LIVRE III L'ÉCRIVAIN
II nous reste à examiner la façon dont Herrick a traduit cette conception de l'existence, à déterminer l'ensemble des procédés, images ou rythmes, avec lesquels il l'a représentée concrètement, à étudier l'écrivain, en un mot, après le poète. La poésie lyrique attache à la forme une importance considérable. Le sujet est souvent une idée banale ou un sentiment très ordinaire, et l'intérêt essentiel de cette poésie consiste dans l'attitude personnelle du poète devant ce lieu commun. Le véritable sujet d'un morceau lyrique est moins celui que semble annoncer son titre que l'harmonie particulière des syllabes et des mètres qui l'am'me, et qui est comme la notation même de la vibrante sensibilité du poète. Au point que cette forme musicale suffit parfois à elle seule à constituer un beau poème, tandis que l'idée la plus haute et que le plus neuf sentiment sont impuissants à créer un tel morceau, s'ils ne sont accompagnés d'un certain tour d'imagination et de style, d'une façon de chanter les choses qui, au point de vue lyrique du moins, peut être supérieure à la valeur de ces choses elles-mêmes.
Ceci est plus vrai encore d'un poète comme Herrick qui s'arrête de préférence aux thèmes généraux, et se soucie surtout île les parer d'iuie forme d'art personnelle. Sa conception île la \ie, son épicurismc subtilement nuancé se prête mer\ eilleusement à une traduction pittoresque et musicale. Herrick est, au [iremier chef, un artiste qui, choisissant des matériaux anciens, souvent employés déjà, les associe selon un mode particulier et tout nouveau. C'est un honune de la Renaissance chez qui, ainsi que chez les hristes éli/.abéthains, les sentiments eux-mêmes importent beaucoup moins que la manière
TQO ROBERT HERRICK
dont ils sont rendus. Materiam super at opus. Tout, dans les Hespèr'ides^ vise à la beauté ou à l'harmonie de l'expression, et c'est la forme elle-même de l'œuvre, oserait-on presque dire, qui en est ici la substance.
Nous allons donc pénétrer dans l'atelier de l'artiste, et essayer de lui dérober ses secrets. Nous étudierons les procédés d'expression dont il s'est servi, le plus souvent à son insu sans doute, et d'après ses tableaux achevés nous tâcherons de reconstituer la palette de ses couleurs. Nous examinerons successivement les sources où a puisé Herrick, les emprunts innombrables qu'il a faits aux anciens et aux modernes, et la qualité de son imitation ; le style dont il a revêtu la complexité de ses sentiments : empruntés, imaginaires, ou très réels; puis les différents aspects de sa métrique : mélodie des mots, rythme de la phrase, formes métriques proprement dites. Nous nous efforcerons enfin, avant de conclure, de déterminer dans une mesure suffisante Vordre et la chronologie des Hespèrides.