CHAPITRE IX
Dans le même temps que Herrick s'intéresse ainsi au pittoresque de la vie rurale, il s'attache aux vieilles traditions populaires, plus puissantes à la campagne que partout ailleurs, et s'arrête à un certain nombre de coutumes et de superstitions qui, pour les villageois, relient si intimement le présent au passé. Nous venons de voir la part importante qu'il fait, dans sa peinture de la vie des champs, au classicisme antique : on ne saurait donc s'étonner que notre poète ait été également attiré par les traditions orales qui, transmises de l'aïeul à l'enfant, conservent comme un écho affaibli des primitives légendes, l'indécise lueur qui enveloppe ces croyances séculaires se prêtant si merveilleusement, en outre, au travail de l'imagination et de la fantaisie.
Le surnaturel prédomine ici, avec l'épouvante des éléments inconnus qui dirigent le monde. Autant le paysan de Dean Prior qui conduit en sifflant sa charrue a confiance en cette nature qui lui semble si familière, autant il est prêt, dès la tombée du soir, et aussitôt qu'il s'est enfermé dans son cottage, à l'emplir de puissances mystérieuses. La joie même qu'il prend aux veillées d'hiver provient, dans une certaine mesure, de la sécurité qu'il éprouve autour de l'âtre qui flambe, dont la chaude lumière, pense-t-il, tient éloignés les esprits de la nuit. On oublie, parmi les fumets des viandes et l'arôme du wassail^ au milieu des chansons et des danses de la Christmas, la sorcière qui rôde dans le village, et qui arrêtera sur la route l'imprudent attardé. De même, la joie que causent au paysan les prairies en fleurs et le retour du mois de mai n'est qu'une survivance du temps très ancien où l'homme ne contemplait jamais sans émerveillement le renouveau. Tout un réseau de fables et de superstitions enveloppe ainsi, comme une brume fantômale, l'imagination villageoise. Les
commères, au bord du ruisseau, ou les laboureurs, le soir au coin du feu, parlent des sorcières qui ont vendu leur âme au Diable, des esprits malins qui peuplent le silence nocturne, ou des petites fées espiègles, the good people comme on les appelle, par antiphrase le plus souvent : si certaines en effet se montrent serviables, la plupart semblent ne s'occuper qu'à tourmenter les pauvres " humains. "
Un bon nombre de ces superstitions villageoises se retrouvent dans les Hespérides. Une des plus puissantes est la crainte des sorcières. On sait que dans l'Angleterre du XVP et du XVIP siècles, tous, ignorants ou savants, de graves philosophes comme Bacon, ou des demi-sceptiques comme Browne, croient aux sorcières malfaisantes, et applaudissent à la répression sauvage qu'on exerce contre elles. Les poètes dramatiques ne manquent pas d'introduire dans leurs pièces: Shakespeare dans Macbeth (1606), Ben Jonson dans The Masque of Queens (1609), Middleton dans The IVitch,^ Deklcer, Ford et Rowley dans The TVitch of Edmonton (c. 1621), quelques-unes de ces mégères diaboliques au \ isage flétri, cassées, ratatinées, habitant au fond des bois ou sur des bruyères désertes, et se livrant autour de leur chaudron infernal à mille pratiques d'une mystérieuse horreur. La sorcière que Herrick dépeint dans les Hespérides ne ressemble ni aux fantômes ténébreux qui accostent Macbeth sur la lande aride, fascinent son âme et le poussent vers le meurtre, ni à Mother Sawyer d'Edmonton, pauvre, ignorante, difforme sans doute, mais qui s'afflige si sincèrement d'être haïe et persécutée comme un " chat d'enfer. " Elle se rapproche plutôt du type de la tradition populaire qu'on aperçoit chez Middleton, " suscitant des discordes, des jalousies, des querelles, jetant conlmc une épaisse souillure sur la vie " : '
Cette nuit la sorcière est à califourchon pour chevaucher avec le Diable ;
' La pièce, de date inconnue, est médiocre. Elle renferme toutefois deux chansons, dont les premiers vers se trouvent dans Macbeth. Mr. Bullen et Prot. Herford sont d'avis que Middleton, c)ui n'ortre f^uère d'autre exemple de surnaturel, n'a fait ici que dcvelojiper et vulgariser l'épisode shakespearien.
■ Ch. Lamb : Noies to the Spécimens of the Engliih Driimatists, I.ondon, 1897, P- 549-
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par dessus tout obstacle, et par monts et par vaux, quelque mauvais que soit le temps.
Elle a pour éperon
l'épine ou la bardane, et pour cravache un fouet de ronce ;
parmi fourrés, bruyères,
sur les fossés, les mares, elle suit l'Esprit qui la guide.
Dans le bois nulle bête
n'ose courir sa proie, mais reste tapie dans son antre,
lorsque ces maléfices
sur la terre et sur mer dans le noir de la nuit sévissent.
