‹ Robert HerrickChapitre 53 sur 88 · Que les vierges, au jour fixé, s'en viennent · texte numérisé non relu

Que les vierges, au jour fixé, s'en viennent

timides, joncher de fleurs ton sépulcre ;

que les jeunes filles, se lamentant,

brûlent de l'encens devant ton autel ; puis, elles parties, que ton sommeil soit paisible en ton urne ! '

La religion de Herrick n'est pas uniquement une " chose de beauté, " riche en couleurs et en parfums divers : elle contient en outre une part doctrinale assez importante, et formulée d'une façon toute intellectuelle. A côté de ces scènes bibliques, qui correspondent aux somptueux épithalames des Hespèrides^ les Poèmes Sacrés nous présentent un bon nombre d'épigrammes, quatrains ou couplets le plus souvent, qui tâchent de déterminer, non plus le sentiment religieux de notre poète, mais l'idée même qu'il se fait de Dieu.

Dieu est le Très Sage (i 142, 1331). H est en dehors de la sphère de notre jugement (i 134). Il nous est aussi impossible de le montrer que de peser le feu, de mesurer le vent, de compter les étoiles du ciel ou les poissons de la mer (i 133), et " c'est un labeur qui n'a point de fin d'essayer de le comprendre " (i 138). Dieu est non seulement un être, mais une " supraentité " (i 135). Il est tout à fait Un (i i 53), et sans parties (i 148, 1370). Il n'a rien qui ne soit lui-même (1295). Il est un "océan de substance" (l 291), et, selon le couplet qui conclut les Noble Nutnbers :

Of ail the good things whatsoe'rc we do, God is the AFXH and thc TEAOi: too.

Herrick s'inquiète de la nature du péché, qui éloigne l'iiomme de Dieu et représente le mal opposé à l'esprit du bien. Le mal ne vit pas en soi : c'est la perte du bien seule qui le fait naître et subsister (1231). Le péché est un acte libre, car "s'il n'était point libre, ce ne serait pas du tout un péché" (1348), et nul n'y est contraint, bien qu'un seul péché pousse à en commettre d'autres (1355). On voit que Herrick se sépare ici de l'interprétation de l'Ecriture que Calvin avait imposée aux églises réformées, et comment il s'écarte

' 1213, The Dirge of Jephthah's Dauj^htcr : sung by thc Vir^ins. — Voir aussi : 1253, The Widdowes Tcarcs : or, Diff^e ot Donas. Ici encore l'idée initiale est empruntée aux Kcritures (Actes des Apôtres, IX, 36-J9) ; le poème, qui est très lonij, est niart]iié par un mélange de maijnificence et de simplicité familière, parfois même un peu mesquine.

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de V Institution! Chrestienne qui prétendait que nul acte de l'homme ne pouvait lui faire perdre, non plus que gagner, le bénéfice de cette " élection éternelle par laquelle Dieu en a prédestiné les uns à salut, les autres à condamnation " (Livre III). Ailleurs, Herrick s'écarte davantage encore de Calvin qui écrivait : " Nous appelons prédestination le conseil éternel de Dieu par lequel il a déterminé ce qu'il voulait faire d'un chacun homme, car il ne les crée pas tous en pareille condition ; mais ordonne les uns à vie éternelle, les autres à éternelle damnation. " Notre poète au contraire fait entrer en ligne de compte le libre arbitre de l'homme. Se refusant à admettre la rigueur effroyable de la prédestination absolue, il déclare que chacun, dans une certaine mesure, est responsable de sa destinée, et que la grâce, pour si indispensable qu'elle soit, peut très bien être perdue. " Le péché, déclaret-il, est la cause de la mort ; le péché seul est la cause de la prédestination divine ; et c'est de la prescience que possède Dieu du péché de l'homme que découle notre destination à l'éternelle douleur " (1341). Et il se hâte d'ajouter dans le couplet suivant : " La prescience de Dieu n'induit personne en péché ; mais c'est la faute de l'homme qui est la cause principale de la prescience divine " (1350). Le péché entraîne après lui la douleur (12 16), une lutte acharnée contre Satan jusqu'à la fin de nos jours (1221), l'horreur de notre faute (1167), la crainte enfin, la honte et le remords (1141). D'ailleurs, en exposant ainsi l'homme à la tentation, Dieu met seulement sa foi à l'épreuve (1280), et ce sont les saints que le Malin assiège avec le plus de vigueur (11 58). Même si la tentation réussit à s'approcher de très près, elle ne nous fera aucun mal, puisque " Satan ne peut triompher de nous sans notre consentement " (1209).

