Quand le Jugement s'ouvrira
en dévoilant tous les secrets, lorsque j'implorerai ton aide,
viens, doux Esprit, à mon secours. '
A côté de ces poèmes qui disent surtout le regret des fautes passées et une complète confiance en la miséricorde de Dieu, éclatent des
chants de joie, des cris d'amour à l'adresse du Très Haut. Ecoutez cette Action de grâces à son Dieu^ pour Sa Maison :
Dieu, Tu m'as fait don de cette retraite
où je vis en paix, petite maison dont le toit m'abrite
des intempéries ; dessous sa charpente, au chaud et au sec
je puis reposer ; et, pour protéger ma chambre, Tu mis
une garde sûre d'innocents pensers qui veillent sur moi
durant mon sommeil.
Mon porche, ainsi que mon sort, est très humble
et sans majesté ; pourtant, l'on peut voir le seuil de ma porte
usé par le pauvre, qui ne part jamais sans bonne parole,
ou besace pleine.
La pièce où j'habite est toute modeste,
ma cuisine aussi ; l'office est petit, et dedans encore,
la huche est petite qui met À l'abri des souris rongeuses
ma petite miche.
Des rameaux cassants d'épine ou de ronce
me font un bon feu ; je me tiens auprès, ayant comme lui
le teint animé.
Seigneur, je le sais, dans tous mes repas.
Toi seul es la vie, et tous les morceaux que j'ai sur ma table,
' II 71, His Lctanic, to the Holy Spirit.
•îy^ ROBERT HERRICK
Tu me les donnas, les choux, le pourpier, même ce plat de
cresson de fontaine que Tu m'envoyas en ta bienveillance.
Mon contentement rend mes plats meilleurs et ma betterave
encor plus sucrée.
C'est Toi qui couronnes de joie si pure
mon âtre qui flambe ; de Toi vient encor le bol de wassail
aromatisé.
Seigneur, c'est Ta main pleine d'abondance
qui fume ma terre, et fait rapporter au boisseau semé
vingt graines pour une.
Seigneur grâce à Toi ma poule féconde
pond un œuf par jour ; mes fortes brebis, toutes les années,
donnent des jumeaux ; et la crème enfin de mes vaches est
plus riche que vin.
Tu m'as envoyé. Seigneur, tous ces dons
et d'autres, afin que de mon côté je T'apporte un cœur
plein de gratitude ; tout brûlant d'encens, je Te l'abandonne,
il est à Toi seul ; mais c'est grâce cà Toi, ô Christ, qu'il sera
accepté de Dieu. '
Voici l'exemple le plus représentatif, à coup sûr, de la piété de Herrick. C'est une dévotion naïve, un peu puérile même, qui s'attache à la fois à glorifier Dieu triomphant, dans tout l'éclat de sa puissance, et à adorer Jésus-Christ humble, pauvre, résigné ; qui d'autre part est joyeusement reconnaissante d'une fortune modeste et d'une " petite maison. " Herrick ne s'est jamais élevé au-dessus de la simplicité de ces émotions religieuses. Son domaine est celui de la tranquille et confiante intimité : dés qu'il essaie d'en sortir, et il le
' I 177, A Thanksgiving to God, for His House.
fait trop souvent à la suite de quelque écrivain sacré, il perd toute son originalité. N'est-il pas piquant enfin que le seul morceau dans lequel notre poète tâche de se hausser jusqu'à l'héroïsme se trouve dans les Hespèrides^ et que le portrait de son Chrétien militant (324) ne soit qu'une réplique très ressemblante du Juste obstiné d'Horace ?
On comprend que les pièces sacrées de Herrick, bien plus encore que ses poèmes profanes, soient restées peu connues au XVII'' siècle, combien elles devaient paraître insignifiantes en regard de la littérature religieuse qui s'épanouit alors de tous côtés, combien même, avec leur constant mélange d'anglicanisme et de paganisme, elles devaient sembler coupables à l'Angleterre puritaine. Les poètes religieux en effet, si nombreux sous le règne des Stuarts, n'ont rien de la modération de Herrick, ni de sa tendance au compromis honnête. Une intense conviction les anime, où entrent enjeu toutes les forces de leur être. A présent que la Réforme n'a plus à lutter, comme au siècle précédent, pour son existence, et que les \ ictoires d'Elizabeth sur l'Espagne ont assuré à tout jamais la défaite de Rome, chacun rentre en soi pour jouir de cette liberté si chèrement conquise. On s'était oublié soi-même, à l'heure du danger. On s'était groupé autour de la Reine. On l'avait approuvée dans les mesures sévères qu'elle avait prises contre les " dissidents, " puritains autant que catholiques. On se sépare à présent, chacun cherchant à équilibrer, à préciser sa croyance personnelle. On s'adonne à la théologie. La diffusion de la Hible aidant, on se passionne pour des questions dogmatiques, comme celle de l'Arminianisme. On introduit dans la foi toute l'atmosphère combative et anxieuse des controverses doctrinales.
