‹ Robert HerrickChapitre 26 sur 88 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'attitude de Herrick envers les femmes et l'amour achève de déterminer sa physionomie essentielle. Tandis qu'il s'occupe, au cours de toute son oeuvre, de l'exposer sous la lumière la plus favorable, elle apparaît ici, sans qu'il s'en doute, en pleine clarté. L'amour, en effet, qui éveille en l'homme le plus de sentiments divers, qui suscite un si grand nombre de ses idées et de ses actes, est une des manifestations les plus représentatives de son caractère. Tous les poètes qui l'ont chanté nous ont révélé, en même temps, le secret de leur esprit et de leur cœur. Or, Herrick a développé longuement les sentiments que lui ont inspirés les femmes. Il y consacre, dans les Hespèr'ules^ près de quatre cents morceaux. Il met en œuvre tous les thèmes de la lyrique amoureuse, allant du grave, où il ne s'attarde guère, au plaisant et au badin, où il demeure presque toujours, passant sans transition aucune de la volupté la plus franche à la coquetterie amoureuse la plus raffinée. Il est à la fois frivole et sincère, délicat et brutal. Il est capable d'une noble profession de fidélité et, l'instant qui suit, de l'inconstance la plus vaniteuse. Il ressemble en un mot, et selon sa propre comparaison, à un tamis où rien ne demeure (286).

Un des aspects de la passion que Herrick décrit avec un soin particulier est l'amour conjugal. Notre poète, il y a un moment, chantait à tue-tete sa répugnance envers l'état de mariage: puis, sans se soucier en aucune manière de son inconséquence, il se prend à glorifier en des épithalames somptueux les noces de ses amis. Tout célibataire endurci qu'il se vantât d'être demeuré, Herrick affectionne les cérémonies nuptiales. La fraîche beauté de la jeune épouse, l'ardeur empressée de l'époux, la joie et l'espérance idéales de cette

journée exercent sur lui un attrait puissant. Il met tout son art dans les poèmes qu'il compose en ces solennelles occasions, et il ne se défend point, en s'inspirant de la mode du temps, d'y introduire (juelque innovation délibéréinent personnelle.

Les modèles ne manquaient pas à Herrick. Nul n'ignorait, au commencement du XVII'" siècle, les deux odes nuptiales de Spenser, le Prothalamion écrit à l'occasion du mariage des deux filles du Comte de Worcester en 1596, tt VEpit/ia/amion puhWé une année auparavant, à propos du mariage de Spenser lui-même. Ce dernier morceau, si harmonieux dans sa longue succession de clairs tableaux, si régulier avec son impétuosité passionnée, est un chef-d'œuvre de force et de grâce tout ensemble. Il dépeint les phases successives des épousailles : le réveil de la fiancée, dès l'aube, dans la maison toute remuante déjà ; le départ pour l'église, par le chemin jonché de fleurs, au son des musiques allègres et des cris d'hyménée ; l'entrée (le l'épousée dans le temple, sous les regards admirateurs ; le recueillement avec lequel clic accepte des mains de son éj' >ux l'anneau que \icnt de bénir le prêtre. Puis c'est le retour à la naison, et la gaîté, bruyante à présent, du \in et de la danse. I^a nii.t s'approche, paisible et auguste, où doit s'accomplir le m\ stère délicieux ; et l'aurore hâtive, qui viendra tirer les époux de leur bonheur, leur apportera l'assurance d'une union féconde, d'une tendresse toujours fervente et pure.

Cet hymne fervent en l'honneur de la foi nuptiale ne laissa pas d'être souvent imité, avec un maigre succès toutefois. Les successeurs de Spenser ne réussirent jamais à maintenir cette fusion d'éléments sacrés et profanes, cette intensité émotionnelle où se mêlait à tant de vénération tant d'impatiente sensualité. L'un, comme yohn Donne, ' qui tâche d'en reproduire non seulement la magnificence mais encore les procédés de composition et de style, insiste sur le côté spirituel du mariage, sur l'union absolue qu'établit entre les deux jeunes gens le sacrement religieux ; il idéalise toutes les matérialités, manifestant une inclination particulière pour les images métaphysiques et loin-cherchées ; il introduit enfin ilans le rythme