La faute commise, le châtiment ne se fait point attendre. Dieu est sévère. La peine peut être plus ou moins grave, mais les verges sont toujours prêtes (i i 5 i). Nul n'y échappe (i i 50), les justes encore moins que les autres (1238). Au reste, les châtiments infligés aux hommes sur la terre ne visent qu'à leur salut, qu'à les prévenir de leurs errements (1152), qu'à leur apprendre à souffrir avec résignation {1154), qu'^ les guérir, pareils à une pilule amère (1161), qu'à punir les mauvais enfin et rendre les bons meilleurs encore (1156). L'inégalité du châtiment a été elle-même décrétée par la Providence : si toutes les fautes étaient expiées ici-bas, ajoute Herrick, il n'y aurait

aucun besoin de Jugement dernier 5 si aucune n'était punie, qui ne mettrait en doute la justice divine (1157)? Que les vrais serviteurs de Dieu ne s'effrayent point (1256). Que celui qui aura beaucoup souffert sur terre se console : sa souffrance aura tressé sa couronne de gloire (121 i, 1249). Endurons le martyre, disait déjà Herrick dans les Hcspèrides^ puisque notre chute n'est que notre élévation vers une couronne (1008, 1028). Mais, en revanche, que le méchant s'épouvante ! Au jour du Jugement, qui demeure incertain afin que l'homme vive dans la crainte. Dieu se montrera sévère aux impies (1286) et, lui qui pardonnait aux faibles, sera impitoyable à l'égard des " pervers " (i 162). Ceux-là seront bien forcés alors de se courber sous sa justice, qui n'avaient point voulu connaître ici-bas sa miséricorde (1364).

On ne peut manquer d'être frappé par le caractère peu " protestant " de la théologie de Herrick. Nous voici loin en effet de la rude précision, de la vigoureuse consistance logique des doctrines professées par tous les hommes d'église d'Elizabeth, tels que Jewel et Nowell, Sandys et Cox, qui s'étaient rangés du côté des réformateurs de Zurich et de Genè\ e ; ' et aussi loin de l'orthodoxie calviniste, étroite et rigide, que Jacques 1" avait essayé d'imposer à toute l'Angleterre. '" Au lieu de ne reconnaître en matière de foi d'autre autorité que les Ecritures, Herrick se tourne volontiers vers les auteurs sacrés des premiers siècles de l'Eglise. La Bible lui est familière, comme nous l'avons \ u, mais il n'en fait pas la seule règle de

' Voir es. Carter : The Engliili Churcli in the Seventeenth Cetttun; London, 1909, p. 10 : " Therc is no doubt whatevcr that up to practically the close of Elizabeth's reign the English divines were almost universally Calvinist. " Heylin: Life of LauJ, London, 1668, p. 52 écrivait d'autre part : "VVhen Laud commenced his uni\crsity career, it was safer to hâve been looked upon as a hcathen or publican than an anti-C'alvinist. "

* Cf. le sermon prêché devant le roi par le Vice-Chancelier d'Oxford : " Oo \ve con<;ratulate ourselves that our seats reniain uninfectcd by the Arniinian pestilence > 'twas your forecast which supplied us with the timely antidote. .Are the discipline of the Church... and the episcopal Ko\ernment itself preservcd from the l.velling and confoundinj; innovations of Puritanism .' 'tis your royal and experienced wisdoni which has damped the rage of Puritans. Ves, to you wc owc that Popery hangs its lu;i(i ; iliat .Arininianisin is represscd ; and that Puritanism does not lay waste our borders. " Cité par C.S. Carter, oti-v. cit.. p. 17.

