CHAPITRE VIII
On sait l'événement qui favorisa et, dans une certaine mesure, provoqua l'évolution du pastoralisme de Herrick : son départ de Londres, et son exil dans une paroisse rurale du Devonshire. Sans doute il a trente-huit ans quand il y arrive, et l'âge est passé pour lui des impressions enthousiastes capables de déplacer, d'un seul coup, le point de vue d'où il considère la vie. Nous nous souvenons cependant que le Londres de sa jeunesse n'avait rien de l'énorme cité fumeuse que nous connaissons aujourd'hui, que Cambridge était une petite ville, et que Herrick n'avait point manqué de goûter le charme si agreste encore de l'un et l'autre. Il peut pester contre la sottise des rustres qui viennent d'être commis à sa charge ou s'affliger de la solitude de son presbytère, mais cette campagne si fraîche qui l'environne, ces paysages les plus verts de l'Angleterre ont bien souvent raison de sa mauvaise humeur. Loin de la ville et privé de la compagnie de ses patrons ou de ses amis, Herrick perd un peu de vue les élégances raffinées de Whitchall qui, étant donnés sa sensibilité si aisément impressionnable et son talent de virtuose, eussent pu à la lotigue lui devenir funestes. Il était bon qu'après avoir chanté si complètement les charmes de la vie de société, il continuât son œuvre dans une autre direction, au lieu de s'attarder à chercher des choses toujours plus délicates, plus subtiles, mais en somme toujours pareilles. Aussi l'événement imprévu était-il tout à fait heureux qui le reléguait ainsi en pleine nature. Ce contact immédiat avec les simplicités champêtres acheva de libérer l'instinct poétique de Herrick, et de faire apparaître le fond de réalisme sincère et sain qui était en lui. Les cottages animés répamlus dans la campagne autour de Dean Prior transformèrent le chanteur un peu hésitant des délices pastorales en un poète résolu de la \ie rustique.
L'évolution, on le conçoit, n'eut rien de soudain. Depuis longtemps Herrick connaissait la campagne d'après les livres, et l'avait étudiée dans l'œuvre de Virgile, d'Horace surtout, son poète latin favori. Dans le long éloge de la vie rurale qu'il adresse à son frère Thomas, ^ un des premiers morceaux qu'il ait écrits, il s'efforce de transposer en anglais les images concises et brillantes, la " curieuse félicité " de l'auteur ancien. Il y déclare qu'il faut savoir lutter contre l'adversité, par exemple, puisque les grands arbres, courbés par les vents, ne font que s'endurcir en résistant ; ou encore se contenter des humbles plaisirs d'une existence moyenne au lieu d'imiter l'agitation fiévreuse du marin marchand qui va chercher partout le bonheur qu'il porte en lui. Herrick, après Horace, aime la campagne en citadin qui, mécontent de la ville dont il ne peut se passer, prétend trouver aux champs le repos de l'esprit et du corps, l'isolement, loin de la Cour ou des fâcheux, propice aux graves pensées, la retraite heureuse où il pourra savourer la douceur du contentement, et chaque soir s'endormir en paix aux côtés de sa vertueuse épouse. Un seul passage se détache dans ce long poème de cent quarante-six vers, qui, n'ayant plus rien de la verve spirituelle ou élégante d'Horace, témoigne surtout d'une laborieuse application : la brève description d'un intérieur campagnard, dans laquelle, malgré quelques termes encore trop latinisés peut-être, Herrick évoque joliment une scène familière :
...Sous ton modeste toit tu peux entretenir
un chœur de grillons chantant dans ton âtre ;
et l'alerte souris s'y régale de miettes,
quand le petit chat aux yeux verts est loin ;
mais vient-il r elle échappe, heureuse, dans son trou, au danger soudain d'être capturée... ^
Ce mélange de réalisme et d'humanisme est fréquent chez Herrick, dont les descriptions marquent à la fois un désir de la vérité toute simple, et un penchant pour l'allégorie. Les objets extérieurs lui apparaissent volontiers comme des signes de ses sentiments intimes, comme des images de son amour en particulier, et son observation ne fait, très souvent, que fournir des matériaux à son imagination
' io6, A Country-life : to his Brother, M. Tho. Herrick. * vv. 121-127.
sentimentale. Nous avons vu déjà la parenté essentielle que Herrick établit entre les femmes et les fleurs. Celles-ci, les fleurs des jardins campagnards surtout qui lui sont le plus chères, lui fournissent en outre un nombre considérable de symboles humains. La rose, la fleur des amants (263), et qui semble un baiser concrétisé (149, st. 15), est einoyée par le poète en messagère d'amour (239). Le lis, qu'une tradition séculaire marie à la rose, orne la houlette des pastourelles (493), entre dans la composition du po%set nuptial (617), et s'associe, dans l'imagination de Herrick, au fantôme gracieux des nymphes des fontaines (496). La primevère est " la douce Infante de l'année " :
Pourquoi t'ai-je envoyé, dis-tu, la douce Infante de l'année ?
pourquoi t'ai-je envoyé la primevère emperlée de rosée ?
je t'avouerai tout bas, douceurs d'amour sont emmêlées de larmes.
Et pourquoi cette fleur est-elle jaune et verte et languissante ?
pourquoi sa tige frêle se penche-t-clle, (et pourtant ne se brise) ?
je voulais te montrer combien sont tristes les espoirs d'amour. '
Un matin que Herrick vient d'apercevoir un grand nombre de primevères trempées par la rosée, il leur tient, sous le prétexte de leur faire une morale, cet exquis propos :
Or pourquoi pleurez-vous, douces enfants ? ces larmes
diraient-elles vos peines,
vous qui venez d'éclorc à l'heure même où le matin pudique donne naissance à la fraîche rosée ?
Pourtant vous ignorez jusqu'à présent l'averse
qui ruine une fleur ;
vous n'avez point senti passer sur vous le vent de la tempête ; vous ne penchez sous le poids des années,
'581, Thf Friiniose.
ni ne vous tourmentez, ainsi que nous, qui trouvons singulier de voir si jolies fleurs, telles des orphelines, verser des pleurs avant que de pouvoir parler.
Ainsi, fillettes éplorées, confiez-nous la raison de vos larmes et de votre langueur.
Serait-ce que vous n'avez point dormi ? ou qu'il vous faut, enfants, une berceuse ? ou serait-ce plutôt que vous n'avez pas vu encor la violette, ni porté un baiser d'un amoureux à sa douce amoureuse ?
Non, non, cette douleur qu'ont témoignée
vos abondantes larmes ne voulait que nous instruire en ceci : que les plus humbles comme les plus hautes choses sont conçues dans la peine, et naissent dans les pleurs. '
La violette est destinée aux couronnes des vierges (216), et le coucou à l'ornement de leurs tombes (451). La jonquille suggère à Herrick ce délicat développement sur la fragilité de la vie :
Jonquilles jolies, nous pleurons de voir
que si vite vous en allez, lorsque le soleil, levé dès l'aurore,
n'atteint pas encor son midi ; restez, restez
jusqu'à ce que le jour rapide soit arrivé
seulement jusqu'à la vêprée ; et quand nous aurons prié avec vous,
nous irons le même chemin.
Court est ce chemin qu'ensemble suivons,
aussi court est notre printemps ; nous grandissons vite, et nous déclinons
comme vous, comme toute chose ; nous périssons
ainsi que périssent vos heures,
'258, To Primroses fill'd with morning dew.
séchant plus tôt que l'averse d'un jour d'été ; et, tels les joyaux des rosées de l'aube, nous sommes à jamais perdus. '
Aux pâquerettes et aux soucis, le poète recommande de ne point se fermer avant d'avoir reçu les ordres de Julia (442), C'est aux pensées enfin qu'il viendra demander " la paix du cœur" (191). '
Bien que Herrick humanise ainsi la nature, qui ne dépasse point pour lui l'horizon limité de la campagne qu'il habite, il demeure fidèle, le plus souvent, à la réalité qu'il aperçoit ; et son art consiste, si l'on peut dire, en cette harmonieuse interpénétration de son imagination sentimentale et de son observation directe des objets extérieurs. En même temps qu'il fait des abeilles les messagères de Cupidon (249), ou les personnifications de l'amour (884), il note l'odeur spéciale qui flotte autour des ruches :
lorsque leur travail bat son plein, que les actives ouvrières rapportent la cire et le miel ; '
et, une autre fois, la musique particulière de leur bourdonnement (477). De même, à côté des ifs ou des cyprès funéraires, et des sycomores ou des saules langoureux, Herrick nous montre les arbres en fleurs au printemps, tout le rose éclat des cerisiers (189), des amandiers (376, 563), et des pêchers (264). Il nous parle de l'odeur rafraîchissante des framboises (376), de l'incarnat des cerises, dont on fait, dès qu'elles sont milres, une savoureuse liqueur (//'.), des poires qui se conservent jusqu'à l'hiver, et qui sentent si bon quand on les
' 317, To Daffadills.
