‹ Robert HerrickChapitre 39 sur 88 · Wo'd I frustrate, or prevent · texte numérisé non relu

Wo'd I frustrate, or prevent

Ail Aspects malevolent ?

Thwart ail Wizzards, and with thèse Dead or black contingencies...

FOLK.-LORE El FAIRY-LORE 3I9

cérémonies religieuses ou de fastueux banquets, avec les vers luisants pour flambeaux, et, pour orchestre, les rossignols.

Herrick se complaît visiblement en cette mythologie féerique si populaire aux XVI"' et XVIP siècles. ' Il fait de nombreuses allusions dans le cours des Hespèrides au menu peuple ingénieux. Il demande au Génie de consacrer le terrain sur lequel est bâti sa maison " afin que les fées propices y viennent mener leurs rondes. " ■ Il les introduit dans le Nocturne à Julia, en même temps que les lutins et les fantômes malfaisants. ^ Surtout, il leur consacre un certain nombre de pièces qui, bien qu'elles soient séparées dans son recueil, se rattachent les unes aux autres, comme si elles n'étaient que des fragments, écrits dans le même mètre, d'une épopée à la gloire d'Obéron. Voici le moyen d'abord, de s'attirer les faveurs de Mab, la reine des fées :

Pour trouver grâce auprès de Mab, r.ingez chaque assiette à sa place ; couvrez le feu et rentrez l'eau avant le coucher du soleil ; lavez vos laiteries, vos seaux :

les fées détestent les souillons ; balayez la maison ; sinon Mab viendra vous pincer l'orteil. ^

Puis Herrick nous emmène dans son pays des fées, où soudain tout est métamorphosé et réduit à la dimension d'une miniature humaine. Un mendiant affamé demande à Mab une fourmi, une oreille de souris marinée, ou l'abdomen d'une abeille pour l'aider à manger ses dures miettes de pain. ''' Autrement compliqué, on va le voir, est le festin préparé pour le puissant Obéron :

Ce n'est sans raison que je te liéilie, Shapcot, ce récit du pays des Fées ; puisque tu fais cas des choses qui sont

1 Voir, pour plus de détails sur ce point, notre thèse complémentaire : An Essav on Eng/is/i Fuirx 'Pocirv from the origins to tite XTIT^' ciitury. '' 724, To the Genius of his hoiise, v. 8. ■' 620, The Night-piece, to Julia.

' 557, The Faines.

■'• 639, The lkj,'jiar to Mab, the Fairic Queen.

d'' une fantaisie curieuse et rare ; voici k festin, et, les plats finis, nous verrons ensuite la cour des Fées.

Sur un champignon la table étant mise,

la prière dite, on place le pain,

un grain de froment grillé par la lune,

avec de petits gruaux qui scintillent,

pour accompagner les morceaux de choix ;

puis en un clin d'oeil on sert un festin

délicat plutôt que riche, et tandis

que l'on flatte ainsi la vue d'Obéron,

on n'a garde d'oublier son oreille ;

on a disposé, afin de chasser

sa tristesse, la crissante cigale,

l'allègre grillon, la mouche chantante

et les moucherons siffleurs comme orchestre.

Puis imaginez que pour apaiser

sa soif les elfes lui viennent offrir

une perle de naissante rosée,

apportée dans le calice embaumé

et pur d'une violette féconde.

Alors, ses yeux verts de chat parcourant

la table en tous sens, Obéron découvre

les cornes de papillons diaphanes ;

il en mange un peu, et il goûte aussi

ce que nous nommons bave de coucous ;

un petit gâteau de vesses de loup

est là, sans pourtant qu'il daigne y toucher,

l'estimant trop peu délicat ; ensuite

il attaque très hardiment la moelle

des roseaux sucrés, le jabot suave

de l'abeille lourde et toute gonflée ;

il savoure aussi, avec grand plaisir,

des œufs de fourmi ; que veut-il encore ?

barbes de souris, cuissot de lézard

à l'étouffé, perce-oreille dodu,

une mouche, ou un ver à tête rouge

enfermé dans quelque noisette creuse

brune comme sa dent ; une phalène

qu'on vient d'engraisser dans un bout de-drap ;

des cerises sèches, puis les oreilles

de la mandragore, et des yeux de taupe ;

puis encor des pleurs de cerf égorgé,

la gorge onctueuse d'un limaçon,

le cœur accablé d'un rossignolet

brisé d'harmonie ; le vin qu'on lui sert

ne fut point tiré de la vigne souple,

mais du tendre flanc doucement pressé

de la plus exquise et suave épouse ;

la coupe est une pâquerette fine,"

qu'il vide d'un trait afin d'exalter

son ardeur, et puis, grâces étant dites

par son chapelain, le festin s'achève. '