ses pensées et de sa conduite. Il s'arrête moins à la dureté du Dieu redoutable de l'Ancien Testament qu'à la miséricordieuse douceur des Évangiles. Bien plus, au lieu de résoudre lui-même les questions doctrinales, il se repose souvent sur les interprétations qu'en ont données les autorités traditionnelles de l'Eglise. ' Il cite Saint Thomas d'Aquin (1303), et Saint Bernard (1318), Il s'intéresse surtout aux écrivains religieux qui, vivant vers la fin du paganisme, comme Saint Basile (1332) et Saint Ambroise (1322, 1381), sont imprégnés encore des poètes et des philosophes classiques dont ils invoquent l'autorité, et qu'ils prétendent même employer quelquefois à établir ou à défendre les vérités du dogme.

Un Père de l'Eglise semble avoir exercé sur Herrick un attrait tout spécial : Saint Augustin. Il cite son nom à trois reprises dans les Poèmes Sacrés, et s'en inspire abondamment. Il admire en lui le grand défenseur de l'autorité ecclésiastique, mais surtout le peintre de la passion religieuse. Il trouve chez l'auteur des Confessions une sensibilité apparentée, en quelque manière, à la sienne. Saint Augustin n'avait-il pas vu, dans sa folle jeunesse, le paganisme encore dans tout son éclat et, comme il était d'une conduite dissipée, n'y avait-il pas pris, à Carthage, un très grand plaisir .'' ^ N'aimait-il pas, lui aussi, " à aimer et à être aimé ? " ^ C'est à lui que Herrick emprunte ce couplet des Hespérides où il déclarait que " celui-là n'aime pas qui aime sans ardeur " ; ^ et c'est de lui encore qu'il s'inspire dans ces opinions assez diverses des Poèmes Sacrés, toutes également opposées aux préceptes du Calvinisme : que " l'on connaît le mieux Dieu en ne le définissant pas " (1134) ; ^ que "si Dieu se met en colère contre quelqu'un, son courroux demeure calme et paisible ; et lorsque nous pensons que son regard est sévère et farouche, c'est en

' Voir dans les Noble Numbers un grand nombre d'expressions de ce genre : // ii said, God is said... (1316, 1319, 1380) ; Tradition sayes... (1325) ; The Doctors in the Talmud say... (1336) ; The learned Schoolmen sav... (1340) ; As l hâve read... (1308, 1320) ; Asfrom the Learned I gather (1307) ; etc.

^ De Ci'vitate Dei, Liber Secundus.

' Conjhsionum Libri .- II, 2. Et quid erat quod me delectabat, nisi amare et amari ?

' Contra Adimantum Manichaei Discipulum .• XIII, 2. Qui non zelat, non amat. Herrick : 91, That man loves not, who is not zealous too.

' De Ordine, Lib. II, c. 16. (Deus) scitur melius nesciendo.

nous que s'est fait le changement, et non en Lui" (1137) ; ' que " Dieu n'eut qu'un seul Fils sans péché, mais qu'aucun de tous ses fils n'échappa au châtiment " (1264) ; ^ que " les larmes des saints sont plus douces que toutes les chansons des pécheurs" (1275);' que " la confession est double, celle du péché et celle de la louange : si les choses vont mal pour toi, confesse tes fautes; si elles vont bien, chante la louange de Dieu avec allégresse " (1373) ; ^ que " la répétition du nom de Marthe ne signifiait que l'entière affection du Christ " (1304). * Il n'est pas jusqu'à la chaleur frémissante du style de Saint Augustin qui ne devait encore attirer Herrick, avec son caractère à la fois classique et chrétien, avec son mélange si vivant de souvenirs profanes et de sentiments religieux. ^

' De Ci'v. Dei, IX, 5. Ipse Deus secundum Scripturas irascitur, nue tamen ulla passione turbatur. — Enc/iirUion ad Laurentium, XXXIII. Cum autcm Deus irasci dicitur, non cjus significatur perturbatio, cjualis est in animo irascentis hominis.

