom, sans sourciller. La netteté de son style s'ajoutant à la vigueur de sa pensée achève de faire de ses épigrammes, comme de tout le reste de son œuvre comique, une sorte de " fouet d'acier, " dont il flagelle d'une main résolue " les folies dépenaillées de son siècle. " "^
Hastard : Chrestoleros. Seuen Boo/^s qf E/>igrames, London, 1598. — (Edward Guilpin) : Skialet/ieia. Or, A S/iaih-Lce qf'Tntt/i, in cirtoiiie Fpi^r^tms and Satyres... London, 1598. — John Heath : 7'tio Centuries 0/ Epigrammis, Loniion, 1610. — Jolin Da\ies of Hereford : T/ie Scoiirge qf follv. Consisting qf' satyricall Epigramms ami others in honor of manx noble and ivorl/iy Persans, London, n. d. {1611 .'). — Sir John Harin^ton : Epigrammes, London, 161 3 ; Id.: Epigrams, hol/i pleaSitnt anJ serions, ne-ver before prinled, London, i 6 i 5 ; hl. : T//e mosi élégant and ivitly Epigrams oj Sir J. H., digested inio foiire bookes, London, 161 S. Rciiiip. 162S, 1633.
' Epigrams. Book I (Folio de 1616) : " I hcrc oft'cr to your Lordship thc ripcst of my studies, my Epigrams... "
• M. Castelain, owv. cit., p. 7 68.
' Every Man oui of liis humour. Prolo^iH', vv. 13-17. Signalons (.•ncoii.' i|Ufli|ucs cpifjrammatistes contemporains de Hen Jonson, ou un peu postérieurs : William Gama^e : Linsi-Woolsie : or, Tivo Centuries of Epigrammes, Oxtord, 1613. — Henry l'arrot : Liir/uei ridiculosi, or Springes for H'oodcoil^, London, 1613. — Thomas P'reeman : Rubbe, and a greal Cast. Epigrams, Lontlon, 1614. — Henry Parrot : T/ie Mastfve, or l'ounge H'iielpe of tlie Olde Dogge. Epigrams and Satyrs, n. ],, 1615. — Richard Hraihwaite : A Strappado fir the Dtvell. Epigrams and
irg ROBERT HERRICK
Ajoutons à l'exemple de Jonson, qui ne laissa pas, comme en tant d'autres occasions, d'être décisif aux yeux de Herrick, ^ et qui même le mena probablement à Martial dont " Saint Ben " faisait le plus grand cas, - l'influence de l'époque dont l'atmosphère était particulièrement propice à la licence débraillée de l'épigramme. Ce qui nous rebute aujourd'hui et nous paraîtrait presque répugnant était loin d'avoir la même portée chez les contemporains de Herrick. Son naturalisme grossier y était très commun. La première moitié du XVIP siècle anglais est une époque de vie vulgaire, épaisse et lourde, moins " naturelle " pourtant que sous le règne d'Elizabeth, traversée déjà par des inquiétudes ou des scrupules divers. Qu'on se rappelle en outre, avant de condamner Herrick pour le réalisme éhonté de ses épi2;rammes, la hardiesse du langage populaire, quand tout le monde parlait indistinctement d'une foule de choses que nous voilons aujourd'hui, quand les mots allaient tout nus, sans aucune pudeur, et n'exprimant jamais, au reste, que des sentiments fort honnêtes. Qu'on songe que les pièces de Shakespeare étaient jouées devant Julia ou Corinna, qui sans doute ne s'offusquaient nullement des libres
Satyres alluding to the time, ivith divers measures of no lesse delight, London, 1615.
— Robert Hayman : Quolibets lately corne o-uer from Nenv Britaniola, Old Nenvfound-land. Ep'tgrams and other small panels, London, 1628. — Thomas
Bancroft : Tivo Books of Epigrammes and Epitaphs... London, 1639.
L'épigramme latine est représentée par Charles FitzgefFrey : C. Fit^geofridi
Affaniae : si-ue epigrammatutn libri très... Oxoniae, i6oi ; et surtout par le
fameux John Owen : Epigrammatum loannis O'voen Cambro-Britanni Libri Très... Editio prima, Londini, 1612. Réimp. 1618, 1633, 1659, etc., dont la plupart des epigrammes furent traduites en anglais par John Vicars : Epigrams of the most vjittie and nxiorthie Epigrammatist Mr. John O^en, Gentleman, translated by J. Vicars, London, 161 9 ; et par R. Hayman : Certain Epigrams ^ out of the first foure bookes ofj. Onxjen, translated into English by R. H., London, 1628.