* Les arbres eux-mêmes participent à l'anthropomorphisme que Herrick impose à la nature. Leurs fleurs printanières le font songer à la fuite précipitée de nos jours (468). Il demande à l'if et au cyprès de croître sur sa tombe (281). Ou encore il }irend les arbres comme témoins de ses amours malheureuses, soit (|u'il supplie les sycomores (421), ou les saules pleureurs (263) lie l'abriter de leur ombre " fraternelle, " soit qu'il conjure les bosquets, qui portent inscrits sur leurs troncs les noms des martyrs <le l'amour, de l'atlmettre, lui aussi, au rang des "saints " (450).
' 376, To the most fair and lovely Mistris, Anne Soame, now Lady Abdic.
tire du four (//>.). Les fleurs surtout font ses délices. Il les connaît intimement, et on l'imagine se promenant dans le jardin du presbytère de Dean Prior, parmi ses plates-bandes plus ou moins en désordre, y cherchant un symbole précieux qu'il s'empressera d'enchâsser dans un élégant madrigal, ou bien se contentant de les admirer en ellesmêmes, d'en goûter le parfum et le frais coloris. Si on laisse de côté les lis et les roses qui forment le fond commun de toute la botanique amoureuse du temps, qui néanmoins ont déjà chez lui quelque chose de plus neuf, de plus éclatant, de plus matinal en quelque sorte, on est frappé à la fois par la luxuriance de sa flore, et par l'exactitude qu'il apporte à désigner chacune des espèces qui la composent. Non seulement il appelle la primevère, primrose^ " la douce Infante de l'année, " mais il définit sa pâleur, son teint "jaune-vert " (581), son aspect "maladif" (118, 167), quand elle est toute transie surtout par la rosée du matin. Il la différencie du coucou, cowslip^ avec son jaune plus vif et plus riche (275), dont les jeunes filles font des balles (282, 422), dont le suc intérieur est plus blanc que le lait (376, 477, 522). ^ Il a noté le jaune pâle de la jonquille, doffodil {ii^\
1 Cette distinction avait été faite déjà par Shakespeare :
The flower that's like thy face, pale primrose...
Cymbeltne, IV, 2, 221.
...pale primroses That die unmarried, ère they can behold Bright Phœbus in his strength, a malady Most incident to maids...
Winters Taie, IV, 4, 122-26.
The coivslipî tall her pensioners be In their gold coats spots you see...
Midsummer-Night's Dream, II, i, lo-i.
...on her left breast A mole cinque-spotted, like the crimson drops r the bottoni of a coiiudip...
Cymbeline, II, 2, 37-9 ; et par Milton :
Bring the rathc primrose that forsaken dies... Lycidai, 14.2.
The yellow co-wdip and the pale primrose. Song on May Morning.
Les mots primrose et co'wslip, que nous traduisons par primevère et coucou, désignent donc, comme le pense Mr. Leclerc du Sablon, le premier, le primula
avec sa fraîcheur tendre, et la délicate inclinaison de sa tête, si modeste à la fois et si coquette ; la teinte sombre, la senteur exquise des violettes (205, 216, 258, 261, 783), et la "bravoure" des tulipes (i 18). Herrick enclôt dans ses Hesphides toutes les fleurs des champs et des jardins, les simples giroflées, ou fleurs des murailles, wall-Jiowers (36), comme les œillets-giroflées, ou œillets des fleuristes, gilly-fiovuen (192, 2 16, 3 19), d'un coloris si riche et d'une si suave senteur, ^ les œillets ordinaires, p'inki (257), ou les variétés plus rares, roses ou rouges, carnations (164, 207, 264). Il y fait pousser côte à côte les humbles pâquerettes, daisifs (442, 522), et le romarin, rosemary {61 J, 893), le pâle jasmin, /V.>.ww/«<' (376), et la douce et soyeuse ancolie, co/umbine {61 J, i 2 i 3), les fleurs de deuil, comme le
grandiflora à feuilles obovales atténuées insensiblement en pétioles, à calice étroit et long, à corolle d'un jaune pâle à limbe large, tandis que coivslip s'appliquerait plutôt au primu/a offiàtialis à feuilles ovales brusquement contractées en pétioles, ■ à calice renflé, à corolle ordinairement d'un beau jaune orangé. Nous avons également consulté : John Gérard : T/ie liirball, or generall historié of plantes, London, 1597 ; et John Parkinson : Paradisus Terrestris, or a Garden of ail sorts ofPleasant Flo-^vers -i.v/iic/i onr English a\re ivill permitt to be noursed up... London, 1629. Ce dernier décrit vingt-cinq variétés i\i: primroses et de co-cslips, et ajoute : " We hâve so grcat \ariety of thcm... of ouro«ne Country breeding, that strangers being much delighted uith theni, hâve beene otten turiiished into divers Countries, to their good content. "
' Ce mot qui signifie aujourd'hui la giroflée, [Cfieiranthus C/ieiri) et est devenu synonyme ainsi de ivall-/io-cer, désignait au XVII' siècle une variété d'<tfillel j)anaché {Dyant/ius dinop/iyHiis), ainsi que Carnation, et Sops-in-H'ine. Voir :
...thc taircst flowcrs o' the scason Are our carnations and streak'd gillyvors, Which somc call naturc's bastards...
IVinlers Taie, IV, 4, 81-3.
Herrick les appelle queUjuefois (216) Jiilv-flo-.vers. Nous avions cru y \oir, un moment, une fantaisie personnelle de notre poète, mais nous avons depuis retrouvé plusieurs fois la même orthographe. Par exemple :
Soni Jii/y-Jionr, or som swcct sops-iii-winc... Du Hartas, II, m, 1. Vocation 1 S, 1605.
Tlu- br.ivc- Carnation thcn, with swect and soveraignc powcr
So ot' his colour call'd, although a luly-Jio'wer...
Drayton : Polyolbion, XV, 241, 161 2.
The Ju'y-flow'r t'iat hcrcto tl.rlv'i'... Lovelace : A>i:arant/ia, v. 63, 1649.
souci, marygold (442, 504), la jacinthe, hyacinth (331), ou la rue, rue (^31), les fleurs de noces comme la cardamine, ou cresson des prés, lady-smock {284), la joubarbe, pricf^-madam (284), et la rougeur-desvier<^es, une délicate variété de rose rose, maidens blush (284, 617). Il y ajoute enfin les floraisons modestes des haies qui bordent les prairies ou les labours : l'églantine odorante, sweethriar (149), l'aubépine, whitethorn (178), et le chèvrefeuille, woodhine (522).
Herrick est ainsi un des plus grands amateurs de fleurs de la poésie anglaise, qu'on a comparée à un jardin perpétuellement embaumé. Il parle avec une tendresse véritable de toutes les fleurs :
que la nature crée de soleil et d'averses. '
Il les appelle par leur nom. Il n'a plus recours, pour les désigner, à ces métaphores banales, si fréquentes encore dans la lyrique élizabéthaine, qui consistent en une simple apposition d'images ou de mots, in2;énieuse sans doute, mais qui dispense complètement d'observer les objets que l'on prétend décrire. D'autre part, il ne se sert point de ses coimaissances florales dans un but seulement décoratif, comme font presque tous les poètes Cavaliers, et il n'introduit pas dans ses descriptions l'élégance gracieuse d'un Carew qui vise à illustrer la nature avec des images humaines, d'une recherche tout artificielle. ^ Herrick n'a pas été sans donner lui-même dans ce travers. On trouverait, dans les œuvres de sa jeunesse, un certain nombre d'expressions telles que " les prés émaillés " [enamelled meads^ 663)> ou " les prairies damassées" [damasked mcadows^ 106, 576). Il va même jusqu'à imaginer qu'aux Champs-Elysées :
tous les jeunes arbustes étincellent, comme le soleil du matin pailletant la rosée ; voici les vertes prées où Mai brode les rives et demeure éternel, tandis qu'un jour sans fin dore doublement l'air, de sorte que la nuit jamais ne peut rouiller l'éclat de la lumière. ^
Ces maniérismes se dissiperont bien vite chez lui, et ne résisteront point au grand air pur du Devonshire. S'il ne faut demander à
^ Voir : The Spring, vv. 1-4, dans Poetns, éd'tt. cit. ' 576, vv. 11-16.