" Confess., VI. Deus unicum habet filium sine peccato, nullum sine flaf^ello.

* Enarrationes in Psalmos .- CXXVII. Dulciores sunt lacrymae orantium quam gaudia theatorum.

* Ib., XXIX. Confessio gemina est, aut peccati aut laudis.

'■' Sermones, Cil, 3. Repetitio nominis indicium est dilectionis. — Tous ces rapprochements ont été signalés pour la première fois par Mr. A. Pollard.

* Ajoutons ()ue Saint Augustin semble avoir été très connu en Angleterre au XVIP siècle. Nous avons trouvé : S' Augustine: Of the Citie oj' GoJ, ivit/i tlie learned comments of J.L. Fives, Englished by J. H(ealey), London, 1610 ; z'"* edit., 1620. — A heavenlv treasure ofcomfortahle medïtatiom and frayen, written by S' A. Faithfully translated into P'nglish by... A. Batt, S' Omers, 1624. — The Confessiones of... 5'' Augustine, translated into English (by Sir T. Matthew). Together vvith a large préface, Douay, 1620 ; Paris, 1638. — T/if Life ofS^ A. The fint part. Written bv himselfin the first ten bool^i of his Conjessions. Faithfully translated... London, 1630. — S'- Aue,iistines Confessions translated .- and with some marginall notes illustrated... and the marginall notes of a former Po|)ish translation ansvvered, by William Watts, London, 1631. — Tne polémii|ue s'engagea entre catholiques et protestants, ceux-ci réclamant Saint Augustin comme un des leurs. Voir l'intéressant opuscule intitulé : The Unmaskin^ of a Masse-Mont^er nvho in the counterfeit habit of S' Aui^itstine hath cunniny^lv erept into the c/osels of manv Eui^lish Ladies... by M. Sutcliffe, Dean of F.xeter, London, 1626. Il s'agit de la traduction de Sir Tobias Matthew, citée supra. Quel(|ues phrases extraites de la préface donneront le ton général du pamphlet : " AU his Confessions are directed to God, and neyther to Saints nor Angels, nor to the Virgin Mary, as is the use and practise of the Synagogue of Rome... This I affirme, am! I doubt not but to

Comme les Pères de l'Eglise eux-mêmes d'ailleurs, Herrick n'hésite jamais à emprunter aux écrivains païens, à Horace, ^ à Tacite, ^ à Sénèque surtout quelques-unes des images, voire même des opinions doctrinales qu'il place dans ses Poèmes Sacrés. Ce dernier l'intéresse tout particulièrement. Peut-être connaissait-il la légende, si répandue au Moyen Age, qui faisait du philosophe romain un disciple de Saint Paul. Il lui emprunte en tout cas un nombre considérable d'idées morales, * si rapprochées souvent du Christianisme, — celle-ci, par exemple : " tel qui se repent après sa faute est à demi, sinon tout entier innocent " (810),* cette autre encore : " les hommes de bien sont le plus affligés " (1238)* — que Tertullien a pu écrire : Seneca soepe noster^ ^ et Saint Jérôme lui-même le placer, à la fin du IV* siècle, " dans la liste des saints." L'idée n'était point pour déplaire à Herrick

make it good against ail the packe of Jesuits, and not onely against this silly translaior, whose soûle is lately turned and translated Popish : First, that S' Augustine never beleeved the Popes infallible judgement in matter of Faith... and secondly that hee holdeth nothing as a matter of Faith and necessary to be beleeved that is contrary to the Articles of Religion publikely professed in the Church of England... Many of thèse points of Romish Religion which we regret are also contradicted by S' A... " ' Cf. 1216 :

Sin leads the way, but as it goes, it feels The foUowing plague still treading on his heels. et :

Raro antecedentem scelestum Deseruit pede Poena claudo.

