‹ Robert HerrickChapitre 25 sur 88 · HERRICK "SUR LUI-MEMP · texte numérisé non relu

HERRICK "SUR LUI-MEMP

L'individualité de Herrick se dégage de divers côtés. Que le poète fasse le panégyrique du roi et des grands, l'éloge de ses amis à la ville, ou la satire des rustres devonshiriens, c'est toujours lui-même que nous apercevons, et qui nous intéresse uniquement. C'est sa personnalité qu'il décrit, avec ce qu'il aime et ce qu'il déteste, dans le tableau qu'il nous trace des vertus et des défauts du prochain. " Nous n'approuvons les autres, affirme La Bruyère, que par les rapports que nous sentons qu'ils ont avec nous-mêmes ; et il semble qu'estimer quelqu'un, c'est l'égaler à soi. " Le mépriser, ce sera donc se déclarer supérieur. Et nous apercevons ainsi, dans les jugements que Herriclc porte sur la société, les traits essentiels de son caractère, d'autant plus exacts que le juge est dans l'occurrence un poète, chez qui la sensibilité prédomine, et qui la laisse paraître avec candeur. Quand nous aurons fait à l'imitation de l'antiquité et à la mode du jour la part aussi grande que l'on voudra, à supposer même que toutes les idées que nous rencontrons dans les Hespèrides eussent été exprimées déjà au XV IP siècle, il demeure qu'en les faisant entrer dans son livre, ou, suivant la vigoureuse image de Montaigne, cti les " couchant en soi " de la sorte, c'est lui-même que Herrick mettait surtout à découvert.

Loin de s'en tenir là, il a pris le soin de nous tracer son propre

portrait, de poser devant nous, tout seul, pour le plaisir qu'il éprouve

à se peindre au vif. Les Hespêritles contiennent en effet vingt-sept

poèmes intitulés " Sur Lui-même, " On Himsi-lJ\ et plus de cent autres

consacrés au même sujet, où le poète s'abandonne à l'égoïste volupté

de se raconter à loisir. Tantôt, c'est une esquisse légère, hAti\c, tracée

d'un crayon capricieux, qui effleure à peine. Tantôt le portrait est

moins sommaire et délibérément poussé assez loin. Sous ces aspects

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multiples, nous avons tacht', dans la première partie de ce travail, de retrouver la physionomie essentielle de Herrick, nous avons essayé de le montrer vivant, et tel qu'avaient pu le connaître ses amis de Londres ou ses paroissiens de Dean Prior. Il nous reste à étudier les pièces autobiographiques des Hespèrides dans leur qualité littéraire, à déterminer l'art qu'y introduit le poète, et comment il transpose en délicate beauté les réalités les plus humbles.

Herrick consacre un bon nombre de morceaux à la description de sa vie privée dans son presbytère de Dean Prior. Il s'emportait tout-àl'heure contre les rustres de sa paroisse, et exhalait contre eux tout le dépit que lui cause son exil ; rentré dans sa cure, il redevient calme, semble content de son sort ou à tout le moins s'y résigne de bon cœur. Il est un des premiers représentants en Angleterre de cette poésie du iiotne qui devait fournir, par la suite, de si riches développements, un des premiers qui aient senti le charme de la vie domestique, et qui aient su le traduire en toute simplicité. Il dédie plusieurs poèmes à sa vieille servante, Prudence Baldwin, sa " très chère bonne " que " la Fortune lui envoya pour préserver son petit bien" (725), qui se contente comme lui d'une pauvre chère (553), et dont il reconnaît, en cette pièce naïve, le dévouement éprouvé et fidèle :

Ton maître garda ces oiseaux d'été

le temps des chaleurs, puis ils s'envolèrent,

laissant leur poète (à présent vieilli)

exposé au froid de l'hiver venant.

Mais toi, brave Prew, ne me quittas point

quand, après l'été, l'hiver fut venu ;

or, pour cet amour, reste avec ton maître,

durant toutes les saisons de l'année. '

Ailleurs encore Herrick, l'amant si volage, au temps de sa première jeunesse, des Julia, des Anthéa, des Dianimé, affirme la profonde estime où il tient sa domestique, soit que, sur son ton le plus enjoué, il promette un coq à Esculape s'il la veut guérir (303), soit qu'il compose, pour la tombe où elle reposera dans le cimetière campagnard, une de ses plus gracieuses épitaphes (783). > 388, To lus Maid Prew.