Herrick ni l'observation méticuleuse, si abondante en petits détails curieux, inobservés encore, d'un Tennyson, ni le sentiment si profond chez un Wordsworth de la communion mystérieuse de la nature et de l'homme, ' du moins connaît-il déjà la campagne qu'il habite pour l'avoir regardée de près, et l'aime-t-il en elle-même, pour la simple beauté de ses couleurs et de ses parfums. Il ne se contenterait plus, comme Spenscr, de ne " prendre à la réalité sensible que les éléments de ses créations idéales " ; ■ il ne se bornerait plus comme lui à une observation vague, rapide, et souvent peu exacte ; il ne ferait plus de la jonquille la fleur emblématique de l'été, ^ ou ne la mêlerait plus, dans la " couronne cramoisie " d'ïLlisa, aux roses incarnates des mois de chaleur. ' Herrick en cela se rapproche bien plutôt de Shakespeare dont l'œuvre entière, depuis f^èmts et Adonis et le Songe d'une nuit d'' ètè jusqu'à Cymheline et le Conte d''hiver, est parée de fleurs décrites minutieusement, ^ d'une variété infinie, et d'une fraîcheur toujours nouvelle. Seulement, au lieu de l'atmosphère tragique et sombre qui les environne dans le drame shakespearien, où elles n'apparaissent que par intervalles, ainsi que de reposantes clartés, les fleurs de Herrick poussent librement, dans les vastes plates-bandes de son jardin de \illage. Le poète les soigne amoureusement. TI les étudie de près, en peintre et en psychologue tout à la fois. Il tâche de découvrir sous leurs aspects matériels leur vie morale, en quelque sorte. Il se fait le confident de leurs secrets,
' Une comparaison des pièces que Herrick consacre aux jonquilles (317), ou aux pâquerettes (442), avec celles que Wordsworth a composées sur le même sujet : Daffodils : I wanderecl lonely as a doud, et To t/ie Daisv ; In youth, from rock to rock I went, est à cet égard décisive.
- L. More! : James T/iomsoii, Paris, 1895, p. 224.
^ Thy sommer prowde, with Daffadillies dight. T/ie Shep/iearJi Caleniier, Januarie.
' Upon her head a Cremosin coronet, VVith Damaske roses and Dart"a<lillies set. //>., April.
' On sait, pour ne citer qu'un exemple, que Perdita, vêtue en reine de la fête rurale, ne distribue autour d'elle que les fleurs de la mi-été : le romarin et la rue, les (illlets et les giroflées panachées, la capiteuse lavanile, la menthe, la sarriette, la marjolaine, le souci, et qu'elle regrette de ne pouvoir offrir aux jeunes fllles ))résentes les fleurs du printemps qui conviendraient "à celles qui portent encore sur leurs jeunes branches la fleur de leur virginité" : les jonquilles, les violettes, les pales primevères, les fiers coucous, et les lis. {U'intrr's Taie, IV, 4, vv. 73-129).
de leurs joies ou de leurs souffrances intimes, qu'il s'agisse des pleurs des primevères sous la rosée du matin (258), ou de la tristesse des jonquilles qui vont mourir bientôt (317). Et c'est moins son propre sentiment qu'il prête, par une personnification factice, à ces fleurs, que leur caractère individuel qu'il essaie d'exprimer, que leur physionomie variable qu'il s'efforce de peindre, ^ comme en cette pièce délicieuse adressée Aux Prairies^ où il ne fait que constater les impressions qui doivent les assaillir quand la belle saison s'en est allée, et que découvrir ainsi un coin de leur âme :
Or vous fûtes fraîches et vertes,
et vous fûtes remplies de fleurs ; vous fûtes les endroits jolis
où les filles passaient leurs heures.
Vous les avez pu contempler,
s'avançant avec leurs corbeilles, pour baiser et pour emporter
les précieuses primevères.
Vous entendîtes leurs chansons,
et vous vîtes tourner leurs rondes,
chaque fille, comme un printemps, le front orné de chèvrefeuille.
Hélas, toutes s'en sont allées,
celles dont les pieds blancs foulèrent
et dont les cheveux épandus
avaient paré votre herbe lisse.
Vous avez dépensé, prodigues,
vos richesses, vous voici pauvres ; il ne vous reste qu'à pleurer
votre dénûment, solitaires. ^
' Cf A. Angellier : Robert Burns, Paris, 1893, vol. II, p. 374. : " A la vérité, il y a bien encore quelque chose d'humain dans cette humanisation de la Nature. Nous n'y pouvons échapper, et c'est une des formes de notre limitation. Nous sommes bien obligés de juger des modes inconnus d'existence par le seul que nous connaissons, et de tout comprendre à travers les désignations humaines. Nous faisons ici acte d'anthropomorphisme, non plus en prêtant notre vie à la Nature, mais en essayant de traduire pour notre esprit sa façon d'exister. "
^275, To Meddowes.
Très souvent néanmoins, les croquis que trace Herriclc de la campagne qui l'environne ne comportent aucune idée morale, et visent uniquement au pittoresque. Notre poète s'attache à tout ce qui est clair et frais. Le printemps envahit de toutes parts le jardin des Hespêr'tdes. A quelque endroit que nous nous arrêtions, nous apercevons la campagne d'avril à juillet, dans " les quatre mois les plus suaves de l'année, " ceux des fleurs timides du printemps et des fleurs orgueilleuses de l'été, des prairies reverdies et des moissons mûres. ^ Ne cherchez point chez Herriclc les mélancolies douloureuses de l'automne, dont il ne parle que par métaphore, - ni la morne tristesse de l'hiver, auquel il ne fait que quelques rares allusions. ^ Dans cet heureux jardin où :
le printemps sourit à travers l'année, *
l'aurore se lève comme une discrète jeune fille qui sort de sa couche (104, 405), ou comme une fleur à peine entr'éclose (178). Le soleil apparaissant écarte les pudiques brouillards, se met "doucement et progressivement " à caresser les arbres (248), accroche des perles étincelantes à chaque branche et à chaque brin d'herbe, cependant que les oiseaux font éclater leurs hymnes d'allégresse (178). De bonnes odeurs fraîches sont éparses dans ce paysage matinal : celle des prairies trempées de rosée, où s'ajoute parfois l'arôme du toin coupé la veille (1226); celle des cerisiers blancs ou des pommiers roses dont les rameaux fleuris se dressent au-dessus des haies d'aubépine ou d'églantier ; celle des cottages ensevelis sous les grappes touffues du chèvrefeuille ; celle de la crème ou du lait qu'on vient de traire (376) ; celle d'un champ aux épis drus tout humides encore de la nuit (254, 284, st. 2). Des bruits d'activité joyeuse montent dans l'air. Le son des faux et des faucilles (251) se mêle au grondement du ruisseau espiègle, ou à la voix des jeunes filles qui s'en \ont cueillir des coucous dans les prairies. Et cela dure jusqu'à l'approche
' 70, The succession ot the t'oure sweet nionths. Voir aussi les deux premiers vers de VArgiimt'ul .•
I sing ot Hrooks, ot Hlossomcs, Hirds, and Bovmts : Of April, May, o( June and July-Flowcr».
» 284, st. 10.
du soir, jusqu'à l'heure où les garçons de ferme ramènent les bœufs vers retable, s'attardant dans le chemin creux à causer avec une fille du village, vigoureuse et accorte, qui sent la présure, et qui admire, naïve, un ver luisant dans le talus (620).
Toute l'intimité fleurie de la campagne anglaise, sa chaleur tempérée, si saine et si confortable, la clarté verte de ses pâturages qu'avivent les rosées matinales ou les averses d'été (31 7), les reflets changeants de ses arcs-en-ciel qui se dressent tout d'un coup sur la brume lumineuse de l'horizon (354), toute cette fraîcheur si allègre nous ravit quand nous pénétrons dans les Hespèrides. En faisant ainsi passer dans son livre un peu de cette atmosphère si tièdement ensoleillée, un peu aussi de la sérénité légère qui émane d'elle, en se bornant à quelques traits épars, vifs et pénétrants, à quelques notations justes, qui n'insistent point, qui ne s'accumulent jamais en de longs tableaux descriptifs tels qu'en peindront plus tard Thomson et Cowper, Herrick demeure dans la tradition anglaise des chanteurs anonymes de ballades ou des poètes lyriques du Moyen Age. Il s'apparente directement à Chaucer par le plaisir sincère, presque enfantin encore dans sa naïveté, que lui procurent le renouveau, la première pâquerette ou la première jonquille qui éclôt dans la prairie, le chant des oiseaux dans la fraîcheur du matin, tous les aspects essentiels ainsi de " la saison des primevères. " ^ Il se rapproche de lui encore par les proportions moyennes de la nature qu'il dépeint, par l'ordre et la régularité qu'il lui impose, par l'aspect domestique, familial en quelque sorte sous lequel il la considère le plus volontiers. - Son paysage rural, d'un horizon limité, s'harmonise
' 125, An Epitaph upon a Child, v. 2.