Odes, III, II, vv. 3 1-2.

' Cf. II 67 :

When once the sin has fully acted been, Then is the horror of the trespasse seen. et :

Perfecto demum scelere, magnitude ejus intellecta est. Annales, XIV, lo.

' Les épigrammes suivantes sont toutes traduites, plus ou moins littéralement, de Sénèque : 12, 17, 100, 212, 329, 487, 489, 537, 584, 606, 640, 673, 767, 777. 850, 996, 1024, 1049, 1062, 1095, «098.

Agametn,, 243. Quem poenitet peccasse paene est innocens.

* De Tronj'tdent., 3, 4. Herrick a emprunté à Sénèque lui-même la plupart des noms propres qu'on trouve dans son morceau.

* De Anima, 20. Cité par G. Boissier : La Religion Romaine d'Auguste aux Antonins. Vol. II, p. 48.

qu'en mettant ainsi toutes ses réminiscences d'auteurs classiques au service de sa foi, il suivait d'aussi illustres précédents, et ne faisait, en somme, qu'observer les préceptes soit de Saint Augustin, qui affirmait qu'en cherchant son bien chez les auteurs profanes le chrétien ressemblait aux Israélites " qui emportèrent les vases d'or des Egyptiens, et les consacrèrent au culte de leur Dieu, " soit du véhément Saint Jérôme lui-mcme qui, " charmé de la grâce et de la beauté de la sagesse profane, avait voulu en faire une Israélite, de servante et d'esclave qu'elle était, et... s'alliant avec elle, la rendre féconde pour le Seigneur. " '

Dans le même temps que Herrick a ainsi recours à l'interprétation

des Pères de l'Eglise et qu'il se repose volontiers sur leur sagesse ancienne, il demeure tout moderne, et fervemment attaché à l'anglicanisme. Cette dualité est familière à notre poète, et n'est plus pour nous étonner. Herrick passe sans transition des petites pièces dogmatiques, où il énonçait brièvement des questions de théologie abstraite, à des poèmes plus longs où il dit, en toute candeur, l'amour qu'il a voué à Dieu. Les premiers étaient un peu compassés ; ils restaient confinés dans les limites étroites d'un quatrain ou d'un couplet ; ils consistaient trop souvent en de simples citations, sinon même en des emprunts de seconde main, et comme tels demeuraient inertes et impersonnels. Dans ses poèmes dévots au contraire, Herrick se livre tout entier. Redescendant des hauteurs théologiques, où il est comme gêné dans ses mouvements, vers une religion plus humble et plus humaine, il retrouve son aisance coutumière. Voyez par exemple la robuste simplicité de ce credo :

Je crois qu'il me faudra mourir, et que je ressusciterai ; je crois que ce jour-l.i mes yeux, mes propres yeux verront le Christ ; je crois qu'il me faudra paraître

' Cite par G. lk)issier : La Fin Au Paganisme. Vol. I, p. 332. Voir, dans le même ouvraj^e, le beau ehapiue intitulé " Comment les éléments sacrés et profanes se sont fondus ensemble dans le C'iuistianisme, " et eomparcr avec celui de Ncwman sur "The Assimilative Power of Dojjmatic Truth " ilans An Essay on the Development of Cliriuian Doctrine, London, 1845.

avec d'autres au Jugement ;

je crois que de là les méchants

iront à douleur éternelle ;

je crois que les justes, dont moi,

vivront près de Dieu, à jamais ;

je crois que c'est par le Christ seul

que j'aurai mérité le Ciel ;

je crois à Dieu en trois personnes,

et trois en parfaite unité ;

enfin que Jésus est un don

venu de Dieu : telle est ma foi. '