La littérature ne manque pas de refléter cet état d'esprit général. Tout le monde, dans la première moitié du XVIP siècle, écrit des poèmes religieux. Ce ne sont plus de simples actes de foi comme sous Elizabeth, d'une belle unanimité de pensée, où la forte et saine croyance n'éprouve pas encore le besoin de s'examiner. ' Ce sont à
' Consulter : Select 'Poeti v, i/iiiflv De-volioiutl, of the Reipi of Queen Elizabeth, coilected and cditcd for the Parker Society by Edw. Farr, Cambriilire, 1845, 2 vol. Le recueil comprend des poètiies de Gascoij:;nc, Spenser, H. Harnes, Sir Philip Sidney, Sir John Davies, Fulke Cjreville (Lord Brooke), Sir John Harington, Sir W. Raleigh, etc.
oyé ROBERT HERRICK
présent de longues dissertations dont le style demeure souvent âpre et raboteux, qui visent à analyser les troubles passionnés de l'ame, qui discutent et argumentent sans fin dans l'abstrait, qui ne sont en somme, que des exposés à la fois ardents et subtils de la métaphysique chrétienne. La poésie, comme on l'a dit, vient non plus seulement du Parnasse, mais surtout du Ciel. ^ Les Muses profanes ont fait place à la Foi, qui prend pour thèmes les dogmes du Christianisme, depuis les vérités élémentaires, communes à toutes les confessions, jusqu'aux doctrines spéciales des Calvinistes ou des Arminiens, jusqu'aux articles les plus controversés comme l'Incarnation, la Prédestination ou la Grâce. De toutes parts on écrit des hymnes recueillis et graves, on traduit et paraphrase la Bible, on élabore d'énormes épopées religieuses. Giles Fletcher — pour nous en tenir à quelques exemples tvpiques — publie en 1610 sa Fictoire et Triomphe du Christ^ ' un poème de plus de dix mille vers où il applique aux abstractions de la théologie le style allégorique de Spenser. William Drummond d'Hawthornden donne en 1623 son second recueil : Les Fleurs de Siorij ^ d'une élévation spirituelle très platonicienne encore, et d'une tendre dévotion pour un Dieu d'amour et de beauté. Thomas Heywood, le plus prolifique des dramatistes post-shakespeariens, l'auteur d'une des premières comédies bourgeoises en Angleterre, ^ le défenseur ardent du théâtre contre les attaques des Puritains, ■'' celui-là même que Lamb, dans un de ses moments d'enthousiaste exagération, appela " une sorte de Shakespeare en prose, " compose un poème en neuf chants, dont chacun est suivi d'un commentaire "théologique, philosophique, poétique, historique, apophtegmatique, hiéroglyphique et emblématique " sur la Hiérarchie des Saints Anges et la Chute
' L'expression exacte de Mr. A. Clutton Brock {J'he Cambridge Modem Historj, Vol. IV, p. 766): " Poetry, they are eager to prove, cornes not from Parnassus, but from Heaven, " a besoin d'être qualifiée : elle excluerait, sans cela, tous les poètes Cavaliers. L'article entier : T/ie Fantastic School of English Toetry (pp. 760-75) est excellent.
- Le titre complet est : C/irist's Fictorie, and Triumph in Heauen, and Earth, over, and after Deat/i, Cambridge, i 6 i o.
^ Flo^ven oJ'Sion, Edinburgh, 1623.
' A li'oman Kilde nvit/i Kindnesse, 1607.
''An Apology for A dors, i 6 1 2.