^ Quelques exemples suffiront à illustrer ces différents points. On connaît la fameuse description du jeune Ecuyer :
Embrouded was he, as it were a mede Al fui of fresshe floures, whyte and rede... He was as fresh as is the month of May.
Prologue, vv. 89-92. Voir aussi : The Legend of Good fVomen, vv. 18 1-5 ; T/te Knightes Taie, vv. 633-38 ; The Fran/^eleyns Taie, vv. 178-85. Pour des notations de couleurs : The Hous of Faine, vv. 1935-7 ; The Nonne Preestes Taie, vv. 39-44. — Voir pour l'ordre que Chaucer introduit dans la nature : The Boo^ of the Duchesse, vv. 416-26, et ses listes d'arbres et d'oiseaux dans The Parlement of Foules, et d'herbes dans Sir Thopas. Quant à son côté pratique, domestique,
avec la vie paisible des simples campagnards. De même que c'est toujours le printemps dans son livre, c'est toujours aussi la saison amoureuse, où, avec les jonquilles et les violettes des prés, éclosent les promesses tentantes sur les lèvres des gars et les rêves charmes dans le cœur simple des jeunes paysannes ; c'est toujours la claire journée où les couples heureux s'en vont par bandes, en chantant et en dansant, " chercher le mai. "
. Est-il possible, à présent, de déterminer les éléments locaux qui entrent dans ces fraîches esquisses de la vie rurale r Trouvons-nous dans les Hespèrides des traits propres à la campagne devonshirienne, aux environs immédiats de Dean Prior, et que pourra seul apprécier celui qui les a parcourus ? Nous ne le pensons pas, à la vérité. Le recueil de Herrick comprend un bon nombre de poèmes qui, écrits sans aucun doute avant sa " rustication, " renferment déjà une abondance de notations rustiques et printanières. Le fameux Corinna s'en allant au mai en est peut-être l'exemple le plus typique. Sans parler de la versification, qui désigne une oeuvre de jeunesse, maint détail du morceau semble indiquer que son auteur, qui prend une part si ardente aux rites de la fête païenne, est bien plutôt l'étudiant de Cambridge ou le poète de la " Tribu " de Jonson que le curé de Dean Prior. Corinna d'autre part, que nous connaissons déjà " pour son esprit " (39), semble, elle aussi, une citadine. Herrick lui conseille de laisser ses " bijoux, " que suppléeront les gouttes de rosée. Il lui parle de " rues, " de " parcs, " de " maisons à portail " enguirlandées d'aubépine fleurie, ce qui s'applique beaucoup mieux à Londres, si près encore de la pleine campagne, qu'aux hameaux éparpillés de Dean Prior. La fête de mai, qu'on célébrait dans la capitale avec tant de joyeuse solennité, était devenue en outre un lieu commun chez tous les poètes élizabéthains, qui en ont reproduit, chacun à sa façon, les principaux épisodes. ' Le morceau de Herrick
remarquez que dans la liste il'arbres du 'Parli-mvnt ot Fotili'i les arbres sont deerits par les usages qu'on en tait :
The piler clni, tlic cotre uato cireync ;
The boxtrce piper ; holni to whippcs lashc ;
The s.-jyling (irr...
' Voir : Spenser : Tlie Slu'pfitwJs Calciiilir, May, 1579.
est le chef-d'œuvre qu'a préparé une longue série de tentatives diverses :
Allons, fi ! Lève-toi ! Le matin radieux sur ses ailes présente Apollon chevelu.
Regarde : Aurore à travers l'air déploie
son étendard aux moelleuses clartés ;
sus, lève-toi, ma jolie paresseuse ;
la rosée brille et dans l'herbe et sur l'arbre ; chaque fleur a pleuré, penchée vers l'orient, il y a plus d'une heure et tu n'es pas vêtue,
bien plus, tu n'es pas même à bas du lit ?
Lorsque tous les oiseaux ont dit matines,
chanté leur hymne de reconnaissance,
c'est un péché, non, c'est un sacrilège d'être au logis, alors qu'aujourd'hui mille vierges devancent l'alouette et vont chercher le mai.
Debout, et qu'on te voie, avec tes gais atours, t'avancer ainsi que le printemps frais et vert, suave comme Flore ; n'aie souci
Nich. Breton :
In the merry month of May...
With a troop of damsels playing Forth the wood, forsooth a Maying...
dans The Entertainment... to the Queens Majesty, 1591.
Barnfield :
He leads his Wench a Country Horn-pipe Round
About a May-Pole on a Holiday.
dans The Affectionate Shephearii, 1594.
Th. Morley :
New is the month of Maying,
When merry lads are playing...
dans The First Booke of'Balletts, 1595.
Th. Dekker :
O the merry month of May, the merry month of May.
dans The Shomakers Holiday, 1 600.
J. Bateson :
Sister, awake ! close not your eyes,
The day her light discloses...
Therefore awake ! make haste, I say, ^
ATd let us, without staying, AH in our gowns of green so gay
Into the park a-maying...
dans The First Set ofEnglish Mah'igales, 1604, etc.
des joyaux qui devront orner ta robe
ou tes cheveux : les feuilles, sois sans crainte,
feront pleuvoir sur toi leurs pierreries ; le jour naissant d'ailleurs garda, pour ta venue, des perles d'orient point encore versées ;
viens, reçois-les, tandis qu'à la lumière
scintille encor la rosée de la nuit
et que Titan, à l'est, sur sa colline
s'est arrêté, attendant ton approche. Fais vite ta toilette, et sois brève en prières ; on écourte son oraison le jour de mai.
Viens, viens, ma Corinna ; sur ton chemin remarque chaque champ devenu une rue, chaque rue
un parc tout vert et planté d'arbres ; vois,
chaque maison pieuse a une branche
ou un rameau ; le seuil de chaque porte
est devenu une arche, un tabernacle fait de fraîche aubépine enlacée joliment comme pour abriter à son ombre l'amour.
Y aura-t-il dans la rue, en plein champ,
de tels plaisirs sans que nous les voyions ?
Viens et sortons ; n'as-tu pas entendu
la proclamation du jour de mai ?
c'est pécher trop longtemps que de tarder ainsi, partons, ma Corinna, allons fêter le mai.
Point de garçon ou fille au bourgeon de leur âge qui, levé tôt, ne soit allé chercher le mai.
Dès maintenant, nombre de jeunes gens
sont revenus, chargés d'épine blanche ;
d'aucuns, tandis que nous musons encore,
ont dépêché leurs gâteaux et leur crème ; et d'aucuns ont pleuré, supplié, fait serment, choisi leur prêtre même, et nous n'avons bougé !
Plus d'une cote verte fut donnée,
plus d'un baiser fut pris, et puis rendu,
plus d'un regard aussi, comme un éclair,
jaillit des yeux, doux firmament d'amour ; plus d'un a ri des clés traîtresses, cette nuit, des serrures forcées ; seuls nous ne fêtons mai.
2q6 ROBERT HERRICK
Viens, puisque c'est encor le printemps pour nous deux, et cueillons la folie innocente du jour ;
nous vieillirons bien vite, et nous mourrons
sans même avoir connu la liberté ;
la vie est courte, et nos journées s'enfuient
rapidement, comme fait le soleil, et telle une nuée ou la goutte de pluie, nul qui les a perdues ne les peut retrouver ;
or donc le jour où toi ou moi serons
ombre flottante, ou légende, ou chanson,
tous nos amours, plaisirs, ravissements,
seront noyés avec nous dans la nuit.
Puisque nous ne faisons encor que décliner, viens, Corinna, partons, allons fêter le mai ! '
La façon dont Herrick a traité ce thème de la fête de mai est significative. Voici une vieille réjouissance populaire qui date de l'antiquité païenne, qu'on trouve à Rome et dans la France du Moyen Age, et qui pourtant présente chez notre poète un aspect particulièrement anglais. Le morceau est un développement de l'injonction allègre de Chaucer :
For May vvol hâve no slogardye a-night. The sesoun priketh every gentil herte.
And maketh him out of his sleep to sterte, '
qui se conclut par l'amoureuse invitation de Catulle :
Vivamus, mea Lesbia, atque amemus.
C'est un mélange ainsi de traditions classiques, de réalisme national, et de fantaisie personnelle. Du rêve caressant, de la volupté gracieuse, quelque chose de troublant et d'enchanteur se mêle aux odeurs simples des ramures fleuries, ou à la fraîcheur des branchages trempés de rosée. Un peu de la suavité légère, si tendre et si grave à la fois, des rêveries païennes s'unit à la franche gaîté des rondes ou des chansons de printemps. Nulle part peut-être Herrick n'a combiné en une harmonie aussi heureuse sa passion pour la beauté ancienne avec son amour naturel des prairies et des fleurs. ^
'178, Corinna's going a Maying.