N'entend-on pas dans ce morceau la croyance énergique, si intense et si mesurée tout ensemble, de l'Eglise d'Angleterre, la foi " carrée," comme disait le poète des Hespèrides (927), de cette église établie qui vénère Dieu et le roi, " Dieu qui donne l'intelligence, et le roi les moyens de vivre" (1192)? Herrick, au surplus, dut s'accommoder très bien de l'Arminianisme, de cette discipline nouvelle ^ qui, ayant définitivement rompu avec l'orthodoxie calviniste, prédominante depuis la Réforme, adopte les doctrines d'Arminius, admettant, par exemple, contrairement à la doctrine de l'irrévocable prédestination, que Jésus-Christ est mort pour tous ceux qui s'approprient ses mérites par la foi, et que le salut ainsi est offert à tous les hommes. Les principes auxquels aboutiront bientôt en Angleterre les partisans du théologien hollandais : la théorie du droit divin de la royauté, la révérence due à l'enseignement des Pères de l'Eglise, la valeur symbolique du rituel anglican, l'obéissance scrupuleuse aux prescriptions du Frayer TBook^ tout cela correspond aux goûts particuliers de Herrick, qui ne demande pas mieux que de s'y "conformer. " ^

Pour moi, comme une humble brebis.

Sous la houlette je me range,

' 1208, His Creed.

'' " Between the years 1629 (l'année même, on s'en souvient, de la nomination de Herrick à la cure de Dean Prior) and 1641 the Church of England went through a change almost équivalent to a révolution in its doctrine, discipline and worship. " Perry : Church History, Vol. II, p. 412.

' Cf. cette épigramme des Hespèrides : 1041, Conformity is comely. Conformity gives comeliness to things :

And equall shares exclude ail murmerings.

eût-il dit volontiers avec Malherbe. Et sa rel)gion, qui n'admet ni argument combatif ni précepte d'une austérité presque surhumaine, se fait ainsi très soumise à la fois et très pratique. Il semble bien, au reste, que l'expérience pastorale de notre curé-poète, parmi ses ouailles campagnardes, l'ait encore confirmé dans ces sentiments, et ait contribué, pour une bonne part, à son humble et sincère dévotion. Dieu apparaît à Herrick comme le Père des hommes. Sa pitié et son amour sont deux ailes qui servent de refuge, la première aux pécheurs, la seconde aux justes (1136). Sa miséricorde est infinie (l 145), et dépasse ce que peuvent imaginer nos espérances (l 265). Dieu, qui nous décharge de nos péchés, nous charge de bénédictions (l 144), mais demande en retour que nous soyons humbles, que nous reconnaissions notre dépendance (i 219), que nous ne nous fassions pas illusion sur nos forces. Il pardonne à qui fait pénitence (12 12), et il estime même davantage celui qui se repent que celui qui n'a jamais péché (1335). Il exige que l'on ne se montre pas ingrat envers lui, qu'on lui accorde les " prières et les louanges auxquelles il a droit " (i 139), d'autant qu'une action de grâces pour un premier bienfait l'invite à en conférer un second (1172), tandis que sa munificence décroît à mesure que diminue la reconnaissance des hommes (1206). Dieu, qui se met ainsi à la portée du plus humble paroissien de Dean Prior, réclame surtout qu'on lui fasse confiance, et qu'on n'ait plus peur de rien dès qu'on aura seulement prononcé son nom :

...Cette nuit un terrible or.igc

s'efforça d'engloutir mon âme, mais dès que l'aurore parut,

une douce accalmie survint.

Or, pourquoi me désespérer,

malgré tant de maux menaçants .'

les malheurs n'osent aboyer,

ni mordre, sans que Tu le veuilles. '

Cette tendresse paternelle de Dieu cn\ers les hommes se manifeste encore par le don (]u'il leur a fait de son Fils unique. Herrick est très frappé par la \ ic mortelle du Verbe fait chair et sa passion sur

' 1252, The «joodncssc of his (Joii. St. 2 et 3.