' A» EpitJialamion, or Marriage Song on the Lady EUz.abelfi tiud Couni Palitthif hehiçi^ marrie J on S'- i^alentine's Dav. — Eilo^ui-, i6i], Diiemhfr j6, <// tht mnrriaç^e of the Earl of Somerset. — Epitluiltimioti maJe iii Linco/n's Inn. Dans Poems. By J.D. vvitli Elcgics on tl»e Authoi's Dcutli, Lundon, 1633.

lyô ROBERT HERRICK

de son poème des heurts discordants, tout à fait étrangers à la limpide harmonie de Spenser. D'autres, au contraire, considérant l'épithalame comme un compliment qu'ils offrent, le jour de son mariage, à un grand seigneur ou à un ami, s'efforcent de le rendre aussi clair, aussi gai que possible, comme ils feraient d'une guirlande de fleurs destinée à la table des noces. Ce que la journée contient d'anxieusement décisif, d'angoissant presque, les attire moins que les mille détails du cortège, ou que les cérémonies pittoresques qui préludent à la nuit nuptiale. Par exemple, dans l'épithalame qu'il introduit dans sa continuation du Hero and Leander de Marlowe, George Chapman appelle la Nuit " le marché des baisers de l'Amour, " ou " le fécond été de ses délices. " ^ John Fletcher, dans la chanson nuptiale de The Two Noble Kinsmen, une des pièces qu'il écrivit en collaboration avec Shakespeare, ^ ne fait guère allusion qu'aux détails extérieurs de la noce, qu'à la jonchée multicolore de fleurs, presque toujours printanières : roses, œillets, primevères, marguerites, soucis, pieds-d'alouette, sur lesquelles s'avancent les époux. George Wither dans un des nombreux épithalames composés pour le mariage de la princesse Elizabeth avec le prince Palatin en l6l2, ^ Christopher Brooke, dans le somptueux poème qui fut ajouté à l'édition de 1614 de England^s Helicon,"^ s'attardent à décrire, eux aussi, les épisodes de la journée de fête. Ben Jonson, le principal fournisseur poétique de la cour de Jacques P'', édifie sous la forme soit de masques pompeux, soit d'odes magnifiques, de vastes morceaux d'apparat destinés à faire partie des solennités du mariage. Ses épithalames sont des hymnes vigoureux, encombrés d'imitations ou de réminiscences, mais où se fait jour une tendance nettement person-

' Hero and Leander, 1598. Epithalamion Teratos. Fifth Sestiad :

Come, come, dear Night, Love's mart of kisses... The fruitful Summer of his blisses...

* The TiMO Noble Kinsmen (1634 ; écrit vers 1612) : A Bridai Song. Le morceau qui rappelle assez le ton accoutumé des chansons de Shakespeare a été quelquefois attribué à ce dernier. Voir A. H. Bullen : Lyrics from the Dramatists ofthe EUz,abethan Age, London, 1890, p. 40.

' Epithalamia .- or Nuptiall Poems upon the most blessed and happie marriage betiveene the High and Mightie Prince Frederick^., and the most Fertuous, Gracions and thrice Excellent Princesse Elizabeth... London, 161 2.

* An Epithalamion .- or a Nuptiall Song applied to the cérémonies of marriage.

nelle. Ils consistent surtout, au sens étymologique du mot, en la glorification des plaisirs radieux de la nuit nuptiale. Le poète ne se lasse point de nous montrer le bonheur indécis, l'hésitation consentante de :

...la timide et tremblante épousée qui frémit de toucher le flanc de son époux. '

Il se plaît à évoquer les délices secrètes du " combat d'amour, " - et il fait ainsi de l'épithalame un tableau tout païen et sensualiste, un peu brutal même par endroits, de la " veillée de Vénus. " '

Herrick continue, dans ses odes nuptiales, la tradition jonsonienne. Outre un poème médiocre intitulé Connubii Flores^ ou Souhaits de Noces (634), composé de strophes que chantent alternativement des choeurs de prêtres et de jeunes hommes, de vieillards et de vierges, de pasteurs et de matrones, et reproduisant sans aucune originalité de forme les lieux communs du genre, les Hespérides contiennent plusieurs morceaux : Epithalame à Sir Thomas Southwell et à sa Dame ; U Accueil^ ou poème prononcé devant le porche^ au mariage de Mr. Hen. Northly et de la très ingénieuse Mrs. Lettice Tard ; Poème nuptial à Mistress Elizaheth Lee^ maintenant Ladie Tracie ; Chanson Nuptiale^ ou Epithalame à Sir Clipsehy Crew et sa Dame., qui sont tous, à des titres divers, intéressants, et qui représentent un effort vigoureux de la Muse, généralement plus délicate ou plus capricieuse, de notre poète.