* The Knightes Taie, vv. 1 84.-86.
' Voir la note enthousiaste de Mr. Palgrave : Chrysomela. A Sélection from the
Or, le poète des HespèrideSy même exilé dans le Devonshire, ne se départit jamais de cette conception, la moins favorable, on le conçoit, à une poésie régionale. Il ne voit et ne décrit dans la vallée verte où s'abrite Dean Prior que ce qu'il appréciait déjà dans la banlieue de Cambridge ou de Londres, et qui le frappe ici par sa fraîcheur plus vigoureuse. Il ne saisit nullement le pittoresque particulier du Dean Bourn, par exemple, .'u torrent qui se précipite à travers les prairies ensoleillées, ou qui contourne en écumant la lisière rocheuse d'un h'jis. Il ncn aperçoit que le lit rocailleux, dont il tire aussitôt une image, et auquel il compare le caractère des paysans parmi lesquels il est condamné à \ i\re. Il ne fait aucune allusion à la haute rangée des Tors du Dartmoor qui ferment le paysage du côté du nord, semblables à de tristes forteresses dont l'ombre menace la vallée fleurie. Par là Herriclc diffère sensiblement du poète qui a le mieux chanté le Devonshire, William Browne de Tavistock. Il ne partage en rien son enthousiasme pour la fraîcheur et la fertilité de 'M'Eden de l'Ouest," ' et ne pénètre jamais non plus dans les détails si typiquement provinciaux qui abondent dans les Pastorales Britanniques. " Il désigne le
lyi-ical poevis of R. Herrick... London, 1877, p. 190 : "A lyric inore faultless and sweet than this cannot be found in any litcraturc. Kccping with protound instinctive art vvithin the limits ot the key choscn, Herrick has rcached a perfection very rare at any period of literature in the tones of playfulness, natural description, passion, and seriousness wliicli introduce anti follow each other, like the motives in a sonata by VVeber or Beethoven, throuj^liout this little masterpiece of " music vvithout notes. " Mr. L. Morel {ouv. cit., p. 239), parle également de " ce chef-d'œuvre exquis, " auquel il fait toutefois cette restriction : " Mais n'est-il pas vrai que la nature y joue un rôle de fantaisie ? Le poète erotique est sans doute ici parfait ; le poète descriptif au contraire cesse d'être sincère quand il nous montre l'aurore, les plantes, la rosée, le dieu du soleil lui-même asservis au caprice de l'indolente Corinna. "
' Hall, thou niy native soil ! thou blesscd spot
Whose equal ail the world atfordcth not ! Show me, who can, so many crystal rills, Such swcct-cloth'd valleys of aspiring hills... Britannia's Tastorah, Hook II, Sonjj m, vv. 600-0+.
* Voir, par exemple, les descriptions si précises des rivières du Devon, du Tavy en particulier, I, i, 1 ; I, 11,59 i •• ^' '3- ; ^"^ '""' 1^" passade commentant à :
...as Tavv crccps upon The Wcsti-ni valcs ol' t'crtilc Albion.
I, II, vv. 7«5-735-
2q8 ROBERT HERRICK
Devonshire, d'une unique épithète morale : dull^ et il nous offre le paradoxe piquant d'être représenté dans les recueils consacrés à la poésie régionale par un ou deux morceaux, dont celui, que nous connaissons, adressé au Dean Bourn, où il dit au comté "abominé" un adieu si incivil, et fait le vigoureux serment de n'y plus jamais revenir. ^ La fortune cependant, qui se montra si capricieuse envers notre poète, devait non seulement le ramener et le faire mourir parmi ces paysans détestés, mais encore associer son nom, quoi qu'il en eût, à ce coin pittoresque de l'Angleterre, Herriclc ne se limite pas, comme W. Brow^ne, dans le domaine étroit de la poésie descriptive, qui déroule sans fin ses paysages minutieux, et qui prend si souvent l'aspect d'une artificielle décoration. Il n'imite pas davantage le disciple de Spenser qui emplit ses pastorales d'allégories mythologiques, si embrouillées qu'il faut renoncer parfois à les démêler, si conventionnelles en outre, et d'un arcadianisme si suranné. Herriclc au contraire s'intéresse tout spécialement, dans le paysage rural, à l'activité humaine qui l'anime. Il peut ne point faire mention de l'aspect romantique des Tors à l'horizon, mais il excelle à esquisser, en un trait, la physionomie du laborieux village au fond de la vallée. Il nous parle des occupations rustiques depuis les semailles jusqu'aux moissons (251). Il nous montre les garçons de ferme maniant, suivant la saison, la charrue et la herse (477), la faucille ou la faux (251), dressant des meules [Ib.) ou battant la récolte au fléau {Ib.). Il nous indique dans les pâturages le bétail au poil luisant (663), les vaches à la chaude haleine, et qui regardent avec de grands yeux {Ib.)^ ou les moutons qui broutent l'herbe parfumée {Ib.). Dans la cour des fermes, un coq se pavane parmi ses poules pondeuses (477) ; dans les laiteries, les servantes font le beurre ou le fromage (//',), ou, le soir venu, filent leur quenouille à la chandelle (1027), -'^^ traits brefs et nets, Herriclc réussit à évoquer le spectacle de la vie rurale où la campagne est inséparable de l'homme qui la cultive, et n'est que la scène de sa libre activité. Il s'approche déjà, à force d'art, de la simplicité familière que trouvera d'instinct, à la fin du siècle suivant, Robert Burns, -
' Cf. The IVest Country Garland, selected from the writings of the poets of Devon and Cornwall... by R.N. Worth, London, 1875, p. 34; fi''est Country 'Poets, selected by W.H.K. Wright, London, 1896, pp. 244-45.
^ Voir A. Angeliier : owv.cit., vol. II, p. 3 14-40 : Ce que Burns a vu delà nature.
On conçoit l'intérêt que porte Herrick aux fêtes du village, et l'attention particulière avec laquelle il suit, d'une Christmas à l'autre la série nombreuse des " veillées et des jours fériés ", réservés aux distractions de toute sorte (663), Il ne décrit ni les " honnêtes récréations " dont parle Burton, telles que la chasse à courre ou la chasse au faucon, "et qui ne conviennent qu'à un certain nombre de grands personnages " ; ni les plaisirs solitaires, presque mélancoliques, ' de la pêche à la ligne ; ni les sports barbares où se complaît surtout le peuple des villes, qui consistent à lancer une meute de dogues sur un ours attaché à un poteau (henr-haiting)^ à mettre en présence deux jeunes coqs batailleurs (cock-fightïng)^ ou à les lapider sans merci (throwing at cocks). Herrick ne s'intéresse qu'aux fêtes villageoises où tout le monde prend part, le squire au milieu de ses tenants^ la fille orgueilleuse du yeoman à côté de la plus humble da'irymaid^ où se révèlent enfin le caractère joyeux des paysans réunis, la verve savoureuse de leurs conversations, leur gaîté naïve et un peu brutale qui éclate dès qu'ils sont déchargés, un moment, de leurs travaux.
Herrick a trouvé ici quelques-uns de ses thèmes les plus heureux. L'Angleterre de son temps, celle au moins de sa jeunesse, était encore la Merry England où tout le monde, nous dit le sévère Stubbes, " aimait à sauter et à danser, à banqueter et à festoyer, à s'empiffrer de pain, de bonne bière, de vieux fromage, de fromage nouveau, de gâteaux, de tartes, et de crème." Notre poète sympathisait pleinement avec la jovialité des fêtes rurales d'avant le Puritanisme. Il occupait une des premières places dans le hall de Dean Court, où Sir Edward Giles réunissait, aux grands jours, tous ses fermiers. Son amour du décor pompeux, auquel viennent s'ajouter ses souvenirs d'Horace, lui fait trouver un charme particulier à ces vieilles cérémonies villageoises. De même que le délicat ami de Mécène s'attardait \ olontiers aux croyances ou aux pratiques pittoresques des paysans de la Sabine, et que son épicurisme raffiné se complaisait à offrir aux dieux rustiques quelque modeste oflVande, Herrick ainsi aime à célébrer, avec une ponctualité sacerdotale, les fêtes joyeuses de l'année chrétienne. La
' Now as an angicr meUnncholy standing
Upon a gri'cn bank...
Erttanma'i 'Pcutorah, Book I, Sonfj v, v. 643.