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la croix. Il déclare, après Saint Augustin, qu'il n'oserait jamais aller vers Dieu s'il n'était sûr de trouver le Christ à ses côtés (1375), et que Dieu lui paraîtrait "sévère et farouche, si Jésus-Christ ne s'interposait en Médiateur" (1376). Il insiste sur l'humilité du Fils de Dieu " revêtant la condition des hommes " pour se rapprocher d'eux (1344, 1352), acceptant toutes les tristesses (1289), et toutes les douleurs (1339) pour le rachat de leurs péchés. Il consacre une série de huit poèmes à la Passion (139 3-1 401). Il établit sur le sacrifice du Christ la ferme espérance de son propre salut. Il voit en son amour " ardent et actif " (1376), qui réclame la première place en notre maison, c'est-à-dire notre cœur (1198), le remède unique à ses souffrances (1351)- H vient à lui, enfin, en suppliant dévotieux, mais sûr d'être exaucé (1259).

Tant de franchise naïve ne va pas sans une certaine familiarité. Herrick, en présence de Dieu, n'est ni aveuglé ni même ébloui. La vision céleste ne le plonge pas, comme elle ferait un mystique, dans une extase balbutiante qui ne peut exprimer, qui ne sait même pas ce qu'elle désire, et qui dans son incertitude s'en va heurter aux parois de l'infini. Herrick s'approche posément, demande à toucher, ramène tout à son humble mesure, ne conçoit les choses du ciel que d'après les choses de la terre, au point même que sa religion côtoie parfois l'irrévérence. A plusieurs reprises, il fait à la Circoncision, par exemple, des allusions du plus mauvais goût (1227, 1228, 1255), Il donne à son anthropomorphisme une précision puérile, quand il nous montre Dieu ne prenant pas les dons qu'il fait " entre le pouce et l'index, " mais les prodiguant en abondance (1196), d'une main "ronde et lisse, d'où ils peuvent glisser librement" (1281). "Ne viens pas vers moi, dit-il encore à Dieu, en puissance et en majesté, comme pour le Jugement dernier... Non, laisse de côté tes imposantes terreurs pour causer avec moi familièrement" (1362). Il ne craint pas de lui rappeler ses promesses (1170). Il s'aventure même, dans un morceau intitulé Un Rêve^ jusqu'à " gourmander Dieu de sa prodigalité, " et à prendre congé de lui avec une phrase littéralement traduite d'une épître d'Horace. '

On voit donc le caractère très peu élevé, très terrestre même de la ' 1205, His Dreame. Cf. Horace : Épîtres, I, vi, v. 45.

religion de Herrick, où le sentiment prédomine sur l'idée religieuse, et la dévotion toujours un peu sensualiste sur la croyance intellectuelle. On voit aussi le lien étroit qui unit les Hespèrides aux Noble Numbers. Herrick, écrivain religieux, demeure un égoïste, presque une sorte d'épicurien, aimant Dieu et le craignant, s'abandonnant au Seigneur, confessant candidement ses fautes, s'en repentant en toute sincérité, mais suppliant, en même temps, qu'un châtiment trop sévère lui soit épargné. Loin d'être un " gladiateur spirituel " aux prises avec les tristesses et les laideurs du moîide, il rend grâces à Dieu de la beauté et de la joie de la \ ic ; il en prend sa pleine part, sans aucun scrupule, quitte à s'agenouiller dans la poussière le jour où sa conscience lui rappellera soudain qu'il a dépassé la mesure. On ne peut l'appeler exclusivement un païen, comme le voudrait Mr. Gosse, ni parler de sa " dévotion rococo, " ni même de sa " frivolité légère comme l'air et de son âme insouciante et insensible qui le rend incapable d'éprouvei des émotions profondes. " ' Herrick ne fait qu'apporter dans sa religion cette versatilité que nous avons constatée si souvent, et toutes ses brusques sautes d'humeur qui, dans leurs contradictions même, sont très sincères et, pour un temps du moins, le dominent tout entier. Les exemples abondent dans les Poèmes Sacrés qui nous présentent ces deux phases, si coutumières chez Herrick, de repentir craintif ou attristé, et de joie pleinement confiante ; où il fait allusion aux verges à la fois et à la houlette de Dieu (1371) ; où il définit, d'après Cassiodore, les deux éléments qui constituent la révérence : la crainte et l'amour (1277).