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Puis le poète nous entretient des différents hôtes de sa basse-cour, de son coq, de sa poule " qui pond chaque jour un œuf long et blanc, " de son oie bavarde, des autres animaux auxquels il donne le droit de passer le seuil de son logis : son agneau familier, son chat qui aime à jouer par la maison, à TafFiit des souris voleuses, son épagneul Tracy, dont la mort plus tard lui arrachera une larme, et en mériterait, à l'en croire, un million (968). [>e morceau intitulé : Sa maison des champs ou son bien privé que nous avons cité déjà, ' avec son réalisme tout simple, avec son amabilité sérieuse et sa gaîté honnête, est un des plus originaux du recueil.

En même temps que ces tableaux familiers décrivant le contentement du poète villageois, et faisant un peu songer aux intérieurs de Cowper, Herriclc compose des hymnes à ses Dieux Lares qui, sous le s}'mbole ancien, expriment, eux aussi, son sentiment si moderne de l'intimité domestique. Tantôt il les remercie, sur un ton dégagé, des fa\eurs qu'ils lui prodiguent (675). Tantôt il demande "au génie de sa demeure " le bien-être matériel que procurent une huche et un garde-manger toujours pleins (724). Tantôt il s'inquiète à l'idée de son départ possible (653), ou enfin, l'heure de ce départ forcé étant venue, il se lamente sur les joies tranquilles auxquelles il va lui falloir à jamais renoncer (334). Bien que le poète ait été réduit à la pauvreté et soit victime, comme il le dit lui-même, d'un véritable " pillage " (461), il ne laisse pas de se rire de la Fortune (678), ni de continuer à offrir au Dieu Lare les sacrifices qui lui sont dûs (325, 394). Si humble que soit la ration qui lui reste, elle lui sufîît largement, et il se déclare même tout à fait heureux de son existence modeste :

je vis ici avec ce que ma table

me peut donner pour le plus faible prix ;

pourtant les mets ne sont jamais si humbles

que Prcw et moi ne nous en contentions ;

que ce soit choux, pois, haricots ou raves,

tout nous suffit, et paraît succulent ;

c'est une joie pour nous de ne payer

aucun loyer pour ce pauvre logis

qui nous abrite, et de n'avoir point peur

de l'usurier ni du propriétaire ;

pendant la nuit, le jour prochain du terme

ne trouble pas nos paisibles sommeils ;

nous ne mangeons aux dépens de personne,

et nos repas nous en profitent mieux ;

mais nous plaignons ceux qui vont s'engraissant

et s'empifFrant à la table d'autrui ;

nous bénissons le Destin qui nous donne

cet ermitage, à nous seuls ; et aimons

notre humble cure, où nous sommes connus

de peu de gens, ou même de personne. '

Herrick reprend sans se lasser ce thème de " la retraite bienaimée. " Il affirme que c'est le contentement qui fait du moindre des repas le plus riche des festins (313), et qu'on ne dépérit point, il en est un exemple, parce qu'on fait maigre (462). Il recommande l'économie (28) et la modération (910). Il déclare à maintes reprises que le bonheur est dans la médiocrité plus que dans l'extrême fortune (606, 607, 608). Il rappelle à son frère Thomas que les richesses ont leur seule limite dans le contentement (106, vv. 17-20), et il le félicite de sa frugalité [Ib.^ vv. 107- 116). Il se montre, au surplus, très charitable, laisse aux pauvres tout ce qu'il peut, et regrette seulement de ne pouvoir leur allouer davantage :

Ici je vis donnant un peu de ce que j'ai aux miséreux...

Je n'ai morceau ni même croûte dont n'ait leur sac. ^

Dans un des efforts les plus ambitieux de notre poète enfin, la grande ode d'apparat adressée à Sir Lewis Pemberton (378), Herrick, qui trace le portrait du gentilhomme idéal, met surtout en relief les vertus de contentement honnête et de simple et cordiale hospitalité.

Une autre idée, sans aucun rapport avec celle qui précède, occupe

• 553, His Content in the Country.

^456, His Aimes.

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une place également importante dans les pièces autobiographiques des Hespèrides : la confiance enthousiaste que met notre auteur dans la destinée de son oeuvre. Nous avons vu la façon dont Herrick, sous le prétexte de faire l'éloge de ses amis, chantait sa propre louange. Le voici, dans ses poèmes "Sur Lui-même," proclamant, sans aucun détour cette fois, l'éternité de sa gloire :

Je n'ai que peu de chose

à dire encore,

puis j'abandonne, et prends congé du monde.