L'orage surgira
bouleversant les cieux ; cette nuit, plus grande merveille,
les ombres effrayées
sortiront de leur tombe à l'appel des coups du tonnerre. '
Au cours de ces chevauchées nocturnes, la sorcière jette le " mauvais sort " sur les campagnes. Elle répand des maladies dans les familles. Elle effraie les enfants pendant leur sommeil. La vache ne donne plus de lait, ou le beurre ne vient plus dans la baratte. Les crinières des chevaux sont tout emmêlées le matin, ou les troupeaux de moutons sont frappés d'épidémies soudaines. Quand on s'en aperçoit, il faut avoir recours aussitôt à un magicien, a conjurer^ qui, à l'aide de certaines pratiques ou de certaines paroles enchantées réussit parfois à exorciser le maléfice des sorcières. Herrick nous donne un certain nombre de ces charmes, et en voici deux destinés à protéger le sommeil des enfants :
Pour écarter, et à coup sûr,
de l'enfant qui dort les sorcières,
' 644, The Hag. Voir aussi : 1123, The Hag, où la sorcière part pour la chasse, montée sur un vieux bélier nauséabond, et tenant en laisse un couple de noirs matous.
posez, le soir, dessous sa tête une croûte de pain bénit. '
Que la femme superstitieuse (allant bavarder par la ville) près du cœur de son enfant pose un couteau, pointe vers le haut ; ce charme, parmi d'autres, garde de tout danger l'enfant qui dort. ^
Herrick rapporte aussi comment on peut empêcher la sorcière de s'approcher des écuries, ' ou comment on doit, au contraire, l'attirer dans la maison, afin de la soumettre ensuite à quelque épreuve comme celle de la baignade, ou même de la livrer au w'itch-finder. * Aux jeunes servantes de ferme enfin, il indique quelques autres enchantements : l'un pour le moment où elles se lèvent, ^ un autre pour le jour où elles font le pain, ^ un autre encore pour le cas où elles s'attarderaient au soir tombé. '
A ces sorcières malfaisantes viennent se joindre dans l'imagination populaire des troupes d'apparitions étranges, fantômes et lutins, qui s'ébattent dans les ténèbres ou à la lueur fantasque de la lune. Si, dans le jour, un simple charme suffit à tenir ces esprits à l'écart (1065), il n'en est plus de même après le coucher du soleil, où ils régnent en maîtres. Herrick, nous l'avons vu déjà, recommande aux jeunes filles, la Chandeleur venue, d'enlever tous les rameaux qui avaient orné la maison pendant la fcte de Noël, car :
autant de feuilles oubliées, autant de lutins vous verrez. '^
Le veilleur de nuit fait allusion, dans sa ritournelle, à ces esprits malins (300), et les vieilles femmes ont même, pour se protéger d'eux, une prière spéciale (474). La lune " maladive" (132) ajoute encore
' 889, Charmes.
- 890, Anofhcr.
^ 892, Another Charme for Stables.
' 891, .'\nothcr to hring in thc Witch.
'■' 1065, Another.
•"' 1064, Charmes.
' 1066, Another.
''981, Ccrcmony upon Candkmas Eve.
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à la désolation que jettent, dans le silence nocturne, ces fantômes errants jusqu'à ce que le chant du coq les mette tous en fuite, aux premières lueurs de l'aurore (474, 576). ^
Une caté^^orie de lutins retient plus particulièrement Herrick : les petites fées. Elles sont proches parentes des esprits surnaturels dont nous venons de parler. Comme eux, elles ne se montrent que la nuit, non plus pour faire le mal, mais pour s'ébattre avec plus de liberté. Ce sont des êtres mystérieux, à forme humaine souvent, mais minuscules, et capables d'ailleurs de revêtir toutes les apparences. Elles sont promptes et fantasques comme des feux follets. Elles virevoltent au clair de lune, ou dans la pâleur de l'aube, ainsi qu'une nuée de papillons turbulents qui jamais ne se posent. Elles voyaient sur le dos des scarabées ou à califourchon sur des libellules. Quand elles courent sur les prairies, les brins d'herbe ne se courbent pas sous elles. Elles raffolent de tout ce qui est délicat et coquet, et détestent, d'une haine agressive, ce qui est laid ou maladroit : les chauves-souris, les hérissons piquants, les chenilles qui rongent les boutons des roses musquées, les crapauds et les hiboux criards. Malicieuses, elles tirent les marguerites de leur pudique sommeil, ou mettent en branle les campanules et les muguets, dont les clochettes font entendre longtemps un timide carillon. Espiègles, elles aiment à jouer, à sauter, à se trémousser de toutes façons. Serviables et bienveillantes cependant, elles aident les servantes de ferme dans leurs besognes quotidiennes, quitte à les punir rudement de leur malpropreté négligente. Elles habitent dans un pays de rêve, dans la crépusculaire contrée de partout et de nulle part, où il y a des temples et des palais en miniature, de graves
' Voir encore : 284, str. 16 :
Ail now is husht in silence; Midwife-moone, With ail lier Owle-ey'd issue begs a boon Which you must grant...