Herrick, tenant sa promesse, présente ensuite à son- ami Shapcot le palais d'Obéron et les appartements de la reine- Mab, vers laquelle le roi, qui a banqueté tout son soûl, se dirige gaillardement :

Plein comme une abeille gonflée de thym,

rouge comme sont les cerises mûres,

le voici repu et prêt au déduit ;

il s'en va vers Mab, bien qu'on l'en détourne ;

(le désir est sourd) ; il est plus piquant

qu'une épine ; il a du foin dans sa corne ;*

l'éclair brille dans ses yeux et, parmi

les elfes, il lance, irrité, le dard

de la guêpe hargneuse, et sa suite sait

que l'on craint les rois bien qu'on les déteste.

Le vin le conduit devers un bosquet

consacré naguère aux soins de l'amour

que le crépuscule a tout pailleté ;

il suit la lueur des colimaçons ;

frappant le sentier d'un pas cadencé,

il va, ainsi que sa garde, passant

maints tournants de route, et maints carrefours ;

on atteint bientôt un talus de mousse

moelleux, gonflé, mille fois plus doux

' 294, ObtTons Fcast.

' Focnum habct in conui : Horace, Siit., I, iv, 33. On attadiait en cHVt du

foin aux cornes des bœufs dangereux.

que n'est le plus fin tissu de Lemster, et qui brille d'un aussi tendre éclat que les feux lancés par les joyaux rares dont les épousées au goût délicat ornent leurs cheveux, ou que les parcelles de blanche rosée par les nuits lunaires. Sur ce monticule toutes les fleurs que crée le soleil avec les averses se pressent dans un si coquet désordre que l'on songe au canevas de l'amour, ou bien à la ceinture de Vénus aux ensorcelantes tentations...

Traversant à la hâte un certain nombre de cours et de corridors, Obéron pénètre à l'intérieur de son palais :

... La salle est tendue de la dépouille bleutée des serpents ; la frise, à l'entour, est faite de plumes de paon, ou d'ailes de mouches à truite... Yeux des vers luisants, écailles brillantes des poissons d'argent, reflets de la paille, grisâtres traînées des colimaçons, regards pétillants des petits chats, bois phosphorescents font ici la lumière.

La rude clarté du plein jour hardi, non plus qu'aucun autre rayon trop vif n'y peut pénétrer ; mais ces lueurs pâles se réfléchissant et multipliant dans ces pierreries sont le seul éclat qui brille, incertain, le jour ou la nuit. A cette lumière élégante et rare, Obéron enfin achève sa course ; il retrouve Mab, dont la pâle lune rend le teint blafard, comme un peu malade, et dont (par l'amour) le corps est plus tendre que chair de poulet. La reine des elfes repose étendue sur six dents-de-lion gonflées et dressées sur leurs hautes tiges, aux flocons laineux qui semblent noyer Sa Majesté Mab sous leur duvet souple ;

ses draps sont formés de cette membrane

placée sur la tête du nouveau-né

qui est né coiffé, disent les commères ;

on a étendu sur les couvertures

le plus délicat des fils de la Vierge ;

enfin un tapis de laine cardée

qui s'est imbibé de la clarté pâle

de la lune semble, ainsi qu'un nuage,

entourer l'exquise divinité.

Ainsi, mollement, Mab était couchée... '

Postérieure sans doute à ces deux poèmes, ^ bien que placée avant eux dans les HespèrideSy voici encore une longue et minutieuse description du " Temple des Fées ou de la Chapelle d'Obéron. " L'cpicurisme du roitelet, on va le voir, s'est ici singulièrement assagi :

Un chemin serti de cristal, de perles s'ouvre, qui conduit jusqu'à la chapelle qu'il a fait bâtir, pour ses oraisons, dans le précieux nid de l'alcyon ; quiconque en passant y jette un regard reconnaîtra là son temple sacré ; les divinités y sont si nombreuses que le Panthéon de Rome en eut moins.

Il nomme ceci maison de Rimmon, et des osselets tiennent lieu de murs.

Le grillon sacré placé dans sa niche apparaît d'abord, plus noir que le jais ; dans une autre niche bien façonnée se tient son idole, le scarabée ; et dessous une arche à peu près semblable

' 444, Obcron's Palace.