Réforme avait bien dccanonisé les saints et les martyrs, mais elle avait pris le soin de maintenir les jours fériés qui avaient été institués en leur honneur, tout comme le Christianisme, à ses débuts, pour attirer à lui la masse du peuple incapable de comprendre encore une religion purement spiritualiste, avait été forcé d'incorporer à la foi nouvelle un bon nombre d'observances de l'ancien paganisme. Herrick a recours à un compromis fort semblable. Horace demandait au dieu Faune de " visiter ses enclos modestes et d'être favorable à ses jeunes agneaux " ; il décrivait la fête des nones de décembre, " quand les troupeaux se jouent dans les herbes de la prairie, et que tout le hameau se livre aux jeux de la plaine, au milieu des bœufs libres du laboura2;e " ; Ml recommandait à Phidylé de couronner les humbles dieux de son foyer de romarin et de myrte fragile ; ^ ou, au jour des calendes de mars, il faisait sauter " la résine et le liège d'une vieille amphore qui, depuis le consulat de Tullus, buvait la fumée de son âtre. " ' Herrick, grand admirateur d'Horace, applique toute l'attention qu'éveillaient chez celui-ci les cérémonies rurales du Latium aux fêtes nombreuses et aux rudes divertissements de la "joyeuse Angleterre. " ■* Il ajoute à un art d'une sobriété presque classique, d'une discrétion, en tout cas, qui sait ne retenir que l'essentiel, un réalisme précis, poussé même parfois jusqu'au détail menu. Il suit rigoureusement le calendrier des fêtes campagnardes, celles qui sont fixes et celles dont la date varie chaque année, les plus connues comme celles qu'on observe à peine. *
' Odes, III, xviii, Ad Faunum.
- Odes, III, XXIII, Ad Phidylen.
3 Odes, III, viii. Ad Maecenatem.
* " Herrick was the first to write lyrically of rural English things, with the Roman feeling for country manners which inspires so many of Horare's Odes and Epistles... With what ready sympathy Herrick transferred the Roman feeling for old-world ritual into his célébration of the high-days and holidays of the Catholic church." W. Courthope : A History of English Toetry, vol. III,London, i 903, p. 258.
5 Nous avons consulté : H. Smith : Festivals, Games, and Amusements, ancient and modem, London, 1 8 3 1 . — T. F. Thyselton Dyer : British Topular Customs présent and past, illustrating the social and domestic manners of the people, London, 1876. — P. H. Ditchfield : Old English Sports, Tastimes, and Customs, London, 1891. — Joseph Strutt : The Sports and Tastimes of the Teople of England, London, 1903 (nevv edit.) — Brand : Faiths and Folklore, New édition by W.C. Hazlitt, London, 1905, 2 vol.
LA VIE RURALE jOl
La plus importante est celle de la Christmns. Elle dure douze jours, rintervalle qui va de la Nativité à l'PIpiphanie étant consacré à des réjouissances de toute espèce. Elle offre un double caractère : c'est d'abord, au sens propre du mot, a holy day^ une commémoration solennelle du jour où le Fils de Dieu est venu apporter la paix sur terre aux hommes de bonne volonté ; et c'est en môme temps une réjouissance générale où l'on oublie, dans la cordialité qui règne à la veillée, autour des cheminées flambantes, la monotonie des longs mois d'hiver. C'est l'époque où chacun, faisant trêve à tout désaccord, s'abandonne à l'universelle allégresse, où chaque porte, celle du riche manoir comme celle de la plus modeste chaumière, est large ouverte à tout venant. La fcte, attendue et préparée longtemps d'avance, est marquée par un certain nombre de cérémonies spéciales que l'on retrouve presque toutes dans les Hnpèridcs. On commence, au cours de la soirée précédente, par allumer l'énorme bûche de Noël, Tule- /o^<(, qui illumine la maison. Ce sont les jeunes filles qui sont chargées de ce soin, tandis que les gobelets s'entrechoquent, et que les chansons éclatent. ' Le lendemain et les jours suivants sont réservés aux distractions diverses. Dans la maison parée de houx et de lierre, où les jeunes gens ont suspendu dans des endroits ignorés des jeunes filles des rameaux de gui aux baies blanches, ce ne sont que chansons, caroi's sacrés ou rondes profanes, que vieilles histoires légendaires qu'on aime toujours à entendre raconter de nouveau, que facéties un peu brutales, que jeux si rudes souvent, mais où l'on s'amuse de si bon C(Eur, comme le colin-maillard (320), le harley-hreak - (lOl, 320),
' 785, Cérémonies for Christmasse ; 787, Another to the Muids.
' Sorte (le jeu de barres très répandu, à en juger du moins il'après les nombreuses allusions qu'on rencontre chez tous les écrivains des XVI' et XVI r siècles. Sidney en donne dans V Arctulii' une description assez précise :
Then couples thrce be straight alloted thcrc ;
They ot' both ends the niiddlc twn do fly, The two that in niid place Hell called were
Miist strivc, with waiting foot and waCching eyc, To catch of thcm, and thcni to Hell to bc.ir That thcy, as well as they, Hell may supply. Lamon's sonj;, I, 153.
On en trouve aussi mention chez Dravton, Ben Jonson, William Hrowne et Suckling. To be last in Hell se disait du dernier couple i|ui avait été fait prisonnier et (lui perdait ainsi la partie.
le shoeing the mare'' (320), ou \& fox-in-ihe-hok'^ (320, 663); que plantureux festins surtout, qui font oublier un moment la chère modeste de toute l'année (785). Et tandis que la fête bat son plein dans la maison, des groupes de gamins s'en vont dans les vergers, forment une ronde autour de chaque arbre, lui adressent une incantation, lui dédient même une libation de wassatl pour qu'il devienne, la prochaine année, plus productif encore (788).
Ce wassail est un des éléments caractéristiques des fêtes de la Christmas. C'était une liqueur fortement aromatisée, faite à^ale^ de noix muscade, de gingembre, de sucre, où l'on ajoutait des rôties de pain ou de pomme sauvage. Comme le mot l'indique, ^ ce breuvage somptueux était surtout employé pour porter la santé pendant les libations en commun, lorsque la famille, les amis, les domestiques étant réunis autour de l'âtre, on faisait circuler le gobelet unique, chacun en le prenant des mains de son voisin prononçant le souhait : wassail! La tradition voulait encore que, vers le même temps, les jeunes filles fissent en groupe le tour du village avec un bol de wassail, en s'arrêtant devant chaque porte pour réciter quelque
' Brand [ou-tj. cit.) l'explique ainsi : " The wild mare was a youth who was allowed a certain start, and was pursued by his companions, with the object of being shoed if he did not succeed in outstripping theni. "
' Jeu aujourd'hui inconnu.
' Mr. P. Verrier a bien voulu nous donner sur les origines du mot ^wassail les renseignements très précis qui suivent, et dont nous le remercions bien sincèrement : " Pour saluer, porter la santé, etc. les Anglo-Saxons disaient : beo{\>ù)ha'l, hdl beo J?« ou 'u:es{^û)hâl, sois sain, bien portant, ce qui devait donner en anglais moderne be(thou)'wkole. Dans les dialectes angliens, c'est-à-dire en northumbrien et en mercien, e se changea en ce après un nv, comme dans nxiag au lieu de iv^^ — nx^ay ,■ la deuxième formule devenait ainsi iv^es hdl, qui devait aboutir dans les dialectes modernes du nord à nxias haie {tvas avec un a prononcé 0 ouvert comme à l'imparfait du même verbe). Dans la partie de la Grande Bretagne occupée par les Danois, nous trouvons de bonne heure, à côté ou au lieu de haie, la forme hail, qui vient du vieux norrois heill, comme (to) raise et (to) bait viennent du vieux norrois reisa et beita. Ce hail s'est si bien substitué à haie (luhole) dans les salutations comme dans celles des sorcières à Macbeth qu'on en a tiré le verbe to hail. Voilà comment iva-s hdl a été remplacé par oum hail, où un impératif d'origine anglienne se trouve accosté d'un adjectif d'origine Scandinave. Il est tout naturel que la locution to drinl^^nvas hail (avassailj, " boire à la santé de quelqu'un, " ait pris le sens de "boire du wassail, " c'est-à-dire la boisson qu'on choisissait d'ordinaire pour porter la santé. L'évolution du sens
couplet de circonstance, quelque souhait pour l'année nouvelle le plus souvent, et Herrick fait place, dans les Heipèr'idei^ à un long morceau de ce genre. '
Le wassoil fait encore partie de la fête des Rois, qui a lieu le six janvier, la douzième nuit après la Nativité, et il s'y ajoute au fameux pudding tout à fait particulier cette fois à la cérémonie. Celui-ci était distribué au milieu de l'attention générale, le haricot et le pois qu'il contenait devant faire du jeune homme et de la jeune fille qui les découvraient dans leur part le roi et la reine du festin. ' Les fêtes de la Noël enfin terminées, le travail recommence de toutes parts, et Herrick s'amuse à imaginer une sainte spéciale pour le lendemain des Rois, afin que les ménagères ou les filles de ferme ne retournent point trop brusquement à leur rude besogne. Il appelle plaisamment cette fête nouvelle la " Sainte-Quenouille " :
Que le jour de Sainte-Quenouille soit fait de travail et de jeu ; libérez plus tôt l'attelage, ramenez-le à l'écurie ; et si les filles vont filant, brûlez le fil, l'étoupe aussi ; roussissez même leurs jupons, mais respectez leur innocence ; puis que les filles à leur tour baignent les gars à pleins seaux d'eau. Sainte-Quenouille ainsi fctcc, adieu les jeux de la NoCl ; que chacun, dès le lendemain, retourne avec cœur à l'ouvr-igc. '
Le deux février ramène la Chandeleur, la fête de la Purification de la Vierge que l'on célébrait autrefois en grande pompe. Mais " la cérémonie papiste de brûler des chandelles à la gloire de Notre-Dame " ayant été abolie par Edouard VI, Herrick ne fait plus mention que des coutumes encore en usage de son temps à l'intcricur lU-s maisons.
est presque exactement l'inverse de celle que présente le mot toaU, pain grillé qu'on prenait dans le -ivassuil en portant la santé de quelqu'un, puis toast... "
' 4.77, The Wassaile.