Un court moment me reste

à vivre ici

ou à languir, et puis je partirai.

O Temps qui fauches tout,

laissant à peine

un souvenir de quiconque a vécu !

Combien sont oubliés

au fond des tombes

où ils pourrissent sans gloire, dans la mort !

Cette vivante pierre

que je m'érige

résistera, ô Temps, à ton envie !

Qu'on dresse des tombeaux !

c'est dans ce livre

qu'est mon espoir et mon seul monument ! '

On retrouve dans ce morceau, dans d'autres encore, assez nombreux,* le Herrick hautain des épigrammes, avec la même complaisance en

' 211, His Poctric his Pillar.

'Voir, par exemple: 89, To Laurcls ; 165, To Cedars j 218. I.yrick for Legacics ; 449, Famé makes us forward ; 508, Upon himsclf ; 555, On hlinsclfc; 593, On himselfe ; 792, Verses ; 795, Poctry perpétuâtes thc Poct ; 1 1 jo, Thr Pillar of Famc.

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soi et le incmc sentiment arrogant de sa supériorité. Le poète des Hespérides dc\eloppe de vingt façons différentes le vers où Malherbe avait condensé tout son robuste orgueil :

Ce que Malherbe écrit dure éternellement.

Bien plus, la gloire que lui apportera son livre est si certaine que Herrick ne se presse nullement de le publier. A supposer même qu'il passât inaperçu, la postérité saurait, généreusement, réparer cette injure (624, 1023).

Avouons cependant que Herrick n'épargne aucun effort pour rendre son recueil aussi " admirable " que possible. Si " tous les jours ne conviennent pas à la poésie " (7 1 5), le labeur de notre écri\ain ne s'achève, ni ne se ralentit même jamais. En l'absence du " bon démon " de l'inspiration, il lui reste le perfectionnement minutieux du vers, et surtout la douce joie de se relire à lui-même l'œuvre achevée (335). Enfin, le jour où il se décide à lancer son œuvre de par le monde, il la compare à une jeune vierge quittant au matin de ses noces le toit paternel (194). Il accuse son livre de vouloir " se montrer à tous, " " sans pudeur :

A peine, avant d'être imprimé, t'aperçut-on furtivement ; mais depuis lors tu fais grand bruit, montrant à tous ta nudité.

Je ne me soucie plus de toi, (puisque tu laissas ta pudeur) ; porte le fardeau de tes fautes, mais écoute encore ceci :

telle qu'un amour ne contente courra à tous les adultères. '

Voici un autre adieu que Herrick adresse à son livre au moment de la séparation définitive :

Le temps que tu gardas ta blancheur virginale je t'aimai tendrement, comme mon premier-né ; mais lorsque je t'ai vu, de demeure en demeure errer et folâtrer, oublieux du logis,

' 90G, To his Book.

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brisant mes liens d'amour, j'ordonnai que tu partes, indifférent alors à ce qui t'advicndrait. Va, poursuis ton destin, quel qu'il soit : sois heureux, je sourirai ; sinon, soupirerai pour toi. '

Les bons pressentiments, faut-il l'ajouter, l'emportent néanmoins, et de beaucoup, sur les autres. - Herrick conçoit mal qu'on puisse ne pas admirer ses Hespérides. Il nargue son détracteur (173). Il vitupère le lecteur audacieux qui le jugerait sévèrement. La faute, affirme-t-il, n'est point de son côté :

Tu dis que mes vers sont rugueux ;

veux-tu savoir la vérité ?...

c'est toi qui ne sais pas les lire. '

Ou bien il l'accable de malédictions, et même de grossières injures (6, 661, 869). Les critiques, comme si Herrick s'était défié de l'avenir, ne sont pas non plus épargnés (96). Par contre notre poète chante en deux pièces consécuti\es (778, 779) les Grâces et les Muscs, ouvrières de sa gloire. Citons au moins l'hymne qu'il adresse à celles-ci :

Honneur à vous qui siégez auprès. du puits de l'esprit, et en buvez votre soûl.

Gloire et respect soient à vous !