- Voir sur ce point i'intcrcssante note de Mr. Haie, ouv. cit., p. 167 : " It is possible that thc Feast and the 'Piilace were first written, and the Temple afterwards. In favor of this view it may be remarked that the versification of thc Temple differs decidedly froni that of the otlur two, that the Temple is dcdicated, not to Shapcot for wliom thc two others werc written, but to another, and that the Feast and thc 'Pcihue reter to eaih other but not to the Temple, whcrcas tlic Temple does refer to tiie Feast. It inay be that Herrick wrote tlie two sccular poems before ordination, and afterwards turncd his attention to the statc of ccclesiastical niatters amontr the tairiei. "

il ix installé son chancre sacré ;

enfin dans un cercle à côté se trouve

sa divinité d'or : la cantharide.

Quel que soit l'endroit où vous regardiez

vous ne pourrez voir chapiteau, corniche,,

ou frise qui n'ait de ces bagatelles.

Or les fées voudraient qu'il fût bien connu

que leur religion est mixte, et certains

ont même entendu des elfes la dire

à moitié païenne, à moitié papiste^

Même si j'avais plus de mille langues,

je ne pourrais point nommer tous leurs saints ;

Saint Tit et Saint Nit, Saint Is, Saint Itis

qu'on a mis tout près du trône du Mab ;

puis Saint Feu Follet, qui n'est pas bien gros,

et qu'on nomme encor " Fatuus Ignis,"

Saint Frip et Saint Trip, Saint Fill, Saint Fillie...

A l'entrée d'abord, dès le seuil du temple

un tout petit nain de prêtre se tient,

et sa voix aiguë crie à ceux qui passent :

" Vous tous qui entrez, tenez votre langue ;

n'apportez ici que des mains sans tache. "

Un second piaille : " Hors d'ici, profanes ! "

Tout près l'eau bénite a été placée

dans une demi-coque de noisette ;

et le goupillon en poils d'écureuil

qu'on a rassemblés en un nombre impair

est sur le plateau, ou tout à côté,

pour en asperger la famille fée.

Auprès de l'autel, le prêtre est debout

présentant l'offrande du pain sacré,

faisant comme il sied, avec grand respect,

et à temps voulu ses génuflexions ;

leur autel ici n'est pas un carré,

ni non plus de forme triangulaire ;

il n'est fait de bois, de pierre ou de verre,

mais uniquement d'un os de mouton

pareil à ceux dont les gamins des rues

se servent quand ils jouent aux osselets...

Il vous faut savoir aussi que les elfes

lisent la rubrique, et l'observent toute ;

si ce qu'on rapporte sur eux est vrai,

ils ont leurs versets pour tout ce qu'ils font ;

ils possèdent même aussi des canons,

et, si l'on en croit Sir Thomas Parson,

il y a chez eux un livre d'articles ;

si ce chevalier des fées ne ment point,

ils ont un recueil de leurs homélies,

sans compter enfin d'autres Écritures

leur traçant la loi, concise, mais juste.

Un petit plateau est là sur la table

qui doit recueillir le don volontaire :

un peu de poussière, estime par eux

de plus de valeur que l'or parmi nous ;

c'est la charité qu'ils donnent aux pauvres

(si dans la paroisse on en peut trouver).

Aux extrémités de jolis grillages

incrustés d'argent par les limaçons,

les elfes, suivant le rite, ont fixé

deux chandeliers purs, dûment consacrés,

et dans chacun d'eux une herbe haute et fine

est allumée, comme un cierge d'autel.... '

Bien que ces divers poèmes féeriques se rattachent à une tradition très répandue en Angleterre au XVII*^ siècle, populaire et littéraire tout ensemble, et dont nous avons esquissé ailleurs le développement, ils nous renseignent avec netteté sur la personnalité de Hcrrick. Notre poète y apporte d'abord son goût pour le réalisme précis et menu. Il nous décrit le pays des fées jusque dans ses infimes détails, et le considère, on dirait, du point de vue de ses habitants minuscules. On a remarqué, dans la chapelle " papiste " où va prier Obéron, des statues de saints placées de tous côtés dans des niches, le bénitier, le goupillon, le plateau pour l'offrande, l'autel a\ec ses chandeliers consacrés. Le roi des fées assiste à la messe, et nous voyons l'officiant élevant l'hostie consacrée, les elfes en surplis lisant leurs homélies, les enfants de choeur et le bedeau, les prêtres avec leurs cierges, leur huile sainte, leurs pardons, leurs indulgences, " et autres babioles. " Il y a, dans cette chapelle, jusqu'à des moines cloîtrés, équivoques