(le Lucifer (1635). ^ George Sandys, après avoir publié le récit de ses voyages en Turquie, en Egypte et en Terre Sainte, et complété sa traduction des Métamorphoses d'Ovide (1621-26), s'adonne à de longues paraphrases de l'Ecriture, ^ et écrit un poème d'une éloquence religieuse fort originale : " Deo Optimo Maximo. " ^ L'auteur le plus copieux peut-être de l'époque est Francis Quarles, bel esprit dévot, d'une ingénuité souvent forcée, qui, entre 1621 et 1638, compose un nombre considérable d'ouvrages édifiants: ' paraphrases bibliques, allégories scolastiques, méditations plus ou moins énigmatiques, et dont les Divins Emblèmes (1635) furent, avec leurs curieuses et effroyables gravures sur bois, un des livres les plus populaires du XYII*^ siècle. La vogue dont jouissent ces productions s'étend même aux ouvrages de dimension extravagante, d'auteurs presque inconnus ou anonymes, ou même aux recueils de doctrines, d'arguments, d'interprétations bibliques où \a puiser la foule des versificateurs médiocres. Il n'est pas jusqu'aux lettrés raffinés tels que le méditatif évêque de Chichester, Henry King, * ou l'érudit docteur W. Strode, ^ orateur de l'Université d'Oxford, qui ne se mettent à traduire des psaumes ou à composer, à l'occasion, des poèmes religieux ; jusqu'aux galants Cavaliers enfin qui, comme Carew, ne prennent par moments le ferme propos " d'arracher de leur cœur les idoles d'argile et de ne plus écrire que ce que l'Esprit-Saint, au lieu de leur fol amour, leur dictera " ; ^ ou, comme Suckling lui-même, qui ne composent un court traité sur "la Religion et la Raison. " ** On ne saurait donc s'étonner que Herrick, devenu prêtre de l'Eglise angli-
' T/ie Hiérarchie oft/ie Blesse J Angells. Their Names, OrJers, niiJ Offices. The F ail of Lucifer ivith his Angells... London, 1635, fol.
- 'Paraphrase upon the Tsalmes ofDauiil, and upon the hymnes Jispersed throughout the OU and the Nen.v Testaments, London, 1636.
* A Feast for H^orms, set fort h in a 'Poem of the History of Jonah, 1620 ; Hadessa.- History of Queene Ester, 1621 ; Job Militant, 1624 ; Sion s Elégies, 1625 ; Argalus and 'Parthenia, 1629; Historié of Samson, 1631 ; Diz'ine Emblems, 1635 ; HieroghphiiS of the Life ofMan, 1638; etc.
•' 'Psalms, London, 1651-54. Poems, Elégies, Paradoxes, and Sonnets, 1657.
" The Poetical It o>h oflf'illinni Strode, cdited by H. Dohcll, London, 1907.
' To niy Wortliy Kricnd, .\histcr Gcor}jc Saniiys... Poems, 1640, »'.///. cit.
" An Account of Relijjion hy Reason, dans Fragmenta Aurea, 1 646, /dit. cit.
■îyg ROBERT HERRICK
cane se soit mis à écrire, lui aussi, des vers religieux, et à tenir sa partie dans le chœur sacré des poètes du XVIP siècle.
Il ne ressemble cependant à aucun. Il ne partage point l'intellectualisme passionné des plus grands d'entre eux, ni la ténacité audacieuse avec laquelle ils se penchent sur leur conscience, pour en scruter le mystère. Sa dévotion, si tranquillement soumise, est insignifiante en regard du puritanisme indépendant de Wither qui passe de la fraîcheur et de la fantaisie délicieuses de ses premières œuvres à " l'amour de la vertu ", pour atteindre au froid didactisme de ses derniers poèmes. ^ Herrick n'a rien de commun avec Milton qui s'éprend de la beauté dans sa jeunesse, s'abandonne d'abord aux splendeurs de la Renaissance païenne, s'enflamme aux légendes de la chevalerie,, célèbre la grâce et la vertu des femmes ; puis se jette dans la mêlée politique, anime ses pamphlets de son véhément spiritualisme et de son noble orgueil ; et, la vieillesse venue, avec la solitude ténébreuse,. se renferme dans l'élaboration de sa grande œuvre, dont la sublime austérité fait songer aux tragédies grecques à la fois et aux psaumes hébraïques. Herrick répugne enfin au puritanisme populaire, ignorant, infatué, agressif, qui se transforme en un intolérant fanatisme, qui exclut non seulement la beauté et la joie, mais encore les affections humaines les plus naturelles, qui condamne ainsi l'existence à n'être qu'un temps d'épreuve et de terreur.