' On retrouve même dans les epigrammes de Herrick quelques-uns des noms dont s'était déjà servi Ben Jonson : par exemple On Groyne [Epigrams, CXVII ; Hesperides, 262) et On Gut (Epigrams, CXVIII ; Hesperides, 1086), Groyne étant chez les deux auteurs un débauché. Herrick emprunte aussi à Jonson le nom de Shift (Epigrams, XII ; Hesp. 373), comme peut-être, d'ailleurs, la façon de désigner ainsi ses personnages par une de leurs caractéristiques dominantes.
'' Jonson a une épigramme intitulée On the Ghost of Martial (Epig. XXXVI). Il traduit deux des Epigrammata (VIII, 77 ; X, 47. PJ'orks, vol. III, p. 388). Voir enfin dans les Conuersations, II, V, XI, XVIII.
propos de Béatrice ou de Rosalindc. Qu'on se reporte, si l'on veut se rendre un compte précis de la débauche du langage du temps, aux anthologies alors en vogue, telles que IVitti Récréations ou Musarum Deîiciae^ ÎVit and Droller\ et JVit Restord^ où elle se vautre en maintes pages ; ou à certains morceaux que l'on rencontre dans l'œuvre d'un Carew, d'un Suckling, et d'un Ben Jonson. Herrick en somme n'a fait qu'écrire ce que l'on disait de tous côtés, et qu'introduire dans ses Hespèrides ce qui faisait un des sujets fiéquents de la conversation ordinaire. Reconnaissons que, pour si malodorant qu'il soit par endroits, il a eu au moins le mérite de faire tenir dans un quatrain ce que d'autres développaient à grand renfort de détails. Si la brièveté, comme on l'a dit, est encore une pudeur, on ne saurait refuser à notre poète cette circonstance atténuante.
Observons enfin que les cent-cinquante épigrammes de Herrick correspondent exactement à une tendance très accusée de son caractère. Elles sont loin de constituer, comme le prétend Grosart, ' '* le simple bougran destiné à gonfler le livre. " Si ce mélange contradictoire de délicatesse exquise et d'insipide rudesse s'était rencontré chez un poète moderne, un Lord Byron par exemple, il aurait pu traduire la misère orgueilleuse d'un poète idéaliste inadapté à son milieu, cachant sous un masque cynique sa sensibilité blessée, unissant dans ses chants la voix du hibou à celle du rossignol, ou, comme le dit encore Don Juan, se moquant de toute chose mortelle afin de ntn point pleurer. " Mais notre Herrick est beaucoup trop sincère pour avoir recours à ces raffinements d'expression. La forte santé, aux mouvements spontanés et simples, prédomine en lui. Il donne libre cours à son humeur, a\ec une \ ervc instincti\c, souvent brutale, toujours un peu grossière. Cette grossièreté d'ailleurs ne se manifeste pas seulement dans les épigrammes.
Arrière, cloignc-toi, Herrick, tu es trop grossier pour aimer, '
lui dit un jour la V^ision, une jeune femme qui ressemble tort à la
' EJit. cit., Mem. Intr., p. CL\\.\.
* Don Juan ■ Canto IV, 3, 4 ; Camo W, 97.
'142, Tlie Vision.
l6o ROBERT HERRICK
chaste Diane. " Il n'v a point de passion idéale, " déclare-t-il encore, tout crûment. ' Il se pose en matérialiste, que ne rebutent pas les façons les plus inciviles. Il va même jusqu'à recommander à un peintre la laideur," et se targue de lui avoir fait une place dans son œuvre. '^ Ainsi le poète exquis que nous allons bientôt connaître, et qui est capable d'exprimer les mille variations de sa fantaisie délicate, n'éprouve aucune honte, aucun scrupule même, à nous découvrir les tendances les plus rudes de son tempérament. Il est probable, au reste, que Herrick considérait les quatrains où il avait exprimé sa plus sombre humeur comme aussi dignes de figurer dans son recueil que ses chansons nées d'un instant de lumineuse allégresse. Nous cherchions un auteur dans les épigrammes : nous y trouvons un homme sincère, et qui naïvement se dit tout entier.
' 434, Passion.
■ io8, To the Painter, to dravv him a Picture.
^173, To the Detracter.