à vous les neuf tendres vierges, mes douces inspiratrices,

qui m'apprenez à chanter dessus la corde lyrique mes notes délicieuses.

Puisqu'ainsi je vous honore, couronnez mon sacerdoce de vos lauriers éternels. *

Un troisième thème réapparaît fréquemment dans les pièces personnelles de Herrick : son indifférence, son mépris plutôt, pour le

' 3, To his Hookc. Voir aussi : 6S2, l'pon his Verses.

- Cf. 2+1, To his Bookc ; 406, To his Booke, et s- Another. to his Bookc ; 845, To his Booke.

^ 345» T^o '">' '" Reader.

^ 779, An Hymne to the Muses.

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mariage. Lui qui, nous allons le voir, trace pour ses amis de si chaleureux tableaux de l'amour conjugal, ne manque pas, dès qu'il s'agit de lui-même, d'exalter le célibat avec une rude fierté. Soit qu'il fasse de son œuvre la grande joie de sa vie, se complaisant en la volupté intime que lui procurent ses poèmes encore manuscrits, aux feuillets amoureusement raturés ; soit qu'il oublie tout, son isolement et son obscurité présente, dans son rêve obstiné de gloire immortelle ; soit même, avec le manque de révérence qu'il ne cessa, malgré sa galanterie, de témoigner à l'égard des femmes, qu'il se soit méfié d'une épouse médiocre qui eût été incapable de comprendre les raffinements de sa sensibilité et de son art, Herrick proclame à maintes reprises l'orgueil qu'il éprouve à n'être point marié. Voici quelques épigrammes où il étale sa supériorité de célibataire endurci :

Soupçon, discorde et mécontentement avec la femme entrent comme douaire. '

J'ai la vue basse, m'a-t-on dit, d'avoir vécu célibataire ; mais supposez-moi marié, y verrais-je un tantinet mieux ?

Non, je crois que le mariage m'aurait plutôt tout aveuglé ! ^

L'unique bonheur de ma vie est que jamais je n'ai pris femme, ni n'en prendrai ; car un époux paie ses plaisirs de trop d'ennuis. ^

Voici encore la recommandation qu'il adresse à celui qui sera chargé d'élever son tombeau :

Quand je serai mort, sur ma tombe tu ne graveras que ceci :

j'ai vécu chaste et sans épouse, telle est l'histoire de ma vie.

Nulle jonchée ; toutes les fleurs sont en ce mot : célibataire. *

'137, Single life most secure.

^236, Upon himselfe.

' 1053, His Comfort.

* 547, To his Tomb-Maker.

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Cependant, dans un poème passablement licencieux, Herrick fournit de son attachement au célibat une explication toute différente. S'il ne se marie point, ce n'est pas seulement parce qu'il entend conserver la complète maîtrise de soi, mais aussi parce qu'il ne se croit guère capable d'observer la foi jurée. A quoi bon, déclare-t-il, s'enchaîner de plein gré, et à tout jamais, dans les étroits liens conjugaux, alors qu'il est si facile, et autrement agréable, de conserver sa liberté entière ? A quoi bon se résigner à la coupe sacrée du mariage quand, pour étancher sa soif, ruissellent de toutes parts les sources fraîches ?

... J'aime les baisers, les étreintes, et, comme un coq, poules couvrir ; j'aime le déduit, quel qu'il soit, sauf en la couche nuptiale.... '

Ailleurs, Herrick insiste davantage encore, comme s'il tenait à mettre tout à fait à nu son cœur rugueux et dur où nulle main de femme n'a laissé son empreinte :

Je n'ai jamais pu aimer tout de bon ; je n'ai jamais vu mon cœur qui saignait, et jamais ma vie n'ai crucifiée pour épouse ou veuve ou pour jeune fille.

Je n'ai jamais pu m'efforcer de plaire à une ou à de nombreuses maîtresses ; leurs lèvres jamais ne m'ont fait jurer que j'y respirais l'essence des roses.

Je n'ai jamais pu briser mon sommeil,

avec des sanglots, des soupirs, des larmes ;

jamais je n'ai supplié, implore,

avec des serments trompeurs, comme d'autres... '

Le poète se hâte d'ajouter qu'il est toujours demeuré chaste (31, 547, 625). Ecoutez ainsi comment lui-même définirait sa Muse, et les noms qu'il aimerait lui donner :

Si j'avais à te baptiser, je choisirais

pour ton nom V Epousée ou la Muse Pudique,

ou la Muse des Roses, car ce nom convient

' 4.23, The Poet loves a Mistressc, but not to marry. '491, Upon himselfc.