Il est presque aussi loin des anglicans tels que Donne, Vaughan et Traherne qui estiment qu'une profonde conviction religieuse n'est pas incompatible avec l'amour de la pure beauté, et dont l'œuvre même est une sorte de protestation contre l'intransigeance iconoclaste des puritains. Nous ne trouvons rien dans les Noble Numbers qui rappelle le mysticisme intellectuel des poèmes divins de Donne, ^ leur hauteur idéaliste, parfois même un peu nuageuse, ou encore la portée étrange que prennent chez lui, par instants, les mots les plus ordinaires. Nous ne surprenons point Herrick, comme Henry Vaughan, aux écoutes des mystères qui environnent notre destin, essayant de
' Comparez The S/iep/iearde's Hunting, 1615, à Pair Firtue or the Mistresie of Thilarele, 1622, oeuvre de transition, et aux Emblems Ancient and Modem, 1635.
- Divine 'Poems, parus dans le seconde édition des oeuvres de Donne, en 1635, Voir en particulier la Litanie.
découvrir l'éternité dans notre âme, en quelque recoin obscur où nos souvenirs d'enfant reposent à demi-effacés, apercevant dans la claire beauté de la nature, comme au travers d'un simple voile, l'Esprit de lumière. ^ Nous ne le voyons jamais se lancer, comme Trahcrne, à la poursuite de l'infini de Dieu, s'abandonnant à toutes les félicités d'une âme extatique, planant sur les sommets de la spiritualité pure, joignant à l'intuition émerveillée d'un enfant une ferme intelligence, en même temps qu'une gratitude enthousiaste. ' Herrick est incapable de concevoir seulement ce transcendantalisme abstrait : il ne perd jamais de vue, même dans ses envols les plus hardis, les humbles réalités de la terre.
Un poète religieux au XVIP siècle ne laisse pas cependant de présenter avec lui quelques points de contact, et d'exercer même sur son œuvre une certaine influence : George Herbert. Herrick partage la dévotion soumise de l'auteur du Tt-mplc^ ^ son anglicanisme strictement conformiste, son goût aussi pour le ritualisme esthétique du culte oflficiel. Ils sont sensibles l'un et l'autre aux charmes de la vie mondaine, à laquelle ils ont renoncé pour se faire curés de campagne. Ils font de la terre un séjour de beauté et de paix pour le juste, et comme une sorte de vestibule d'attente du monde éternel. Comme Herbert encore, Herrick est un égoïste spirituel qui ne songe qu'à sa propre expérience religieuse, qui s'efforce d'être constamment en communion avec Dieu, lui parle a\cc une simplicité familière, l'aime et le craint tout ensemble. Lui aussi s'afflige en songeant aux angoisses de la Passion,^ sans atteindre jamais cependant au renoncement total,
' Voir dans Silex Scinli/hiiis, Pcnt I, 1650 : The Rctrcat, Pcacc, Love and Discipline, The World, "I walk'd the other day to spend my hour " ; et dans Farl II, 1655 : " They are al! jjone into the world of Light, " Childhood.
- Voir : Wonder, Innocence, The Preparative, The Rapturc, The .Approach, The Person, The Estate, dans T/ii' 'Potl'ual If'orks of Thomas Tni/nnu-, eilit. by B. Dobell, London, 1906.
* T/te Temple. SacreJ 'Poems and Private Ejaculatiom, By Mr. George Herbert, Cambridge, 1633.
* Cf. les poèmes que Herrick consacre à la Passion (i 393-1401) avec ceux de Herbert : Gooil FriJtiv, ReJemp/ioii, StfiiL/ire ; et en particulier le lonj; morceau : T/ie Sacrifice coinmen(;ant par :
O ail yc, who passe bv, wliosc eyes and mindc To worldly things arc sharp, but to me blinde ;
ogo ROBERT HERRICK
à l'immolation ravie du doux Herbert, ^ non plus qu'à sa tendresse presque féminine, à sa sainteté si pure, si calme, si monastique même, à cette combinaison si particulière d'austérité gracieuse et de dignité élevante, " Supposons, par exemple, que le morceau suivant nous soit parvenu sans nom d'auteur : ne l'aurions-nous pas attribué, sans presque hésiter, au dévot du Temple ?
Le Temps était tout près de s'envoler ;
je l'appelai pour qu'il demeure un peu ;
mais il partit malgré mon insistance.
