LES IDEES MORALES DE HERRICK
L'attitude de Herrick envers l'homme et la nature nous a amplement renseignés sur sa critique générale de la vie, qu'il nous suffira ici de résumer. Le thème moral qui est comme l'âme même de son œuvre nous est connu : c'est le Carpe diem d'Horace. Vivons aujourd'hui. Hâtons-nous. Profitons de l'heure présente, comme si elle devait être la dernière. Qui sait si nous ne serons point morts demain ? Herrick est sur ce sujet intarissable. Il prêche le devoir du plaisir avec la même ferveur qu'il fera plus tard la nécessité du renoncement. Il trace à son ami Weeks le tableau d'une vie sage qui saurait tirer parti de chaque minute que nous prête le temps. ^ Il écrit de petits poèmes qu'il intitule : Four vivre librement^ ^ Pour Jouir du temps^ ^ Pour se divertir^ ^ dans lesquels il répète la même idée. Il emprunte des citations sur le même thème à Sénèque (640), et à Martial (656) ; ou encore, se servant d'une image familière, il compare l'homme à une montre qui n'est qu'une seule fois remontée (559). Bien fol est celui qui compte sur l'avenir, " où sont les bornes de la sombre mort " (232), ou qui même s'attriste à songer au passé. Une seule chose importe :
Qu'on loue, comme on voudra, les âges révolus : je ris de me voir vivre en ce jour, le meilleur. ^
Profitons intensément de chaque heure qui passe : telle est donc la fin unique de tous ces conseils moraux. Quant aux moyens, tous se valent. Aux plaisirs du vin et de l'amour, Herrick ajoute les jouis-
' 671, A Paranaeticall, or Advisive Verse to his friend, M. John Wicks.
' 454, To live Freely.
' 458, To enjoy the Time.
* 807, To be Merry.
' 928, The présent time best pleaseth.
LES IDEES MORALES T^l^T^
sances que procure l'argent. Pauvreté n'est pas vice, dit-il, mais c'est une " détestable incommodité " (699). C'est " le plus lourd de tous les fardeaux imposés aux pauvres mortels" (716), d'autant que, " une fois pauvre, on est à jamais dans le besoin " (64). L'argent est " maître du monde " (60). Les présents et la corruption viennent à bout de tout (309). L'or passe avant l'honnêteté, chacun s'enquérant bien moins de la vertu de son prochain que de sa fortune (329), et celle-ci étant une des plus grandes joies humaines (727). D'autre part, l'indigence, qui est une " gêne, " n'est cependant point une calamité, et Herrick condense en principes moraux les sentiments qu'il a exprimés déjà sur le bonheur de la médiocrité et la douceur du contentement. La nature est satisfaite de peu (loo). La pauvreté est supérieure à la richesse, " qui n'est qu'un fardeau pour l'esprit " (606). Celui-là est esclave qui ne borne pas ses désirs, et il faut .savoir se contenter de son sort, bon ou mauvais (397). Le bonheur parfait, qui n'existe point, n'est même pas désirable. L'entente qui a chance de durer le plus longtemps est celle où la paix et la guerre se succèdent (1084). Le bonheur qui dépérit le moins vite est celui où alternent les joies et les douleurs (793), tout comme le " meilleur amour " était celui dont le miel était mêlé d'un peu d'amertume (1085). Rien d'intéressant dans ces banalités, sauf peut-être le ton souvent rude qu'elles revêtent, Herrick se posant franchement en sensualiste, satisfait du peu que lui offre la vie, mais l'exigeant tout entier.
Il pousse même parfois jusqu'au c)'nismc, et ne prend plus la peine de parer, sous des dehors gracieux, ou seulement aimables, son égoïsme. Quand nous tentons un effort affirme-t-il, c'est l'espoir du bénéfice qui annule en nous la crainte du danger (120), et ailleurs :
C'est toujours à. nos gains que nous songeons le plus, et ce sont eux qui seuls nous font bons ou m.iuv.iis. '
S'il déclare qu'il faut accomplir luie bonne action pour elle-même, il constate, quelques pages plus loin, qu' " on ne plante un olix icr que pour en avoir l'huile, " et qu'on ne travaille qu'en \ ue d'un salaire (1061). 11 estime cjue l'homme est plus enclin à rendre une injure qu'un bienfait, que la reconnaissance est un fardeau
' 352, Renards.
pénible, que la vengeance nous plaît, à l'égal d'un bénéfice (924) ; que, si nous avons toujours sous les yeux les péchés des autres, nous ne voyons jamais nos fautes, si nombreuses, derrière nous (752). Il proclame que " la sûreté est de veiller sur soi-même " :
Je ne veux savoir du voisin
s'il bâtit haut, s'il bâtit bas ;
mais seulement me soucier
que mes fondations soient fermes... '
Herrick, qui a tant exalté ses amis en particulier, semble n'avoir de l'amitié en général qu'une assez piètre estime. Non seulement il n'accorde sa confiance qu'à un très petit nombre de personnes, ce qui est raisonnable (177), mais il n'exempte pas cette élite elle-même du soupçon (982), et il va même jusqu'à recommander, au nom de la sagesse, la méfiance (i 122).