Le premier morceau, l'épithalame en l'honneur de Sir Thomas Southwell, appartient à la jeunesse de Herrick. C'est un epithalame proprement dit, qui répond à la définition qu'en donne quelque part l'érudit Jonson, " tel que ceux que les anciens avaient accoutumé de

' Checr up the faint and trembling bride,

That quakcs to touch her bridegroom's side. Hymenaei... 1606. Works, vol. III, p. 27.

- This is no killing war,

To which you presscd arc ; But fair and gentle strife...

Ih., p. 27.

'' To-night is Venus* vigil kept...

The Hue and Cry after Ciipid, 1608, vol. III, p. 42. Voir aussi -. Epithaltimion, or a Song ce/ebraling the Nupttali of that noble Gentlmian, Mr. Hierome -H'fiton ivilh the Lady Fronces Steivart, vol. III, pp. 347-50.

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chanter quand l'épousée était conduite dans sa chambre. " ^ Voici quelques-uns des tableaux décrivant les derniers préparatifs de la nuit nuptiale :

6. ...Or regarde ' là-bas, où le flambeau d'Hymen te montre que la nuit déjà est avancée.

Vois, vois la torche de l'époux

au seuil à demi consumée,

et les cinq flambeaux qui présagent

que l'union sera féconde ;

vois leurs flammes d'argent se penchent

prédisant qu'un sort favorable couronnera toujours l'heureuse vie du jeune époux et de son épousée.

7. Il faut te mettre en marche à présent ; tes pieds roses laisseront derrière eux un chemin parfumé ;

que tout, ainsi qu'un pré en fleurs,

embaume, où ton pied fin se pose,

et que chaque chose s'imprègne

sous tes pas de leur senteur même,

tel le zéphyr lorsqu'il caresse

le chèvrefeuille et l'églantier.

Pars donc ; Hymen attend, qui va guider devers le lit la pudique épousée.

8. Et voici maintenant que sur sa joue fragrante le voile ensafrané est baissé à la fin,

tandis qu'elle semble exprimer

un pudique consentement,

montrant un cœur qui s'abandonne

d'un vouloir déjà repentant ;

donc doucement conduisez-la

avec une lenteur prudente ; car en amour, affirment les matrones, plaisir qui tarde en est plus tendre encore.

10. ...O puissante Vénus, toi qui sais la meilleure façon de dénouer la ceinture des vierges, dis à la pudique épousée

' Hymenaei. EJ'tt. cit., p. 27. '' Le poète s'adresse à l'épousée.

qu'il lui faut laisser toute peur ;

dis au jeune époux d'étouffer

de baisers plus ardents ses cris ;

et défends-lui de l'épargner,

dût-elle même fondre en larmes ; dis à tous deux qu'il leur faut s'enhardir puisque l'Amour et la Nuit les appellent.

17. ...Qu'emplissent vos fuseaux les généreuses Parques, qu'elles gardent pour vous leur laine la plus blanche ;

et qu'elles ne coupent le rtl

de vie sans que vous l'ordonniez ;

que la Mort arrive à la fin,

non point hâtive et violente,

mais quand tous deux lui pourrez dire :

" viens, à présent emmène-nous " ; et que tous deux on vous porte à la grange lorsque serez deux gerbes d'épis mûrs. '

Le second morceau est un hymcnce au sens classique du mot, chanté au cours de la journée même, quand le cortège nuptial arrive devant le seuil de la maison. On v reconnaît une tradition qui date de la plus lointaine antiquité, au temps encore où la partie essentielle de la cérémonie sacrée avait lieu, non pas dans le temple, mais devant les dieux du foyer domestique. " Le poème nuptial adressé à Mrs. Elizabeth Lee suit de moins près les modèles consacrés. C'est plutôt un chant du lever, une amicale exhortation à une jeune femme au matin de ses noces, un compliment de poète célébrant l'allégresse de la journée d'amour. "* L'épithalame à Sir Clipsebv Crew, enfin, représente un effort personnel considérable. La pièce, qui est très longue, l'était davantage dans ime version primitive qui comprenait vingt-trois strophes, au lieu de seize seulement que Herrick conserva en 1648. Citons-en quelques passages caractéristiques :

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