Tantôt Herrick se courbe et s'offre en toute humilité aux coups du Seigneur :

O mon Dieu,

si Tes verges cruelles ne m'affligeaient point ici-bas,

je ne pourrais me joindre

à Tes élus, ou Toi, dans l'cternitc de Ta gloire.

Mes péchés ont été confondus par Ton ch.îtimcnt paternel ;

' Se'venlrenth Century StudifS, oiiv. cit., p. 133.

mais à ces premiers coups ajoutes-en encore, et que Ta volonté soit faite.

Effrayé,

flagellé jusqu'au sang, ainsi loin du vice chassé,

je pourrai m'envoler

hors de l'Enfer, et vivre avec Tes élus, près de Toi. '

Herrick a la terreur de l'Enfer. Il en parle souvent. Il le définit " un gouffre sans fond où ne pénètre jamais le moindre rayon de consolation " (1247), ^"^ ^^ fouet sévit, sans qu'il y ait de geôlier cependant pour laver les blessures (1250). Le feu de l'Enfer, afîirme-t-il avec Saint Basile, brijle sans briller (1332), et, bien qu'il soit unique, brûle chaque pécheur dans la mesure même où il aura péché (1357). En revanche " le Paradis (comme je l'ai appris d'un saint docteur) est un chœur d'âmes bienheureuses qui environnent le Père" (1307), et, dans un autre poème, apparaît comme un séjour de délices pures :

...Toutes les âmes chastes

en longue étole blanche,

des palmes à la main,

s'y tiennent en extase ;

et, formant une ronde,

y chantent les louanges

de la Trinité Sainte

qui occupe le trône, tandis que violes et harpes à leurs voix répondent : Amen. "

Herrick revient une fois encore sur cette description du Ciel, r " Ile blanche " où des félicités sans nombre attendent les élus, et qui ne laisse pas de rappeler d'assez près les Champs-Elysées des Hespèrides :

Ici-bas (dans l'Ile des Rêves), au bord des ruisseaux de douleur,

' 1222, An Ode, or Psaline, to God. Voir encore : 11 76, To God ; 1186, To his angrie God ; 1207, To his sweet Saviour. '' 1236, On Heaven.

nous ne répétons que ces thèmes :

pleurs et terreurs.

Mais quand nous prendrons notre vol, nous nous approcherons tout près et nous unirons à la jeune Eternité,

dans cette Ile heureuse où les choses demeurent blanches à jamais, où la candeur, le pur éclat ravissent l'âme.

Et là l'imagination ne fera sortir de l'Enfer nul monstre horrible, ou rien qui jette en nous l'effroi.

Dans le sommeil tranquille et frais nous ne baignerons plus nos yeux ; nous serons toujours éveillés et prêts à suivre

les plaisirs qui nous attendront, Dieu nous ayant faits immortels, et les joies neuves, qui n'auront jamais de fin. '

Le morceau le plus connu peut-être des Poèmes Sacrh est la Litanie au Saint-Esprit. Nulle part la piété de Hcrrick ne s'est exprimée avec plus d'honnêteté et de naturel, comme le prouvent d'ailleurs, selon la juste remarque de Mr. Palgrave, les quelques traits de satire familière qui se sont glissés dans la quatrième et la dixième strophes :

1. Quand viendra mon heure dernière, que les tentations m'accablent,

et que je confesse mes fautes,

viens, doux Esprit, à mon secours.

2. Quand serai cloué sur ma couche, le cœur et la tête maKidcs,

en proie aux doutes inquiets,

viens, doux Esprit, à mon secours.

' 1258, The Whitc Island : or place of thc Hlest

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