' 224, The Temple. La description se poursuit pendant près de cinquante vers.

p6 ROBERT HERRICK

" traîneurs d'abbaye, " ou même des frères franchement paillards. Cette abondance de détails pris sur le vif et que relève une pointe de malice irréligieuse fait songer aux fabliaux satiriques du Moyen Age, ou mieux encore aux Contes de Canterbury, où perce le sourire si délicatement ironique de Chaucer. Lui aussi ne met-il pas en présence les " saints frères " et les petites fées joyeuses qui aimaient tant à danser dans la verte prairie ? Et Herrick n'aurait-il pas applaudi à ce trait du vieux poète, attribuant la disparition des elfes à la grande charité et aux prières des " limitours "

qui visitent toutes les terres et toutes les eaux

et foisonnent comme poussières dans le rai du soleil ? '

Le catholicisme d'Obéron, au surplus n'a rien d'exclusif, et sa piété n'est nullement un obstacle à ses aspirations profanes. Sa religion, comme celle de ses sujets, est

à demi païenne, à demi papiste.

L'office terminé, il fait une génuflexion devant l'autel perdu dans un nuage d'encens, il se dirige droit vers la salle du banquet, et la fête commence. Herrick semble avoir personnifié et comme résumé dans le minuscule couple royal son idéal d'une vie naturelle, insouciante, consacrée, les devoirs religieux une fois remplis, aux joies de la table ou aux plaisirs de l'amour. Le roi de Féerie est un bon luron, gourmand et gaillard. Il faut que les plats innombrables qu'on lui apporte soient exquis et jolis, qu'ils flattent ses " yeux de chat " autant que son goût raffiné, et que l'orchestre des insectes fasse entendre, pendant son repas, la plus exquise musique. Après le festin, Obéron, " rouge comme une cerise mûre, " se dirige vers la couche de Mab, " un éclair dans les yeux, " voulant être sur-lechamp obéi. La reine des fées habite un bosquet ombreux, dont le chemin est formé par les traces argentées des colimaçons et la clarté pâle des vers luisants. Elle repose au milieu des fleurs et des parfums, tendre " comme un poulet, " et s'abandonne amoureusement à son royal époux. Herrick nous fait sentir tout le plaisir qu'il prend luimême à ces épicuriennes aventures. Ses fées n'ont rien d'irréel ni de mystérieux. Elles n'ont aucun rapport avec les esprits surnaturels qui

' The Taie of the Wyf of Bathe. vv. 1-25.

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hanteront l'imagination de quelques poètes romantiques, furtifs comme la brise nocturne, dansant au milieu des clairières brumeuses ou errant dans le crépuscule perpétuel des forêts de rcve. Elles existent au contraire en chair et en os. Elles sont de tous points pareilles aux humbles mortels. Elles personnifient deux des joies humaines les plus considérables aux yeux de Herrick : la convivialité et l'amour.

Les légendes populaires n'ont donc servi que de prétexte à ces poèmes d'un épicurisme si raffiné. Nous voici loin des grossières croyances, des mystérieuses et anonymes traditions du folf^-lore. Herrick, qui ne descend point jusqu'à l'âme même des paysans, et ne pénètre pas jusqu'à la crédulité si naïve, parfois si touchante, qui est à la base de leurs superstitions, considère celles-ci sous leur seul aspect pittoresque. Il ne les rapporte point pour elles-mêmes, intégralement, et quelles qu'elles soient, comme le ferait un simple amateur de folkjlore^ mais uniquement lorsqu'elles lui paraissent susceptibles de fournir matière à un poème. S'il ne fait aucune allusion ?m. fairy-lore du Devonshire, aucune mention des p'ixïes^ par exemple, ces fées si particulières à l'ouest de l'Angleterre, ses poèmes féeriques en revanche manifestent toutes les caractéristiques essentielles des autres pièces des Hespèr'ules. Un exquis madrigal y était précédé d'une épigramme nauséabonde, ou suivi d'un distique sentencieux, traduit de quelque auteur ancien. Ici de même des réminiscences latines, ' parfois une citation de la Bible, ■ côtoient des notations répugnantes. ^ Nulle part, en revanche, n'apparaît plus clairement la délicatesse de Herrick, son goût pour ce qui est gentil, coquet, fetuous^ comme il le désigne lui-même d'un mot un peu spécial ; ^ pour tout ce qui est ingénieux en outre, bizarre, hétéroclite, baroque même ; ou mieux encore pour le côté étrange des objets les plus simples^ et, selon sa propre expression, pour la " curiosité " des choses

' Cf. He... canics hay in's home, Valace, v. 14, tt : Foenum habet in cornu, Horace, Satires, I, 4, v. 33 ; Kinj^s though th' are hated, will be fcared, Valaïf, V. 1 8, et : Oderint diini metuant ; Favour yoiir tondues, Templf, v. 41, et : Favete linguis, Horace, Ot/c.(, III, 1, v. 2 ; Hence, hcnce, profane, Tt'»iplt,\. 43, et : Procul este profani, Virgile, EiuiM; VI, v. 258.