S'il s'éloigne ainsi de la sociabilité souriante et de l'ingénieuse ironie d'Horace, Herrick se rapproche de lui à nouveau par la parfaite égalité d'humeur qu'il oppose aux coups du destin. Il se déclare fataliste. Toutes choses ici-bas sont gouvernées par le hasard (543). L'homme propose, mais il ne lui appartient pas de disposer (295). La Fortune prodigue ses faveurs aveuglément (690), allouant trop peu aux uns et trop aux autres (521). Elle est éphémère, en outre, et il faut se hâter d'applaudir au coup de dés heureux et d'en profiter, car les jours bons et les jours mauvais arrivent à pile ou face, les mauvais beaucoup plus souvent que les bons (514), et le destin qui se sera élevé le plus haut devant tomber le premier (196, 698). Les souffrances des hommes l'emportent sur leurs joies (398, 863). Une douleur ne vient jamais seule, mais est suivie immédiatement d'une autre, comme une vague d'une autre vague (48). Elle persiste beaucoup plus que le plaisir, au vol si rapide (432). Il y a des compensations, il est vrai : quand la douleur est forte, elle est courte, quand elle est longue, elle est légère (811) ; puis les larmes sèchent vite, un jour de soleil suivant un jour de pluie (931) ; et il sera doux, plus tard, de songer, à ce qui fut si pénible à endurer (850).
Par moments, Herrick semble faire un effort pour s'élever au-dessus de ce banal matérialisme. Nous trouvons dans les Hespèrides un
' 209, Safety to look to ones selfe.
LES IDEES MORALES -7 T r
certain nombre de sentences où notre épicurien montre des velléités de stoïcisme, mais où l'on sent plutôt, à vrai dire, l'effort d'un imitateur, sinon même d'un plagiaire. L'affirmation, par exemple, qu' " un esprit égal est le meilleur condiment de la douleur" (i 120) est une traduction d'un \ ers de Plaute. ' Le " souhait " du poète : " Il suffit de demander à Jupiter, qui donne et retire à son gré, de nous accorder une terre et des moyens d'existence ; j'attends de moi seul l'éf^alité d'âme " (153) est une transcription presque littérale d'Horace. - Une épigramme sur la vertu (299) suit mot pour mot un distique de Martial. ^ Les aphorismes moraux de Herrick renferment trop d'imitations de ce genre, qu'on pourrait aisément multiplier, pour être bien sincères et nous inspirer confiance, et il en est de même des tirades où notre auteur déclare, toujours aidé des anciens, que " tel qui vogue avec la vertu peut être certain, comme Ulysse, de traverser sain et sauf les tempêtes" (7 i), que "le juste est comme un roc qui change en écume le courroux des vagues déchaînées " (390) ; ou encore que :
Ni la furie des mers ni le courroux des hommes ne sauraient ébranler les principes du juste, non plus que la menace ou le regard farouche des tyrans ne saurait le faire dévier ; mais ce que dès l'abord il décida de faire, il le maintient avec vigueur jusqu'à la fin. *
Observons cependant que, dès que les modèles de Herrick, et Horace en particulier, disparaissent, notre poète cesse aussitôt de se montrer héroïque. Il avouera, par exemple, que " la vertu est d'autant plus forte qu'elle est moins isolée" (755), qu'elle est loin d'être insensible à la douleur, que le sage lui-même ne laisse point de sentir '* l'endroit et le moment où le fardeau le blesse " (158). Il va même jusqu'à confesser sa propre " faiblesse devant la douleur " :
Je ne sais pas souffrir ; ma résignation
est faible ; la douleur brise le plus vaillant. *
' Animus aequus optiinuin est acruinnac coiuHineimmi, RiiJ,ns, II, iir, 71.
* Épitri-s, I, xvni, 111-2.
^ Epigranimata, X, xxiii, 7.
* 6t6, Purposcs. Cf. Hoiarc : OJ,s, III, ni, i-S. •' 4+8, His vveakncssc in woos.
Herrick peut ne point se soucier de la Fortune qui le malmène, il peut " se moquer du mépris qu'elle a pour lui, " et se faire fort de sourire "sur ses propres ruines, quand elle l'aura jeté bas" (678), sa vigueur morale, soyons-en sûrs, a moins à faire ici que sa vanité.
Autrement sincère est l'insistance avec laquelle Herrick revient sur la fuite du temps, et sur la tristesse craintive que lui inspire sa vieillesse approchante (771). On se rappelle que le poète avait trentehuit ans lors de son arrivée à Dean Prior, et cinquante-six quand il revint à Londres. Durant cette période, l'isolement auquel il est condamné lui fait paraître les années plus longues. Il s'imagine plus âgé qu'il ne l'est en réalité. Il ne songe pas sans quelque terreur à ces heures si douces de l'autrefois qui ne reviendront plus, et aux jours à venir qui seront plus tristes encore que les jours présents. Pour se consoler, il songe que tout dépérit et meurt dans la nature (69), et que les hommes sont soumis à la loi commune (584). Il se compare plusieurs fois au pèlerin qui, ayant accompli un long voyage, arrive au bout de sa carrière lassé, rompu, à demi mort (307, 618, 1089). Il exprime le regret que lui causent les années qui s'accumulent, ses cheveux qui grisonnent, son cœur à présent solitaire et déserté de toutes ses fraîches amours d'antan. Les plaintes sont tantôt douces, tendres, pensivement attristées (1092), tantôt navrées, comme dans cette réponse " à ses jeunes filles qui le voudraient folâtre " :
Las ! je ne puis ; et dites-moi, comment folâtrer à mon âge ?
Vous voyez bien que chaque jour je prends, tel l'hiver, gel et neige ; et, mes amies, vous tremblerez de froid bientôt en me voyant ; '
tantôt enjouées, presque malicieuses (164) ; tantôt tout bonnement espiègles :
N'apportez point, rieuses filles,
du noir pour teindre mes cheveux :
que m'importe-t-il, mes amies,
qu'ils soient devenus gris ou blancs ? ^
ou délicatement spirituelles :
' 1094, To his Girles who would hâve him sportfull. - 1099, ^o his Girles.