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aux strophes virginales que tu as écrites ;

les vers en sont si purs et chastes qu'ils ne craignent

le plus strict examen d'un rigide Caton. '

Il exprimait cette même idée au commencement de son recueil (4), et termine avec ce vers les Hespêrides :

Folâtre fut sa Muse, mais sa vie fut chaste.

On dirait que Herrick obéit à une crainte tardive, et que, son volume achevé, il s'inquiète des disparates qui s'y trouvent. On dirait surtout qu'il s'efFraie à la pensée qu'un lecteur non averti pourrait bien le juger avec sévérité, en imputant à l'honnête auteur des Poèmes Sacrés^ qui vont suivre, tous les péchés de sa folle jeunesse.

L'impression dominante en effet qui se dégage des nombreux poèmes que nous venons d'examiner ou de signaler hâtivement est celle d'une contradiction perpétuelle et, à vrai dire, inconciliable. Tantôt Herrick chante sur un ton grave le thème de l'humilité, tantôt il clame à tue-tête celui de la fête bachique et de la ripaille oublieuse :

Je ne crains nul pouvoir terrestre, mais je veux être couronné de fleurs, et j'aime avoir la barbe toute frottée de vin et d'huile ; noyons aujourd'hui les soucis :

qui sait s'il survivra demain ? ^

Il se dépeint casanier, facile à vivre, aimant le calme de son modeste intérieur ; il rêve même d'une épouse qui serait la gardienne à la fois et la lumière de son foyer ; ^ et, la page tournée, nous le surprenons qui s'emporte véhémentement contre l'état de mariage, et déclare que le seul bonheur de sa vie est d'être resté célibataire. Ou bien, et pire encore, lui qui va chanter en tant de poèmes exquis la jeunesse et les grâces de la femme, ne reculera pas devant les plus abominables descriptions de ses défauts physiques. Parfois même de telles antithèses se suivent immédiatement dans les Hespêrides. Après avoir recom-

' 84, To his Muse.

'' 170, On himselfe.

466, The Parting Verse, or Charge to his supposée! Wife when he travelled.

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mandé aux femmes, sur son ton le plus rude, de "cacher leurs dents gâtées ou jaunies " (739), Herriclc entame ainsi, dans la pièce suivante, leur éloge :

O Jupiter ! j'aimerais mieux mourir plutôt que de dire du mal des femmes !... '

C'est que l'impression chez Herriclc n'est jamais profonde et que, manquant de résonance intérieure, elle n'est que de courte durée. Il le reconnaît lui-même ingénument :

A mon mépris de tout à. l'heure a succédé l'amour : pourquoi ?

étais-je oisif, et cependant un sourire m'enflamma-t-il ?

vite au travail ou, en prière, et tout mon mépris reviendra. "

Herrick est incapable de se replier sur lui-même, et de s'étudier avec minutie. Il ne s'analyse pas. Il nous raconte au jour le jour, sans avoir recours à la magie que donne aux choses cette "tranquillité du souvenir " dont parle Wordsworth, toutes les étapes de sa sensibilité et de son imagination, qui vont du sérieux au jovial, de l'enthousiasme à l'ennui, et qui, comme en un jour de premier printemps, balayent sans cesse son cœur un peu rude, sans parvenir à l'échauffer jamais. Herriclc est-il toujours sincère dans les confidences qu'il nous fait ainsi "sur lui-même r " Il faut écarter d'abord la part qu'il a empruntée directement aux auteurs anciens, Catulle ou Ovide, à ses auteurs favoris surtout tels qu'Anacréon, Horace et Martial. Ainsi le thème de l'humble contentement, ilc la chère modeste, des simples offrandes reconnaissantes aux Dieux Lares se trouve abondamment développé chez Horace,'^ dont " la rustique Phidylé"^ ne laisse pas en outre d'évoquer le souvenir de la brave Prudence Haldwin. Le reproche du poète à son livre impatient de voir le jour est un lieu

' 740, In Praisc of Women.

' 408, Upon himself

■* Oiies : I, 31 ; III, I 7, V. 14 ; III, 23, V. 4 ; StItirfS .• I, 6, \ V. I 16- 19 ; II, 6 ; Epi très .• I, 14.