Il me tendit en partant un écrit,
me demandant quand donc l'homme perfide
payera sa dette à la Nature et Dieu.
Comme il partait, montrant un sablier
où ne restait qu'un peu de sable, il dit :
" Ta fin est proche," et lors il s'envola. *
Ailleurs encore Herrick s'inspire visiblement du mysticisme de Herbert, si caractéristique avec sa lucidité et sa grâce toujours un peu froide :
Mes années, ma vieillesse, adieu !
Voyez je pars
To me, who took eyes that I might you finde : -
Was ever grief like mine ?
avec celui des Noble Numhers : His Sa-viours ivorcù, gobig to the Crosse (1396), beaucoup plus court, mais commençant aussi par :
Hâve, hâve ye no regard, ail ye Who passe this way, to pitié me Who am a man of miserie ?
• The Glance ; T/ie Rose.
' A true Hymne ; ll^hitsunday ; Lo-ve ; Sutiday ; Vertue.
' 1 168, Upon Time.
et, je le sais, je vais où l'Infini demeure.
Je verrai de mes propres yeux comment les âges vont se perdant en l'océan d'Eternité.
La lune n'y régit les astres,
mais est noyée,
avec la nuit, dans un jour qui n'a point de fin. '
Il imite aussi la précision méticuleuse de son modèle quand il fait le compte de ses dettes envers Dieu, par exemple, " sans pousser néanmoins jusqu'au didactisme un peu prêcheur parfois du poète du Temple^ m insister, comme lui, sur la symbolique complète de l'église chrétienne. S'il le suit dans son goilt pour les pointes ingénieuses :
...And though it (God's Mercy) takes ail in, 'tis yet no more Full and fild-full, then when full-fild before '
et s'il prend comme lui plaisir à imaginer des combinaisons métriques étranges,'* il se garde bien enfin de tomber dans la bizarrerie de Herbert, où l'on retrouve, appliqué à îles méditations religieuses, le style métaphysique de Donne. Que l'on compare ce couplet du Temple :
ma- j
gram.
Mary
Army
Hovv vvell her namc an Army doth présent. In whom thc Lord of hosts did pitch his tcnt !
avec cet autre des Noble Numbers sur le mcmc sujet (ijij) :
The Virgin Mary.
To work a wonder, God would havc her shown At once a Bud, and } et a Rose full-hlownc ;
' 1 188, Eternitie.
' 1237, The Summe, and thc Satisfaction. ■* 1145, Gods Mercy. vv. 5-6.
* Cf. The Altar, Easter ff'ings dans T/ie TmipU avec Th,- Pillar ot tiinie (1 1 jo) et Tfiis Crosse-tree hère (1398).
l'on aura la différence profonde qui, malgré certaines ressemblances superficielles, sépare le tendre et excentrique pasteur de Bemerton du curé dé\ot, fervent même, mais un peu païen toujours, de Dean Prior.
L'attrait qu'exercent sur Herrick les détails tour à tour gracieux et majestueux du ritualisme anglican, l'importance qu'il accorde aux formes esthétiques de la religion, ou, selon l'expression même de Laud, à " la beauté de la sainteté, " le rapprochent même, par quelque côté, du catholicisme romain. ^ Sans doute, ne cherchons point dans ses Nob/e Numbers le mysticisme si allégorique encore d'un Southwell, ^ la ferveur de sa foi et de son zèle religieux qui le poussa jusqu'au martyre ; ni le mysticisme langoureux d'un Crashaw, avec ses accès spasmodiques, orgiaques presque, où l'ardeur de l'extase ne laisse aucune place à la méditation recueillie, ni la pâmoison émotionnelle à l'idée ; ^ ni même le mysticisme tendre et placide d'un Habington qui " ne s'enhardit point à faire descendre la divinité parmi les erreurs de la raison, et à nier les mystères que ne comprend point son intelligence."* En revanche,
' On sait d'ailleurs que Laud lui-même, soutenu par Charles I" et la reine Henriette-Marie, ardente catholique, fut constamment accusé de "papisme" par ses adversaires : " The whole Arminian movement, écrit Mr. Carter [ou-u. cit., p. 27), with its exclusive views on Church polity and its inordinate passion for elaborate cérémonial, appeared to those whose dread of Popery amounted almost to a morbid superstition as a dangerous assimilation to the corrupt worship and practices of the Romish Church, from which it had cost their forefathers so much to sever. And it must be admitted that although this charge of Popery was unfairly made against Laud, whose attachment to the reformed faith was sufficiently pr jved by his able controversy with the Jesuit Fisher, yet there were ominous signs amongst many of the Arminian divines of tendencies in ritual and doctrine like those of present-day extremists in the Church, which lay on the Romeward side of a line of deep cleavage between the Church of England, and that of Rome. "
- Voir : Saint Veters ComplainI, nx)ith other Poèmes, 1595, dont le fameux Burtiing Babe, à propos duquel Jonson dit à Drummond : " So he had written that pièce, he would hâve been content to destroy many of his" (Con-versations, XII) ; Mœonite, or certaine excellent Poems and spirituall Hymnes, 1595 ; Magdalens Funerall Teares, 1602.