' 1036, TweUe Nij^ht, or Kin^ and Queenc.
■' 1027, Saint Distaft's day, or the niorrow atier T^eltth da\ .
La Chandeleur, qui est comme la clôture définitive des fêtes de la Noël, marque en quelque sorte le commencement véritable de l'an
nouveau :
Qu'on enlève le romarin
avec le laurier et le gui,
le houx aussi, le lierre, et tout
ce qui ornait la grande salle.
Et que les superstitieux
ne retrouvent la moindre branche,
car, prenez garde, jeunes filles,
autant de feuilles oubliées,
autant de lutins vous verrez. '
Dans un autre poème où Herrick décrit les cérémonies de la veillée de la Chandeleur, il ajoute les coutumes spéciales aux fêtes religieuses qui suivent, jusqu'à Pâques et la Pentecôte. ^
Avec le printemps les fêtes de plein air recommencent. Les jeunes gens et les jeunes filles, au sortir des longues veillées de l'hiver, se hâtent vers les champs reverdis pour cueillir les fleurs de mai ou échanger de tendres propos. Déjà, le quatorze février, le jour de la Saint Valentin où les oiseaux, dit-on, convolent en justes noces, les jeunes filles avaient choisi leur Valentin, lui avaient envoyé et avaient reçu de lui de menus cadeaux :
Choisis-moi pour ton Valentin,
et puis marions-nous ; l'amour périra de langueur
si nous nous attardons.
Si tu promets, tiens ta parole,
ou bien ne promets point ; car la loi d'amour répudie
qui parjure sa foi.
Tu brisas deux fois ta promesse,
amie, et c'est ma perte ; si tu es trois fois infidèle,
nul ne t'aimera plus. '
' 981, Ceremony upon Candlemas Eve. Voir aussi : 894, The Cérémonies for Candiemasse day ; 895, Upon Candlemasse day. -' 893, Cérémonies for Candlemasse Eve.
94, To his Mistresse. Voir aussi : 379, To his Valentine, on S. Valentines day.
Avec la saison des primevères fraîches écloses s'ouvre la saison de l'amour. On s'en va dans les bois cueillir les fleurs de printemps, et bavarder sans rime ni raison. On s'attarde, par exemple, à parler des détails de la cérémonie du mariage qui, pour les jeunes filles, est la plus magnifique chose qui soit au monde :
...Nous dirons qui doit faire la robe nuptiale, et le gâteau de noce, préparer le rameau, et la feuille, et la vigne, ainsi que l'ancolie si lisse et si soyeuse. Puis, en tirant au sort, nous saurons qui devra acheter et dorer lauriers et romarins ; quelle devise aura notre anneau nuptial ; quels gants nous donnerons, et quels flots de rubans ; et nous déciderons, en riant de nous-mêmes, quel prêtre, ce jour-là, unira les époux ; quelle brève et tendre oraison l'on devra dire, et comment le posset nuptial sera fait de la crème des lis au lieu du lait des vaches, et de la rose au lieu de vin et d'aromates. Alors, pour mettre un terme à ces doux entretiens, nous ofirirons enfin un baiser à chacune. '
Le premier jour de mai s'approche, où l'on ira donner une aubade à la paresseuse Corinna. ■ Voici Pâques, où la nature entière est en fête pour célébrer la Résurrection, où le soleil lui-même danse de joie sur les collines en fleurs. ^ Voici le pieux cortège des Rogations auquel prend part Anthéa, une branche à la main, et qui fait le tour des terres du village pour remercier Dieu des promesses d'abondance, et
' 6i7,.To thc Maids to walke abroad.
* Voir aussi : 696, The May-Pole.
•• 893, Untill the dancing Easter-day,
Or Easters Eve appeare.
Hcrrick ne fait ici que reproduire la tradition populaire. Cf. Sucklinfî : Eallaii of a Wedding :
...Shc danccs such a way !
No Sun iipon :in Enstcr day Is half so tine a sight.
Th. Browne estimait cependant que " we shall not, I hope, disparaj^e thc Résurrection of our Redccmer if v\e say that the sun iloth not dance on Eastcr day. *
'Pieuiioiloxia EplAtmica, Book V, Ch. 23, § 14. Cité par E. Haie, o«a'. ii/., p. 1S2.
lui demander de les réaliser tout entières (55). Voici un cortège plus profane, que Herrick a imaginé dans le seul but d'y faire une place d'honneur à une de ses jeunes paroissiennes, Mrs. Bridget Lowman :
Paraissez avec le printemps, ma jolie fille,
pour être, un an encor, la déesse du pré.
Mais, avant de partir, permettez que l'on pose
par-dessus vos cheveux la couronne fleurie
qui vous distinguera gentiment de la suite.
Vous êtes la Princesse et Dame de la fête ;
que vos pieds blancs nous montrent le chemin, et que
les nvmphes à l'haleine embaumée vous assistent.
L'heure vous appartient, à vous de commander,
car vous êtes la Reine en ce pays de fées.
Que vous suive une joie complète, et pourtant telle
qu'elle caresse, mais pudiquement, les joues. ^
Il n'est de plus aimable fête cependant qui ne doive prendre fin et, comme il arrive, les départs et les retours ne vont pas sans quelque mélancolique regret. -
L'année s'avance, et l'on songe, non plus à aller arracher des rameaux fleuris, mais à moissonner bientôt les récoltes mûres. En attendant, et les dimanches en particulier, ^ les paysans demeurent à l'ombre des arbres, à jouer aux boules dans la prairie communale, ou à s'y livrer aux plaisirs grossiers de la quintaine. * Puis arrive la fête votive, la fête du saint ou du martyr auquel l'église est consacrée, et que précédaient autrefois des prières récitées ou des hymnes chantées durant toute la nuit, d'où le nom de wake. A présent, quand on a, au service du matin, commémoré le " saint patron, " ou prié en
'355, The Mfddow verse or Anniversary to Mistris Bridget Lowman.
^ 356, The parting verse, the feast there ended.
s On sait que Jacques P"' avait publié une ordonnance où il déclarait : " Whereas we did justly, in our progress through Lancashire, rebuke some Puritanes and précise people in prohibiting and unlawfuUy punishing of our good people for using their lavvful récréations and honest exercises on Sundayes and other holidayes, at'ter the afternoons sermon or service : It is our will, that after the end of Divine service our good people be not disturbed, or discouraged from any lawful récréation... So as the same be had in the due and convenient time without impediment or neglect of Divine service. " Cité par H. Smith, ouv. cit., p. 126.
* 988, The Quintell. Voir aussi 663, v. 52,
commun pour quelque pieux fondateur, on passe l'après-midi à s'amuser de diverses façons. La fête amène dans le village des charlatans, des colporteurs qui, à grand renfort de boniments, essaient de vendre leurs clinquantes bagatelles, des troupes d'acteurs ambulants auxquels se joignent si volontiers les jeunes gens du pays, et ce sont alors des pantomimes bouffonnes ou des danses mauresques, des luttes à main plate ou à coups de gourdin, qu'accompagne le gros éclat de rire des rustres à la ronde. La fcte est en outre l'occasion de substantielles ripailles auxquelles on convie les parents et amis des \ illages environnants. Les femmes sortent leurs plus belles parures. Pendant plusieurs jours, la cérémonie, uniquement religieuse à l'origine, se transforme en une bruyante bacchanale. Herrick n'a pas manqué d'introduire dans ses Hespèrides cette fête rustique, qui jouissait dans le Devonshire d'une vogue particulière, ' et il adresse à Anthéa cette très aimable invitation :
Viens, Anthéa, partons tous deux
pour la fête, comme les autres ;
tartes et flans, crèmes, gâteaux
sont le régal de la journée ;
et tous s'y dirigent en foule
puisqu'il ne s'agit que de rire.