^ His house of Riinmon tliis he calls, Titnple, v. 9. Cf. II, Kings, v. «8.

^ Voir surtout 444, Palaù, passiin.

' 224, Temple, v. 68.

" familières. " ' Il n'est pas jusqu'à la clarté spéciale qui, comme il convient, règne dans ce pays des fées nocturnes que Herrick n'ait réussi à décrire avec une subtile précision. Il nous montre les pâles nuances de la lumière des elfes, la traînée argentée des colimaçons, les étincelles que forment dans l'herbe sombre les vers luisants. Il note la lueur terne de la lune, l'éclat adouci qu'elle donne aux (jouttes de rosée, les scintillements des bijoux dans la chevelure d'une épousée. Il nous décrit une nappe d'autel qui :

toute pailletée de rosée tremblante semble étinceler, comme sur la neige font les broderies du gel éclatant ; ^

ou encore le psautier des fées, dont le signet est :

l'aile délicate ombrée de bleu pâle de la mouche a truite. ^

Herrick met ici en pleine évidence son talent de bijoutier industrieux, orfévrant avec une " heureuse curiosité " tant de choses délicates. Le vieux fo/k-lore, d'une si fruste simplicité, prend chez lui un aspect aimable, une gentillesse ingénieuse, un peu fantasque même : obéissant à ses doigts d'artiste, le métal se transforme bientôt en une bagatelle élégante, capricieuse et menue.

L'attitude de Herrick envers la campagne, la façon dont il la voit et la dépeint demeure, en résumé, très originale. Les poèmes ruraux des Hespèrides sont encore encombrés d'imitations livresques et de conventions mondaines de toute sorte, mais ils sont animés déjà de la fraîcheur du printemps et comme des bruits joyeux de la moisson. Herrick, qui s'est vite détourné des fades bergeries, s'est attardé longtemps parmi les divertissements et les superstitions des villageois, à observer leur rudesse pittoresque, et à la parer ensuite avec toute sa délicate ingéniosité. Sa description de la campagne apparaît ainsi

' 294, Obérons Feast, v. 4.

' 224, The Temple, vv. 65-7.

' Ib., vv. 72-3.

comme un mélange singulier de réalisme et d'imagination. Elle est moderne déjà par les détails simples, familiers, naturels qu'elle met en œuvre, comme si, dans les Hespèrides^ il faisait toujours soleil.

La poésie rurale de Herrick est restée sans pendant dans la littérature anglaise. Inconnue à son époque, où elle s'épanouit à l'écart, elle demeure éloignée, par son contentement épicurien, de la ferveur morale ou des aspirations spiritualistes des poètes religieux, et, par la joie qu'elle prend aux simplicités campagnardes, de l'élégance de cour d'un Carew, ou de la politesse déjà si française d'un Waller. Le naturalisme de Herrick, si différent du pastoralisme tel que le concevra Pope, ne ressemble guère davantage au réalisme de Thomson, *' le meilleur des poètes descriptifs anglais " selon Hazlitt, qui s'attachera à tous les phénomènes extérieurs sans exception, mais aura à lutter, pour exprimer les résultats de son observation méticuleuse, contre une " diction poétique " très artificielle encore. Herrick décrit la fraîcheur, la claire gaîté, le charme seul en un mot de la campagne qu'il habite, et il se fait ainsi comme le lauréat de la vieille glèbe d'Angleterre. Nul n'a chanté avec plus de grâce les prés reverdis, ni avec plus d'allégresse les occupations villageoises que ce " paysan malgré lui, " que ce curé anglican féru de lettres latines, qui dans l'isolement de son presbytère du Devonshire composa ce qu'on pourrait appeler les Géorgiques anglaises, qui enfin, par un caprice d'érudit, ne voulut voir dans les savoureuses productions de son jardin de l'ouest que les pommes d'or des légendaires Heipérides.

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