‹ Robert HerrickChapitre 43 sur 88 · LES IDEES MORALES · texte numérisé non relu

LES IDEES MORALES

Ne me fuyez point en disant,

Madame, que mon chef grisonne ;

les roses rouges sont plus belles,

entremêlées avec les blanches ;

vos cheveux sont noirs, les miens blancs :

cela crée un charme de plus

de voir s'unir choses contraires,

comme en ces tableaux qui nous montrent

Vénus aux côtés de Vulcain. '

D'autres fois le poète proteste contre le temps qui fuit sans répit, et contre les belles qui prétendent qu'il a passé l'âge d'aimer (43). Il " abomine " ce coin de campagne où il se meurt lentement, qui a éteint l'ardeur inspirée du temps de sa jeunesse (490), et il pleure des larmes améres (372). Herrick revient continuellement sur cette idée que le " bannissement " et la vieillesse ensemble ont fait taire sa flûte, et l'ont plongé lui-même dans la douleur {^^]„ 574, 659). Dans un quatrain, mi-afHigé, mi-ironique, il fait un retour sur sa vie passée, et se pose le fameux " à quoi bon r " :

Durant le long jour de ma vie, j'ai peiné, et mon gain fut piètre ; voici le soir venu : je cesse ma besogne et clos ma boutique. *

Il va même jusqu'à se repentir de la façon dont il a gaspillé sa jeunesse, pour ne plus songer qu'.à la mort prochaine (il 25).

Herrick a l'épouxante de la mort. Il la redoute non point pour elle-même, ni pour son mystère terrible, mais parce qu'elle consomme la ruine de ce qu'il aime le plus sur la terre, et qu'elle est la fin de toute joie et de toute clarté. Elle lui semble imminente (10 14), et il s'apprête au grand départ vers les ténèbres :

Or je vais disparaître et mourir, ainsi qu'un inconnu en allé ;

'528, Upon his gray haires.

' 603, Paini-s without profit.

je ne suis

plus qu'une ombre

qui repose

au tombeau,

et en fais

mon refuge ;

que l'on sache

ma demeure,

adieu ! '

S'il songe parfois, en un poème non moins ingénieux, à sa disparition totale (721), il s'attarde plus volontiers encore dans l'idée poignante du repos solitaire sous une dalle de marbre, dans la nuit et le silence éternels du sépulcre (953, 955)-

Gardons-nous néanmoins d'attacher trop d'importance, comme l'a fait Grosart, - à l'inquiétude que suscitent en Herrick la vieillesse et la mort. Cette mélancolie, où il entre peut-être quelque chose ■de la gravité de sentiments si généralement répandue au commencement du XVIP siècle, qui va de Jacques à Hamlet et à Prospéro, qui fait passer le jeune Milton de U Allegro à // Penseroso, et qui trouve dans le pessimisme érudit de R. Burton son expression la plus complète ; cette tristesse pensive qui n'est que le lendemain de la fête sensuelle de la Renaissance, et qu'un des aspects en somme du Puritanisme grandissant, n'apparaît jamais chez Herrick morose ou désabusée. L'épouvante qu'inspire à notre poète la fuite du temps ne semble au contraire qu'exagérer en lui la joie de vivre, et que lui rappeler impérieusement le devoir de cueillir chacune de ces journées qui tombent dans le passé. Puisque la mort est le tarissement soudain du flot lumineux de l'existence, et qu'elle marque l'instant du départ, ou, suivant sa propre expression, " de la fête terminée " (356) ; puisque tout cesse à son approche : réunions amicales, doux entretiens amoureux, promenades par la campagne fleurie, grisons-nous de tous les plaisirs que nous offre l'heure qui passe. {520). Loin de lutter contre le courant qui l'entraîne, Herrick s'y abandonne, se contentant d'admirer les mille reflets jolis de l'onde fatale. Il ne se répand pas en vains regrets. Il verse des larmes

' 476, Upon his departure hence.

' Mem.-Intr., ouv. cit., p. CLXX.

Page 1