' Odes : III, 23, V. 2.

commun dans la poésie latine/ autant que la prévision du sort plus ou moins heureux qui l'attend, ^ Latine aussi cette distinction entre l'œuvre du poète et son caractère propre, le libertinage de ses vers ne portant nullement atteinte à la pureté de sa vie. ^ Tout ceci, qui occupe une place importante dans l'œuvre de Herrick, n'est point le produit de ses expériences ni de ses impressions personnelles, et ne saurait donc nous apporter sur son caractère aucun renseignement. Même quand il s'examine en toute sincérité, et sans avoir recours à ses modèles, Herrick n'observe guère que la surface. Il esquisse de préférence, dans une strophe légère, un geste prompt, un sentiment impulsif qui l'absorbe un instant et qui passe. Il ne descend point, comme les poètes " métaphysiques " de son temps, jusqu'aux conduites souterraines de l'esprit et du cœur, jusqu'au demi-jour crépusculaire de l'âme aux reflets si mystérieusement emmêlés. Notre joyeux luron n'entend rien à tout cela. Il nous montre le choc extérieur seulement, le miroitement que produisent les êtres et les choses sur sa sensibilité. Il nous tient au courant de ses impressions, quelles qu'elles soient, avec une franchise absolue. Il fait de son recueil de vers comme le tribunal de sa conscience, où tout doit comparaître. Commet-il quelque faute ? Il nous le conte ingénument, et nous prend à témoin de son péché à la fois et de son repentir. Lisez cette pièce, par exemple, adressée à sa Conscience, et qu'il nous faut dès à présent emprunter aux Poèmes Sacrés :

Ne puis-je pécher sans que tu te fasses

mon Protonotaire particulier ?

négligeras-tu, si je t'en supplie,

quelque brève offense délicieuse ?

Sur ma délicate transgression

je saurai jeter brumes et nuages

d'une obscurité telle que nul œil

ne découvrira la faute adorée ;

les cadeaux aveuglent le sage, et peuvent

suborner encor les autres témoins ;

' Horace : Epitres, I, 20 ; Ovide : Tristes, I, i ; Martial : II, i ; III, 2, 4, 5 ; XI, 15 ; etc.

■'' Catulle : XCIV, v. 8 ; Martial, IV, 87.

' Catulle : XVI, vv. 5-6 ; Ovide : Tristes, II, vv. 353-4 ; Martial : I, 5 ; XI, 15.

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l'or ne pourra-t-il aussi te corrompre, te faire poser ta plume et ton encre, afin qu'en la noire et muette nuit je folâtre un peu, sans que tu inscrives ? Non, tu ne veux pas. Adonc aujourd'hui je fais le serment désormais de vivre en me préservant du péché ; ainsi je ne craindrai plus le Juge, ni toi. '

Le portrait de Herriclc par lui-même, en résumé, présente un intérêt très réel. C'était une nouveauté assez marquante, au XV!!"" siècle, que ces nombreux poèmes autobiographiques, et l'on n'avait pas encore vu un auteur anglais qui entreprît ainsi de se raconter dans le détail, en tant de morceaux si vaniteusement babillards. Les grands Elizabéthains se connaissaient eux-mêmes, sans doute, mais ils s'étudiaient de préférence dans leurs rapports avec les autres hommes; loin de s'enfermer dans leur " moi, " ils se servaient de la connaissance qu'ils en avaient acquise pour peindre leurs contemporains, et ils faisaient passer le lyrisme ardent de leurs nombreuses expériences personnelles dans la variété innombrable de leurs personnages dramatiques. Herrick au contraire se complaît à se décrire lui-même, directement, à se mettre en scène, à monologuer presque toujours. Il parle pour son propre plaisir, et comme s'adressant à lui seul. Il accumule dans ses vers ses observations, ses réflexions, ses promesses, ses désirs, ses ennuis. Il est incapable de garder un secret. La délicatesse timide, la pudeur d'une émotion chastement inavouée ne sont pas son fait. Il aime à se regarder vivre, et s'efforce de retenir dans sa strophe quelque chose des sautes brusques de sa sensibilité. Le charme des Hespèrides provient ainsi, pour une bonne part, de ces multiples notations si immodestement minutieuses dans lesquelles Herrick s'est fait, comme dit encore Montaigne, le fidèle " chroniqueur " de lui-même.

' 1202, To his Conscience.

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