3 Voir en particulier dans Carmen Deo Nostro, Paris, 1652, le poème intitulé : The Flaming Heart, upon the Book and Picture of the seraphicall saint Teresa.
* Voir Castara : The Third Part, 1640 : A Holy Man.
Herrick ne laisse pas d'être sensible à la suave beauté, à la richesse esthétique du rituel romain, dont une bonne partie encore avait été conservée dans les cérémonies du culte réformé. Il ne s'efforce point cependant, comme font les poètes religieux du XV IP siècle, d'attribuer une qualité symbolique à cette beauté : il l'adore pour elle-même. Aussi apparaît-il comme un étranger parmi eux. Il ne participe en rien à leur hantise métaphysique, ni à leur tourment de l'inconnu. Il n'éprouve jamais le sentiment du mystère tragique de l'existence humaine, qui seul fait les grands poètes, et qui est peut-être indispensable pour faire les vrais croyants. Dans les quatre mille vers des Poèmes Sacrés^ non plus que dans les autres pièces religieuses des Hespérides^ il n'y a pas une seule inquiétude vague, pas une émotion spéculative, rien qui se perde dans des profondeurs d'ombre infinie. Herrick croit fermement aux vérités qu'il a apprises, et que le sort a voulu qu'il enseignât lui-même un jour. Il se guide sur un certain Jiombre de formules dogmatiques, comme sur autant de jalons commodes qui marquent le chemin assuré du Ciel. Il chante son amour pour Dieu, et l'amour que Dieu a pour lui. Son âme, qui est à la mesure du monde, trouve sur la terre les réponses à toutes les questions qu'elle peut se poser, et voit dans chaque fleur et chaque herbe, si pittoresque en soi, la main divine (663). Par ce mélange de foi chrétienne et de simple sensualisme, Herrick se rattache plutôt à la Renaissance finissante, à l'époque qui vit un Hooker s'efforcer de défendre l'Eglise d'Angleterre contre les puritains et les catholiques, chercher une via média entre les deux partis, essayer de taire de la théologie anglicane un compromis judicieux, fondé sur les Ecritures et sur la raison naturelle, sur les lois de la société et sur le jugement individuel, tout en ne restant point étranger, nous dit VValton, ' " aux cotés plus légers et fri\olcs du savoir, tels que la niusique et la poésie," et en se laissant même surprendre par deux de ses élèves, qui le visitent un jour à l'improviste, " en train île garder ses quelques moutons, et de lire les odes d'Horace. " Herrick se rapproche plus encore de Sir Thomas Hrowne qui, pour si paradoxal qu'il ait aime à se montrer en philosophie, pour si hardie que dût paraître a son époque sa curiosité scientifique, n'en lienieura pas moins un
' Izaak Walton : The Lives of Dr. John Donne... Mr. RUharJ Hoo^r... Londoii, 1665.
membre très sincère de l'Eglise anglicane, un croyant fidèle et convaincu, d'un optimisme prédominant, et qui faisait entrer dans sa religion, non point seulement son intelligence, mais encore son érudition solide, sa gracieuse fantaisie, et tout son cœur.