Tu verras des danses mauresques,
Marion avec son cortège ;
ensuite un mime inventera
mainte attitude grimaçante ;
des acteurs aussi seront là,
de costume et de jeu vulgaires,
mais dont les grands gestes plairont
aux bons et naïfs villageois.
Plus tard, vers la chute du jour,
aura lieu le jeu du b.âton
où l'on se cassera la tétc
avant d'avoir pu dire un mot ; ' Voir Brand, oui', cil., I, p. 174 : " NN'Iun in 1627 an ordcr liati lucn niadc in Exeter for the suppression of thc wakc, both thc ministcrs and thc peuple desired their continuancc " net only for prcscrving the mémorial of thededication of thcir several cliurclics, but for civilizing their parishioners, eomposinj; dirterenccs by the médiation and meeting of friends, inireasinj: of love and unity hv thèse feasts of charity and for the relief and conifori of the poor. *'
mais là s'arrête la colère
qu'on noie dans la bière et dans Vale.
Heureux paysans, satisfaits des amusements les plus humbles, et qui n'ont que la seule crainte de manquer la fête prochaine. '
Voici enfin, quelque temps après la fête de la tonte (663), la cérémonie la plus joyeuse à !a fois et la plus solennelle de l'année rurale : la rentrée du dernier char de la moisson. L'allégresse est universelle, et fait oublier les peines et les inquiétudes des longs mois passés. Tout le monde accourt, à l'heure où le soleil semble plus majestueux, pour accompagner jusqu'à la grange le char recouvert d'une blanche toile. Les " tenaces et rudes moissonneurs, fils de l'été " prennent le bras des lieuses de gerbes en chapeau de paille et, précédés des enfants du village, chantent et dansent le long du chemin. Là-bas, au manoir, le squire les attend pour leur offrir un repas plantureux, et renouveler avec eux le pacte de reconnaissance et d'amitié qui lie les bons maîtres aux bons serviteurs :
Venez, fils de l'été, qui par votre labeur
nous faites les seigneurs et du vin et de l'huile,
dont la peine tenace et les rugueuses mains
pour nous creusent la terre et moissonnent nos champs ;
tout couronnés d'épis accourez et chantez
au son du flageolet la fête des moissons.
Approchez, Monseigneur, voyez le chariot
que l'on a décoré avec tout l'art rustique ;
voyez la blanche nappe ici, et là le drap
aussi immaculé et pur que parfumé ;
les chevaux, les juments, les fringantes pouliches
(revêtus tous de toile aussi blanche que lis).
Gaîment les moissonneurs avec les moissonneuses
s'en vont voir couronner le dernier char qu'on rentre ;
écoutez la cohue, à l'entour du chariot,
des jeunes villageois élevant des clameurs,
se pressant au devant, ou bien venant derrière,
ceux-là avec des cris, ceux-ci avec des rires,
qui bénissant le char et qui baisant les gerbes,
' 762, 1 he Wake.
et qui les décorant de feuillage de chêne, ou marquant d'une croix le timonier, ou bien touchant pieusement le froment que l'on rentre, tandis que d'autres campagnards qu'attirent plus l'allégresse et les jeux que les dévotions courent derrière, avec leur culotte en lambeaux. Avancez, braves gars, vers l'âtre du seigneur qui flambe et étincelle, où pour vous faire fête vous verrez tout d'abord le grand quartier de bœuf • qui doit être la grosse pièce du festin ; puis là-dessus viendra s'ajouter du mouton, puis du veau, puis du lard enfin, pour compléter ; à l'entour sont encor disposés plusieurs plats : ici c'est une crème, et là c'est un pâté, une bouillie appétissante de froment.
Enfin pour égayer cette excellente chère, si le vin souriant est absent de la table, voici, pour noyer tout souci, la forte bière ; buvez-en votre soûl à la santé du maître, buvez à la charrue, la fortune publique, buvez à vos fléaux, à vos vans, à vos cuves, ensuite aux jeunes filles en chapeaux de paille, à la rude faucille et à la faux courbée ; buvez et plaisantez, les gars, amusez- vous ; mangez, faites bombance, et pendant le festin songez à l'attelage : il peina comme vous et doit avoir aussi un repas plantureux. N'oubliez pas non plus qu'il vous faudra bientôt ramener sous le joug votre bœuf si docile, et tous ensemble retourner à la charrue et à la herse (pour le moment suspendues). Souvenez-vous enfin des paroles du maître : que vous devez nourrir celui qui vous nourrit ; et que ce jour de fête est semblable à la pluie, que ne vient pas afin de noyer vos labeurs, mais pour que plus féconds ils renaissent demain. '
Ce tableau de fête campagnarde est un des morceaux les plus juste-
' 251, The Hock-cart, or Harvest home : To thc Ri^'ht Honourablc, Mililniay, Earlc of Wcstinorland.
ment connus des He^pèrides. L'allégresse, si franche et si saine, qui l'anime clôture dignement le cycle annuel des réjouissances villageoises. Le poème résume, en quelque sorte, la conception que se fait Herrick du bonheur champêtre, tout fait de simplicité, d'honnête labeur, et de joie riante.
Telle donc apparaît la vie rurale dans les Hespèrides. Elle se distingue par la gaîté qui y prédomine. Herrick ne dépeint point le paysage réel comme le fera plus tard Robert Burns, qui, simple laboureur, exprimera dans sa chanson ses sensations toutes vives. Il n'en reproduit pas davantage, ainsi que Crabbe, les sombres côtés seulement, d'un crayon précis sans doute, mais si souvent raide et morne. Il considère la campagne comme " une chose de beauté, " et se contente d'en jouir, d'en goûter le charme extérieur. Il nous montre des paysans souverainement heureux, et qui célèbrent, sans en manquer aucune, les fêtes du calendrier rustique. Pour Herrick, la vie rurale est un spectacle animé et clair, et comme un des plus pittoresques aspects du bonheur humain.
C'est dire qu'il est loin de l'aimer pour elle-même, et que le poète champêtre en lui ne se sépare jamais du poète de société. L'intérêt que Herrick porte à la vie rustique est fait, d'abord, du très réel attrait qu'exercent sur lui les choses de la campagne ; puis du plaisir que prend son imagination à se jouer des réalités, à les parer de la grâce ingénieuse de ses sentiments personnels ; et enfin de l'abondance de ses souvenirs classiques, toujours prêts à fournir mille détails jolis empruntés aux auteurs anciens. Un poème, l'éloge de la vie campagnarde adressé à Endymion Porter, représente nettement cette triple tendance : léaliste, Imaginative, et livresque. Les observations précises, directes, n'y manquent point, comme le garçon de ferme sifflant derrière sa charrue, les vaches à l'haleine tiède et qui regardent avec de grands yeux, les bœufs enfoncés dans l'herbe jusqu'au fanon ; après les labeurs, voici en outre tous les divertissements rustiques, où l'imagination joyeuse de notre poète se donne libre cours ; les souvenirs littéraires qui abondent enfin, les emprunts à Virgile et à Horace, à Sidney peut-être, et à William Browne, ^
' Cf :
A Shepherd piping on a hill
achèvent de donner au morceau son caractère complexe, et d'en faire, sinon la plus belle, au moins la plus représentative des " Bucoliques de Hcrrick " : ^
O douce vie rustique inconnue de ceux-là
dont l'existence est à autrui, non à eux-mêmes,
de ceux qui, esclaves de la Cour, de la \'ille,
ont un moindre bonheur, profitant moins de toi.
Tu ne sillonnes pas l'écume de la mer
pour rechercher et pour rapporter des épices ;
tu n'erres pas jusque dans l'Inde orientale
pour y trouver les clous de girofle grilles.
Jamais non plus, au prix de ton repos si cher,
tu n'apportes de l'ouest de précieux lingots.
Non, ton ambition la plus haute de toutes
ne vole pas plus loin qu'une simple toison,
et se borne à pouvoir payer tes serviteurs
et terminer l'année sans devoir à personne.
Lorsque tu fais le tour des champs qui t'appartiennent,
tu n'envies les terrains plus vastes des voisins,
car tu sais que ce n'est l'étendue de la terre,
mais le contentement qui fait douce la vie.
Aussitôt que le coq, le cor du laboureur,
éveille à l'horizon l'aurore aux mains de lis,
tu te diriges vers tes champs de blé, sachant
que, pour si bien fumés qu'ils aient été, il reste
que le meilleur engrais qui soit pour une terre
est la trace des pieds et des mains d'un bon maître.
Tu trouves, devant la charrue, ton attelage
conduit par un valet qui l'entraîne en sifflant ;
tu les égaies encore en leur chantant comment