Si Herrick se tient ainsi à l'écart, et comme en marge des poètes religieux du XVIP siècle, ^ son œuvre sacrée enfin témoigne d'une indiscutable sincérité. On sent qu'il ne fut pas anglican par docilité à la tradition, et plus tard par honnêteté professionnelle, qu'il n'écrivit pas ses Noble Numbers par devoir, comme il faisait peut-être ses sermons, mais, et en dépit de sa morale si peu chrétienne, spontanément et par conviction. Herrick, nous le savons, n'était point homme à s'embarrasser de contradictions de ce genre. Il ne se pose nullement en constructeur de systèmes. Il exprime ses sentiments, tels qu'ils jaillissent au contact de la vie extérieure, sans se soucier jamais de les accorder entre eux, ni de les envelopper de la moindre apparence de logique. Continuellement il trébuche, se blesse, se relève, et marche, pendant un moment, avec une attention extrême ; bientôt il se laisse reprendre par le spectacle environnant, ou par le clair plaisir qui passe ; une chute encore, et le voilà de nouveau à implorer son Dieu de miséricorde (1391). Il est aisé de concevoir une religion plus courageuse, plus digne même que celle de ce chrétien si " ondoyant et divers " : on n'en saurait trouver de plus franche, de plus dénuée d'artifice. Les Poèmes Sacres sont la réalisation de l'humble promesse que Herrick avait faite lors de son entrée dans les ordres de " consacrer sa Muse au service du Seigneur. " Dans la multiplicité des voies ouvertes à l'homme vers le but inconnu, lui aussi, à sa naïve façon, " suivait le chemin qui monte vers la lumière. "
' Nous n'avons voulu ici, bien entendu, qu'indiquer leurs caractéristiques générales, et afin seulement de faire mieux ressortir l'individualité de Herrick. Nous nous proposons de reprendre cette question, si importante et si complexe, dans un travail, auquel nous songeons depuis longtemps, sur la Toésie Religieuse en Angleterre au Xf^II'' siècle.
Essayons d'embrasser d'un seul coup d'œil l'œuvre de Herrick, dont les innombrables détours viennent de nous retenir si longtemps. La sensibilité et l'imagination y prédominent. Nous avons trouvé peu d'originalité dans les thèmes, empruntés pour la plupart aux littératures classique et contemporaine ; peu de profondeur, le poète s'intéressant beaucoup moins à la réalité intérieure des choses qu'à leur apparence pittoresque ; un manque général de passion enfin, Herrick étant incapable de faire le don total de soi, et même de concentrer longtemps son attention sur un seul objet. Son plus grand bonheur semble avoir consisté en quelque baiser ou quelque sourire furtif, sa souffrance la plus poignante a bien pu être occasionnée par la mort d'une jeune fille ou d'une primevère.
Si Herrick demeure ainsi à la surface du sentiment, reconnaissons que dans ce domaine étroit où il a eu le bon sens de se borner, il est sans rival. Il peut n'avoir éprouvé jamais le tourment angoissé de l'au-delà. Il ne soulève point le voile qui cache notre destinée, mais sur ce voile même son imagination a dessiné mille motifs aux lignes et aux nuances exquises. Il a chanté, plus complètement qu'aucun de ses contemporains, ce qui fait la beauté de la vie : le charme du vin et des fleurs, des jeunes femmes et des matins de printemps, la suavité ainsi de ce qui passe et court vers la mort. Tous ces thèmes que nous avons été forcé de classer méthodiquement se présentent dans les Hcspêridfs en troupe confuse, enchevêtrés les uns aux autres, se multipliant, en quelque sorte, et se prolongeant sans fin. Un couplet à boire précède la description de la robe tempétueuse de Julia. Une adresse affectueuse à Charles r"" laisse percer la fierté de notre poète. Une ode sacrée est animée d'un instinctif paganisme. La même atmosphère lumineuse cependant enveloppe toute l'cruvrc.
Les vers heureux, se répandant dans le recueil désordonné comme des roses d'été à travers un jardin, l'emplissent de parfums et de clartés.
Le " paysage intérieur " que Herrick développe devant nos yeux est le symbole visible de son âme de poète. Les Hespérides nous présentent la vie quotidienne de cette âme légère, et en suivent les mille sinuosités capricieuses. Elles nous montrent l'étudiant de Cambridge, le " fils " de Ben Jonson ou le curé de Dean Prior flânant et rêvant, et tâchant d'enclore dans une strophe harmonieuse le charme de l'instant qui fuit. Que reproche-t-on à notre poète de n'avoir jamais cherché à résoudre l'énigme de notre existence éphémère ? Il n'en aperçoit que le délicat matérialisme et la richesse lyrique. Avec toute son ingénuité consciente, il se borne à en jouir, au lieu de la juger. Herrick, selon une expression anglaise, est non point un critique, mais un artiste de la vie.